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UNIVERSITÉ DE YAOUNDÉ I

THE UNIVERSITY OF YAOUNDE I

FACULTÉ DES ARTS, LETTRES ET FACULTY OF ARTS, LETTERS


SCIENCES HUMAINES AND SOCIAL SCIENCES
*********** ***********
DEPARTEMENT DES SCIENCES LANGUAGE SCIENCES
DU LANGAGE DEPARTMENT
*********** ***********

FONDEMENT ÉPISTEMOLOGIQUE DE LA
PRAGMATIQUE DU DISCOURS

Cours dispensé aux étudiants en sciences du langage


Unité d’enseignement : 454
Spécialisation : SDL

Niveau : 4

Par

Dr. Sophie Françoise YAP LIBOCK

Avril 2020
i
INTRODUCTION

Qu’est-ce que la pragmatique du discours

La pragmatique est généralement définie comme « l’étude du langage en contexte ». Cette


définition ne permet pas de savoir quelle est la discipline qui doit prendre en charge cette étude. Les
préoccupations pragmatiques traversent l’ensemble des recherches qui ont trait au sens et à la
communication, telles que la sociologie, la logique, la philosophie, la sémiotique, etc. Ceci explique
pourquoi la pragmatique se présente comme un conglomérat de domaines perméables les uns aux
autres, tous soucieux d’étudier le langage en contexte.

Quelle est l’origine de la pragmatique ?

La délimitation de la pragmatique comme domaine spécifique de l’étude du langage est


communément attribuée non à un linguiste, mais à philosophe et sémioticien américain appelé,
Charles Morris, né en janvier 1093 à Denver, dans le Colorado. Dans son ouvrage Foundations of
theory of signs, 1938, il divise l’appréhension de tout langage (formel ou naturel) en trois domaines
qui sont :

1- la syntaxe ;
2- la sémantique ;
3- la pragmatique

Ces trois domaines correspondent aux trois relations fondamentales qu’entretiennent les signes avec
d’autres signes (syntaxe), avec ce qu’ils désignent (sémantique), avec leurs utilisateurs
(pragmatique).

Dans cette conception, note Dominique Maingueneau (1990 :4) « la pragmatique est
dissociée de la sémantique, l’usage séparé du sens, le « dire » du « dit ». C’est sur cette coupure que
va se concentrer le débat, entre ceux qui veulent la maintenir et ceux qui veulent la faire disparaître.
Y-a-t-il une part du composant sémantique qui échappe à la pragmatique ? Si oui, laquelle ? Peut-on
appréhender le sens d’un énoncé indépendamment de son énonciation ?

La réflexion pragmatique se présente comme un travail d’articulation de domaines


traditionnellement disjoints par le savoir. On a dès lors considéré comme « pragmatiques » tous les
traits qui donnent à un fragment linguistique une fonction dans un acte ou un jeu de communication.

Il est à noter que la pragmatique, pour le linguiste, n’est qu’une «sous-division » de la


sémantique. A ce propos, Emile Benveniste soutient qu’« à partir du moment où la langue est

2
considérée comme action, comme réalisation, elle suppose nécessaire un locuteur et elle suppose la
situation de ce locuteur dans le monde. »1

L’attitude pragmatique correspond alors au déplacement de l’intérêt vers un aspect qui,


jusque là était négligé : après les points de vue historique et structural qui ont marqué les sciences
du langage depuis le XIXe siècle, on s’est mis à étudier les systèmes de signes comme des
phénomènes de communication. C’est une problématique bien connue qui souligne qu’il existe des
unités linguistiques dont l’interprétation passe nécessairement par une prise en compte de leurs
occurrences.
La pragmatique s’intéresse spécifiquement à tout ce qui est fonction de l’occurrence, partant,
de l’usage d’un signe. Parce que l’utilisation de quelque chose - une langue aussi bien qu’un
instrument, un service autant qu’un produit - constitue une activité exercée différemment selon les
places et les positions que chacun occupe dans un contexte. L’utilisation de la langue implique par
conséquent un contrat tacite avec l’autre dans une situation communicative précise.
La pragmatique englobe ainsi tout ce qui concerne le rapport des énoncés aux conditions
les plus générales de l’interlocution, sans lesquelles une situation communicable ne pourrait se
produire par discours. C’est ce qui a permis l’entrée, dans l’analyse du discours, du concept de
relation interlocutive que Mikhail Bakhtine a appelé dialogisme, et qui peut s’entendre au sens
large comme l’art du dialogue, de la conversation, l’art de savoir mener une discussion.
Ainsi perçue, la pragmatique traite de problèmes tout à fait généraux tels que :
 l’articulation des conditions de succès ou des conditions de vérité d’un énoncé ;
 le rapport entre les modalités d’énoncé (les attitudes propositionnelles) et les
modalités d’énonciation (les forces illocutoires) ;
 les rapports entre actes linguistiques et le contexte où ils sont accomplis, etc.
Ce n’est qu’ainsi qu’elle aboutit à la définition d’une compétence communicative qui englobe à la
fois
 la linguistique de l’énonciation ou pragmatique référentielle ;
 la linguistique de l’implicite ou pragmatique situationnelle ;
 la linguistique interactionnelle ou pragmatique linguistique.

La pragmatique est la branche de la linguistique qui s’intéresse aux éléments du langage


dont la signification ne peut être comprise qu’en connaissant le contexte. Pour nous, la
pragmatique sera alors envisagée de deux points de vue :

1
E. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, tome 2, édition de 1998, p 234.

3
1- une pragmatique qui étudie l’influence et les conséquences du langage sur le contexte, c’est-
à-dire comment agir sur le monde en disant quelque chose. (extralinguistique) ;
2- une pragmatique qui étudie l’influence et les conséquences du contexte sur le langage, c’est-
à-dire dans quelle mesure ce qui est dit dépend des circonstances dans lesquelles cela est
dit).
Ce qui se résume à déterminer, en analysant les énoncés-occurrences du discours, la
direction d’ajustement entre les mots et le monde. Une telle théorie peut parfaitement s’appliquer
aux contextes sociaux concrets. C’est sur ce terrain qu’elle rencontre l’analyse conversationnelle.
Celle-ci s’attache à décrire empiriquement la signification communiquée par certains
comportements verbaux dans une situation singulière, qu’il s’agisse de cadres institutionnels ou de
certaines situations de la vie quotidienne.
Comment le discours intègre-t-il dans son fonctionnement le contexte référentiel, le contexte
situationnel et le contexte interactionnel ?

4
Chapitre I : La pragmatique référentielle

La pragmatique référentielle, très développée, intègre certains aspects de la linguistique de


l’énonciation. Une de ses parties est la pragmatique indexicale, chronologiquement première. On
passe de la sémantique à la pragmatique dès lors que les agents concrets de la communication et
leur localisation spatio-temporelle sont tenus pour des indices du contexte existentiel. C’est ce que
nous avons appelé la pragmatique du premier degré.
Pour Catherine Kerbrat-Oreccioni, « ce qu’il y a de sûr en tout cas, c’est que le mystère reste
entier de la façon dont la « langue » se réalise, lors d’un acte énonciatif individuel, en "parole", et
qu’il est grand temps de s’interroger sur les mécanismes de cette conversion du code en discours et
sur les propriétés d’un "modèle d’actualisation" (avec ses deux versants : modèle de production,
modèle d’interprétation) qui se donnerait pour objectif d’en rendre compte. »2 Ce qui veut dire que
chaque message produit s’enracine dans un contexte dont il faut tenir compte lors du décodage.
Dominique Maingueneau relève d’ailleurs à cet effet que « le plus souvent on est incapable de
déterminer le sens d’un énoncé si on ne prend pas en compte, outre ce que signifie l’énoncé en tant
que type, les circonstances de son énonciation. »3
Mais où faut-il chercher les circonstances de l’énonciation ? En linguistique de
l’énonciation, c’est dans l’énoncé qu’il convient de repérer les indices de la présence de celui qui
parle, du lieu où il se trouve et du moment de son énonciation. Ce sont les embrayeurs. Pour
Dominique Maingueneau en effet, « certaines classes d’éléments linguistiques présents dans
l’énoncé ont pour rôle de "réfléchir" son énonciation, d’intégrer certains aspects du contexte
énonciatif. Ces éléments sont partie intégrante du sens de l’énoncé et on ne peut ignorer ce à quoi
ils réfèrent si on entend comprendre ce sens. »4 On ne peut comprendre le discours qu’en tenant
compte des embrayeurs. Aussi nous proposons-nous de démontrer son arrimage à la pragmatique du
premier degré, en mettant en évidence le rôle que jouent les personnes (énonciateur et allocutaire) et
les localisations spatiotemporelles dans la compréhension du message, et partant, son heureuseté.
La linguistique de l’énonciation nous permettra donc de comprendre que le discours, ne peut être
compris de façon isolée.
Il faudrait, pour en comprendre la véritable signification, le saisir au sein de tout un
ensemble d’énoncés possibles à l’intérieur desquels un choix d’énoncés est fait, et que commande la
situation d’énonciation.
I-1. Les différents embrayeurs dans le discours

2
C. Kerbrat-Oreccioni, L’Enonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, 2014, p.9.
3
D. Maingueneau, l’Enonciation en linguistique française, Paris, Hachette supérieur, 1991, p. 8.
4
D. Maingueneau, op. cit., p. 8.
5
Dominique Maingueneau définit les embrayeurs ou shifters comme certaines classes
d’éléments linguistiques présents dans l’énoncé et qui ont pour rôle de réfléchir son énonciation. Ce
sont ces traces qui permettent de savoir qui a produit un énoncé, à qui il s’adresse, de quel lieu, en
réaction à quel autre énoncé, bref, dans quelles circonstances ? Contrairement à ce que l’on pourrait
penser, les embrayeurs ne sont pas dépourvus de sens, mais pour les interpréter, il faut
nécessairement les replacer dans leur contexte de production. « Autrement dit, les embrayeurs ont
un sens tel que l’identification de leur référent exige crucialement que l’on prenne en compte leur
occurrence, l’acte singulier qui les porte. »5 Parmi les embrayeurs, il distingue les personnes et les
localisations spatio-temporelles.

I.1.1. Les personnes

Lorsque Dominique Maingueneau parle de « personnes » dans le cadre de l’énonciation, il


se réfère à l’énonciateur et à l’allocutaire. Ces deux actants principaux tiennent un rôle capital dans
le procès d’énonciation. Nous allons les étudier séparément pour mieux faire ressortir la spécificité
de chacun d’eux.

I-1.1.1. L’énonciateur

Selon Dominique Maingueneau, je désigne l’individu qui dit je au moment et au lieu de


l’acte d’énonciation de ce je. De son point de vue, « c’est l’acte de dire je qui donne le référent de
je, de la même manière que c’est l’acte de dire tu à quelqu’un qui fait de lui l’interlocuteur. »6

Dans le discours administratif par exemple, je désigne bien celui qui parle, au moment où il
parle. Le discours administratif utilise le je non seulement dans les allocutions, mais aussi dans
d’autres documents administratifs. Aussi les certificats et les attestations commencent-ils par la
formule « je, soussigné… atteste que ou certifie que… ». C’est ce qui ressort des exemples ci-
dessous.

Exemple 1 : « Je, soussigné Melaman Sego, Docteur en médecine en service au CHU de


Yaoundé, certifie avoir examiné Mlle … en foi de quoi le présent certificat médical a été délivré
pour servir et valoir ce que de droit ».

5
D. Maingueneau, op. cit., p. 9.
6
Ibid. p. 17.
6
Dans l’exemple ci-dessus, le pronom personnel je renvoie bien au représentant de
l’administration qui prend en charge le procès énonciatif. Dans cet énoncé-occurrence, je ne peut
pas être considéré uniquement comme un signe linguistique d’un type particulier, mais bien comme
un « opérateur de conversion de la langue en discours », pour reprendre l’expression de Dominique
Maingueneau.7

Dans certains documents tels que les demandes d’explications et les autorisations,
l’énonciateur se met également en texte et assume le procès énonciatif, en tant que représentant de
l’administration. C’est ainsi que, dans la demande d’explications ci-après, madame le Proviseur
utilise les pronoms personnels à la première personne.

Exemple 2 : « Il m’a été donné de constater que… vous voudrez bien me fournir dans
les 24 heures… des explications écrites… »

Il en est de même pour l’autorisation. En effet, faisant suite à la demande de l’intéressée, le


ministre des Enseignement Secondaire écrit :

Exemple 3 : « Madame, en réponse à votre correspondance citée en référence et dont


l’objet est repris en marge, j’ai l’honneur de vous autoriser à sortir du territoire
national… »

C’est dire que dans le discours en situation, la présence de la première personne renvoie bien
à celui qui dit je et qui est l’énonciateur du message. Mais ce je, très souvent, revêt la forme d’un
nous qui peut se percevoir comme une « personne stricte », il constitue alors une forme d’humilité
où nous renvoie à je, ou comme une « personne amplifiée », il transcende alors la collectivité qu’il
représente et devient une forme essentiellement ambiguë. Dans ce second cas, il est difficile de dire,
si nous renvoie à je + tu, à je + il, ou alors à je + tu + il. C’est ce qui ressort de l’exemple ci-après :

Exemple 4 : « Nous, soussignés Crédit Foncier du Cameroun, BP 1531 Yaoundé,


Certifions par la présente, sauf erreur ou omission de notre part, que… »

Dans cet exemple, il n’est pas aisé de dire à qui renvoie le nous. Est-ce au signataire en tant
qu’il est le Directeur Général de la structure ? Est-ce à tout le personnel de cette structure, tous
rangs et grades confondus ? Il convient de relever que l’emploi de la personne amplifiée est de
nature à causer quelques problèmes quant à l’identification de l’énonciateur. Mais que dire de la
deuxième personne ?

7
D. Maingueneau, op. cit., p. 18.
7
I-1.1.2. L’allocutaire

Selon Dominique Maingueneau, tu désigne celui à qui ce je dit tu. « c’est l’acte de dire tu à
quelqu’un qui fait de lui l’interlocuteur. »8 Comme le je, le tu ne peut se comprendre qu’à l’intérieur
de l’acte individuel d’énonciation.

Dans certains discours comme le discours administratif, le tu en tant que celui à qui
l’énonciateur s’adresse est inexistant. Par politesse, le représentant de l’administration utilise le
« vous » qui, comme pour la première personne, peut renvoyer à une « personne stricte » ou à une
« personne amplifiée ». Lorsqu’il renvoie à une personne stricte, le vous est en réalité un tu isolé,
mais désigné par vous, soit pour des besoins de prévenance, le vous (et ses correspondants) est alors
utilisé par respect. C’est ce qui ressort des exemples ci-dessous qui sont des extraits du certificat
d’urbanisme et du soit-transmis.

Exemple 5 : « Comme suite à votre demande, et au vu des documents présentés relatifs à la


propriété objet du T.F. n° 20020/Mfoundi sis à Awae Village, Arrondissement de Yaoundé IV
d’une superficie de 02ha 52a 35ca et appartenant à …
J’ai l’honneur de vous faire connaître que cette propriété se trouve à l’intérieur du périmètre
urbain réglementé par le Schéma Directeur d’Aménagement d’Urbanisme (SDAU) de la ville de
Yaoundé…

Ce terrain est déclaré Morcelable. »

Exemple 6 : « Objet : Votre participation au premier « Prix littéraire du Cameroun » en


qualité de membre du Jury du Concours Littéraire ANELCAM »
Les documents ci-dessus cités sont adressés à une personne clairement nommée dans le
corps du texte. L’emploi de vous et de ses correspondants est une forme de politesse, de convention.

Mais l’emploi de vous, « personne stricte », peut également être employé pour des besoins
d’exclusion, comme pour écarter toute réciprocité. C’est ce que l’on retrouve entre le patron et des
employés subalternes tels que les chauffeurs ou les personnels d’entretien.

Le vous d’exclusion se retrouve très souvent dans le cadre de la communication orale.

Par contre, lorsqu’il renvoie à une personne amplifiée, le vous devient essentiellement
ambigu parce que le décodeur du message doit, pour en comprendre la signification, d’abord savoir
si vous renvoie à tu+ tu, ou bien à tu + il, ou alors à tu + tu + il.

8
D. Maingueneau, op. cit., p. 17.
8
En tout état de cause, il faut relever que l’allocutaire dans le cadre du discours, n’est pas
toujours facile à définir. Contrairement à Dominique Maingueneau qui soutient que « c’est l’acte de
dire je qui donne le référent de je, de la même manière que c’est l’acte de dire tu à quelqu’un qui
fait de lui l’interlocuteur, »9 nous pensons que l’allocutaire d’un discours écrit peut ne pas toujours
être désigné par tu ou par vous.

Exemple 7 : « Les apprentis sorciers qui dans l’ombre ont manipulé ces jeunes ne se sont
pas préoccupés du risque qu’ils leur faisaient courir en les exposant à des affrontements avec les
forces de l’ordre. Plusieurs d’entre eux ont de ce fait perdu la vie, ce qu’on ne peut évidemment que
regretter. Lorsque le bilan humain et matériel de ces sombres journées pourra être fait, il sera
probablement très lourd. Ceux qui sont derrière ces manipulations ne voulaient certainement pas le
bien de notre peuple. On ne bâtit pas un pays en multipliant les ruines. »

Paul Biya

Cameroon Tribune du 28 février 2008, P. 2.

Cette allocution du président de la République peut s’illustrer à travers le triangle actantiel


suivant :

R <--------------------------> D

Schéma n°1 Triangle actantiel


Légende
Les traits interrompus courts indiquent que R (récepteur
universel), n’a pas besoin de s’adresser à D
(destinataire réel) et la flèche à sens unique entre E
(émetteur) et D indique que D ne peut pas s’adresser à
E.
Ce triangle actantiel bouscule quelque peu les théories développées par les grammairiens
traditionnels. En effet, l’emploi inattendu du pronom personnel « il » et de ses correspondants nous
montre qu’on a la possibilité de s’adresser à quelqu’un à la troisième personne alors que celui-ci est
présent. C’est un cas où, par mépris ou par condescendance, le destinateur refuse de considérer son
destinataire comme un interlocuteur.10 Il est également à noter que l’emploi de la troisième
personne pour désigner un allocutaire pourtant à l’écoute s’accompagne très souvent de la
description de la cible visée, en vue d’éviter la généralisation.
9
D. Maingueneau, op. cit., p. 17.
10
A ce sujet, voir Sophie Françoise Bapambe 2006, mémoire de Maîtrise portant sur « La notion d’injonction et ses
moyens d’expression en français », pp 69-72.
9
Mais la question d’identification du véritable destinataire du discours se pose également lors
du décodage de certains documentes tels que les attestations, les certificats et autres documents
administratifs délivrés pour servir et valoir ce que de droit. Ces documents mettent certes en texte
les signataires et les impétrants, mais ils semblent s’adresser à des personnes non identifiées qui
demanderaient la preuve de leur existence. Dans ce contexte, les impétrants seraient des référents, et
les destinataires réels seraient définis par la situation de communication, en l’occurrence toute
personne qui voudrait vérifier que les impétrants, devenus leurs interlocuteurs, sont bien en
possession de documents authentiques.

On comprend dès lors pourquoi Dominique Maingueneau choisit d’utiliser le terme


métaphorique d’embrayeurs pour désigner les personnes de l’interlocution. Pour lui, en effet,
embrayer « suppose que l’on articule deux plans distincts : d’un certain point de vue, les
embrayeurs constituent des signes linguistiques parce qu’ils appartiennent au code, mais en même
temps, ils constituent des choses, des faits concrets inscrits par leur occurrence dans un réseau
déterminé de coordonnées spatiales et temporelles. Ils permettent la « conversion de la langue
comme système virtuel en discours par lequel un énonciateur et son allocutaire confrontent leurs
dires sur le monde. »11 Mais en dehors des personnes de l’allocution, d’autres marques réfléchissent
l’énonciation en la replaçant dans son contexte de production, il s’agit des localisations
spatiotemporelles.

I.1.2. Les localisations spatiotemporelles

Pour Dominique Maingueneau, « à côté des personnes il existe d’autres embrayeurs, les
déictiques, dont la fonction est d’inscrire les énoncés-occurrences dans l’espace et dans le temps par
rapport au point de repère que constitue l’énonciateur. »12 Citant Emile Benveniste, il soutient que
la triade (Je/tu- ici - maintenant) est indissociable lorsque l’on veut analyser l’activité discursive.
C’est cette position qu’adopte Catherine Kerbrat-Orecchioni lorsqu’elle rassemble les personnes et
les localisations spatiotemporelles sous l’appellation de déictiques.13

Nous nous proposons, à la suite de Dominique Maingueneau, de les étudier séparément pour
mieux les appréhender. Aussi parlerons-nous des déictiques spatiaux avant de nous attarder sur les
déictiques temporels.

11
D. Maingueneau, op. cit., p. 10.
12
D. Maingueneau, op. cit., p. 26.
13
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p. 45.
10
I.1.2.1. Les déictiques spatiaux

« Le point de repère des déictiques spatiaux c’est la position qu’occupe le corps de


l’énonciateur lors de son acte d’énonciation. »14 Ce qui veut dire qu’on ne peut circonscrire le lieu
de l’énonciation qu’en tenant compte de l’espace physique dans lequel se trouve l’énonciateur au
moment de son énonciation. Ceci se fait à travers des indices de lieu perceptibles dans l’énoncé, et
qui réfléchissent son énonciation. Parmi ces indices, nous pouvons citer les démonstratifs, les
présentatifs et les éléments adverbiaux.

I.1.2.1.1. Les démonstratifs

Les démonstratifs peuvent être classés en deux catégories, à savoir, les déterminants, « ce »,
« ci », « là », et les pronoms, « ça », « ceci », « cela », « celui-ci », « celui-là ». Quelle que soit la
catégorie à laquelle ils appartiennent, les démonstratifs sont des morphèmes ambigus hors contexte.
Dans les énoncés, ils peuvent fonctionner comme déictiques anaphoriques, ils reprennent alors une
unité linguistique qui les précède, mais ils peuvent également fonctionner comme déictiques
situationnels, ils accompagnent alors un geste de l’énonciateur indiquant à l’allocutaire un objet
perceptible dans la situation de communication.

Le recours au démonstratif anaphorique est fréquent dans les rapports de mission et/ou
d’activités dans lesquels les représentants de l’administration annoncent des points en titres avant de
les développer. C’est le cas des exemples (8) et (9) ci-après, extraits d’un rapport d’activités.

(8) « Ce bilan présente les réunions convoquées par la hiérarchie, celles organisées par
la sous-section... »
(9) « Ce taux de couverture des programmes de 58,21% est à titre indicatif… »
Dans les exemples ci-dessus, le démonstratif « ce » est anaphorique. Il fait
respectivement référence au bilan des activités et au taux de couverture, éléments
du rapport annoncés plus haut.

I.1.2.1.2. Les éléments adverbiaux

Dominique Maingueneau appelle éléments adverbiaux « un ensemble d’adverbes et de


locutions adverbiales répartis en divers microsystèmes sémantiques :

- ici/là/là-bas

14
D. Maingueneau, op. cit., p. 27.
11
- près/loin
- en haut/en bas
- à gauche/à droite, etc.
Ces microsystèmes d’oppositions correspondent à divers découpages de la catégorie de la
spatialité. Si on ignore la position du corps de l’énonciateur qui les a émis, ces termes restent
parfaitement opaques ; si ce corps change de place, leur interprétation change corrélativement. Il en
va de même dans un dialogue si les deux protagonistes ne se trouvent pas au même endroit : ce qui
était ici et à gauche pour l’un peut fort bien être situé là et à droite pour l’autre sans que les objets
désignés aient objectivement changé de position. On notera qu’ici peut avoir deux valeurs
distinctes : tantôt il renvoie à un lieu qui englobe l’énonciateur (cf. Il est ici depuis hier, où ici =
Lyon), tantôt à un endroit qu’il détermine à l’extérieur de lui-même (cf. Regarde ici !). »15

Catherine Kerbrat-Orecchioni précise que la répartition de ces déictiques spatiaux se fait


selon l’axe proximité/éloignement du dénoté par rapport au locuteur.16 Elle ajoute toutefois qu’en
français, contrairement à l’anglais, l’opposition ici/là/là-bas n’est pas binaire, mais ternaire parce
que « dans l’usage actuel, « là » neutralise l’opposition " ici "/ " là-bas " ».17 "Là" marque ainsi une
localisation, indépendamment de la prise en compte du degré de proximité de l’énonciateur. Il peut
ainsi désigner aussi bien un objet proche qu’un objet éloigné. Les éléments adverbiaux peuvent se
trouver dans les allocutions, ou dans les situations de communication où l’émetteur est en face du
récepteur. Que dire des déictiques temporels ?

I.1.2.2. Les déictiques temporels

Pour Dominique Maingueneau, « le système des déictiques temporels est beaucoup plus
complexe que celui des déictiques spatiaux. Le point de repère des indications temporelles, c’est le
moment où l’énonciateur parle, le moment d’énonciation qui définit le présent linguistique. C’est
par rapport à son propre acte d’énonciation que le locuteur ordonne la chronologie de son énoncé et
l’impose à l’allocutaire. »18 Certains indicateurs temporels ne sont interprétables qu’à condition
qu’on sache à quel moment l’énoncé-occurrence qui les renferme a été produit. D’autres, par contre,
ne sont pas directement liés au moment de l’énonciation. Qu’ils soient liés ou non au moment de
l’énonciation, les indicateurs temporels ne peuvent être interprétés correctement que si l’on tient
compte de leur visée temporelle, c’est-à-dire « du point de vue selon lequel le temps est

15
D. Maingueneau, op. cit., p. 28.
16
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p. 50.
17
Idem.
18
D. Maingueneau, op. cit., p. 29.
12
considéré ».19 On peut en effet envisager le temps comme une répétition, comme un point ou
comme une durée. On parlera alors de la fréquence, de la visée durative ou de la visée ponctuelle.

Dans le discours administratif, le temps est envisagé suivant les trois visées ci-dessus, qu’il
apparaisse sous forme d’éléments adverbiaux ou sous forme d’informations intégrées aux affixes
des conjugaisons verbales. C’est ce qui ressort des exemples (10) et (11) ci-dessous.

(10) SERVICES DU PREMIER MINISTRE

Arrêté portant nomination du président de la commission de passation des


marchés auprès du Centre national d’études et d’expérimentation du machinisme
agricole
Par arrêté n° 1-CAB-PM
en date du 8janvier 2008 :

Art. 2.- L’intéressé aura droit aux avantages de toute nature prévus par la
réglementation en vigueur.
Art. 3.- Le présent arrêté sera enregistré, publié suivant la procédure d’urgence, puis
inséré au Journal Officiel en français et en anglais.
Yaoundé, le 08 janvier 2008.
Le Premier ministre, chef du gouvernement,
Inoni Ephraïm.
(Journal Officiel 2008, p. 12.)

(11) : En foi de quoi la présente attestation est établie pour servir et valoir ce que de
droit.

Dans l’exemple (10) ci-dessus, le futur exprimé par le verbe « aura » de l’article 2 a une
visée durative, alors que celui exprimé par le verbe « sera enregistré » a une visée ponctuelle. Ceci
est valable dans les décrets, les arrêtés et autres textes réglementaires, notamment dans la partie
injonctive, qui prévoient l’exécution d’une action consécutive à la partie décisionnelle.

Dans l’exemple (11), l’action exprimée par le passé composé « est établie » a une visée
ponctuelle, alors que celle exprimée par les infinitifs « servir et valoir ce que de droit » a une visée
itérative, renvoyant à chaque fois que la nécessité se fera sentir. C’est le cas dans la plupart des
attestations, des certificats et autres autorisations délivrés pour servir et valoir ce que de droit.

Nous pouvons alors affirmer que le discours administratif est bien un discours situé, adossé
à la théorie de l’énonciation. Celle-ci n’est pas le décalque d’un réel donné à l’avance, mais elle

19
Idem.
13
construit sa référence à travers ses opérations propres. Pour interpréter le discours, il faut
nécessairement tenir compte des personnes, (énonciateur et allocutaire), des localisations
spatiotemporelles, mais aussi des modalités, tel que nous le verrons dans les lignes qui suivent.

14
TRAVAIL PRATIQUE PORTANT SUR LES EMBRAYEURS
(Pour se rapprocher de l’école, Maximilien s’est installé chez sa tante. Il raconte à
Mayiha, un jeune garçon de son âge qu’il a rencontré sur le chemin, ce qu’il y
endure)
Je dormais sur l'un des lits de la cuisine. Je n’avais pas de couverture… En
temps de pluie, c’était très dur. J’avais parfois l’impression que mon corps se
raidissait, tellement j’avais froid. Je me levai au beau milieu de la nuit et me mettais à
sauter sur place ou à courir le long des murs de la cuisine.
Une nuit, pendant que je m’échauffais ainsi pour éviter que mon sang se
coagule, j’entendis un bruit bizarre sur la toiture, comme des brins de paille qu’on
enlevait. En levant les yeux, je vis qu’il s’agissait d’un serpent. Tonnerre ! Mon cœur
faillit s’arrêter. Je savais qu’il était inutile de crier. Qui pourrait venir à mon secours
en une nuit si froide ? Ma tante allait encore conclure qu’il s’agissait d’un désir
d’attirer l’attention. Mais là, j’avais peur. Je n’arrivais plus à me coucher. Je
surveillais les mouvements du monstre pour qu’il ne tombe pas sur moi. A un
moment donné, il entreprit de se dérouler du bois de charpente sur lequel il s’était
enroulé. Je fis un bond en arrière et j’atterris dans la marmite d’eau à boire dans un
fracas épouvantable. J’avais à présent plus peur de ma tante que du serpent. Si elle
savait que je m’étais plongé tout entier dans sa marmite d’eau, elle me tuerait !
Pendant quelques secondes, j’avais oublié le serpent et je vérifiais que le couvercle de
la grosse marmite en aluminium n’était pas abîmé. Dieu était avec moi, elle était
intacte. Je venais d’être sauvé d’une bastonnade qui m’aurait sans doute enlevé la
peau des fesses. J’allais pousser un ouf de soulagement lorsque je me rappelai ce qui
m’avait fait atterrir dans la marmite. Le levai les yeux vers le toit. Le serpent avait
disparu. Où avait-il pu passer ? S’était-il introduit sous un des lits de la cuisine
pendant que je m’affolais pour la marmite d’eau ?
D’un autre bond, je me retrouvai sur le lit en bambou situé près du feu. Une
chose est certaine, pensai-je alors, le serpent n’aime pas le feu. J’entrepris de jeter
dans le foyer les déchets de noix de palmes pilées et séchées qui servaient à allumer
le feu. La case devint enfumée. Je fus pris de toux. Je toussai si fort que je crus à un
moment donné que mes poumons allaient sortir par la bouche. Personne ne vint. Mon
oncle n’avait-il rien entendu ? Je n’en sais rien. Ne voyant plus le serpent, je priais
que personne ne vînt. On m’aurait sans doute encore prit pour un menteur. J’étais tout
trempé. Je grelotais de froid. Après l’épaisse fumée qui envahissait la case, le feu prit.
J’étais sauvé. Sans savoir comment cela se passa par la suite, je m’endormis… Le
lendemain, la vie reprit son cours normal, comme si rien ne s’était passé…

Sophie Françoise Bapambe Yap Libock, Les couloirs du bonheur, 2012.

NB : Le texte ci-dessus vise juste à situer l’apprenant dans le contexte du texte


support.

Consigne : Soit le texte ci-après, identifiez les embrayeurs, analysez-les et dites à


quoi ils renvoient.
15
TEXTE SUPPORT POUR LE TRAVAIL PRATIQUE
Ma mère vint enfin me voir. Comme d’habitude, elle apporta des vivres :
ignames, poisson, viande séchée, etc. Elle remit ce paquet à l’épouse de son frère qui,
comme toujours, le reçut avec une très grande joie. Celle-ci annonça la bonne
nouvelle à ma mère : je venais d’être admis à l’école. Ma mère était heureuse de
savoir que j’allais commencer à apprendre des choses qu’elle-même n’avait pas eu
l’occasion d’apprendre. Je décidai tout de même de lui parler de mes souffrances afin
qu’elle m’emmenât avec elle. Non que je ne voulusse pas aller à l’école, mais je
voulais profiter de l’amour de ma mère. Ici, il n’y avait pour moi aucune once
d’affection.
- Ma, est-ce qu’on peut rentrer au village ? lui demandai-je avec un air de
supplication. Je ne suis pas à l’aise ici. Et puis je vais t’aider à t’occuper de « Ni
man »20.
- Qu’est-ce qui te dérange ici ?
- D’abord, on a usé mon ardoise l’année passée. Celle que tu m’avais
fabriquée. Les autres ont de nouvelles ardoises. Ils m’ont rendu la vieille ardoise.
En le disant, je sentis comme une boule me monter à la gorge, comme si
j’allais pleurer. Ma mère me regarda en souriant et dit :
- Mon fils ! Ne sais-tu pas qu’une ardoise grattée plusieurs fois est meilleure
qu’une nouvelle ? Ils t’ont aidé à la polir ! Remarque que c’est eux qui souffriront
pour gratter les leurs ! La tienne est déjà lisse !
- Et puis quand tu apportes de la nourriture ici, ils mangent tout sans me
donner. Moi je mange du manioc et de l’huile de palme tout le temps !
- Et quand tu viendras pour les congés, tu auras des ignames, du plantain mûr,
du poisson, de la viande… Eux, ici, ils n’en ont pas ! Laisse-les donc manger ce que
toi tu manges tout le temps, et contente-toi de ce qu’avec moi tu ne manges et ne
mangeras jamais !
Ma mère ne semblait pas me comprendre. Voulait-elle vraiment me laisser
souffrir encore longtemps ? Il fallait trouver un argument de poids. Je poursuivis :
- Et puis je dors sans couverture ici dans la cuisine. Avec ce froid, je suis
souvent obligé de sauter ou de courir la nuit comme un fou ! Il faut qu’on rentre, Ma !
dis-je, presqu’en suppliant.
- Mon fils. C’est à la cuisine qu’il y a du feu ! Ne le laisse jamais s’éteindre !
Et tu n’auras plus froid. Quand ils sont tous partis, mets un tison après l’autre, ils
brûleront lentement, et toi, tu seras chauffé toute la nuit.
Prenant son air le plus sérieux, elle prit mes deux mains dans les siennes et me
demanda de la regarder droit dans les yeux puis elle dit en articulant :
- Je-veux–que-tu-res-tes-i-ci. Ne fais pas attention à ces petits obstacles-là. De
chez nous, tu ne pourras pas aller à l’école. C’est trop loin. Mais d’ici, tu le peux.
Accroche-toi ! Mon fils ! Fais-le pour moi et pour ta sœur ! Nous comptons sur toi !
Quand tu seras grand, tu nous aideras à devenir de grandes dames.
Sophie Françoise Bapambe Yap Libock, Les couloirs du bonheur, 2012.

20
Petite maman.
16
II- Les modalités dans le discours

Nicole Le Querler définit la modalité comme « l’expression de l’attitude du locuteur par


rapport au contenu propositionnel de son énoncé. »21 Pour elle, en effet, la modalisation est la
manière dont le sujet énonciateur prend en charge un énoncé qu’il situe par rapport au co-
énonciateur et à la situation de communication. C’est donc une trace de l’attitude que prend
l’énonciateur vis-à-vis de l’énoncé. Safinaz Büyükgüzel s’inscrit dans cette même logique en
soutenant que « chaque production langagière est subjective d’une manière ou d’une autre parce
qu’elle se réalise par l’intervention directe d’un locuteur qui utilise la langue à son compte pour
s’exprimer, pour communiquer, ou pour influencer un tel. Pour ce faire, il se sert de plusieurs
stratégies relevant de différents outils et méthodes qui illustrent son attitude envers son interlocuteur
et envers son énoncé. »22 On peut alors dire que la modalité est un outil linguistique au service du
locuteur. Elle lui permet de marquer sa présence dans l’énoncé en prenant une position qui peut
s’effectuer explicitement ou implicitement dans sa parole.

II.1. La classification des modalités


Selon Safinaz Büyükgüzel, « la première classification couramment établie entre deux
catégories est la modalité d’énonciation et la modalité d’énoncé. »23 Cette classification se résume
dans le tableau ci-après :
Modalité

Modalité d’énonciation Modalité d’énoncé

Modalité Modalité Modalité Modalité Modalité Modalité


assertive interrogative injonctive logique affective appréciative

Déontique (permis,
interdit, obligatoire, Axiologique
facultatif)

Non-
Épistémique axiologique
(certain, contestable,
exclu, plausible)

Aléthique (possible,
impossible, nécessaire,
contingent)

21
N. Le Querler, Typologie des modalités, Caen, Presses Universitaires, 1996, p. 14.
22
S. Büyükgüzel, « Modalité et subjectivité : regard et positionnement du locuteur », in Synergies, Turquies n° 4, 2011,
p. 132.
23
S. Büyükgüzel, op. cit., p. 135.
17
Schéma n° 2: Modalités d’énonciation et modalités d’énoncé, par Darrault en 1976 et
Meunier en 1974 : (13), repris par Safinaz Büyükgüzel, p.135.

Suivant le tableau ci-dessus, les modalités d’énonciation correspondent aux types de


phrases, à savoir, le type déclaratif, le type interrogatif et le type impératif. Les modalités d’énoncés
quant à elles renvoient au contenu de l’énoncé, marqué par l’attitude du locuteur vis-à-vis de ce
qu’il énonce. Il s’agit de la modalité logique, de la modalité affective et de la modalité appréciative.
Nous expliciterons ci-dessous cette classification en voyant chaque fois quelle catégorie de modalité
se retrouve dans le discours administratif.

II. 2. Les modalités d’énonciation dans le discours

Les modalités d’énonciation correspondent aux modalités de la phrase. Dans le tableau ci-
dessus, Safinaz Büyükgüzel distingue trois types de modalités d’énonciation, il s’agit de la modalité
assertive, de la modalité interrogative et de la modalité injonctive. Ces modalités traduisent
l’intention de communication de l’énonciateur. Veut-il faire une déclaration ? Il utilisera le type
déclaratif ou assertif. Veut-il poser une question ? Il utilisera le type interrogatif. Veut-il au
contraire demander à quelqu’un de faire quelque chose ? Il optera pour le type injonctif.
Dominique Maingueneau a ajouté à cette classification le type exclamatif24 qu’il considère
comme faisant appel à un grand nombre de structures (interjection, mot, groupe de mots, etc.) c’est
peut-être pour cela que Safinaz Büyükgüzel classe plutôt l’exclamation dans les modalités
d’énoncé, notamment dans la modalité affective, parce qu’elle traduit l’état d’âme du locuteur (joie,
tristesse, indignation, etc.).
Les modalités d’énonciation apparaissent dans la phrase de manière exclusive, c’est-à-dire
qu’une phrase ne peut contenir à elle seule plus d’une modalité d’énonciation. Elles sont également
appelées modalités obligatoires, parce qu’une phrase contient nécessairement l’une de ces
modalités : la phrase est alors soit déclarative, soit interrogative, soit injonctive, soit exclamative.
Nous passerons en revue les quatre types de modalités d’énonciation en indiquant celles qui se
retrouvent dans le discours administratif.

II.2.1 La modalité assertive

La modalité assertive ou modalité déclarative est celle qui présente la structure de la phrase
canonique (groupe nominal / groupe verbal). Elle correspond à l’intention de l’énonciateur de

24
D. Maingueneau, Syntaxe du français, Paris, Hachette, 1999, p. 58.
18
présenter un fait comme vrai ou faux, affirmé ou nié. Elle peut se présenter sous la forme
affirmative ou négative. Elle correspond aux types d’énoncés qui « comportent un sujet exprimé et
dont le verbe porte des marqueurs de personnes et de temps. »25
Dans les actes réglementaires, la modalité déclarative est plus perceptible dans les articles
premiers et deuxièmes des décrets, des arrêtés, des décisions, etc. alors que dans les autres
documents administratifs, la modalité déclarative est visible dans la partie constative,
singulièrement dans les documents d’injonction tels que les notifications et les mises en demeure. :
C’est le cas des exemples (12) et (13) et ci-dessous.
(12) Décret portant mise à la retraite de certains personnels officiers des forces de
défense
Par décret n° 2008-10
en date du 10 janvier 2008:
Article premier.- Les officiers dont les noms suivent, atteints par la limite d’âge de leur grade
respectifs, sont admis à faire valoir leurs droits à la retraite…

Le président de la République
Paul Biya
Journal Officiel 2008, p.11.
(13) : Notification
« Madame,
Le dépouillement des Mutations Immobilières enregistrées dans mes services au titre de l’exercice
2006 laisse apparaître que vous êtes propriétaire d’un immeuble urbain non bâti à Kribi au lieu-dit
Elabé, d’une superficie de 771 mètre carrés.
Le chef service du cadastre
Kribi, le 17 juin 2008

Dans les exemples (12) et (13) ci-dessus, l’assertion pose les faits comme vrais. Dans (12),
les officiers sont à la retraite et dans (13), la dame est propriétaire d’un immeuble urbain non bâti. Il
en est ainsi, et pas autrement. Nous pouvons alors dire que dans (12) et (13), l’action est accomplie.
Dans ces deux énoncés en effet, le locuteur présente comme certain l’ensemble du contenu
propositionnel. Le tiroir verbal utilisé dans (12) est un passé composé passif, alors que dans (13)
c’est le présent de l’indicatif actif. La portée syntaxique des marques de temps employées dans ces
deux énoncés ne correspond pas à sa portée sémantique puisque dans l’esprit du locuteur, la
localisation des actions dans le passé, le présent ou le futur ne constitue pas un obstacle à leur
25
D. Maingueneau, op. cit., p. 46.
19
accomplissement. Nous pouvons alors affirmer que « pour un même marqueur, en effet, la portée
syntaxique ne correspond pas toujours à sa portée sémantique ; un marqueur peut être
syntaxiquement intra-prédicatif et sémantiquement extra-prédicatif. »26 La modalité déclarative peut
donc avoir des incidences différentes suivant qu’elle est perçue du point de vue syntaxique ou du
point de vue sémantique.

II.2.2 La modalité injonctive


Par l’usage de l’injonction, le locuteur agit sur son auditoire pour influencer, et si possible
changer ses comportements. La phrase injonctive peut revêtir différentes nuances de sens. Elle peut
traduire soit un ordre strict, soit un conseil, soit une demande polie, soit une prière, soit un souhait,
etc. Quelle que soit sa nuance de sens, la phrase injonctive est associée à un acte d’intimation visant
à dire à quelqu’un de faire quelque chose. C’est dire que la phrase injonctive correspond à
l’intention de l’énonciateur de provoquer une action de la part du récepteur.
Sur le plan morphosyntaxique, la phrase injonctive peut revêtir différentes formes verbales,
au nombre desquelles l’impératif, le subjonctif, l’infinitif et l’indicatif. Mais elle peut aussi être
extra verbale et revêtir la forme de mots phrases ou d’interjection. Qu’elle soit verbale ou extra
verbale, la phrase injonctive permet à celui qui parle de traduire la conscience qu’il a de son rapport
à l’action qu’il entend voir accomplie par celui ou ceux à qui il s’adresse.
La modalité injonctive est très fréquente dans les documents administratifs de liaison tels
que les bordereaux, dans les documents d’étude tels que les notes administratives, et naturellement
dans les documents d’injonction tels que les ordres de mission, les circulaires et les instructions.
C’est le cas des exemples (14), (15) et (16) ci-après :

(14) Pièces adressées par le Directeur de l’OBC, à l’ICG-LAL, pour compétence

(15) «Sur hautes instructions de la hiérarchie, les Inspecteurs coordonnateurs voudront bien
constituer des équipes d’inspections chargées du contrôle des effectifs dans tous les
établissements public de la ville de Yaoundé. »
Yaoundé, le 12 mars 2008
Le Délégué régional du Centre.
(16) Ordre de mission
Monsieur Atou Fouman,
Matricule 665420-A Situation de famille Marié et père de 02 enfants Indice

26
N. Le Querler, Typologie des modalités, Caen, Presses universitaires de Caen, 1996, p. 68.
20
Se rendra à Maroua en passant par Garoua
Motifs de référence : Formation des personnels enseignants à l’évaluation formative suivant
l’Approche par compétences avec entrées par les situations de vie.

Dans l’exemple (14), le Directeur le l’Office du Baccalauréat du Cameroun adresse des


sujets d’examens à revisiter au chef d’une Inspection avec la mention « pour compétence ». Ce qui
veut dire que les Inspecteurs Pédagogiques Nationaux, compétents en la matière, ont l’obligation de
s’assurer qu’après les années passées dans la banque des sujets, ces sujets sont toujours en
adéquation avec les programmes en vigueur, les manuels et autres livres scolaires. Ils doivent donc
les revisiter et les retourner à l’Office du Baccalauréat. L’injonction dans l’exemple (14) est extra
verbale. Elle est exprimée à travers un groupe de mots « pour compétence ».
Dans l’exemple (15), le Délégué régional des Enseignements Secondaires pour le Centre
demande à ses collaborateurs de constituer des équipes de contrôle des effectifs des apprenants dans
les salles de classes de sa Région. L’injonction est exprimée à travers le futur de l’indicatif « vous
voudrez » que vient renforcer l’adverbe de manière « bien » dont la place dans l’expression est
déterminante pour comprendre la force injonctive contenue dans l’énoncé. En effet, si l’expression
bien vouloir traduit une demande polie dans le discours administratif, l’expression vouloir bien
traduit plutôt un ordre formel. C’est ce que soutient Robert Catherine lorsqu’elle affirme que « la
place de l’adverbe bien ; s’il suit le verbe : vouloir bien… il indiquera en général que la personne
qui parle entend d’une façon plus impérative obtenir satisfaction, c’est la raison pour laquelle le
fonctionnaire s’adressant à un subordonné dira, s’il désire appuyer quelque peu sa demande : je
vous prie de vouloir bien… et qu’il demandera à son supérieur hiérarchique de bien vouloir. »27
Dans l’exemple (16), l’injonction est exprimée à travers le verbe au futur simple de
l’indicatif « se rendra ». L’intitulé du document d’injonction est sans équivoque, il s’agit bien d’un
ordre de mission. Le fonctionnaire est tenu de se rendre à Maroua pour le motif indiqué dans le
même document. Quelle que soit la forme du marqueur employé, la phrase injonctive se comprend
comme un dire de faire, contrairement à la phrase assertive dans lesquelles la portée syntaxique ne
correspond pas toujours à la portée sémantique. Que dire de la modalité interrogative ?

II. 2.3. La modalité interrogative


La phrase interrogative correspond à l’intention de l’énonciateur d’exprimer une demande
ou poser une question. L’interrogation peut être partielle, elle se caractérise alors par l’emploi des
pronoms interrogatifs. Dans ce cas, la réponse à la question posée est autre que « oui » ou « non ».

27
R. Catherine, op. cit., p. 33.
21
Mais elle peut aussi être totale, elle se caractérise alors par l’inversion de l’ordre sujet-verbe, par un
point d’interrogation et par une intonation montante à l’oral. Certaines interrogations sont en réalité
des affirmations déguisées : on les appelle les interrogations oratoires ou rhétoriques. Quelquefois
même, elles se présentent sous forme d’ordres atténués.
Pour Dominique Maingueneau, « interroger quelqu’un, c’est le placer dans l’alternative de
répondre ou de ne pas répondre. C’est aussi lui imposer le cadre dans lequel il doit inscrire sa
réplique. »28. En effet l’interrogation suppose une interaction dialogale entre le locuteur et son
auditoire. Comme dans l’exemple (17) ci-dessous.

(17) Madame,
Je tiens à vous faire part de mon profond désaccord au sujet des propos malveillants que vous avez
tenu à l’endroit de votre collaborateur. Pourriez-vous me fournir dans les 24 heures et en quatre
exemplaires des explications écrites sur ce comportement indigne d’un responsable de votre
rang ?
Votre diligence m’obligerait.

Dans l’exemple (17) ci-dessus, la phrase interrogative employée par le chef d’établissement
a en réalité valeur d’ordre. L’intention de communication est très claire : il s’agit d’amener le
Surveillant Général à qui la demande d’explication est adressée, à produire une réponse en quatre
exemplaires, et dans de très brefs délais, à savoir 24 heures. La phrase interrogative employée dans
ce contexte induit une interaction dialogale entre le chef d’établissement et son collaborateur. Dans
ce cas, comme pour la modalité assertive, la portée syntaxique ne correspond pas à sa portée
sémantique. La phrase interrogative s’inscrit plutôt dans le registre de l’injonction, en ce qu’elle dit
au récepteur de faire quelque chose. Que dire de la modalité exclamative ?

II.2.4. La modalité exclamative


La modalité exclamative est considérée par Dominique Maingueneau comme celle qui fait
appel à un grand nombre de structures. On retrouve la phrase exclamative sous forme d’une
interjection, d’une onomatopée, d’un mot, d’un groupe de mots, etc. Elle met l’accent sur
l’expression des sentiments de l’énonciateur plutôt que sur la présentation des faits. Elle peut ainsi
traduire la joie ou la tristesse, la fierté ou l’étonnement, l’indignation ou la colère de l’énonciateur.
C’est peut-être pour cela qu’elle est absente du tableau récapitulatif des types de modalités ci-
dessus. En effet, Safinaz Büyükgüzel classe plutôt l’exclamation dans les modalités d’énoncé,

28
D. Maingueneau, op. cit., p. 48.
22
notamment dans la modalité affective, parce qu’elle traduit l’état d’âme du locuteur (joie, tristesse,
indignation, etc.).
La modalité exclamative se caractérise par l’emploi des pronoms exclamatifs et à l’oral par
une intonation descendante.
Nous pouvons alors affirmer que toutes les modalités d’énonciation permettent de marquer
le rapport que le sujet énonciateur entretient avec un autre sujet. A travers elles, le locuteur ordonne,
suggère, demande à quelqu’un d’autre de faire quelque chose. L’emploi des modalités
d’énonciation laisse transparaître la présence d’une communication intersubjective entre l’émetteur
et le récepteur. Il nous reste à étudier les modalités d’énoncé.

II.3. Les modalités d’énoncé dans le discours

Contrairement aux modalités d’énonciation qui renvoient à l’attitude du locuteur dans sa


relation interpersonnelle avec l’allocutaire, les modalités d’énoncé traduisent l’attitude du
locuteur face à son propre énoncé. Autrement dit, les modalités d’énoncé établissent un lien entre
le locuteur et le contenu propositionnel de son énoncé. Ce contenu se traduit par l’attitude du
locuteur vis-à-vis de ce qu’il énonce. Les modalités d’énoncé « recouvrent un domaine plus vaste
que les modalités d’énonciation. »29 Il faut relever que les classifications des modalités d’énoncés
sont multiples. Nicole Le Querler propose une classification en trois branches, à savoir, la modalité
subjective, la modalité intersubjective et la modalité objective. Cette classification s’inscrit en droite
ligne de la définition de la modalité comme « expression de l’attitude du locuteur par rapport au
contenu propositionnel de son énoncé. »30
Pour elle en effet, les modalités d’énoncé s’organisent autour du sujet énonciateur. Elles
peuvent être l’expression du seul rapport entre le sujet énonciateur et le contenu propositionnel,
c’est la modalité subjective, elles peuvent établir un rapport entre le sujet énonciateur et un autre
sujet à propos du contenu propositionnel, c’est la modalité intersubjective, le sujet énonciateur peut
subordonner le contenu propositionnel à une autre proposition, dans ce cas, ni son jugement, ni son
appréciation, ni sa volonté ne sont mis en exergue, il s’agit de la modalité objective.
Safinaz Büyükgüzel situe sa distinction sur deux axes principaux, à savoir, les modalités
logiques et les modalités appréciatives. A ces deux axes, elle ajoute une branche subsidiaire, celle
des modalités affectives, comme l’indique le tableau ci-dessus.
C’est cette dernière classification que nous allons adopter, parce qu’elle semble renfermer
les modalités subjectives, les modalités intersubjectives et les modalités objectives. Nous étudierons
tour à tour les modalités logiques, les modalités affectives et les modalités appréciatives.
29
S. Büyükgüzel, op. cit., p. 137.
30
N. Le Querler, op. cit., p. 63.
23
II.3.1. Les modalités logiques

Nicole Le Querler soutient que la portée de la modalité est un paramètre essentiel dans
l’interprétation de la modalisation d’un énoncé.31 Elle s’appuie sur le carré logique des modalités
telles que défini par Aristote. Il s’agit du nécessaire, du possible, de l’impossible et du contingent
qu’elle réduit finalement à un triangle composé du possible, de l’impossible et du nécessaire, dans
la mesure où « deux de ces quatre modalités, le possible et le contingent, se recouvrent totalement
dans certains textes. » 32 Elle distingue alors trois types de modalités logiques, à savoir, la modalité
aléthique, la modalité déontique et la modalité épistémique. Comment ces différentes modalités
logiques se manifestent-elles dans le discours ? Nous allons les étudier les unes après les autres.

II.3.1.1 La modalité aléthique

La modalité aléthique est celle qui porte sur la valeur de vérité d’un énoncé. C’est celle qui
correspond à l’expression de la capacité intellectuelle du locuteur et de l’éventualité des
événements. C’est la modalité par laquelle le sujet énonce des vérités logiques, c’est-à-dire ce qui
relève du domaine du vrai ou du faux. Elles correspondent donc au carré logique d’Aristote.
Souvent, ces énoncés sont de l’ordre scientifique, exprimant des données indiscutables telles que
des chiffres, des vérités générales ou des lois physiques.
La modalité aléthique se retrouve dans le discours, notamment les documents tels que les
constats, les procès verbaux, les certificats, les attestations, etc. Dans tous ces documents,
l’émetteur énonce des données comme vraies, indiscutables. Il les présente comme relevant de la
pure réalité, sans présupposition de contestation. C’est ce qui ressort des exemples (18) et (19) ci-
après :
(18) CONSTAT D’ACCIDENT N° 269/2015/SIII

État des lieux : L’accident a eu lieu sur une route rectiligne, large de 14 mètres, avec bonne
visibilité. Sur le lieu de choc quelques matières plastiques et quelques débris de verre résultant des
dispositifs de feux cassés.
Conclusion : Selon les déclarations des parties, nos constatations faites, il ressort avec aveux en
plus que c’est le véhicule dénommé « B » qui a causé l’accident. Son chauffeur a manqué de
maîtrise constante.
L’agent constatateur Le commandant du Groupement

31
N. Le Querler, op. cit., p. 35.
32
Idem. p. 36.
24
(19) CERTIFICAT DE PROPRIETE
Le Chef de Service Provincial des Domaines du Sud, Conservateur de la Propriété Foncière à
Ebolowa, soussigné, certifie que :
- L’immeuble rural non bâti sis à Kribi, au lieu dit Elabe, d’une superficie restante de 2ha 23a 33ca
objet du titre foncier n° 279 du département de l’Océan ;
- Appartient en toute propriété à Monsieur Klett Charles, commerçant domicilié à Mpalla (Kribi)

Dans l’exemple (18) ci-dessus, l’agent constatateur présente les faits comme vrais, et
vérifiables par des indices indiscutables. Pour le faire, il se fonde sur deux éléments principaux, à
savoir, les déclarations des parties et ses constatations propres. La valeur de vérité de l’énoncé se
fonde non seulement sur ce que l’énonciateur a vu, mais aussi sur ce qu’il a entendu.
Dans l’exemple (19) par contre, le locuteur endosse seul la responsabilité de la certitude des
informations livrées, sur la base de la régularité de la procédure d’immatriculation. C’est dire que la
modalité aléthique s’exprime à travers des données indiscutables, présentées comme vraies ou
fausses, sans que ce ne soient des vérités générales ou des lois physiques, ce qui n’est pas le cas
dans la modalité déontique.

II.3.1.2. La modalité déontique

Pour Safinaz Büyükgüzel,33 la modalité déontique fait appel nécessairement à la notion


d’obligation, mais elle implique aussi les valeurs modales comme l’interdiction, la permission, le
facultatif. En fonction du contexte, l’énonciateur peut présenter l’action comme obligatoire ou
permise, en se servant des outils linguistiques identifiables dans l’énoncé. Dans la modalité
déontique, l’énonciateur apprécie la relation prédicative, positivement ou négativement, en fonction
de règles préétablies, d’un code déontologique.
Dans le discours administratif, les communiqués, les convocations, les autorisations et autres
avis visant à interdire un certain comportement à l’allocutaire expriment le mieux la modalité
déontique. On retrouve également la modalité déontique dans les documents d’étude tels que les
notes de présentation à la hiérarchie, notamment dans la partie réservée aux suggestions. L’exemple
(20) ci-dessous est la circulaire n° 12/07/C/MINESEC/CAB du 22 mai 2007 instituant le port
obligatoire l’uniforme scolaire par les candidats aux examens officiels.
(20)…
« De nombreux dysfonctionnements ont été observés lors de l’identification des candidats
aux examens officiels. Afin d’y remédier et dans le souci d’améliorer la gestion des centres

33
S. Büyükgüzel, op. cit., p. 138.
25
d’examens lors du déroulement des épreuves écrites et pratiques, il est institué LE PORT
OBLIGATOIRE DE L’UNIFORME SCOLAIRE par les candidats réguliers et les candidats libres
scolarisés. »
En effet, cette circulaire interdit l’accès dans les centres d’examens à tout candidat scolarisé
qui n’aurait pas revêtu son uniforme scolaire. Le ministre des Enseignements secondaires, signataire
de la circulaire, l’adresse à tous les responsables de la chaîne éducative pour application, suivant le
code de déontologie. Mais la modalité déontique peut également avoir valeur de permission. C’est
le cas de l’exemple (21) ci-dessous.

(21) AUTORISATION DE SORTIE DU TERRITOIRE NATIONAL.



J’ai l’honneur de vous notifier mon autorisation à sortir du territoire national, pour vous
rendre en France et aux États Unis, strictement pour la période allant du 1er au 30 août 2016 et
correspondant à votre congé annuel.

Dans cette autorisation le ministre des Enseignements secondaires donne son assentiment
pour la réalisation d’un fait. Il faut relever que le déplacement du fonctionnaire est subordonné à
l’approbation du ministre de tutelle. La modalité déontique s’exprime à travers des interdictions ou
des autorisations, mais aussi à travers des obligations. Elle se manifeste à travers différents types de
situations dans lesquelles les énonciateurs disent à leur auditoire de faire quelque chose ou de ne pas
le faire. Que dire de la modalité épistémique ?

II.3.1.3. La modalité épistémique

La modalité épistémique est celle qui renvoie à la connaissance du monde du locuteur. Elle
se matérialise dans l’énoncé par divers outils linguistiques renvoyant à la certitude, tels que
sûrement, certainement, sans aucun doute, bien entendu, etc. À travers la modalité épistémique,
l’énonciateur considère les chances de réalisation de la relation prédicative.
Dans le discours administratif, l’avis d’appel d’offres est le document d’information simple
qui exprime le mieux la modalité épistémique. En effet, l’énonciateur est conscient que les
intéressés vont soumissionner, du moment qu’il y va de leur intérêt. Il n’a aucun doute quant à la
mobilisation du public intéressé par les marchés publics. C’est ce qui ressort de l’exemple (22) ci
après :
(22) Avis d’appel d’offres international ouvert N° 033 DA/DT/CDE/2008
pour la fourniture de matériel de détection des fuites.

26
La Camerounaise des Eaux lance le présent appel d’offres international pour l’acquisition de
matériel de détection des fuites. Ce matériel est nécessaire pour toutes les interventions de détection
de fuite non apparentes en vue de les réparer et de limiter les pertes d’eau au niveau des réseaux de
distribution.
Cameroon Tribune du 1er décembre 2008, p. 22.

Lorsqu’il lance cet appel d’offres, l’énonciateur n’a aucun doute sur le fait que les
soumissionnaires seront nombreux à proposer des offres. Il le fait sur la base de ce qu’il sait du
contexte. Autrement dit, le réseau d’alimentation de la Camerounaise des Eaux a quelques failles
qui se manifestent par des fuites d’eau qui entraînent des pertes dans le réseau de distribution, ce qui
lui est préjudiciable. Il sait aussi qu’il existe des structures privées qui souhaiteraient gagner le
marché d’acquisition des appareils de détection des fuites, et qui factureraient leurs acquisitions sur
la base des prix contenus dans la mercuriale. Il n’a donc aucun doute en ce qui concerne la
mobilisation massive des soumissionnaires.
Nous pouvons alors dire que les modalités logiques telles que présentées dans le tableau ci-
dessus se réduisent finalement à un triangle composé du vrai/faux, du permis/interdit, du
possible/impossible. Toutefois, il faut relever que les modalités logiques peuvent acquérir des
valeurs modales différentes suivant leur contexte. De la même manière, les outils linguistiques
employés peuvent, suivant le contexte, signaler soit la modalité déontique, soit la modalité
aléthique, soit alors la modalité épistémique. Ainsi par exemple, dans une réponse à une demande
d’explication, un collaborateur répond à son supérieur hiérarchique.

(23) « Monsieur, en procédant à cette accusation, mon collègue doit avoir oublié les causes
réelles de ma réaction… je peux être une femme, mais je peux me défendre. »

Dans l’exemple (23) ci-dessus, le verbe devoir, qui désigne d’emblée l’obligation et qui
signale généralement la modalité déontique, indique plutôt la probabilité et renvoie, par ce fait
même, à la modalité aléthique. De même, le verbe pouvoir, dont la valeur principale est la
possibilité, est utilisé ici pour marquer la certitude. Il signale alors une modalité épistémique.
C’est dire que la frontière entre les différentes modalités logiques n’est pas étanche dès lors
qu’un même outil linguistique peut, dans un contexte différent, indiquer une modalité ou une autre.
Étudions à présent le deuxième type de modalité d’énoncé : la modalité affective.

27
II.3.2. Les modalités affectives

Catherine Kerbrat-Orecchioni définit les modalités affectives comme celles qui « indiquent
que le sujet d’énonciation se trouve émotionnellement impliqué dans le contenu de son énoncé. »34
Dans la langue française, nombreux sont les termes et expressions effectifs qui indiquent les
sentiments de l’énonciateur. Parmi ces termes traduisant la subjectivité affective, il y a ceux qui
concernent les émotions, les affects, les passions, les sentiments, etc. Catherine Kerbrat-Orecchioni
soutient que ces termes et expressions « ont en même temps une fonction conative, car en
affectisant ainsi le récit, l’émetteur espère que la répulsion, l’enthousiasme ou l’apitoiement qu’il
manifeste atteindront par ricochet le récepteur, et favoriseront son adhésion à l’interprétation qu’il
propose des faits. »35 Dans le discours, la modalité affective est plus perceptible dans les
allocutions. C’est le cas de l’exemple ci-dessous, qui est extrait du discours du président de la
République à la Nation le 28 février 2008.

(24) « Notre pays est en train de vivre des événements qui nous rappellent les mauvais souvenirs
d’une époque que nous croyons révolue […] Lorsque le bilan humain et matériel de ces sombres
journées pourra être fait, il sera probablement très lourd.

Dans l’exemple (24) ci-dessus, le président de la République utilise des adjectifs affectifs
qui traduisent la subjectivité du locuteur et son désir de susciter l’adhésion de l’auditoire à sa lecture
des faits. Par l’emploi des expressions « sombres journées » et « mauvais souvenirs », le président
de la République voudrait transmettre ses émotions et ses sentiments, son appréciation de la
situation à son auditoire.
Si les modalités exclamatives ne rentrent pas dans la classification des modalités
d’énonciation telle qu’elle est faite dans le tableau ci-dessus, c’est peut-être parce qu’elles ne sont
pas orientées vers l’allocutaire, mais plutôt sur l’expression des sentiments de l’énonciateur. Elles
peuvent ainsi traduire la joie ou la tristesse, la fierté ou l’étonnement, l’indignation ou la colère de
l’énonciateur. La modalité affective se retrouve également dans les télégrammes officiels. C’est le
cas de l’exemple ci-après :
(25) Condoléances du chef de l’État A.S.E Shinzo Abe,
Premier ministre du Japon.
« Monsieur le Premier ministre,
J’ai appris avec une vive émotion le décès de dizaines de vos compatriotes, suite aux
tremblements de terre survenus récemment dans la région du Kumamoto, sur l’île de Kyushu.

34
C. Kerbrat-Orecchioni, L’énonciation, Paris, Armand Colin, 1999, p. 140.
35
Idem.
28
Je vous adresse en cette douloureuse circonstance, ainsi qu’aux familles éplorées et au
peuple japonais, mes sincères condoléances… »

Dans l’exemple ci-dessus, par l’emploi des expressions « vive émotion », « douloureuse
circonstance» et «sincères condoléances », le président de la République montre qu’il se trouve
émotionnellement impliqué dans le contenu de son énoncé. Il voudrait transmettre ses émotions et
ses sentiments compatissants à son auditoire. Cet énoncé a une fonction conative en ceci que
l’apitoiement que l’émetteur manifeste est susceptible d’atteindre le récepteur, il véhicule une forte
charge affective et rend compte de la relation intersubjective qui existe entre les partenaires de la
communication.
Pour tout dire, la modalité affective ne s’exprime que dans des situations heureuses ou
malheureuses dans lesquelles le mot vient s’ajuster au monde. Ce qui n’est pas le cas de la modalité
appréciative.

II.3.3. Les modalités appréciatives

Il existe dans la langue française de nombreux termes évaluatifs qui indiquent le système de
valeurs de l’énonciateur. Les modalités appréciatives ou évaluatives traduisent le jugement de
valeur et l’évaluation du sujet parlant.
Pour Nicole le Querler, les modalités appréciatives sont « les modalités par lesquelles le
locuteur exprime son appréciation (approbation, blâme, indignation par exemple) sur le contenu
propositionnel. »36 La modalité appréciative est celle par laquelle le sujet énonciateur fait des
jugements de valeur dont lui seul définit les critères. Il y a deux types de modalités appréciatives : la
modalité appréciative non-axiologique qui consiste en l’évaluation de la relation prédicative par
rapport à une échelle de valeurs : elle peut être de type quantitatif ou quantitatif, et la modalité
appréciative axiologique qui est celle par laquelle le sujet énonciateur loue ou blâme l’allocutaire
pour une action menée. Nous présenterons les modalités appréciatives non-axiologiques avant de
parler de la modalité appréciative axiologique.

II.3.3.1. Les modalités évaluatives non-axiologiques


Catherine Kerbrat-Orecchioni rattache la modalité évaluative non-axiologique à une classe
d’adjectifs ayant un caractère graduable. Elle soutient que « cette classe comprend tous les adjectifs
qui, sans énoncer de jugement de valeur, ni d’engagement affectif du locuteur, (du moins au regard
de leur stricte définition lexicale : en contexte, ils peuvent bien entendu se colorer affectivement ou

36
N. le Querler, op. cit., p. 85.
29
axiologiquement), impliquent une évaluation qualitative ou quantitative de l’objet dénoté par le
substantif qu’ils déterminent, et dont l’utilisation se fonde à ce titre sur une double norme :
(1)interne à l’objet support de la qualité ; (2) spécifique du locuteur »37.
La modalité appréciative non-axiologique est couramment utilisée dans les allocutions. C’est
le cas du message du président de la République à la Nation le 27 février 2008. On y relève non
seulement les modalités appréciatives de type quantitatif, telles que « plusieurs d’entre eux »,
« bilan très lourd », « l’immense majorité » qui impliquent, vu l’imprécision, une prise de position
subjective de la part de l’énonciateur, compte tenu de la relativité des termes caractérisants, à
savoir, « plusieurs », « très », « immense », mais aussi des modalités appréciatives de type qualitatif
tel que l’adjectif « normal » et l’adverbe « normalement » dans les expressions « fonctionnement
normal de la démocratie », « des institutions démocratiques qui fonctionnent normalement »
utilisées par le chef de l’État qui est en fait le seul à savoir quel est le contenu de normal ou de
normalement.
Les modalités évaluatives non-axiologiques sont également exprimées dans les télégrammes
officiels du chef de l’État adressés à ses homologues, notamment lors de leurs fêtes nationales ou
autres événements heureux marquant la vie de leurs pays ou royaumes. Ceci se trouve également
dans les lettres de félicitations et autres attributions de la médaille de vaillance. C’est le cas de
l’exemple ci-après :
(26) Décret portant attribution des médailles de la vaillance
Par décret n° 2008-60
en date du 1er février 2008.
Article premier.- Des médailles de la vaillance sont attribuées aux personnels officiers ci-après de
la gendarmerie nationale et de l’armée de l’air en service respectivement au groupement de
gendarmerie territoire de Douala au groupement polyvalent d’intervention de la gendarmerie
nationale (GPIGN) à l’escadron régional d’intervention de la gendarmerie nationale (ERIGN) et à la
base aérienne 101 avec citation à l’ordre des forces armées pour compter de la date de signature du
présent décret. Il s’agit de :

Texte de citation : Officiers courageux et perspicaces, agissant conformément aux ordres du haut
commandement, vous avez réussi à restaurer la paix dans le secteur de Yoko en mettant hors d’état
de nuire en 3 jours les 28 évadés de la prison de Yoko en date du 29-6-2007 et à récupérer les armes
de guerre emportées, les otages et le véhicule d’un expatrié.
Vous êtes à citer en exemple.

37
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., pp. 96-97.
30
Yaoundé, le 1er février 2008.
Le président de la République,
Paul Biya.
Dans cet exemple, l’emploi dans le texte de la citation des adjectifs « courageux » et
« perspicaces » par le chef de l’État constitue une appréciation de type qualitatif. Ces adjectifs ne
portent pas la marque de l’émotion de l’énonciateur. Bien que ce soient des marqueurs subjectifs,
leur subjectivité est relative, puisque leur valeur peut varier d’un locuteur à un autre. Que dire de la
modalité appréciative axiologique.

II.3.3.1. Les modalités évaluatives axiologiques

La modalité évaluative axiologique est celle par laquelle le sujet énonciateur loue ou blâme
l’allocutaire pour une action menée. Cette modalité se retrouve souvent dans les accusés de
réception des documents d’étude tels que les rapports d’activités. Dans ces correspondances
administratives en effet, le sujet énonciateur, en accusant réception du document à lui adressé,
félicite le destinataire pour le travail effectué ou le blâme pour les manquements relevés dans son
travail.
C’est ce qui ressort de l’exemple ci-après qui est un extrait d’un accusé de réception adressé
à un Inspecteur Pédagogique Régional.
(27) « En accusant réception de votre document cité en référence,
Je vous exprime ma satisfaction quant à l’initiative que vous avez prise d’organiser des
journées pédagogiques, des activités de suivi telles que des inspections conseils dans la Région de
l’Adamaoua, ce qui participe de votre souci d’assurer la formation continue du personnel enseignant
dont vous avez la charge. »

Dans cet exemple, l’énonciateur loue le récepteur pour le travail effectué. Ceci est de nature
à l’encourager à poursuivre sur la même lancée. C’est aussi le but recherché par le signataire de
lettres d’encouragements ou de lettres de félicitations. Nous pouvons alors affirmer que les
modalités évaluatives se retrouvent dans les situations de communication dans lesquelles :
I. l’énonciateur porte un jugement de valeur qualitatif ou quantitatif sur une personne, un
fait ou une situation. Relevons toutefois que, qu’elle soit qualitative (beau, bien, bon,
grandiose, etc.) ou quantitative (beaucoup, plusieurs, la majorité, etc.), seul l’énonciateur
définit les critères de son évaluation.

31
II. L’énonciateur loue ou blâme l’allocutaire, à travers les expressions telles que (je vous
félicite, j’exprime ma satisfaction, etc.) pour l’appréciation, (je déplore, je m’indigne, je
désapprouve, etc.) pour la réprobation.

Conclusion
Au terme de ce chapitre portant sur la linguistique de l’énonciation, nous pouvons affirmer
que les embrayeurs, les localisations spatiotemporelles et les modalités se trouvent au cœur de la
pragmatique du premier degré. Nous avons répertorié certaines classes d’éléments linguistiques
dont la présence dans l’énoncé a pour rôle de réfléchir son énonciation. Ce sont ces traces qui
permettent de savoir qui a produit un énoncé, à qui il s’adresse, de quel lieu, en réaction à quel autre
énoncé, bref, dans quelles circonstances. Ces éléments, Dominique Maingueneau les appelle les
embrayeurs. Ils ne sont pas dépourvus de sens, mais pour les interpréter, il faut nécessairement les
replacer dans leur contexte de production. Parmi les embrayeurs, il distingue les personnes et les
localisations spatio-temporelles. En plus des embrayeurs, nous avons étudié les modalités. « Pour
que la modalité se manifeste dans un énoncé, il doit y avoir, d’abord, la présence de l’opération
active d’un sujet pensant et parlant, qui utilise la langue à son compte pour nuancer son discours,
puisque c’est lui qui décide comment transposer le contenu de sa parole et qui donne le sens
essentiel à son discours. »38 On peut alors affirmer avec Jean Marie Gouvard que la notion de
modalité vise à « cerner l’attitude que manifeste le locuteur à l’égard de son énoncé, mais en ne se
limitant pas aux types de phrases. Les noms, les compléments du nom, les verbes, les auxiliaires et
les adverbes sont autant de formes linguistiques susceptibles de traduire ponctuellement telle ou
telle valeur modale… ».39Lui aussi distingue les modalités d’énonciation des modalités d’énoncé.
Parlant des modalités d’énonciation, nous avons distingué les modalités injonctive, assertive,
interrogative et exclamative
Quant aux modalités d’énoncé, elles apparaissent dans le discours sous forme de modalités
logiques, de modalités affectives et de modalités appréciatives.
Ceci nous permet d’affirmer avec Sophie Moirand, que les modalités « traduisent les
relations que le discours instaure entre les participants d’une communication, que le canal soit oral
ou écrit. Elles permettent ainsi de faire des hypothèses sur les actes de parole sous-jacents aux
énoncés produits. »40
Elles fonctionnent comme un concept qui permet d’introduire dans l’énoncé la subjectivité
du locuteur à travers l’expression de ses émotions et de ses sentiments. C’est dire que c’est le sujet

38
S. Büyükgüzel, op. cit., p. 132.
39
J.M. GOUVARD La Pragmatique, outils pour l’analyse littérature, Paris, Armand Colin, 1998, p. 52.
40
S. Moirand, op. cit., p. 81.
32
énonciateur qui définit la modalité d’un énoncé, en y imprimant non seulement sa position face au
contenu propositionnel de ce qu’il énonce, mais aussi sa position face à celui à qui il s’adresse. Il est
parfois amené, pour des besoins de préservation des faces, à parler de manière détournée. D’où la
nécessité pour nous d’étudier l’implicite dans le discours.

33
TRAVAIL PRATIQUE PORTANT SUR LA PRAGAMTIQUE REFERENTIELLE

Soit le texte ci-après,

1- Identifiez les embrayeurs et dites à quoi ils renvoient.


2- Relevez les indices spatiotemporels
3- Quelles sont les différentes modalités d’énonciation dans le texte ?
4- Identifiez les différentes modalités d’énoncés et analysez-les.

DON DIEGUE
Rodrigue, as-tu du cœur ?
DON RODRIGUE
Tout autre que mon père
L’éprouverait sur l’heure
DON DIEGUE
Agréable colère !
Digne ressentiment à ma douleur bien doux !
Je reconnais mon sang à ce noble courroux ;
Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.
Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte ;
Viens me venger
DON RODRIGUE
De quoi ?
DON DIEGUE
D’un affront si cruel
Qu’à l’honneur de nous deux il porte un coup mortel ;
D’un soufflet…

Pierre Corneille, Le Cid, 1637.

Indications bibliographiques :
1- E. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, tome 2, édition de 1998.
2- C. Kerbrat-Oreccioni, L’Enonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, 2014 ;
3- D. Maingueneau, l’Enonciation en linguistique française, Paris, Hachette supérieur, 1991 ;

4- N. Le Querler, Typologie des modalités, Caen, Presses Universitaires, 1996.

5- S. Büyükgüzel, « Modalité et subjectivité : regard et positionnement du locuteur », in Synergies, Turquies n° 4,


2011.

6- J.M. Gouvard La Pragmatique, outils pour l’analyse littérature, Paris, Armand Colin, 1998 ;

7- D. Maingueneau, Syntaxe du français, Paris, Hachette, 1999.

34
Chapitre II : La pragmatique situationnelle

Introduction

La pragmatique situationnelle ou pragmatique du second degré correspond à la linguistique


de l’implicite. Comprendre et interpréter l’implicite suppose toujours un effort supplémentaire.
Comme le relève Catherine Kerbrat-Orecchioni, « on ne parle pas toujours directement. Certains
vont même jusqu’à dire qu’on ne parle jamais directement ; qu’« Il fait chaud ici » ne signifie
jamais qu’il fait chaud ici mais, c’est selon, « Ouvre la fenêtre », « Ferme le radiateur », « Est-ce
que je peux tomber la veste ? », « Il fait frais ailleurs », « Je n’ai rien de plus intéressant à dire »,
etc. bref, ce serait l’indirection qui serait « la règle » ».41
En effet, affirme Oswald Ducrot, on est parfois « conduit à croire que tout ce qui est dit l’est
au même titre, avec le même statut d’assertion. En fait, les diverses indications qu’apporte un acte
d’énonciation se situent souvent à des niveaux tout à fait différents. Il y a ce dont on entend
explicitement informer l’auditeur, mais il y a aussi ce qu’on présente comme un acquis indiscutable
dont on fait le cadre du dialogue. Et il y a enfin ce qu’on laisse à l’auditeur le soin de deviner, sans
prendre la responsabilité de l’avoir dit. » 42
Selon Ruth Amossy, l’argumentation se soutient autant de ce qu’elle dit en toutes lettres que
de ce qu’elle laisse entendre. Ce qui veut dire que le décodage d’un énoncé doit se faire à deux
niveaux. Un niveau primaire renvoyant à ce que le locuteur affirme de manière explicite, et un
niveau secondaire renvoyant à ce que ce contenu explicite suggère.
En effet, pour Catherine Kerbrat-Orecchioni, il est certain « que les contenus implicites (ces
choses dites à mots couverts, ces arrières pensées sous-entendues entre les lignes) pèsent lourd dans
les énoncés, et qu’ils jouent un rôle crucial dans le fonctionnement de la machine interactionnelle.
[…] Quelle que soit la bizarrerie de leur statut topographique, les contenus implicites méritent donc
que l’analyste s’y attarde. »43
Autrement dit, pour comprendre un énoncé, il faut s’attarder non seulement sur ce qui est dit
en toutes lettres, mais aussi sur ce qu’il laisse entendre. Dans la perspective argumentative, les
éléments manquants contribuent à l’adhésion plus facile de l’allocutaire à la thèse soutenue par
l’énonciateur, en ce qu’il se l’approprie dans le mouvement où il la reconstruit. On peut alors
affirmer que l’implicite participe en soi de la force de l’argumentation, parce qu’il amène
l’allocutaire à compléter les éléments manquants.

41
C. Kerbrat-Orecchioni, L’Implicite, Paris, Armand Colin, 1998, p. 5.
42
O. Ducrot, Dire et ne pas dire : principes de sémantique linguistique, Paris, Hermann, 1980.
43
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p. 6.
35
Mais l’implicite soulève nécessairement la question de la pertinence du déchiffrement, parce
que le locuteur « peut dire quelque chose sans accepter pour autant la responsabilité de l’avoir dite,
ce qui revient à bénéficier à la fois de l’efficacité de la parole et de l’innocence du silence. »44 On
distingue les présupposés et les sous-entendus.
Pour Ruth Amossy, les présupposés sont inscrits dans la langue et ne peuvent faire l’objet
d’un doute ou d’un déni total de responsabilité, alors que les sous-entendus sont entièrement
contextuels et dépendent du déchiffrement de l’allocutaire, auquel la responsabilité du sens
construit peut être déléguée. C’est ce qui ressort du schéma45 ci-après :
Contenus

Explicites Implicites = inférences

Présupposés sous-entendus

Schéma n°1 : Les contenus implicites dans le discours

I- Les présupposés

« Nous considérons comme présupposées toutes les informations qui, sans être ouvertement
posées (i.e. sans constituer en principe le véritable objet du message à transmettre), sont cependant
automatiquement entraînées par la formulation de l’énoncé, dans lequel elles se trouvent
intrinsèquement inscrites, quelle que soit la spécificité du cadre énonciatif. »46
Suivant cette définition de Catherine Kerbrat-Orecchioni, le présupposé constitue une unité
de contenu qui doit nécessairement être vraie pour que l’énoncé qui la contient puisse se voir
attribuer une valeur de vérité. Ce qui veut dire que la vérité des présupposés est une sorte de
préalable à la poursuite de l’échange.
Catherine Kerbrat-Orecchioni distingue deux sous-classes de présupposés, il s’agit des
présupposés sémantiques et des présupposés pragmatiques.

I.1. Les présupposés sémantiques

On entend par présupposés sémantiques, les informations que véhicule un énoncé et qui
concernent le contenu propositionnel de cet énoncé. Ce qui veut dire qu’ils sont rattachés au sens
véhiculé par l’énoncé.

44
O. Ducrot, op. cit., 1972, p. 12.
45
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p.20.
46
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p.25.
36
Exemple 1 : Blaise a cessé de pleuvoir
Exemple 2 : Décret accordant une prolongation d’activité à un fonctionnaire
Par décret n° 2008-8
en date du 10 janvier 2008:

Article premier.- Il est accordé à M. Bousomog Antoine, traducteur interprète principal, une
prolongation d’activité de deux (02) ans, pour la période allant du 4 janvier 2008 au 3 janvier 2010.
Art. 2 : Le ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative et le ministre des
Finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’application du présent décret qui sera
enregistré, puis publié au Journal Officiel en français et en anglais.
Yaoundé, le 10 janvier 2008
Le président de la République,
Paul Biya.
(Journal Officiel 2008, p. 10)

L’exemple (1) présuppose que Blaise fumait. Il se dégage du verbe « cesser » qui traduit la
fin d’une action ou d’une situation. Dans l’exemple (2) ci-dessus, le support syntaxique « pour la
période allant du 4 janvier 2008 au 3 janvier 2010 » vient préciser le présupposé sémantique « Il
est accordé à M. Bousomog Antoine, une prolongation d’activité de deux (02) ans » suivant
lequel le concerné a atteint l’âge limite de la retraite. Ce qui sous-entend, comme on le verra infra,
que statutairement, il n’a plus le droit d’exercer comme fonctionnaire dès le 4 janvier 2008.
Les présupposés sémantiques jouent un rôle important dans le décryptage du discours
administratif. Que dire des présupposés pragmatiques.

II .2. Les présupposés pragmatiques

Catherine Kerbrat-Orecchioni définit les présupposés pragmatiques comme « toutes les


informations que véhicule un énoncé et qui concernent les « conditions de félicité » (plus
spécifiquement ses conditions « préliminaires ») qui doivent être réalisées pour que l’acte de
langage que prétend accomplir l’énoncé puisse aboutir perlocutoirement. »47 Notons que les
présupposés pragmatiques correspondent chez Robert Martin aux présupposés d’énonciation qu’il
juge d’ailleurs comme les moins intéressants pour le linguiste. 48
À la différence de la pragmatique référentielle, le contexte dans la pragmatique
situationnelle (linguistique de l’implicite) n’est que partiellement exprimé par les séquences

47
Ibid., p.36.
48
R. Martin, Inférences, antonymie et paraphrase, Paris, Kincksieck, 1976, p. 47.
37
linguistiques. Les situations sont culturellement et socialement reconnues par les interlocuteurs.
Elles font partie de la classe des déterminants sociaux.
Catherine Kerbrat-Orecchioni soutient que « pour qu’une requête telle que " Ouvre la porte "
puisse en effet fonctionner heureusement, encore faut-il par exemple que l’état de chose ordonné ne
soit pas d’ores et déjà réalisé au moment de l’acte d’énonciation (i.e. en l’occurrence que la porte ne
soit pas déjà ouverte) ; que le destinataire de l’ordre ait la possibilité de le décoder (il existe, c’est
un être humain, qui n’est pas sourd et connaît la langue française, etc.), et la faculté d’obtempérer ;
et qu’il ne soit pas évident qu’il accomplirait l’acte sans l’énonciation de l’ordre, qui serait sans cela
non informatif ; que l’émetteur enfin de l’ordre soit en position institutionnelle d’en donner (car ne
commande pas qui veut). »49
Exemple (3) : Décision portant convocation d’une réunion du Conseil supérieur de
la magistrature
Par décision n° 3 CAB-PR
en date du 3 juillet 2008 :
Article premier.- Une réunion du Conseil supérieur de la magistrature est convoquée et
se tiendra à la salle des conseils de la présidence de la République - palais de
l'unité, le vendredi 18 juillet 2008 à partir de 10 heures.
Art.2.- La présente décision sera enregistrée et publiée au Journal Officiel en français et
en anglais.
Yaoundé, le 3 juillet 2008.
Le président de la République,
Paul Biya
(Journal Officiel 2008, pp. 548-549).
L’exemple (3) ci-dessus présuppose :
1. que le Conseil n’a pas encore eu lieu ;
2. que les destinataires, bien que n’étant pas explicitement désignés, se connaissent : il s’agit
en l’occurrence de :
a. ceux qui sont invités à prendre part au Conseil (les membres) ;
b. ceux qui sont chargés de l’enregistrement de la décision ;
c. ceux qui sont chargés de la publication de la décision dans le Journal Officiel.
3. que ces destinataires sont à mesure de décoder le message ;
4. que l’émetteur de l’ordre est dans une position institutionnelle lui permettant de le faire.
La décision de l’exemple (3) contient des informations qui, bien qu’elles ne soient pas
explicitement dites, sont cependant automatiquement entraînées par la formulation de l’énoncé. En
49
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., pp.36-37.
38
effet, cet énoncé livre certes l’information selon laquelle le Conseil supérieur de la magistrature
aura lieu, il indique certes le lieu, à savoir la salle des conseils de la présidence de la République -
palais de l’unité-, il indique la date et l’heure, à savoir, le vendredi 18 juillet 2008 à partir de 10
heures, mais il tait volontairement les noms des personnalités convoquées. Cela présuppose qu’elles
sont connues d’avance et sont tenues d’assister à ce Conseil. La décision est alors, non seulement
informative et partant décisionnelle, mais aussi et surtout, injonctive.

III. Les sous-entendus

Pour Catherine Kerbrat-Orecchioni, la classe des sous-entendus « englobe toutes les


informations qui sont susceptibles d’être véhiculées par un énoncé donné, mais dont l’actualisation
reste tributaire de certaines particularités du contexte énonciatif (ainsi une phrase telle que "Il est
huit heures" pourra-t-elle sous-entendre, selon les circonstances de son énonciation, "Dépêche-toi",
aussi bien que "Prends ton temps") ; valeurs instables, fluctuantes, neutralisables, dont le décryptage
implique un "calcul interprétatif" toujours plus ou moins sujet à caution, et qui ne s’actualisent
vraiment que dans les circonstances déterminées, qu’il n’est d’ailleurs pas toujours aisé de
déterminer. »50
Selon cette définition, les sous-entendus, bien que n’étant pas à proprement parler des faits
de parole, constituent des valeurs inscrites dans l’énoncé. Mais leur décodage par le récepteur exige,
en plus de la compétence linguistique, des compétences encyclopédiques, rhétoriques et
pragmatiques. Les sous-entendus se caractérisent par leur inconstance. Ils ont besoin, « pour
s’actualiser véritablement, de confirmations cotextuelles ou contextuelles, sans lesquelles ils
n’existent qu’à l’état de virtualités latentes. »51
Il est en effet difficile de vouloir imputer, à coup sûr, un sous-entendu à un émetteur, ceci
pourrait même être perçu comme une action de mauvaise foi, puisqu’il peut toujours s’en défendre.
Ainsi par exemple, une dame à qui l’émetteur dirait « Comme vous êtes jolie aujourd’hui ! »
pourrait répliquer « Merci pour ma laideur d’hier ! » et l’émetteur pourrait se défendre en disant
qu’il a voulu dire qu’elle a souvent été jolie, mais qu’aujourd’hui, elle est sublime. Ce qui veut dire
que le sous entendu est déchiffré par l’allocutaire sur la base des principes de coopération que Paul
Grice appelle implicatures.
Comme pour les présupposés, Catherine Kerbrat-Orecchioni distingue deux catégories de
sous-entendus, il s’agit des sous-entendus pragmatiques et des sous entendus sémantiques dans

50
Idem.
51
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p. 41.
39
lesquels elle loge l’insinuation et l’allusion. C’est cette classification que nous allons adopter dans
le cadre de ce travail.

II.1. Les sous-entendus sémantiques

Relevons que Catherine Kerbrat-Orecchioni ne définit pas dans son ouvrage52 ce qu’elle
entend par sous-entendus sémantiques. Seules les explications données sur les deux types de sous-
entendus permettent d’inférer que les sous-entendus sémantiques peuvent être directs ou indirects,
et ont des sources d’inférences très diverses. Ils ont besoin, « pour s’actualiser véritablement de
confirmations cotextuelles ou contextuelles, sans lesquelles ils n’existent qu’à l’état de virtualités
latentes. »53 Catherine Kerbrat-Orecchioni distingue deux types particuliers de sous-entendus, il
s’agit de l’insinuation et de l’allusion.

II.1.1. L’insinuation
Catherine Kerbrat-Orecchioni définit l’insinuation comme un sous-entendu malveillant,
parce qu’il est énoncé sur le mode de l’implicite dans le but de disqualifier l’allocutaire ou une
tierce personne.
L’insinuation n’est pas inscrite dans l’énoncé, mais fait appel à la compétence
encyclopédique du récepteur. « Pour que l’on ait affaire à une insinuation, il faut et il suffit que l’on
admette qu’un certain contenu se trouve :
1. énoncé
2. sur le mode implicite
3. de telle sorte qu’il disqualifie l’allocutaire ou une tierce personne. »54
On peut alors affirmer que l’énonciateur d’une insinuation véhicule dans son message une
information implicite de nature à jeter le discrédit sur celui de qui il parle. C’est ce qui ressort des
exemples (4) et (4a) ci-après, extraits du message à la Nation le 28 février 2008 du président de la
République :
(4) On ne bâtit pas une nation en multipliant des ruines.
(4a) Ce n’est pas à la rue d’en décider.

Dans l’exemple (4), le président de la République insinue que ceux qui organisent le
désordre sont incapables de diriger le Cameroun. L’indéfini « On », loin de désigner une non-
personne, renvoie bien aux organisateurs du désordre. Autrement dit, avoir pour ambition de diriger
un pays exige une certaine attitude, un idéal visant la paix et la sécurité des personnes et des biens
52
C. Kerbrat-Orecchioni, L’Implicite, Paris, Armand Colin, 1998.
53
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p. 41.
54
Ibid., p. 44.
40
dans le tout le pays. En un mot, pour aspirer à l’accession à la Magistrature suprême, il faut avoir un
comportement responsable. Et pour mieux disqualifier les fauteurs de troubles, le président de la
République utilise le participe présent à valeur itérative « multipliant ». Il attire ainsi l’attention des
Camerounais sur le fait que les casseurs ne sont pas à leur première expérience.
Dans l’exemple (4a), la position attribuée aux fauteurs de trouble par le président de la
République les disqualifie. Ils sont appelés « la rue », que le sujet énonciateur oppose volontiers aux
« institutions démocratiques qui fonctionnent normalement », pour relever que les décisions se
prennent par la personne désignée à cet effet par la majorité des Camerounais. Il souscrit ainsi à la
perception de Hobbes qui soutient dans le Léviathan, qu’ « une multitude d’hommes devient une
seule personne quand ces hommes sont représentés par un seul homme, ou une seule personne, de
sorte que cela se fasse avec le consentement de chaque individu singulier de cette multitude. Car
c’est l’unité de celui qui représente, non l’unité du représenté, qui rend une la personne. »
Autrement dit, les Camerounais ont désigné une personne pour parler en leur nom. Cette personne,
conformément aux textes en vigueur, est habilitée à désigner d’autres personnes qui représentent
l’administration, parce que de par leur nomination, elles bénéficient d’une délégation de pouvoir.
Les Camerounais se reconnaissent également dans ces personnes habilitées à prolonger le pouvoir
du président de la République.
Par contre, ceux qui sont derrière ces manipulations ne sont officiellement mandatés par
personne au Cameroun, ils constituent donc « la rue », ce qui les disqualifie du rôle de décideurs
qu’ils veulent s’arroger dans la gestion des affaires publiques du Cameroun, rôle qu’ils jouent
d’ailleurs mal, c’est-à-dire, en multipliant des ruines.
Mais l’insinuation peut également se retrouver dans les demandes d’explications, lorsque le
sujet énonciateur, pour manifester son mécontentement, rappelle, parfois de manière implicite,
l’inadéquation entre la fonction sociale de son collaborateur et son attitude irresponsable, comme
pour le disqualifier. Fort heureusement, ce document laisse la possibilité à celui à qui la demande
d’explications est adressée de s’expliquer sur les motivations réelles de son attitude. L’autre forme
de sous-entendu est le recours à l’allusion.

II.1.2. L’allusion

Catherine Kerbrat-Orecchioni définit l’allusion comme un contenu sous-entendu qui n’est


pas inscrit dans la littérarité du discours, mais qui est connu de certains interactants, et d’eux seuls,
ou d’eux surtout. Ce qui établit entre eux une certaine connivence qui peut être soit pacifique, soit
agressive. Comme l’insinuation, nous avons classé l’allusion dans les sous-entendus sémantiques.
Dans son message à la Nation du 28 février 2008, le président de la République affirme :
(5) Les Camerounais savent que le désordre ne peut apporter que malheur et misère.
41
Dans l’exemple (5) ci-dessus, le président de la République fait allusion à une époque
connue de tous les Camerounais. Il l’a d’ailleurs évoquée dès l’entame de son discours, c’est ce qui
ressort de l’exemple (5a) ci-après :

(5a) Notre pays est en train de vivre des événements qui nous rappellent les mauvais
souvenirs d’une époque que nous croyons révolue.

Dans l’exemple (5a), le président de la République établit une sorte de connivence pacifique
avec les Camerounais. L’époque dont il parle n’est pas précisée, mais l’orateur sait que les
Camerounais comprendront la référence implicite à la période des villes mortes avec tout le cortège
de destruction des biens privés et publics qui les ont accompagnées. Aussi peut-il affirmer dans (5)
« les Camerounais savent ». Mais en même temps qu’il établit cette connivence pacifique avec ce
qu’il appelle lui-même l’immense majorité des Camerounais, il établit une connivence cette fois
agressive avec Les apprentis sorciers. En revenant sur les conséquences désastreuses de leurs actes
destructeurs qu’ils avaient cru oubliés, il les met en garde à travers une phrase déclarative à fonction
intimidante : « Tous les moyens légaux dont dispose le Gouvernement seront mis en œuvre pour
que force reste à la loi. »
Une autre forme d’allusion que l’on retrouve dans le discours est le renvoi intertextuel. Pour
Catherine Kerbrat-Orecchioni, cette allusion « n’entretient qu’un rapport assez lointain avec le
problème de l’implicite, mais un rapport tout de même puisque le texte évoqué et convoqué par
allusion intertextuelle est tout à la fois, comme le sous-entendu, présent, et absent de celui qui
l’accueille. »55
Le discours est parsemé de renvois intertextuels. L’allusion intertextuelle, dans le cadre de
l’administration, constitue une technique discursive qui permet de provoquer ou d’accroître
l’adhésion des esprits aux thèses que l’on présente à leur assentiment. 56
Pour Sarah Leroy, les propos d’autrui sont souvent enchâssés dans le discours d’un sujet
énonciateur. Elle relève à cet effet que « l’allusion dans un discours du discours de cet « autre »
dont l’énonciateur fait partie (E1 est inclus dans e1) pose la question du rapport de E1 avec e1: cite-
t-il cette voix englobante et dominante pour s’en détacher ou pour s’y appuyer? »57
Dans le cas du texte administratif, l’énonciateur E1 cite e1 pour s’y appuyer et donner à son
énoncé toute son autorité, car, comme l’affirme Bourdieu, le pouvoir des mots réside dans les
conditions institutionnelles de leur production et de leur réception. L’allusion aux discours

55
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p. 47.
56
C. Perelman et L. Olbrechts Tyteca, op. cit., 1970, p.5.
57
S. Leroy, Le Nom propre en français, Paris, ophrys, 2004.
42
précédents sur lesquels l’énonciateur se fonde pour donner à son propos toute sa force
illocutionnaire ne constitue pas une surdétermination, mais bien une stratégie argumentative. C’est
ce qui ressort de l’exemple (5b) ci-dessous :
(5b) Décret N° 94/121/PM du 30 mars 1994 portant intégration des personnels dans le cadre
des Professeurs de l’Enseignement Secondaire Général.
LE PREMIER MINISTRE CHEF DU GOUVERNEMENT,
Vu la constitution ;
Vu le décret n° 74/138 du 18 février 1974 portant statut général de la Fonction
Publique ;
Vu le décret n° 74/759 du 26 août 1974 portant organisation du régime des pensions
civiles et ses divers modificatifs ;
Vu le décret n°75/459 du 26 juin 1975 déterminant le régime de rémunération des
personnels civils et militaires ; modifié et complété par le décret n° 79/64 du 3
mars 1979 ;
Vu le décret n°75/791 du 18 décembre 1977 portant statut particulier des
fonctionnaires des corps de l’Enseignement Général et Technique, modifié par le
décret n° 82/265 du 05 juillet 1982 ;
Vu le décret n°92/244 du 26 novembre portant nomination du Premier Ministre, chef
du Gouvernement ;
Vu le décret n° 92/245 du 26 novembre 1992 portant organisation du Gouvernement,
modifié et complété par le décret n° 93/132 du 10 mai 1993 ; […]
Pour le Premier ministre, et par délégation,
Le Secrétaire Général
Ze Meka Rémy
L’allusion aux différents textes qui organisent le statut général de la Fonction publique, le
régime des pensions civiles, la rémunération des personnels civils et militaires, le statut particulier
des fonctionnaires des corps de l’Enseignement général et technique, l’allusion à ceux portant
nomination du Premier ministre, et organisation du Gouvernement est faite par le sujet énonciateur
pour s’y appuyer et donner à son énoncé toute la force illocutionnaire qui y est liée.
Mais est-ce à dire que la force qui agit à travers les mots se trouve non pas dans les paroles
mais plutôt dans les porte-parole ? Nous avons démontré que cette force se trouve dans les paroles,
contenu propositionnel de l’énoncé, et dans le porte-parole, donnée prédiscursive capitale dans la
réalisation de l’acte de parole. Aussi avons-nous souscrit à ce que les scolastiques appelaient « les
mystères du ministère ». Il s’agit du miracle de la transsubstantiation qui investit la parole du porte-

43
parole d’une force qu’elle tient du groupe même sur lequel elle l’exerce. C’est ce qui ressort de
l’exemple (5c) ci-après :
(5c) Loi n° 2008-9 du 16 juillet 2008 fixant le régime fiscal, financier et comptable
applicable aux contrats de Partenariat.
L’Assemblée nationale a délibéré et adopté,
le président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :
On peut alors affirmer que le décodage d’un sous-entendu nécessite la prise en compte des
conditions de félicité qui peuvent simplement relever du domaine du possible ou du probable.

Conclusion
Au terme de ce chapitre portant sur la pragmatique du second degré, nous pouvons affirmer
que malgré l’exigence de clarté qui constitue un trait essentiel du discours il a souvent recours à
l’implicite.
Pour bien le comprendre, le récepteur doit prendre en compte aussi bien ce que le sujet
énonciateur dit en toutes lettres que de ce qu’il laisse entendre. Ce qui veut dire que le récepteur
d’un discours ne peut pas se limiter au contenu explicite, il doit avoir, en plus des connaissances
linguistiques, des connaissances encyclopédiques lui permettant d’analyser les conditions de félicité
de l’énoncé, dans la mesure où l’énonciateur laisse souvent entendre plus qu’il n’en dit.
Dans le discours administratif par exemple, le recours à l’implicite peut revêtir soit la forme
d’un présupposé, soit la forme d’un sous-entendu. Lorsqu’il est présupposé, le contenu latent peut
être sémantique, c’est-à-dire qu’il découle du sens de certains mots, expressions ou structures
syntaxiques inscrits dans l’énoncé. Lorsque le présupposé est plutôt pragmatique, le sens véhiculé
n’est pas directement inscrit dans l’énoncé ; le récepteur doit s’appuyer sur l’environnement de
l’énoncé, et convoquer ses connaissances encyclopédiques pour le décoder. L’usage de l’implicite
peut également participer du souci de la préservation des faces, non seulement celle de l’émetteur,
mais aussi celle de son auditoire, tel que nous le verrons dans la pragmatique du troisième degré.

Indications bibliographiques :
1. C. Kerbrat-Orecchioni, L’Implicite, Paris, Armand Colin, 1998.
2. O. Ducrot, Dire et ne pas dire : principes de sémantique linguistique, Paris, Hermann, 1980.
3. S. Leroy, Le Nom propre en français, Paris, ophrys, 2004.
4. R. Martin, Inférences, antonymie et paraphrase, Paris, Kincksieck, 1976.
5. D. Mainguenaud, Analyser les textes de communication, Paris, Armand Colin, 2013.
6. C. Perelman et L.Olbrechts-Tyteca, Traité de l’argumentation, Bruxelles, Université, 2008.
7. E. Korkut, « La pragmatique et l’implicite », in synergies Turquie n° 1.

44
Chapitre III : La pragmatique linguistique

Introduction

La pragmatique du troisième degré correspond à la théorie des actes de langage. John Austin
considère « toute énonciation digne de ce nom comme étant d’abord et avant tout un acte de
discours produit dans la situation totale où se trouvent les interlocuteurs. »58 Pour lui, « s’il est bien
vrai que les énonciations sont des actes, alors, elles doivent, en tant que tels, viser à accomplir
quelque chose. »59
Le langage est donc modélisable, puisqu’il a un but (intention communicative), un corps (la
réalisation), et un effet (incidence).
Catherine Kerbrat-Orecchioni, s’appuyant sur cette théorie, affirme que « dire, c’est sans
doute transmettre à autrui certaines informations sur l’objet dont on parle, mais c’est aussi faire,
c’est-à-dire tenter d’agir sur son interlocuteur, voire sur le monde environnant. Au lieu d’opposer
comme on le fait souvent la parole et l’action, il convient de considérer que la parole elle-même est
une forme d’action. »60
John Austin classifie les actes de langage en trois catégories, à savoir, les actes locutoires
(ou acte de dire quelque chose), les actes illocutoires (ou acte effectué en disant quelque chose), et
les actes perlocutoires (ou acte effectué par le fait de dire quelque chose).
- l’acte locutoire est le simple fait de produire des signes vocaux selon le code interne d’une
langue ;
- l’acte illocutoire consiste à accomplir, par le fait de dire un acte autre que le simple fait
d’énoncer un contenu, et notamment en disant comment la locution doit être interprétée dans
le contexte de son énonciation ;
- l’acte perlocutoire consiste à produire des effets ou des conséquences sur les interlocuteurs.
Toute énonciation fait en réalité intervenir ces trois aspects de l’acte de langage, mais à des
degrés divers. Ece Korfut affirme à cet effet que « L’actualisation d’un énoncé est souvent affectée
d’une valeur affective qui, elle, représente un tout-cohérent ou incohérent composé de la vision du
monde, des sentiments, des a priori des interlocuteurs et des implicites - sous forme de
présuppositions ou de sous entendus - dans l’énoncé. On dirait alors que dans l’échange verbal, les
interlocuteurs doivent saisir simultanément la signification exacte du dit et du non dit (valeur
linguistique et sémantique) et la valeur dont charge différemment chaque individu son énoncé. »61

58
J. L. Austin, op. cit., p. 19.
59
Idem.
60
C. Kerbrat-Orecchioni, Les Actes de langage dans le discours : théorie et fonctionnement, Paris, Armand Colin, 2008,
p. 1.
61
E. Korkut, « La pragmatique et l’implicite », in synergies Turquie n° 1, p. 155.
45
Ce qui veut dire qu’une connaissance solide de la langue et de la culture peut s’avérer insuffisante à
assurer une transmission et une réception efficaces des messages.
Pour John Austin en effet, « produire un acte locutoire - et par là un acte illocutoire -, c’est
produire encore un troisième acte. Dire quelque chose provoquera souvent - le plus souvent -
certains effets sur les sentiments, les pensées, les actes de l’auditoire, ou de celui qui parle, ou
d’autres personnes encore. Et l’on peut parler dans le dessein, l’intention, ou le propos de susciter
ces effets. » 62
John Searle63 a développé cette théorie des actes de langage en soutenant l’idée selon
laquelle les conditions de production d’un acte de langage (notamment sa force illocutoire) seraient
liées conventionnellement à la phrase par des opérations morphosyntaxiques déterminables.
Etudions ces différents actes de langage.

III.1. Les actes locutoires

L’acte locutoire peut se définir comme un acte que l’on accomplit dès que l’on dit quelque
chose, même en l’absence d’un récepteur. Pour Jean Cervoni, « c’est l’acte de produire des sons, de
combiner des mots dans une construction conforme à une grammaire et douée de signification. »64
Cette définition reprend en fait, en la simplifiant, celle de John Austin qui distinguait déjà trois
différents actes que l’on peut poser en accomplissant un acte locutoire. Il s’agit :
1- de l’acte phonétique, qui est une simple production de sons ;
2- de l’acte phatique qui est « la production de vocables ou de mots, c’est-à-dire de sons d’un
certain type appartenant à un vocabulaire (et en tant précisément qu’ils lui appartiennent), et
se conformant à une grammaire (en tant précisément qu’on s’y conforme) » ;65
3- de l’acte rhétique qui consiste à employer ces vocables dans un sens et avec une référence
plus ou moins déterminés.
Ainsi perçu, on peut dire que toute production de discours correspond à un acte locutoire.

III.2. Les actes illocutoires

Pour John Austin, « on pourrait dire qu’effectuer un acte locutoire en général, c’est produire
aussi et eo ipso un acte illocutoire. »66 En effet, dans l’acte locutoire, on utilise le discours, mais
pour définir l’acte illocutoire, il importe de préciser comment on utilise ce discours. « Le discours a

62
J. L. Austin, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970, p. 114.
63
J.R. Searle, op. cit., p. 95.
64
J. Cervoni, L’Enonciation, Paris, PUF, 1987, p. 108.
65
J. L. Austin, op. cit., p. 110.
66
J. L. Austin, op. cit., p. 112.
46
de nombreuses fonctions, et très nombreuses sont les manières dont nous l’employons. »67 Quand
nos posons un acte locutoire, il importe de savoir si
« - nous posons une question ou répondons,
- nous donnons un renseignement, une assurance ou un avertissement,
- nous annonçons un verdict ou une intention,
- nous prononçons une sentence,
- nous faisons une nomination, un appel, ou une critique,
- nous identifions ou fournissons une description, etc. »68
On peut alors affirmer que la définition de l’acte illocutoire sera différente suivant la
manière et selon le sens dans lesquels, en chaque occasion, on utilisera le discours. L’acte
illocutoire est donc défini comme « un acte effectué en disant quelque chose, par opposition à l’acte
de dire quelque chose. »69
En effet, l’acte qui est produit en disant quelque chose (l’acte illocutoire) semble moins lié
au caractère physique des paroles que ne le serait l’acte de dire quelque chose (l’acte de locution).
En effet, John Austin distingue cinq grandes classes d’actes illocutoires, à savoir, les
verdictifs ou actes juridiques, les exercitifs qui commandent ou ordonnent, les promissifs, qui
promettent ou parient, les comportatifs visant à remercier, déplorer ou critiquer, et les expositifs qui
affirment, nient ou postulent.
John Searle a repris, en la modifiant, cette classification en mettant un accent tout particulier
sur la direction d’ajustement entre les mots et le monde. Il distingue ainsi les assertifs où les mots
s’ajustent au monde, les directifs, où le monde s’ajuste au mot, les promissifs où le monde s’ajuste
au mot, les expressifs où il n’y a pas de direction d’ajustement entre les mots et le monde, c’est le
cas des remerciements ou des félicitations, et les déclaratifs où la direction d’ajustement entre les
mots et le monde est double (du monde vers les mots, et des mots vers le monde).
C’est sur cette classification de John Searle que nous allons nous appuyer pour procéder à
une catégorisation des actes illocutoires. Pour John Searle, en effet, par rapport aux autres types
d’actes intervenant dans la vie sociale, l’acte illocutoire est un acte très complexe. Il comporte à la
fois des aspects intentionnels, des aspects conventionnels et des aspects institutionnels. L’aspect
intentionnel est lié aux contraintes qu’il impose sur son interprétation (nécessité de reconnaître
l’intention illocutoire du locuteur), l’aspect conventionnel est lié d’une part aux conditions d’emploi
et d’autre part aux types d’actes inférables, alors que l’aspect institutionnel de l’acte illocutoire

67
Idem.
68
Idem.
69
J. L. Austin, op. cit., p. 112.
47
revient à dire que les transformations qu’il produit (et qu’il produit en les communiquant) sont le
fait du respect ou de la violation des normes.
Voyons à présent en quoi le discours obéit à cette classification des actes illocutoires.

III.2.1. Les actes déclaratifs

Selon John Searle, l’acte déclaratif est un acte illocutoire dont le but est d’instaurer une
réalité. C’est un acte dans lequel la correspondance entre les mots et le monde est directe. Il a une
double direction d’ajustement, c’est-à-dire que la production d’un acte déclaratif provoque
l’ajustement du mot au monde, mais aussi l’ajustement du monde au mot. Il peut être une
condamnation, une nomination, un baptême, etc.
Le discours administratif étant à la fois intentionnel, conventionnel et instructionnel, on peut
dire qu’il s’adapte parfaitement au caractère déclaratif de l’acte illocutoire. A titre d’illustration,
dans les lois recensées dans le Journal Officiel 2008, l’acte illocutoire vise à ratifier, c’est-à-dire à
approuver un texte adopté par l’Assemblée nationale. L’intentionnalité et l’instructionnalité d’une
loi sont donc contenues dans la loi elle-même. C’est ce qui ressort de l’exemple (1) ci-dessous.
(1) : Loi n° 2008-6 du 16 juillet 2008 portant ratification de l’Ordonnance n° 2008-l
du 7 mars 2008 portant révision du taux du tarif extérieur commun
applicable à l’importation du ciment
L’Assemblée nationale a délibéré et adopté,
Le président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :

Article premier.- Est ratifiée l’ordonnance n° 2008-1 du 7 mars 2008 portant révision du taux du
tarif extérieur commun applicable à l’importation du ciment.
Art.2.- La présente loi sera enregistrée, publiée selon la procédure d’urgence, puis insérée au
Journal Officiel en français et en anglais.
Yaoundé, le l6 juillet 2008.
Le président de la République,
Paul Biya (Journal Officiel 2008, p. 560.)
Suivant l’exemple (1) ci-dessus, on retrouve, dans l’intitulé de la loi, deux actes illocutoires
différents. L’un ratifiant un autre portant révision. Il faut relever que cette procédure obéit à une
convention. En effet, pour que cette loi existe, il a fallu deux niveaux d’illocution. Un niveau
préalable dont l’Assemblée nationale est le destinateur et un niveau subséquent endossé par le
président de la République. Ces deux niveaux font partie intégrante du corps de la loi dont les
phrases préliminaires sont :
« L’Assemblée nationale a délibéré et adopté,
48
Le président de la République promulgue la loi dont la teneur suit : »
Ces phrases préliminaires sont directement suivies par l’article premier qui rend exécutoire
l’ordonnance à travers l’expression « est ratifiée » qui constitue un acte illocutoire que John Searle
classe parmi les déclaratifs, puisqu’il proclame la mise en application d’un acte pris par
l’Assemblée nationale, et à travers l’expression « portant révision » qui, comme le précédent, se
classe également parmi les déclaratifs.
On se rend bien compte que l’acte de ratification, en tant qu’acte déclaratif, a une double
direction d’ajustement parce qu’il vient confirmer une ordonnance de l’Assemblée nationale, le mot
s’adaptant ainsi au monde. Il rend en même temps ce texte exécutoire, le monde devant s’adapter au
mot. Autrement dit, la ratification n’existe que parce qu’il y a une ordonnance préalable à valider et
la validation de ce document le rend opposable à tous, comme dans les décrets et certains arrêtés.
C’est le cas de l’exemple (2) ci-dessous.

(2) SERVICES DU PREMIER MINISTRE


Décret portant indemnisation des personnes victimes de destruction de biens lors
des travaux de construction d’un centre de télévision à Nanga-Eboko
Par décret n° 2008-2310-PM
en date du 31 juillet 2008
Article premier.- II est alloué aux personnes ci après désignées, victimes de destruction de cases et
de cultures lors des travaux de construction d’un centre de télévision à Nanga-Eboko, au lieu-dit
« Tikla », dans le département de la Haute-Sanaga, une indemnité de trente neuf millions neuf cent
cinquante sept mille quatre cent (39.957.400) de francs CFA, répartie ainsi qu’il suit :

Constructions et autres mises en


N° Noms et prénoms Cultures Total (en FCFA)
valeur
1 … 31.51 8.900 31,518.900
2 … 441.000 441.000
3 … 7.997 .500 7.997 .500
Total 31.959.900 7.997 .500 39.957.400

Art. 2. La dépense correspondante sera imputée sur le budget de la Cameroon Radio and Télévision
(CRTV), et mandatée aux bénéficiaires par les soins du directeur général de la CRTV.
Art. 3. Le présent décret sera enregistré, puis inséré au Journal Officiel en français et en anglais.

Yaoundé, le 31juillet 2008.


Le Premier ministre, chef du gouvernement,
49
Inoni Ephraim (Journal Officiel 2008, p. 807.)

L’exemple (2) ci-dessus, comme la loi décrite précédemment dans l’exemple (1), est un acte
illocutoire à caractère déclaratif puisqu’à travers lui, le monde s’ajuste au mot, c’est-à-dire que ses
effets sur le monde sont palpables. À travers la formule déclarative « il est alloué » qu’on retrouve à
l’article premier, il se produit un mouvement d’adaptation de la société. Comme nous le relevions
déjà pour la loi, le caractère interdiscursif du décret fait qu’il est forcément la réponse à une
situation de fait qui demande à être régulée. En l’occurrence, la destruction de biens de certaines
personnes lors des travaux de construction d’un centre de télévision apparaît comme l’élément
déclencheur du décret.
Ce qui veut dire que la direction d’ajustement entre le mot et le monde, qui semble
constituer un élément fondamental dans la classification des actes illocutoires s’applique de manière
stricte au discours administratif. Le fait qu’il y ait une double direction d’ajustement entre le monde
et le mot fait des lois, des décrets et des arrêtés des actes illocutoires de la catégorie des déclaratifs.
Or, comme l’affirme John Searle, tout ce que l’on veut dire peut être dit. L’acte de langage a
donc un but. C’est ce qu’il appelle le principe d’exprimabilité. De ce principe, il ressort que l’acte
de langage comporte deux notions essentielles, à savoir, l’intention et la convention : « pour toute
signification X, et pour tout locuteur L, chaque fois que L veut signifier (a l’intention de
transmettre, désire communiquer, etc.) X, alors il est possible qu’il existe une expression exacte de
X. » 70 Autrement dit, le locuteur qui s’adresse à son interlocuteur a l’intention de lui communiquer
un certain contenu, et il le lui communique grâce à la signification conventionnellement associée
aux expressions linguistiques qu’il énonce pour ce faire. Chaque énoncé que l’on produit a par
conséquent deux parties : le marqueur de contenu propositionnel et le marqueur de force illocutoire.
Et la force illocutoire contenue dans cette partie des lois, des décrets et des arrêtés que nous avons
étudiée en fait un énoncé à fonction déclarative, au sens searlien du terme, puisqu’au-delà du dire, il
y a l’ajustement du monde au mot, il y a les relations de l’énoncé avec les intérêts des
interlocuteurs, il y a les statuts respectifs des interlocuteurs et il y a l’inscription de l’énoncé dans un
interdiscours.
Nous pouvons alors affirmer que le discours administratif constitue bien un acte illocutoire
visant à déclarer ou nommer, mais aussi à décider parce que sa production, à certains moments,
transforme le monde par le seul fait de dire. S’il constitue une acte illocutoire à fonction déclarative,
c’est parce que sa direction d’ajustement est double. Par lui en effet, non seulement le mot s’ajuste
au monde, mais le monde aussi s’ajuste au mot.

70
J. M. Searle, Les Actes de langage, Paris, Hermann, 1972, p. 56.
50
Mais un acte illocutoire comme la loi, le décret ou l’arrêté n’est pas uniquement déclaratif.
Si l’article premier contient l’expression déclarative dans les lois, les ordonnances, les décrets et les
arrêtés, cette expression est disséminée dans le texte des allocutions et en formule conclusive dans
les documents administratifs d’injonction. C’est le cas de l’exemple (3) ci-après, extrait du message
du président de la République à la Nation le 27 février 2008.

(3) « Il [le Cameroun] a des institutions démocratiques qui fonctionnent normalement. C’est
dans ce cadre que sont traités les problèmes de la Nation. Ce n’est pas à la rue d’en décider. »

Le contenu latent de cet acte déclaratif est que la rue ne peut pas dicter sa loi dans un pays
démocratique. La prise en considération de la direction du bénéfice de l’acte permet de comprendre
le choix par le locuteur énonciateur de la forme indirecte, qu’il trouve certainement plus convenable
en ce qu’elle diminue ou ménage une force illocutoire menaçante.
D’une manière générale, un même texte administratif peut avoir des actes illocutoires de
fonctions différentes. C’est ainsi qu’un acte illocutoire, classé dans la catégorie des actes déclaratifs
sur la base d’une expression qui l’y rattache, peut également avoir une fonction autre dans un article
ou un paragraphe différent, à cause de l’emploi d’un performatif à valeur différente. Ceci se
retrouve également dans les actes promissifs.

III.2.2. Les actes promissifs

John Searle définit les actes promissifs comme des actes illocutoires qui engagent le locuteur
sur le déroulement de l’action. Le discours administratif étant intentionnel, et institutionnel, des
formules promissives y sont incorporées. Comme dans l’article 2 de l’exemple (4) ci-après.
(4) Décret portant nomination des inspecteurs généraux à la délégation générale à
la Sûreté nationale
Par décret n° 2008-270
en date du 1er août 2008

Art. 2.- Les intéressés auront droit aux avantages de toute nature prévus par la réglementation en
vigueur.
Art. 3.- Le présent décret sera enregistré et publié suivant la procédure d'urgence, puis inséré au
Journal Officiel en français et en anglais.
Yaoundé, le 1er août 2008.
Le président de la République,
Paul Biya (Journal Officiel 2008, p. 651.)

51
Pour comprendre la valeur promissive de cet énoncé, il faut le rattacher au statut
institutionnel de l’énonciateur. Il s’agit du président de la République qui, après l’acte décisionnel
« sont nommés », contenu dans l’article premier et qui ajuste le mot au monde, promet un
ajustement du monde au mot à travers l’expression « les intéressés auront droit aux avantages de
toute nature prévus par la réglementation en vigueur. »
Cet article constitue une promesse faite aux récipiendaires par le chef de l’État. L’acte
promissif dans le discours administratif obéit ainsi à la propriété principale de l’acte illocutoire qui
est, pour John Searle, sa capacité à transformer les droits et obligations des interlocuteurs.
La fonction promissive des actes illocutoires dans les lois, les ordonnances, les décrets et les
arrêtés est consécutive à la partie du texte administratif qui a une fonction déclarative. Ceci nous
conforte dans l’idée ci-dessus énoncée, qu’un seul texte administratif peut avoir différentes
fonctions suivant les performatifs employés au fil des articles.
Dans les allocutions, cette fonction, comme la déclarative, est disséminée dans le texte de
l’orateur, suivant l’effet qu’il cherche à produire sur son auditoire. C’est ce qui ressort de l’exemple
(5) ci-après qui est un extrait de discours du président de la République à la Nation le 31 décembre
2007.
(5) « J’ajoute qu’en soi une révision constitutionnelle n’a rien d’anormal. Notre Loi
Fondamentale actuelle (qui est elle-même la résultante d’une révision de notre constitution de 1972)
comporte des procédures de révision. Celles-ci permettent, si nécessaire, une adaptation du texte à
l’évolution de notre société politique. Elles sont par ailleurs de portée générale et ne concernent qui
que ce soit en particulier.
Nous allons donc, dans cet esprit, réexaminer les dispositions de notre constitution qui
mériteraient d’être harmonisées avec les avancées récentes de notre système démocratique
afin de répondre aux attentes de la grande majorité de notre population. »
Cameroon Tribune du 3 janvier 2008, p. 7.

Dans l’exemple (5) ci-dessus, la fonction promissive se trouve au dernier paragraphe, dans
lequel le président de la République promet le réexamen de certaines dispositions de la constitution.
Il faut relever que ces promesses apparaissent sans ordre apparent au fil du texte.
Dans un discours, la fonction promissive n’est pas toujours favorable à l’auditoire. Si dans
les décrets et les arrêtés la promesse est de nature à apporter des avantages à ceux à qui elle est
destinée, dans certains documents d’injonction et dans certaines allocutions, la fonction promissive
peut constituer une menace pour ceux à qui elle est destinée. C’est le cas de l’exemple (6) ci-
dessous, extrait de l’allocution présidentielle à la Nation le 28 février 2008.

52
(6) « Tous les moyens légaux dont dispose le Gouvernement seront mis en œuvre pour que force
reste à la loi. »
Cameroon Tribune du 28 février 2008, p. 2.

Malgré l’absence d’un performatif correspondant à l’acte illocutoire, le caractère promissif


de cette déclaration subsiste. Il s’agit en l’occurrence d’une menace implicite. L’utilisation de l’acte
de langage indirect dans cet énoncé diminue la force illocutoire menaçante qui y est contenue. En
rattachant ces propos du chef de l’État à ce qui précède, l’on comprend aisément qu’il s’agit d’une
mise en garde quant aux dangers encourus par tous ceux qui auraient l’intention de poser des actes
contraires à la réglementation en vigueur.
Ainsi donc, comme on le relevait supra, un même texte administratif peut avoir des actes
illocutoires de fonctions différentes. C’est ainsi qu’un acte illocutoire de la catégorie des déclaratifs
peut également, à un paragraphe ou un article différent, avoir une fonction promissive. Que dire de
l’acte directif ?

III.2.3. Les actes directifs

John Searle définit les actes directifs comme des actes illocutoires dont le but est d’obtenir
que l’interlocuteur fasse quelque chose. Il peut s’agir d’ordonner, de conseiller, de demander, etc.
Dans l’acte directif, le monde doit s’ajuster au mot, l’état psychologique de l’énonciateur étant le
désir, la volonté. La règle de sincérité est que le locuteur L désire que l’allocutaire A effectue
l’action C. Mais pour que l’énonciation soit heureuse, une règle préliminaire supplémentaire
s’impose, c’est que « L doit être à même d’exercer son autorité sur A. »71
Le discours étant parfois instructionnel, la volonté de l’énonciateur peut apparaître plus ou
moins clairement dans l’énoncé, mais ceci dans un cadre conventionnel. C’est ce qui ressort de
l’exemple (7) ci-après :

(7) Département du Mfoundi


Ville de Yaoundé
COMMUNIQUE
« Le Délégué du Gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé informe les
transporteurs installés sur la route de Tongolo que les travaux d’aménagement sur cet axe sont
effectifs et par conséquent, ces transporteurs sont priés de chercher des emplacements à la
périphérie du côté d’Olémbe sur les abords de la Nationale n°2.

71
J. M. Searle, op. cit., p. 108.
53
Par ailleurs, le Délégué du Gouvernement informe ces derniers que tout véhicule surpris en
stationnement anarchique dans les quartiers Tongolo et Etoudi sera mis en fourrière par les soins de
la Police Municipale ».

Cameroon Tribune du 12 février 2008, p. 21.

Malgré le titre communiqué, ce texte est une mise en demeure dans laquelle les
contrevenants sont menacés de voir leur véhicule mis en fourrière s’ils venaient à ne pas obéir à
l’interdiction de stationner à Tongolo ou à Etoudi. La fonction directive est souvent logée dans la
formule conclusive, notamment dans les injonctions, les notifications et les mises en demeure.

Mais il faut dire que le but de l’énonciateur dans un acte illocutoire à valeur directive est
d’obtenir de l’interlocuteur qu’il fasse quelque chose. Dans l’exemple (7) ci-dessus, le Délégué du
Gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé voudrait obtenir des transporteurs
qu’ils déguerpissent de Tongolo et Etoudi, et qu’ils aillent chercher des emplacements à la
périphérie du côté d’Olémbe sur les abords de la Nationale n°2. Mais on retrouve également l’acte
directif dans les allocutions. Comme dans l’exemple (8) ci-après.

(8) Discours du président de la République à la Nation le 31 décembre 2007.

« Secouons l’inertie, levons les obstacles, fixons nous des objectifs, arrêtons des
calendriers et respectons les. Puisque dans la plupart des cas le secteur privé, national ou étranger,
est le partenaire de l’État, jetons avec lui les bases d’un véritable partenariat où chacun jouera son
rôle : l’État, celui de facilitateur et de régulateur, et les entreprises celui d’investisseur et de
réalisateur. »

Le caractère directif de cet énoncé présidentiel est matérialisé par l’emploi des injonctifs
« secouons », « levons », « fixons », « arrêtons » et « jetons », etc. qui sont de l’ordre du dire de
faire.

Dans les exemples (7) et (8) ci-dessus, la condition pragmatique d’incertitude sur la réalité
de C est corrompue par la relation d’autorité entre L et A. « Ce qui est dit revient à essayer
d’amener A à effecteur C en vertu de l’autorité qu’à L sur A »72.

Pour John Searle, en effet, la règle essentielle des actes directifs est différente selon qu’on
veut demander, prier ou conseiller, si demander revient à essayer d’amener A à effectuer C ;
conseiller revient plutôt à assumer que C sera profitable à A. Mais qu’en est-il des actes expressifs ?

72
J. M. Searle, op. cit., p. 108.
54
III.2.4. Les actes expressifs

John Searle définit les actes expressifs comme des actes illocutoires dont le but est
d’exprimer un état psychologique. Il peut s’agir de féliciter, d’excuser ou de s’excuser, de
remercier, de se plaindre, de saluer, etc. Dans l’acte expressif, il n’y a pas de direction d’ajustement
entre le mot et le monde.

Les actes expressifs sont fréquents dans les demandes d’explications, les lettres
d’observation, les lettres de félicitations, et autres attributions des médailles de la vaillance. C’est ce
qu’on retrouve dans l’exemple (9) ci-dessous.

(9) : Décret n° 2008-126 portant attribution de la médaille de la vaillance


Par décret n° 2008-126
en date du 1er avril 2008
Article premier.- La médaille de la vaillance est attribuée à certains personnels de la marine
nationale ci-après en service au forces des fusiliers marins compagnie des palmeurs de combat avec
citation à l’ordre des forces armées pour compter de la date de signature du présent décret.
- Maître Doubassou Mouraissou Mle T94-02839
Texte de citation : Le maître Doubassou est un sous-officier courageux et dynamique qui, grâce à
son professionnalisme et à sa vaillance a réussi à sauver une embarcation amie prise au piège par
des eaux houleuses et très agitées. Ce brave sous-officier qui a risqué sa vie pour celle des autres a
fait montre d’un grand patriotisme et d’un grand courage.
Les six (6) occupants de l’embarcation ci-après : Mme Isabelle Fourot du service des affaires
culturelles et sociales de l’ambassade de France au Cameroun chargée des actions civilo-militaires
(ACM) ; le colonel Eyah Denis, directeur du génie ; le QMl Anama Lazare, pilote ; le QMl Daouda
Aoudi, copilote ; le maître Ngoh Charles et le QMl Essoh Alexandre chargé de la sécurité, n'ont eu
la vie sauve que grâce à ce sous-officier compétent. Il a également réussi à sauver l’embarcation
d’escorte, l’armement et les munitions ce même jour du 2 août 2007. Il est à citer en exemple.
Yaoundé, le1er avril 2008.
Le président de la République,
Paul Biya (Journal Officiel 2008, p.308.)

Le contenu de l’énoncé peut attribuer une propriété soit au locuteur, soit à l’allocutaire. Dans
l’exemple (9) ci-dessus, le maître Doubassou est félicité pour son patriotisme et son courage.
L’énoncé attribue donc des propriétés à l’allocutaire. Dans ce cas, la règle de sincérité et la règle
essentielle se chevauchent. Dans les messages de félicitations ou de condoléances du Chef de l’État
55
adressés à ses homologues à travers les télégrammes officiels, des propriétés sont attribuées tant au
locuteur qu’à l’allocutaire, comme dans l’exemple (10) ci après :
(10) Les félicitations du chef de l’État
À Son Excellence Monsieur Mahmoud Ahmadinejad
Président de la République islamique d’Iran

« Monsieur le président,
La commémoration de la fête nationale de la République Islamique d’Iran, le 11 février 2008,
m’offre l’heureuse occasion de vous adresser mes vives félicitations. J’y associe mes vœux de
bonheur et de paix à l’endroit de vos compatriotes.
Veuillez agréer, Monsieur le président, les assurances de ma très haute considération. »
(é) Paul Biya
Cameroon Tribune du 11 février 2008, p. 3.

L’exemple (10) ci-dessus exprime simplement l’état psychologique du locuteur, et


implicitement, celui de l’allocutaire, à l’occasion de la célébration de la fête nationale de la
République Islamique d’Iran. Les vœux (mots) adressés par le chef de l’État à son homologue
d’Iran n’ont aucune incidence sur le monde. Ils peuvent tout au plus réjouir l’allocutaire de l’intérêt
que son homologue accorde à la bonne marche de son pays.

Nous pouvons donc conclure que l’acte illocutoire à fonction expressive n’a pas de direction
d’ajustement. Il nous reste à étudier les actes assertifs.

III.2.5. Les actes assertifs

John Searle définit les actes assertifs comme des actes illocutoires dont le but est d’engager
le locuteur à propos du contenu de son énoncé, quel que soit le degré de force illocutoire qui y est
contenu. Qu’il y ait un verbe performatif correspondant à l’acte illocutoire à fonction assertive ou
non, ce dernier fait une déclaration avec assurance. La règle essentielle revient à assurer que P
représente une situation réelle. Dans l’acte assertif, le mot s’ajuste au monde, et l’état
psychologique de l’énonciateur est la conviction.
Les documents qui correspondent le mieux à cette catégorie d’actes illocutoires sont ceux
dans lesquels l’énonciateur tient pour vraies les informations qu’il avance et ne laisse pas
présupposer un quelconque doute de la part de son auditoire. Parmi ces documents, on relève
l’attestation, le certificat, le rapport, le compte rendu, le procès verbal, etc. Dans ces documents en
effet, l’énonciateur engage sa propre personne parce qu’il a la conviction que ce qu’il dit est
véridique. C’est ce qui ressort de l’exemple (11) ci-après.
56
(11) HOPITAL GYNECO-OBSTETRIQUE ET PEDIATRIQUE
DE YAOUNDE
BP: 4362 Tel : 221 24 31 Fax : 221 24 30
YAOUNDE GYNAECO-OBSTETRIC AND PEDIATRIC HOSPITAL

CERTIFICAT DE GROSSESSE
Je soussigné(e), ___ Dr NKENE MAWAMBA Y, Médecin résidente en gynéco-obstétrique,
Gynécologue, Médecin, Infirmier ou Sage-femme en service à l’hôpital Gynéco-Obstétrique et
Pédiatrique de Yaoundé, Certifie que Madame __MIMA LIMI Christine .___________
Née le ______________________18 / 09 / 1989____________________________________
En service à : _____________________ Lycée d’Efoulan ____________________________
Est enceinte de _______20 semaines ______3 jours, soit ___5___ mois de grossesse avec
accouchement probable vers le mois de _____________ Août_________________________
En foi de quoi le présent certificat lui est délivré pour servir et valoir ce que de droit.

Yaoundé, le 04/04/07
Dr NKENE MAWAMBA Y.

Dans l’exemple (11) ci-dessus, le signataire du certificat de grossesse est médecin. Il a dû


prescrire des examens permettant de confirmer que sa patiente est bien enceinte. Il va même jusqu’à
préciser le nombre exact de jours de grossesse, 20 semaines et 3 jours, soit 5 mois.
Un tel document, produit dans le cadre de l’administration, doit être tenu pour vrai par tous
ceux qui s’en servent, sans présupposition de contestation. On comprend pourquoi la loi punit d’une
amende et même d’une peine d’emprisonnement tous ceux qui s’aventurent à signer en son nom de
fausses attestations, de faux certificats, etc., bref, de prétendus actes illocutoires à valeur assertive
qui manquent de véridicité.
On peut alors affirmer que le discours administratif constitue un acte illocutoire qui peut
revêtir, suivant le contexte, une ou plusieurs fonctions telles qu’elles ont été définies par John
Searle. Il peut être déclaratif comme dans l’article premier des décrets et autres arrêtés, expressif
comme dans les télégrammes officiels signés par le chef de l’État, promissif comme dans l’article 2
des décrets ou des arrêtés, directif comme dans la formule conclusive d’un document d’injonction
et assertif comme dans les attestations ou les certificats.
Naturellement, la production de tous ces actes illocutoires vise un changement dans les
croyances et les agissements du destinataire. Mais encore faudrait-il que la compréhension de la

57
signification de l’acte illocutoire produit ait pour conséquence chez ce destinataire un changement
de comportement. On parle alors d’acte perlocutoire.

III.3. Les actes perlocutoires dans le discours administratif

L’acte perlocutoire tel que défini par John Austin peut s’entendre comme l’incidence
psychologique de l’énoncé sur le récepteur. L’acte perlocutoire est donc intimement lié à la force
illocutoire contenue dans l’énoncé. François Récanati, soutient que « L’acte locutionnaire et l’acte
illocutionnaire sont le même type d’acte, à ceci près que l’un est l’acte potentiel signifié par la
phrase et l’autre l’acte effectivement accompli. »73 En effet, il arrive très souvent qu’en disant
quelque chose, on produise sur les pensées ou les actes d’autres personnes de véritables
conséquences. Il convient ainsi de distinguer l’acte effectué, qui est de l’ordre du dire, de ses
conséquences qui, elles, ne sont pas de l’ordre du dire, et ne sont pas non plus conventionnelles.

Le discours administratif est instructionnel. Il est orienté vers un but. Quel que soit le type
d’acte illocutoire qu’il produit dans le cadre du discours administratif, l’énonciateur le fait au nom
de l’administration dont il est un représentant et sans présupposition de contestation de la part de
l’allocutaire.

L’acte assertif, l’acte directif, l’acte expressif, l’acte promissif ou l’acte déclaratif sont
porteurs d’une force illocutionnaire qui a pour incidence un changement dans la pensée ou les
agissements de l’allocutaire. Mais en quoi peut-on affirmer qu’un acte est perlocutoire ?

Comme relevé supra, on qualifie l’acte de perlocutoire si la compréhension de la


signification par le destinataire a pour conséquence un changement dans ses croyances ou ses
agissements. C’est dire que l’acte produit n’est pas à l’origine un acte perlocutoire, mais plutôt un
acte illocutionnaire, celui qu’on accomplit nécessairement quand on dit quelque chose. C’est la
conséquence sur l’allocutaire qui en fait un acte perlocutoire.

Dans le cadre du discours administratif, nous pouvons affirmer que c’est la posture
énonciative qui confère à l’acte produit le caractérisant d’illocutoire ou de perlocutoire. Dans la
mesure où le locuteur produit un acte illocutoire en ordonnant, en invitant ou en interdisant et
l’allocutaire perçoit cet acte comme perlocutoire puisqu’il le pousse à agir d’une certaine manière.
C’est ce qui ressort de l’exemple (12) ci après, et qui est la réponse à la demande d’explications de
madame le proviseur du lycée d’Essazok-Nsimalen.

(12) madame le proviseur,

73
F. Récanati, « Qu'est-ce qu'un acte locutionnaire? », in Communications no32, 1980, p.211.
58
Je voudrais très sincèrement vous demander pardon pour ce manquement dans mes
fonctions…

La réaction du Surveillant général relevée dans l’exemple (12) ci-dessus montre que la
demande d’explication a eu un effet perlocutoire.

Pour John Austin, en effet, l’acte perlocutoire se distingue de l’acte illocutoire par
l’intentionnalité, puisque l’effet psychologique ressenti par le récepteur ne dépend pas de l’intention
signifiante de l’émetteur.

L’acte illocutoire produit donc des effets sur les sentiments, les pensées, les actes de
l’auditoire. L’acte perlocutoire, quant à lui, a trait aux conséquences de l’acte de dire quelque chose.
La force illocutoire d’un acte de langage est ce qui permet d’établir sa valeur. « C’est dire que le
contenu d’un énoncé résulte de sa force illocutoire ajoutée à son contenu. Des énoncés différents
peuvent donc avoir le même contenu propositionnel tout en correspondant à des actes de langage
différents, tout comme d’autres peuvent avoir la même force illocutoire exprimée de façon très
différente. »74

Notons que d’une manière générale, la publication des documents administratifs est très
motivée. Parlant des documents d’information par exemple, ils ont certes une valeur d’information,
mais le destinateur entend obtenir des destinataires une certaine mobilisation, un certain
comportement clairement indiqué dans le contenu propositionnel du message. Cette attitude
attendue peut être soit ponctuelle, soit étendue sur un temps limité, soit alors sur un temps
indéterminé.

C’est ce qui ressort des exemples (13), (14) et (15) ci-après :

(13) « Le public est informé qu’à compter du 1er juin 2008, le ministère des Finances recevra les
usagers à partir de 12 heures. »
Le ministre des Finances.

(14) LE MINISTRE DE L’EDUCATION NATIONALE


Atteste que M., Mme, Mlle MOLGO DENE
Carte d’identité n° C/5/0806/74 (Okola)
Est en cours de recrutement en qualité de Professeur certifié de français, indice 465

En foi de quoi, nous lui délivrons la présente attestation pour servir et valoir ce que de droit. /.

74
C. Fuchs, « actes de langage », Encyclopedia Universalis (en ligne) consulté le 4 décembre 2015 à 17h40mn. URL :
http : //www.universalis.fr/encyclopedie/actes-de-langage/.
59
Fait à Yaoundé, le 29/09/ 79
FOUTH Jean Claude

(15) Le Directeur Général de l’ENAM invite l’élève MANDA MINLO Thomas Raymond, de la
section comptabilité-matières, cycle B, promotion 2006-2007 à se présenter au service de la
scolarité et de la discipline de l’ENAM, le vendredi 17 octobre 2008 à 10 heures précises.
Le Directeur Général,
Benoît NDONG SOUMHET

L’exemple (13) ci-dessus a une durée indéterminée. Le sujet énonciateur précise le moment
du début de la mesure, mais ne dit pas jusqu’à quelle date cette mesure sera appliquée. Il faudrait en
réalité un autre texte administratif pour abroger les dispositions de (13).
L’exemple (14) a également une durée indéterminée. Il a en plus une valeur itérative. En
effet, le bénéficiaire est appelé à le produire chaque fois que la demande lui sera faite, et ce jusqu’à
la délivrance de l’acte de recrutement qui abroge ipso facto les dispositions de (14).
L’exemple (15) a une durée déterminée. Il n’est valable qu’à la date et à l’heure indiquées. Il
a alors valeur ponctuelle.
On peut ainsi affirmer que les actes locutoires, les actes illocutoires et les actes perlocutoires
sont bel et bien produits dans le cadre du discours. D’une manière générale ces actes de langage
visent la production d’effets sur l’auditoire. Ces effets peuvent être différents suivant que l’acte de
langage est direct ou indirect, et suivant que le sujet énonciateur veut procéder ou non à la
préservation des faces.

III.4. La préservation des faces

Selon la théorie « des faces » développée depuis la fin des années 1970 par le sociologue
américain Erving Goffman et reprise par Dominique Maingueneau, « tout individu possède deux
faces :
- une face positive, qui correspond à la façade sociale, à l’image valorisante de soi qu’on
s’efforce de présenter à l’extérieur : « face » est ici à prendre au sens qu’a ce terme dans une
expression comme « perdre la face » ;
- une face négative, qui correspond au « territoire » de chacun (son corps, ses vêtements, sa
vie privée… »75.

75
D. Maingueneau, op. cit. , p. 25.
60
La communication suppose au moins deux participants. Ce qui impose que quatre faces y
sont impliquées, la face positive et la face négative de chaque interlocuteur. L’administration doit
valoriser sa face positive en évitant de dévaloriser celle de l’interlocuteur. C’est ce qui se passe dans
le cas d’un ordre valorisant pour le locuteur mais dévalorisant pour l’allocutaire. L’atténuation de
cet ordre par l’emploi de l’optatif préserve la face positive du récepteur.
En effet, pour qu’une communication soit réussie, on a souvent recours à la politesse. Celle-
ci constitue un moyen de préservation de la face de l’allocutaire. Mais en même temps, le
représentant de l’énonciateur doit éviter de tenir des discours menaçants pour sa propre face,
comme les promesses qui, si elles ne sont pas tenues, décrédibilisent l’émetteur en valorisant la face
positive des allocutaires qui sont fondés à lui faire des reproches. Ceci nous amène à dépasser la
conception verbocentrique de l’interaction et à déplacer le regard du langage vers l’observation de
l’histoire événementielle des activités réelles des sujets en situation.
Pour Robin Lakoff,76 les actes de langage directs, parce qu’ils ont pour effet de renforcer ou
maximiser le bénéfice du partenaire, sont plus polis que les actes indirects, parce que leur
énonciation est favorable à l’allocutaire. Mais voyons en quoi la production des actes de langage
directs ou indirects constitue, dans le discours administratif, une stratégie de préservation des faces.

III.4.1. Les actes de langage directs dans le discours

On entend par actes de langage directs, les actes qui utilisent explicitement soit des
expressions performatives telles que « je t’ordonne », « je te demande », etc. soit des formes
particulières de phrases, telles que l’impératif, « pars ! », soit alors des marqueurs prosodiques tels
que « est-ce que » ou des tournures elliptiques telles que « Feu ! ». Ces actes de langage dévoilent
directement l’intention de communication du sujet énonciateur.
Les actes de langage directs sont plus fréquents dans les documents administratifs qui
valorisent la face positive de l’allocutaire. Nous pouvons citer les télégrammes officiels et autres
documents d’information simples tels les certificats, les attestations et les autorisations
C’est le cas de l’exemple (16) ci-dessous.
(16) CREDIT FONCIER DU CAMEROUN
ATTESTATION DE NON REDEVANCE

Nous soussignés, Crédit foncier du Cameroun,


BP 1531 Yaoundé,
Certifions par la présente que, sauf erreur ou omission de notre part,

76
R. Lakoff, Language and Woman's Place, in Language in Society, Vol. 2, No. 1 (Apr., 1973 published by Cambridge
University, ), pp. 45-80.
61
M. ESSOLO DENEM
Adresse BP MINESEC YDE / 77 41 83 72
Titulaire du compte chèques 06110608499 dans nos guichets, n’a
Aucun engagement vis-à-vis de notre Établissement
En foi de quoi, nous lui délivrons la présente attestation de non redevance pour servir et
valoir ce que de droit. /-
Fait à Yaoundé le 26 oct 2010
Camille EKINDI
L’exemple (16) ci-dessus valorise la face positive de client en le présentant comme libre de
tout engagement, donc ne devant point d’argent à l’établissement bancaire où est domicilié son
salaire. Le Crédit Foncier le certifie par un document signé. Ce document administratif facilite
l’accès au crédit auprès des structures financières qui se sentent liées par un engagement tacite, à
savoir, tenir pour véridique le document délivré par le Crédit Foncier. On peut alors déclarer que
l’attestation ci-dessus, comme bien d’autres attestations, certificats et autorisations, constitue un
acte illocutoire assertif direct qui produit des effets perlocutoires.

En effet, la compréhension de la signification des actes de langage directs entraîne chez le


destinataire un changement dans les croyances ou les agissements. Ce changement est d’autant plus
effectif que l’acte de langage est valorisant pour la face positive de l’allocutaire. Que dire des actes
de langage indirects ?

III.4.2. Les actes de langage indirects dans le discours

Catherine Kerbrat-Orecchioni conçoit l’acte de langage indirect comme celui par lequel « le
locuteur ne dit pas à son auditeur ce qu’il doit faire ; il l’informe simplement d’un fait et le laisse
juge de ce qu’il y a lieu de faire. »77 Pour bien illustrer son propos, elle présente trois exemples.
1. Celui d’une fillette qui joue seule dans la maison et qui, lorsqu’elle entend la sonnerie,
crie à sa mère : « Maman, on sonne ». La mère, qui était dans le jardin, vient ouvrir la
porte.
2. Celui d’un domestique qui, lors d’une réception, entre et annonce à sa patronne :
« Madame est servie ». La maîtresse de maison se lève, et demande à ses invités de la
suivre dans la salle à manger.
3. Celui d’un mari qui ouvre la porte pour sortir, son épouse lui dit : « Il va pleuvoir ». Il
retourne et prend son parapluie.

77
C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p. 33.
62
Selon John Searle, les actes de langage indirects sont motivés par la politesse. C’est dire que
le locuteur choisira de les employer du moment qu’il voudrait au maximum ménager les faces
(positive et négative) de son allocutaire. Toutefois, les actes de langage indirects ne s’appliquent pas
nécessairement à tous les types d’actes de langage, puisqu’ils peuvent n’être plus polis dans certains
cas. Afin de déterminer quel type d’acte de langage est approprié, il est salutaire de prendre en
considération la direction du bénéfice d’une action à venir.
Les formes indirectes sont les plus convenables pour diminuer ou ménager une force
illocutoire menaçante. C’est le cas de la note ou de la lettre administrative, ou tout autre document
administratif adressé à un supérieur hiérarchique, notamment lorsqu’elle vise à demander un service
ou à faire une suggestion. C’est que qui ressort de l’exemple (17) ci-après, qui est une note de
présentation adressée à monsieur le ministre des Enseignements Secondaires, pour l’attribution des
médailles à certains personnels de son département ministériel.

SUGGESTIONS : Sauf meilleur avis de la hiérarchie, il serait souhaitable que
l’attribution de ces médailles soit programmée lors de la prochaine présentation des vœux au
MINESEC et au SEESEN en janvier 2016, aussi ai-je l’honneur de soumettre à votre appréciation le
projet d’allocution ci-après si les termes vous agréent.

Dans l’exemple (17) ci-dessus, l’énonciateur, bien que parlant au nom de l’administration
dont il est le représentant, s’adresse à un autre représentant de l’administration plus haut placé que
lui. Le choix de l’acte de langage indirect, matérialisé par l’emploi d’un conditionnel à valeur
optative « il serait souhaitable » traduit la volonté du locuteur de laisser à son allocutaire tout son
pouvoir de décision face aux suggestions qui lui sont faites.
L’acte de langage indirect s’accommode mal du fonctionnement global du discours
administratif, qui, bien qu’il soit empreint de politesse, véhicule une force illocutionnaire devant
provoquer des effets perlocutoires. Ceci est intimement lié non seulement à son caractère
instructionnel, mais aussi à son caractère conventionnel.
L’acte de langage est par nature une action sociale qui est gouvernée par certaines règles
telles que la grammaire ou la norme sociale. Ces contraintes grammaticales et/ou sociales rendent le
discours compréhensible et généralement acceptable. Ainsi, dans une interaction, il peut arriver que
les interlocuteurs respectent ces contraintes dans leur énoncé, mais que leur comportement soit
considéré comme impoli par leur partenaire, contrairement à leur intention. C’est dire que la clarté
du contenu d’un message peut être perçue comme polie ou impolie suivant que l’acte est direct ou
indirect.

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Conclusion

En définitive, le discours étant à la fois un acte locutoire et illocutoire, il doit avoir un


impact sur les pensées et les agissements de celui à qui il est destiné. Il est incontestablement
orienté vers une certaine direction. Mais son heureuseté ou sa non heureuseté dépend non pas de
l’acte illocutoire produit, mais de l’interprétation qu’en fait le destinataire. L’énoncé est réussi si le
destinataire reconnaît l’intention conventionnellement associée à son énonciation et agit
conformément à elle. Pour ce faire, le destinataire s’aide de marqueurs non ambigus (univoques), de
l’intonation et du contexte. À l’inverse, l’émetteur, pour réussir, doit se soumettre aux lois du
discours que l’on peut résumer ainsi : «n’importe qui ne peut pas dire n’importe quoi, en n’importe
quelles circonstances. » Si en revanche le destinataire ne reconnaît pas l’intention
conventionnellement associée à l’énonciation et n’agit pas conformément à elle, l’énoncé n’est pas
réussi.
Ce qui veut dire que le discours accomplit des actes illocutoires à effets perlocutoires parce
qu’il est énoncé au nom de la puissance publique, et parce qu’il est prévu tout un dispositif de
répression à l’encontre de ceux qui viendraient à agir de manière non conforme à la convention.
Les conditions de félicité du discours administratif dépendent certes de l’existence de
procédures conventionnelles et de leur application correcte et complète, mais il ne faut pas négliger
les états mentaux appropriés ou inappropriés des interlocuteurs, ni le fait que la conduite ultérieure
du locuteur et de l’interlocuteur doive être conforme aux prescriptions liées à l’acte de langage
accompli. Ceci exige les deux conditions de succès ci-après :
1- le locuteur doit s’adresser à quelqu’un ;
2- son interlocuteur doit avoir compris ce qui lui a été dit dans l’énoncé correspondant à
l’acte de parole.
Mais l’effectivité de ces conditions garantit-elle la performativité de l’énonciation ?
Dans la théorie de la préservation des faces, la communication verbale doit être soumise aux
règles de la politesse. Pour ce faire, le locuteur doit préserver les faces positives et négatives de
l’allocutaire pour espérer des effets perlocutoires à son énoncé. La face positive « correspond à la
façade sociale, à l’image valorisante de soi qu’on s’efforce de présenter à l’extérieur [et la face
négative] « correspond au territoire de chacun (son corps, ses vêtements, sa vie privée. »78
Nous pouvons alors affirmer que le discours orienté ne produit pas, en tant que tel, des actes
perlocutoires. Son énonciation a certes pour intention avouée de produire un effet sur l’auditoire, de
changer son système de pensée. Mais c’est la force illocutionnaire contenue dans l’acte illocutoire
qui provoque des effets perlocutoires. L’acte perlocutoire, de notre point de vue, se réfère aux effets

78
D. Maingueneau, op. cit., p. 25.
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(changements et perturbations) produits dans la situation de communication. En elle-même, la
fonction perlocutoire n’est pas performative, car l’acte ne tient pas dans le dire lui-même, mais dans
les conséquences de ce dire.
Ainsi donc, toute production d’un discours administratif est un acte locutoire et illocutoire
qui peut être soit assertif, soit directif, soit promissif, soit expressif, soit alors déclaratif. En fonction
de la force illocutionnaire contenue dans l’énoncé, celui-ci peut produire sur l’allocutaire des effets
de nature à provoquer une action qui, elle, ne relève pas du dire, on parle alors d’effets
perlocutoires.
Si l’acte locutoire et l’acte illocutoire sont du domaine du dire, l’acte perlocutoire par contre,
n’est pas du domaine du dire. Il est le résultat d’un acte illocutoire dont la compréhension de la
signification produit chez l’allocutaire un changement dans ses pensées et ses agissements.
L’interdiscursivité du discours et la prise en compte de l’auditoire dans la production d’un texte
énoncé impliquent le choix par l’énonciateur d’un certain nombre de modalités consistant à
préserver non seulement les faces de l’allocutaire, mais aussi ses propres faces.

Indications bibliographiques
1. J. M. Searle, Les Actes de langage, Paris, Hermann, 1972

2. C. Kerbrat-Orecchioni, Les Actes de langage dans le discours : théorie et fonctionnement, Paris, Armand
Colin, 2008.
3. F. Recanati, Les Énoncés performatifs, Paris, Minuit, 1981.
4. R. Lakoff, Language and Woman's Place, in Language in Society, Vol. 2, No. 1 (Apr., 1973
published by Cambridge University).
5. J.L.Austin, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970.
6. D. Mainguenaud, Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Bordas, 1990.
7. F. Recanati, La Transparence et l’énonciation : pour introduire à la pragmatique, Paris, Seuil, 1979.
8. F. Récanati, « Qu'est-ce qu'un acte locutionnaire? », in Communications no32, 1980, p.211.

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