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:3
La terre de I'autre.
Une anthropologie des régimes d'approPriation foncière
o
v,
droit tr société
Fondation Maison des Sciences de I'Homme
La constitution d'une anthropologie du droit,
avec ses mutations internes depuis le début
.:
o
des années 1960, s'est particulièrement L

appuyée sur I'observation des politiques E


et des pratiques foncières à l'échelle de
la planète, I'Afrique noire ayant été longtemps
privilégiée.

Au fil de micro-découvertes qui ont ponctué


près de cinquante ans de recherches,
<D
L
:92
(J
La terre de I'autre
un cadre théorique nouveau, susceptible
co
d'assurer la sécurité foncière dans un c
o
contexte de développement durable, !,(d
"-
s'est ainsi progressivement consolidé.
ô-
o
Une anthropologie
ll repose sur une relecture des droits o-
fonciers et fruitiers selon la nature des o-
Étienne Le Roy est professeur émérite représentations d'espaces considérées, puis
.E
-(€
des régimes d'appropriation foncière
d'onthropologie du droit ò l'Université Poris I il renouvelle I'analyse de la juridicité des o)
E
Ponthéon-Sorbonne où if o dirigé le Loborotoire terres détenues ( en communs ) pour 'bo
\o)
d'Anthropolog.ie luridique de Poris de 1988 à ensuite examiner les conditions d'apparition
Ø
2007 etle DF-A d'Etudes ofricoineq puis le moster et de généralisation des régimes de propriété <L'

d'Anthropotogie du droit. Docteur en Ethnologie


E
privée. La prise en compte de leurs limites (L'
(Université Paris 7) et en Droit (Foculté de droit et 'bo
et de leurs contradictions conduit alors o
des sciences économiques de Poris), il o réolisé sur
à proposer la gestion patrimoniale comme o
o-
des terroins ofricoins, européens et oméricoins
une observotion ÞorticiÞonte et une expertise des
le cadre institutionnel Pert¡nent Pour o
t-
le monde nouveau qui s'ouvre devant rìous. __c
!,
þrotiques juridiques en þrivilégiont deux domoines, C,
(€
lo iustice et fes politigues foncières. Pour cela, il a fallu Penser la sûreté des c)
Après Lejeu des lois, une onthroÞologie hommes et de leurs biens en privilégiant
c
< dynomique r du droit (LGDJ, Parß, 1999) et Les la complexité, le pluralisme, la < soutenabilité > = Étienne Le Roy
a.)
Africoins et l'lnstitution de loJustice (Dolloz, Poris,
et le changement pérenne comme contra¡ntes !,
2004), la présente þublicotion s'oppuie sur les
propres à la reproduction de nos sociétés
=
-(€
multipfes textes (ouvroget orticles, études et (¡)
roÞÞorts) qu'il o consocrés ou < foncier Ð comme
contemPoralnes. "a
(1)
foit sociol total et qui ont contribué ou L
3-
renouvellement d' une approche onthropologique c)
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etàloreconnaisonced'une,exÞef:,ir!r:;i,::"^: (Ë
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Prix : 35 € ¡
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ISBN : 978-2-27 5-03777 -6 ¡o
ilil ilililt ll lilll ll ll ll lll ll (J
g tt782275tt]37776t1 www.lextenso-editions.fr
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droit tr société
Maison des Sciences de I'Homme

La terre de I'autre

Une anthropol 08 e
des régimes d' APP ropriation foncière

Etienne [e Roy

Série nn tltro¡>ologia

0
I
fllll![Cret¡¡¡om
Dédicace
À fous ceux qui croient
qu'on peut changer Ie monde

cet ouvrage s'inscrivant sur près d'un demi-siècle de recherches, quarante


six qns précisément, et dqns un milieu universitaire, celui du Laboratoire
rsité Paris I) exceptionnellement
j'ai accumulées tant à l'égard de
révélé à eux-mêmes en dirigeønt

Je reprends ici des tra e


initië aient pro-
voqué un manque total d' .T-p liqué, pas
assez qu goîtt du jour me en me anuscrits.
s'intëresser à I'Afrique et ò I'anthropologie n'est pas sérieux m'a-t-on dit à
I'agrégation d'histoire du droit.
Je remercie donc tous ceux qui ont concouru, durant tant d'années, ò me
donne de, opiniâtreté et
que il le monde et de le
les no iques, en Afrique
mes éludiants, quelques collègues et le personn
nette Sarfati et Louise Villaréal), j'ai une pensée
de l'Association pour la Promolion des Reche
ous ont quittës, et de
dont I'ouvrage récent,
odrónoh-Gu¡llno-JolY nt document. Le comité
LODJ - ¡lontahrÉtldr
au notfo slto
x,rl.ldrì¡oadltloña.fi

O LGDJ, Lextenso Editions,20l I


33, rue du Mail, 75081 Paris Ccdex 02

ISBN : 978-2-275-0377?-6-ISSN : 0769-3362

5
onorr ¡r soclÉrÉ, voL 54, 20t I
Sommaire

INrnooucnoN cBNÉnnLe. UI¡enNrHnopoI-ocm DU DRorrDE LA TEnne.... l3


Une lecture anthropologique..................... ........................... l5
La terre, subsüat physico-chimique, support des rapports juridiques,
politiquesetéconomiquesoudéité?.................... .....................16
La jwidicité du rapport tenitorial et foncier....... .................22
Le fonciern'estpas que du droit........... ............22
Pourquoi appropriation plutôt que propriété ?.................. ..........23
Une pluralité de régimes d'appropriation foncière .............27
Un régime (uridique) d'appropriation foncière... 27
Une pluralité de regimes d'appropriation foncière, conseuence de la
transmodernité ........ 3l
La problématique............... ...........................34
Première part¡e
Représentations d'espaces et espaces de représentations de
I'appropriation foncière : visions du monde, territorialités et
ordonnancements spat¡aux. 39
INrnooucrroN..............,..... .........41
Enher dans la société par I'imaginaire de ses acteurs .........41
De lapluralité des mondes aupluralisme des modes d'appropriation
foncière. 44
Ctt¡,prrnB l. Lss REpRÉsENTATToNS D'ESpAcEs ET LEs usAcES eu'ELLES
AUTORISENT. ....,,...49
Inhoduction.. ..........................49
Apprendre à lire < la géographie populaire du monde >.....................................50
Sortir d'un occidentalocentrisme < spontané )) ................................................,.. 5l
Se donner les moyens de maîtriser la representation du monde où on vit..........52
Tentative de systématisation.................... ..........54
L' s:l'invent ons....58
une représe ............59
le territoire,
déshumanisation et d'humanisation de l'étendue ......................................,...............
65
Conclusion au chapitre I: une complémentarité fonctionnelle ,.............74
CHApnRE 2. LBs espnc¡s oE REIRÉsENTATToN : LA syMBolreuE DE
L,APPRoPRIATIoN DE LA TERRE ET SES MATÉRIALISATIoNS ...,........ ,,,,............79
Inhoduction.. ..........................79
Trois manières de penser I'ordonnancement du monde et la symbolique
de la juridicité de I'appropriation. 82
La théorie des archétypes de Michel Alliot... .,........................... 83
Le formatage unitariste, dualiste ou pluraliste de la juridicité ............................ 86

7 onort gt soclÉtÉ, vot-. 54, 20t I


ETIENNE LE RoY
LA TERRE DE L'AUTRE

Le modèle de répartition des terres, troisième modèle particulier d'un régime


d'appropriation (( en communs D....................... .............................. 169
Conclusion de section et de chapitre 174
CH,cpnne4. SAVANES, FoRÊTs, S¡.uol-s. QUELeuES MoNTAcES
ruRIDIQUES DE L,APPROPRÍATION ( EN COMMUNS ) DES TERRES ET DES
TERRITOIRES CHEZ DES PEUPLES PASTEURS, SYLVICOLES, AGRICULTEURS I 77
Intoduction.. ........................177
Les Nuer: le régime de I'exploitation des ressources du sol dans le
contexte d'une société pastorale, mais aussi horticole et piscicole dans les
savanes du Sud-Soudan 179
Considérations générales 180
Le statut des exploitants Nuer...... 182
La matrice nuer du régime juridique de I'exploitation des sols.....................,.. 183
Modalités d'ajustements des rapports d'exploitation des ressources chez les
Nuer (circum I 930) ............... 186
Ultimes considérations. 190
Les Fang du Gabon : I'exploitation des ressources et la circulation-
distribution des produits tirés de la grande forêt équatoriale 191
Présentation générale ........... 191
L'exploitation des sols............ 193
La de la tene.. 200
En 204
Les Wolof de Sénégambie : un peuple de cavaliers, entre savane et
sahel, à la conquête de I'espace et du temps.... 20s
Présentation de la société..... 205
L'exploitation des sols chez les Wolof. 207
La distribution des produits de la tene. 216
La répartition des tenes... 222
Conclusion à la section trois .........,....... 231

(
Une approche
en communs ))..
Généralités...
::î:l:: Ï l::** Ï::::::i:i :::'"*::::: r37
t37
Conclusion au chapitre 4.
CoNct-uslor.l À I-R nsuxtÈN4E pARTtE
231
233
138
Les choix de Troisième part¡e
La terre, objet de propr¡été pr¡vée entre dro¡ts exclus¡fs et absolus
et intervention publique ...235
INrRonucrtoN. UN MyrHE MODERNE, LA pRopRrÉTÉ nRIVÉE .237
CHnptrn-e 5. L'n¡vBNttot¡ DE LA pRopRtÉTÉ pnlvÉe p,q,R <( LE BAS )),
LE CONTRAT ET LES JURIDICTIONS............ 241
Introduction 241
La pré-modemité de I'appropriation foncière en Occident et en pays
d'Islam.. 243
Allmends, ou communs, au profit de la Markgenossenchaft ou I'association
de marché chez les anciens Germains.................... 244
Le ¡nelk musulman..................... 245
Mancipium, dominium et proprietas rcmains : les divers visages de
I'omnipotence du propriétaire et de ses limites. 249
La tenure dans I'expérience feodale française. 253
Conclusion 257
Un marché généralisé pour un droit universel, la propriété abso1ue........257

onorr et soclÉrÉ, vol. 54, 2ol I 9 onorr ¡t soclÉrÉ, voL 54, 20 I I


8
L¡. tenn¡ on l'¡.utte Érruwr.¡u Ls Roy

Le pari cartésien, l'homme maîüe et possesseur de la nature".......'. 258 Incidences de méthode : comment methe en æuwe pratiquement la théorie
Ownership etproperty righls dans le Common Law 266 des maîhise foncières et fruitières ?......................
..........................376
Le Code civil et I'absolutisme du droit de propriété 274 CnnplrnB 8. INsrrrurn UNE cESTroN eATRTMoNIALE. LA FABRTeuE
Conclusion à la section et au chapiFe.... "...281 DU DROIT DE LA BIODIVERSITÉ, DE LA DURABILITÉ ET DE
CH,IpITn¡ 6. LN CÉ¡¡ERAI.ISATION CONDITIONNELLE DE LA PROPRIÉTÉ L'INTERCULTURALITÉ FONCIÈRES... ...............379
PRIVÉE pAR ( LE HAUT ), PAR L'ÉTAT ET PAR LA LoI ..............283 lntoduction.. ........................379
lnûoduction.. ........................283 De la gestion de la tene et des ressources renouvelables comme des
Quatre tentatives de généralisation par l'État colonial et postcolonial patrimoines... .......382
de la propriété privée aux xlxe et xx" siècles (Sénégal, Polynésie, Une sémantique du patrimoine ........................382
Comores et Laos)......... .28s Læs gouvemances pahimonia|es....................... ........................ 387
Le Code civil au Sénégal ou le vertige d'Icare'..'.........",. 286 Quelles politiques juridiques les < bailleurs > doivent-ils préconiser,
Le tomite dans I'archipel polynésien des Australes : un titre foncier sans enûe réformes et refondations ?................ ........399
réelle propriété < privée D ...................... 294 manière.....................
Réformer, I'art et la .......401
Comores, du bon usage du blocage I'un processus de réforme foncière......... 300 Iæs éøpes d'une prise en compte d'un besoin d'une gestion patrimoniale......402
Les Khmou du Nord-Laos, des essarteurs confrontés au colonialisme, au Conclusion à la section deux.... ...........,...,,......417
socialisme puis au capitalisme..... 308 Conclusion au chapitre 8.................... .........419
En conclusion : les difficultés que rencontre la généralisation de la propriété CoNcLusror.¡ À LA euATRrÈME pARTTE ............421
CoNcr,usroN cÉNÉnru-p............ .......................423
Queþes observations. ........424
Pow se projeter dans des avenirs proches ou lointains .425
Lire la complexité transmodeme du rapport foncier .426
En tirer des consfuuences théoriques et pratiques plus globales........ ..............426
Conclusion au chapihe 6.................... 328
A¡I¡.IÐG- LIsrE DES FIGIJRES, REpRÉSENTATION D'ESpACES ET TABLEAUX...43 I
Cor.¡clustoN À le rnotstÈw PlRTIg.......... 331
INnex........... .......43s
Quatrième part¡e
La terre, enjeu patrimonial, dans un contexte de déveloPPement
durable...... 333
INrRooucrloN.<<DELEGEFERENDA).................... .."............335
CHApTTRE 7. FoNoBn uqe,¡TpPRoPRIATIoN DURABLE DE LA TERRE
- suRLArHÉORrn, o¡s ueÎtRrsEs roNclÈn¡s.............. '.............341
Introduction" """"""""""""341
Les fondements de la théorisation des maîtrises foncières 342
Quahe documents fondateurs 342
Une première version de la théorie des maîtrises foncières pour rendre
compte des droits fonciers des pasteurs africains,............'....'..."............'..'.,......'.." 349
En conclusion à cette section.... 354
La théorie des maîtrises foncières, une conüibution à une recherche-
développement reproductible et durable. 355
La matrice des maîtrises foncières, un échiquier pour positionner
les shatégies foncières......... "....'...356
Intégration des représartations d'espaces aux maltrises foncières..'...."..."..'.' 361
Le foncier-environnement, un cadre théorique propice à la prise
en compte dynamique de la gestion des ressources < fruitières ))........."..'.... 367
Le princþ : une approche environnementale 368
À la recherche de la dimension jwidique de I' espace ressource................,...... 370
En conclusion au chapitre 7 .................... 375
Enseignements 375

pnorr gt socrÉrÉ, voL. 54, 20l t


l0 ll DRotr ET socrÉTÉ, voL. 54, 20 I I
I ¡¡rRooucnoN c Ér,¡ Énnle
U¡¡e r¡¡rnRopoloctE DU DRotr DE LA TERRE

La dimension juridique des rapports de I'homme à la terre a, pendant de


trop nombreuses années, constitué un domaine négligé de la recherche, qu'elle
soit fondamentale ou appliquée. Sans doute paraissait-il audacieux, ou même
téméraire, de prétendre aborder un tel champ de recherches avec une vision
synthétique et il m'aura fallu quarante années de travaux plus ou moins en lien
avec ce champ de recherche pour prendre un tel risque, non sans hésitations et
tâtonnements.
Cet ouvrage aurait pu être écrit plut tôt, mais les circonstances de la vie uni-
versitaire, prenante au point d'en être castratrice, ont retardé la concrétisation
de ce projet. Et, par ailleurs, les opérations de recherche conduites ces dernières
années dans differents contextes et dont on reparlera ont progressivement dé-
multiplié des résultats antérieurs qu'on tenait, de manière bien présomptueuse,
pour ( acquis > alors qu'ils génèrent toujours de nouvelles questions et qu'une
présentation de l'état de la questionl, écrite en 2005, était déjà obsolète trois
ans après, tant les questionnements nouveaux (qu'on ne peut tenir pour des
progrès, mais qui supposent bien des progressions d'un lieu à I'autre de la re-
cherche avec des avancées et des impasses) ne cessent d'apparaître.
Il est pourtant un temps où il faut, en termes de marin, poser son sac à tene et
envisager de faire la visite de son contenu: qu'a-t-on ramené d'essentiel de ces
longs voyages qui éclaire I'aventure humaine et donne à penser son devenh ?
L'époque, la fin de la décennie 2000, s'y prête favorablement, car la plurali
té des crises (financières, économiques, politiques, idéologiques) qui se succè-
dent illushe le besoin d'opérer des changements d'approches et d'inter-
prétations selon des lignes de lecture dont le caractère stratégique n'échappe à
aucun de mes lecteurs.
Avec la marchandisation de la terre, la crise de la modernité que nous vi-
vons et dont je dois parler en quelques mots pour en retrouver les implications
ultérieurement est une des questions récurrentes qui traversera cet ouvrage.
Notre appareillage conceptuel est lié à la modernité et le détour que je ferai
par les terrains africains, américains, asiatiques ou océaniens a cet avantage de
nous en révéler les limites, voire la finitude. L'exigence anthropologique dont
je vais également reparler nous oblige à mobiliser des catégories applicables

Étienne Le Roy (dir.), < L'homme


ques territoriales >, rlr Association
gies et droits, étøt des savoirs et
ANTotNE et Geneviève CHRÉTIEN-
370 p. [p.3ls-370].

l3 onorr gr soclÉtÉ, vot-. 54, 20t I


INTRODUCT¡ON GÉNÉRALÈ
LA TERRE DE L'AUTRE

Et cet ouvrage devrait y concourir dans le registre des rapports de I'homme


dans l'ensemble du champ scientifique qui, c'est une
e veut
jemultiplie situa- à la terre par le choix d'une lecture anthropologique.
-on¿iuf. Or, au moins depuis trente
ans,
tions dans lesquelles la pensée modeme se révèle rédu e' par-
de la propriété
fois stérilisante, en particulier quand on mobilise le paradigme Une lecture anthropologique
foncière, au cæur de notre problème'
es rectrices de cette modemité,
L'anthropologie est la science de I'homme parce que fondamentalement
ProPriété, on constate que les ré-
science de l'autre. J'ai souvent commenté s cette observátion de Jean-Jacques
clâssique >r (xvttl" /xx" siècles)
Rousseau dans son Essai sur I'origine des langues, que cite Claude Lév!
^ ssement sans que nous pursslons nous
Strauss : < Quand on veul étudier les hommes, il faut regarder près de soi;
enpasser.Ellessontencoreindispensablesmaispourtantdéjàcondamnées' mais pour étudier I'homme, il faut øpprendre à porter sa vue au loin ; il faut
à même. de mobiliser
donc doivent être remplacées par dã nouveaux outillages d'abord observer les dffirences pour découvrir les propriétés >6.
XXt" siècle sans què nou, iuissions en préciser ni la nature ni le terme, en
partie' Au sens de Jean-Jacques Rousseau, découvrir les propriétés, c'est mettre à
"e
t"út qui sera au centre de ma quatrième
- ¿;"n. imprévisiUitité j'ai depuis. plusieurs an- jour les attributs de l'homme, les critères qui en fondent I'humanité dans leur
En relation ävec l'évolution du marché généralisé, plus grande généralité. Mais on ne pourra s'empêcher, dans un ouvrage consa-
nées réfléchi à ces scénarios de sortie de modemité
pour aboutir à au moins
cré à I'appropriation de la terre et, pour une part, au régime de < propriété >
deux conclusions :
foncière, d'user de I'ambivalence de la demière phrase (observer les dffirences
pour découvrir les propriétés) et ainsi de justifier un point de vue qui use d'un
regard sur l'autre pour découvrir le sens que les hommes donnent, générale-
ment mais aussi spécifiquement, au cas p¿Ìr cas, aux rapports de propriétés z.
Le choix du surtitre (La terre de l'autre) doit donc être interprété à la lu-
nonce au Xvl" siècle l'entrée e mière de ces remarques. L'autre dont il est question ici est d'abord l'illustration
péenne, ma de tous ceux qui, tout en ignorant les pratiques que les Occidentaux contempo-
que. C'est rains tiennent pour le droit et la propriété, rendent manifestes des modes spéci-
mières, qu' fiques de sécurisation de leurs richesses et ressources (leur < patrimoine >, si
de classique et dont on conìme modeste soit-il) et illustrent ainsi I'existence de régimes d'appropriation ou
pãr" U fin du second conflit mondial, entre I'expérlence d9 la Shoa et propriété foncière (lato sensu, cf. infra) plus ou moins originaux. La première
celled'HiroshimaouduGoulagoùnotrehumanitéprendconscience ambition, quasi-ethnographique, de cet ouvrage est de faire connaître ces prati-
que les idéaux les plu cornme ceux gouvernant le socialisme so-
ques ( autres > non par quelque souci d'exotisme mais pour en percer les logi-
'" uietique ou la démocr peuples aussi raffinés que
ques à un moment où la transmodemité nous oblige à penser le futur à la lu-
les Állemands et les
(( ça )), ces crimes contre
mière de I'ensemble des expériences humaines, qu'elles soient dominantes ou
I'humanité qui sont d'abord des modemité2' Depuis 1945'
marginales, dès lors qu'elles contribuent à saisir la complexité de l'expérience
la diffrculté à < sor-
des crises dô plus en plus fréquentes illustrent tant de l'humanité et qu'elles peuvent recéler des solutions juridiques à nos problè-
tir ens que I'aPParente inéluctab
mes de société, en particulier à nos problèmes de développement durable.
19 08, Paris, Berlin, New-York Car l'autre est aussi le second élément d'un couple ou d'un rapport et, on
W la crise financière et immobili I'oublie trop souvent, le droit de propriété est d'abord un rapport entre les
À qui, à quand le tour ?
Mais,-d'áutre part,la question ne se pose plu¡,, go1me
je le suggérais
- déjà, en terme ãe su¡stiiution mais de ðomplexité 3, donc de c.omplémen-
5. Ou quej'ai fait commenter par mcs étudiants apprentis anthropologucs I
taiitê des paramètres. ce que j'ai qualifié de < transmodernité )
repose 6. Claude LÉvt-SrnAuss, <Jean-Jacqucs Rousseau, fondateur des scicnccs de I'homme>, ø
qu" no.rt sommei appelés à conjuguer,.dans un même proces- Anthropologie structurale deux, Plon, Paris, 1973, p. 47.
sur I'idée
a' 7. Le pluriel utilisé ici est essenticl. Il recoupe I'usagc du français juridique pró-révolutionnairc
sus, I'avani, le pendant et I'après de la modernité tel qu'utilisé dans la prcmière vcrsion dc I'articlc I 7 de la dóclaration dcs droits de I'hommc et
du citoyen du 26 août 1789. Lc passage du pluricl, descriptif, au singulier, conceptucl ct mo-
oniaux>des mcnt clé de l'émcrgence dc la pensée juridiquc modeme, ne s'cst faitc, sclon Joseph Comby,
2. n que quahe ans après, dans une nouvellc dóclaration dcs droits adoptéc le 24juin1793 àla
ie
J e
tqu des sYs- suite de quoi on corrigera, rétroactivemcnt, la <faute d'orthographc dc I'articlc 17> de la
3. DoHc de 1789. Voir Joseph COMBY, < L'impossible propriótó privée >, in IJn droit inviolable
tèmes j uridiques, Bruylant, Bruxelles, 1998' p' .233-2j3'
-Èiiñ"'ñ ,dynamique' du droit,LGDJ, Paris, 1999. et sacrë, la propriëtë,ADEF, Paris, 1991, p. I l-12.
4. ñ.ò" , u¡íu ãir7olr, un" anrhroiologie

DRotr soctÉTÉ, vol-, 54, 20t I


onorr rt soclÉtÉ, voI-. 54, 2ol I t4 l5 ET
INTRoDUcrroN cÉNÉRALE
LA TERRE DE L'ÀUTRE

dans l'usage des spécifique de rapports sociaux qui seront dits fonciers dans le contexte que dé-
crit l'équation, c'est-à-dire en privilégiant quatre variables, l'économique (avec
J,:i:îïåiTl'': la rente foncière), le juridique (avec le droit et les juridictions foncières), les
par la théorie ju- modes d'aménagement de la nature et le politique, surtout le politique.
ridique en relation avec une philosophie <-de
demi, dite idéaliste, et remarquablement théo FIGURE NO I
çois Ost à la fin des années 1970, ce qui nous L'ÉquRrroN ¡oNcrÈns
de transfert des connaissances juridioues du
seconde ambition de I'ouvrage se dessine ici: redéfinir ce qui, dans sa P
plus
t,n,¡
grande généralité, peut être tenu pour ^F: ,S +
qui fait tenir < droit > un groupe huma
ficiente, mais aussi légitime, de sécuri
7"
duction paisible de leurs conditions de ott F:Foncier; S:rapport Social; E:Économie; J: Juridique; A = Aménage-
et plus tard. ments de la nature (modes d'); prtt = Politique aux échelles locale, nationale et ìnter-
e
Je ne cache pas que, depuis mon Jeu des lois de 1999, ma conviction de
la nationale ; T = Terre, comme terrain, terroir et territoire
de la concìption que les Occidentaux modemes tiennent pour
non universalité
La terminologie
< le droit >> n'a fait que se rãnforcêr. Mais je réserve ces développements
à la
troisième partie car ii me faut justifier aussi la seconde dimension de mon surti- le sens II du dictionnaire
Approfondissant Robert < le milieu où vit
tre : la terre. I'humanité n, cette équation foncière opère une distinction entre trois réalités
dont nous empruntons les définitions au langage commun (le dictionnaire Ro-
bert) avant d'en préciser les applications dans le présent ouvrage.
La terre, substrat physico'chimique, support des rapports
juridiques, pot¡t¡ques et économ¡ques ou dé¡té ? Ce que dit le dictionnaire :

le terrain peut être entendu comme < parcelle, espace ou étendue aux
- formes déterminées, ou emplacement aménagé pour une activité particu-
lière > (Le Robert, 1996, p.2235) ;
le terroir est défini (de manière évasive) comme: > loÉtendue de terre
- considérée du point de vue de ses aptitudes agricoles ; 2o Région rurale,
provinciale considérée comme influant sur ses habitants > (Le Robert,
1996,p.2238) ;
le territoire, dont on ne retiendra pas I'usage médical est : < lo Étendue
- de la surface terrestre sur laquelle vit un groupe humain ; 2" Étendue de
ques une < équation foncière > dans laquelle la terre apparaît comme un support
pays sur laquelle s'exerce une autorité, une juridiction; 4"Zone qu,un
animal se réserve et dont il interdit I'accès à ses congénèrestt >>(Ibidem).
Les emplois retenus
Chaque mot a une histoire singulière et chacune de nos histoires de cher-
cheur a des interactions fortes avec certains mots qui constituent notre lexique
plus ou moins partagé au sein d'une communauté épistémique, par ceux qui
partagent un point de vue problématique commun. Le chercheur a ainsi buté sur
des usages malheureux ou inconséquents d'un vocabulaire, surtout lorsque ces
usages ne s'inscrivent pas dans la discipline initiale où il a été formulé comme
concept. C'est, on le sait, le risque premier de I'interdisciplinarité auquel le seul

tégulations différents.
II . On se demande pourquoi le Dictionnaire Robcrt resheint cctte défìnition aux seuls animaux.

onorr Bt soctÉ,tÉ, voL. 54, 2ol I t7 onolt pt socrÉtÉ, vot-, 54, 20l I
16
LA TERRE DE L'AUTRE lNTRODUcl roN cÉNÉRALE

remède à opposer n'est pas de renoncer à cette interdisciplinarité mais de mobi mances sur longues ou courtes distances, de I'agro-pastoralisme ou de I'horto-
liser un bon dictionnaire, puis une vigilance de chaque instant. pastoralisme avec ce qu'on appelait les < terroirs d'attache )) pour finalement
Ainsi en est-il de ces trois termes qui paraissent d'une grande banalité, mais découvrir que ce foncier était principalement redevable d'une représentation
seulement si on reste inscrit à I'intérieur de la discipline, de la culture ou de jusqu'alors ignorée, I'odologie (c1. infra, I" partie, chap. l). Notre marché de
I'immobilier tant rural qu'urbain distingue ainsi une grande diversité de situa-
tions, avec des régulations propres: la valeur et le mode de négociation ne sont
pas les mêmes pour une superficie et des avantages de localisation analogues
pour une villa en pierres meulières ou un pavillon en béton des années 1950:
de même le marché des vignobles et le régimes des appellations à origine
contrôlée (AOC) poussent très loin, parfois à quelques parcelles, la spécificité
vent avoir selon les logiques de ces modes d'organisation de l'espace. d'un terroir (infra) et de ses régulations marchandes.
Contentons nous, pour l'instant, d'identifier les faux amis. La place du territoire dans les analyses foncières n'a pas été simple à
Si le mot terrain apparaît comme < sans histoire ) trop marquée, il n'en va -
apprécier, sans doute, comme le révèle le sens 2 de la définition du Robert,
pas de même des notions de territoire et surtout de terroir. parce que le territoire est associé au politique et que peu de politistes, en dehors
Comme synonyme de parcelle, tenain décrit une unité de base de de Bemard Crousse de la Fondation Universitaire Luxembourgeoise d'Arlon
-
I'intervention de l'homme sur la nature, créant un espace (dimension sociale) (Belgique) ont pris au sérieux, dans le contexte francophone récent, les études
sur lequel il exerce une maîtrise. 'homme suppose foncières, couramment tenues pour < une affaire de juristes >. Pourtant, les dé-
un support qui peut être plus ou spécialisé et qui marches cornme celles de Bertrand Badiels ou de Marie-Claude Smouts illus-
sera déiommé, ãe manière < tran e si ce terrain est trent la relation de complémentarité entre le < foncier > et la < tenitorialité >. Et
appelé localement parcelle, jardin, cours, les modèles de représentations d'espaces I'illustreront ultérieurement. La publi-
peuvent avoir une multifonctionnalité et cation la plus récente de notre démarche fait du territoire l'alpha et I'oméga de
tion si limitée de la nature qu'elle n'est I la recherche. Tout rapport juridique repose initialement sur la reconnaissance
ainsi de l'outback australien qui pour un d'un droit d'accès à une étendue sur laquelle on est susceptible de circuler, plus
ou moins librement, plus ou moins facilement. Mais, sans accès à l'étendue, la
série des droits qui vont pouvoir se différencier progressivement et donner nais-
sance à des rapports fonciers de plus en plus complexes pour aboutir au droit de
propriété < droit de jouir et de disposer des choses de la manière la plus abso-
lue > (art. 544 CC) ne peut être initiée. La représentation du territoire qui lui est
associée et qui fait une place importante à I'imaginaire est donc < première >.
J'avais eu tendance à I'oublier. Ma participation au programme < fédéral > ca-
nadien < Peuples autochtones et gouvemance > (PAG) sur << Les revendications
tenitoriales des premières nations ) est venu remettre les idées en place. Le ter-
ritoire appartient bien aux études foncières dont il est un point d'entrée essen-
tiel. En cette frn de décennie 2000 où se multiplient à l'échelle du globe des ap-
propriations foncières à grande échelle dans des pays du Sud, (infra,4" partie),
on voit, au Cambodge et au Laos par exemple, des Etats voisins comme la
Chine ou des multinationales prendre en charge des territoires sans trop se pré-
occuper des procédures légales et des populations. Ce sont leurs priorités ali-
mentaires ou énergétiques qui s'imposent à leurs yeux sans contestation. J'y
reviendrai en fin d'ouvrage.
Mais le territoire peut aussi être un point de sortie du processus de com-
plexification croissante des rapports fonciers. On a retrouvé cette dimension du
territoire quand il nous a fallu expliquer des situations dans lesquelles des indi-
12. Supra, Étienne Lr Rov, < L'homme et I'espace au regard du droit >' 2009.
13. Ils correspondent au A de l'équation foncière, voir supra.
14. Émile LE BR|S, Étienne L¡ Roy et Paul MATHIEU, L'appropriation de la terre en Afrique 15. Bertrand Beorc, Lafin des territoires, essai sur le dësorclre inlernational et sur !'utilítë du
noi re, Karthala, Paris, I 99 I . respect, Fayard, Paris, I 995.

onotr gr socrÉrÉ, vol- I l9 DRotr ET soctÉTÉ, vol, 54, 20


54, 2ol
t8 r I
INTRoDUciloN cÉNÉRALrl
LA TERR-E DE L'AUTRE

présentation que nous appelons < géométrique >, (où I'espace est mesurable et
identifiable sur une coord s) pour
décrire une réalité représ rique >
où on découvre n ø strait, non li-
mité >, (selon le critère géométrique) mais en fait structuré selon des principes
differents.
Le choix du terroi I'observation puis de
I'analyse et de la restitu ainsi un européãnocen-
trisme et une manifestat ndront progressivement
si manifestes et si inacc sera d,abord limité aux
opérations de recherche appliquées dites < gestion de terroirs villageois > ou
création de < terroirs d'attache > en milieu pastoral, pour être abandonné et
donner naissance aux plans fonciers ruraux 18.
Si, en dépit de ces critiques, I'usage du terme terroir continue à être retenu,
c'est qu'il est pertinent dans certains contextes (en particulier en Europe occi-
dentale). Il est aussi utile en raison de son imprécision comme ( un mot-
valise > qui permet de transporter, donc de connoter, plusieurs réalités différen-
tes. Il s'agit d'un espace intermédiaire entre terrain et territoire, qui fait I'objet
d'une forme d'organisation qui peut aller, selon des critères africains, de-la
chefferie à la commune. Il est le support d'un pouvoir d'administration du fon-
cier à l'échelle la plus proche de l'utilisateur, en acceptant I'idée en ce début du
xxf siècle que l'occidentalisation des sociétés du sud, en particulier en Afri-
que, rend moins discutable une terminologie qui aurait été estimée, il y a trente
ans, contraire aux règles de I'art.
ce qui, dans
riculture: la
situation, sa
habitants...
une déhnition proposée par Planète-terroirs paraît bien illustrer cette appro-
che: < Le terroir est un espace géographique détimitë, dëfini à parfir ã-une
communauté humaine qui construit qutour de son histoire un ensemble de traits
culturels distinctifs, de sqvoirs, sur un système
d'interactions entre milieunaturel Les terroirs sont
des espaces vivants et innovsnts e à la seule trqdi-
lion >te. La manière selon laquelle ces facteurs interagissent prête à des analy-
ses comparatives enrichissantes, qui ont la double qualité d'ouvrir le foncier sur
l'universel et, inversement, fait prendre conscience de I'enracinement local et
foncier des modes de vie et de consommation.

16.
18. ns dans philippe LAVTGNE DELVTLLE (êd.), euel-
le ? Rëconcilier pratiques, lëgitinité et légalité,
t7. 19. Extrait de la charte des tcnoirs, sous l'ógidc de I'UNESCO. Définition proposóc par Terroirs
et Cuhures, sur la base des rcchcrches d'un groupc dc travail INRA/INAO. Monþellier, 2008.
p. 89-97.

DROrr ET SOCIÉTÉ, VOL. 54, 201 I


20 2l DROIT ET SOC¡ÉTÉ, VOL. 54. 20I I
INTRoDUCTToN cÉNÉRALri
LA TERRE DE L'AUTRE

variable politique et le chercheur doit l'admettre comme une contrainte in-


Et la sacralité de la terre ?
contoumable, tant pour ses analyses en recherche fondamentale que pour ses
Cette ouverture du foncier vers l'universel ne devrait-elle pas inclure le
rap- propositions de recherche appliquée ou finalisée. La cohérence cartésienne
n'est pas le fait des politiques foncières et c'est souvent sous la forme de brico-
lages que l'on fait avancer tant les solutions que I'adhésion des responsables et
des populations aux mesures préconisées.
Pourtant, en me répétant, je rappelle que la r s
non-spécialistes ont du foncier (lato sensu) est q
tes. Je n'en disconviens pas, tout en corrigeant I -
dérant que ce ne serait qu'un problème de juristes en raison de la technicité in-
hérente à la législ tion foncière a illustré la pluridisciplina-
ritê - a minima - réalité, pour I'anthropologue retrouvant
ici les grandes co lles de l'ethnologie classique, le foncier
est un (( fait social total >. Popularisé par Marcel Mauss, ce concept nous pro-
pose d'ouvrir nohe lecture du foncier sur une transdisciplinarité et sur la com-
plexité des agencements sociaux.
Citons quelques phrases de I'Essai sur le don de Marcel Mauss dans sa
conclusion de sociologie générale et de morale pour prendre la mesure de cette
qualification :

< C'est en le tout ensemble que nou


l'essentiel, nt du tout, I'aspect vivant,
sociélé pre hommes prennent sentime
d'eux-mêmes et de leur situation vis-à-vis d'autrui. Il y ø dans l'obser-
vation concrète de la vie sociale, le moyen de trouver des faits nouveaux
que nous commençons seulement à entrevoir. (...)
Elle a un double qvantqge. D'abord un avqntage de généralité, car ces
faits de fonctionnement gënéral ont des chances d'être plus universels
que les diverses institutions ou les divers thèmes de ces institutions, tou-
jours plus ou moins qccidentellement teintës de couleur locale. Mais,
surtou4 elle a un qvantage de réalité. On arrive à voir les choses socia-
les elles-mêmes dans leur concret, comme elles sont. Dans les sociétés,
produit certains de ses travaux les plus co-nvaincants. On tiendra donc compte
on saisit plus que des idées ou des règles, on saisit des hommes,
äe la sacralité de la terre, mais comme un facteur contextuel, non structurel' des
groupes et leurs comportements 24. >

Cette exigence de totalité va porter sur un processus, celui de l,appro-


La juridicité du rapport territorial et foncier priation.

Le foncier n'est Pas que du droit Pourquoi appropriation plutôt que propriété ?
J'ai déjà souligné la prégnance du politique, donc de la science politique La réponse est simple dans son principe : pour bénéfrcier des avantages de
par cette
dans nos tiavaux sur le fonciér. Tout y est substantiellement imprégné généralité et de réalité du fait social total dont nous venons de découvrir É des-
cription sous la plume de Marcel Mauss. Pourtant, cette réponse est concrète-
ment plus difficile à assimiler dans nos sociétés où l'idéologie de la propriété
(en général) et de la propriété foncière (en particulier) inigue nos mentaliiés. Il

24. Marcel MAUSS, ( Essai sur lc don, formc ct raison de l'échangc dans lcs sociétós archarqucs >,
I I 2, 2008' p. 5-85'
in Sociologie et anthropologie,2'éd., PUF, Paris, 1960, p.275-276.
rique africaine, vol.

onorr er soclÉrÉ, voI- 54, 2ol I 22 23 nnorr et socrÉrÉ, vol 54, 20l I
LA TERRE DE L'AUTRE INTRoDUcnoN cÉNÉRALE

n Tout d'abord, l'étymologie du terme met en évidence un mouvement et


- une exclusion plus ou moins individualisée et durable. Son origine latine
p
p << > (emploi rare) peut être décomposée en un préfixe
appropriatio
c
<1 ad>, (versD et une racine <<proprizs> qu'on traduit par (propre,
la plus absolue (...) (Art. 544 CC} spécial, caractéristique > et plus spécifrquement par ( qui appartient en
je formulais la proposition suivante à propos de la propre, qu'on ne partage pas >. Un demier sens est également à relever
Dans un texte récent,
< qui appartient constamment en propre, durable, stable, permanent ))
propriété foncière.
(Dictionnaire latin-français Gaffiot, 1950, p. 1259).
Ensuite, appropriation a deux emplois qui, tout en pouvant être utilisés
- séparément, se complètent heureusement pour répondre aux exigences
anthropologiques qui sont les nôtres26. Appropriation peut désigner ce
qui est réservé à un usage (cette bouteille est appropriée pour conser-
ver tel liquide) et ce qui est réservé par un usager (cette bouteille est
appropriée par Piene). Dans les deux cas, l'appropriation est plus ou
moins stable et s'inscrit dans la durée. Dans les deux cas, elle est plus ou
moins exclusive, avec des formes et des contenances spécifiques pour
l'usage du vin, de I'huile, de I'eau..., puis avec des droits plus ou mar-
qués à I'encontre des tiers ou dans les modalités de son échange contre
d'autres ( choses ).
Dans son premier emploi, < appropriation > rend compte de manière privi-
du "Sud" et de leurs soci,ët,ës2s' tt légiée de la logique des rapports sociaux présidant aux relations foncièreJdans
Cette proposition a deux conséquences. D'une part, la réglme de la proprié- les sociétés non encore dans le marché capitaliste,
té foncièrè bãsé sur la définition de I'article 544 du Code civil ou son homolo- dans des situations oùr c' age qui est privilégiée, sans
gue I'ownership anglaisne peut permettfe de décrire l'ensemble des rapports de
que des formes d'exclu contraire, ces formes d,ex-
I'ho**" à la ienelt leurJ modes de sécurisation spécifiques. En simplifiant, clusion sont soigneusement aménagées pour qu'elles obéissent au principe de la
pas ' De ce fait, on complémentarité des differences au cæur de I'expérience du communautarisme
Part,lg droit qui (infra) et interdisent la possibilité d'une aliénation, au sens, là aussi étymolog!
bté que, d'aliënus <étranger>, donc de rendre une chose étrangère à soi et à son
est humaine, n'est
,gu' des de sécurisa- groupe. L'idée même de voir << notre ) ten€, de famille, de lignage, de clan
tion.
(...), sortir du groupe pour devenir < la chose de I'AUTRE > est difficilement
concevable, surtout quand cette terre est le support des moyens de production,
Appropiation peut être considérée comme un concept ¡nterculturel pe¡linent du culte des ancêtres. Nous y reviendrons dans la deuxième partie.
Dans son deuxième emploi, appropriation peut être synonyme de pro-
priété quand y est attaché le caractère absolu de I'article 544 CC. tvtáis il
peut aussi couvrir d'autres usages où une circulation des droits sur la terre est
contrôlée par une qui étai s
indivisaires et qui liés aux
ment durable. Nou sième et
De ces développements, une conséquence essentielle doit en être tirée, celle
de I'inadaptation de notre droit < modeme > aux situations liées au premier em-
ploi. Après avoir longtemps cherché des modalités d'accommodements entre
rappeler les deux raisons principales qui lejustifient.
un droit qui parle de la.propriété privée et des situations qui I'interdisent, au
risque tant d'incompréhensions que d'usages inconsidérés (telle cette contradic-

25. Étienne LE Roy, < Le mystère du droit foncier. Sens et non-scns d'une polltique volontariste
dc généralisation de la piopriété privée de la tene dans le décollage des économies des socié-
26. Étienne LE RoY,. < Appropriation ct proprióté dans lcs traditions romainc ct civilistc >, jr¡
tés-du ,.Sud" > ,n Chriìto¡h EsÈnHrno (ed.), Law, Land IIse and the Environment: Afro' Emile Le Bnts, Etienne LE Roy et Paul MATHTEu, L'appropriation de la terre en Afrique
noire, (op. cit.) p. 3 I .
Indian Dialogues, Institut Ftançais de Pondichéry, Pondichéry, 2008' p. 6l '

onolr gt soclÉtÉ, vol. 54, 20l I 24 25 onorr ¡t soclÉtÉ, vol-. 54, 20 I I


LA TERRE DE L'AUTRE IN TRoDUcDoN cÉNÉRALrl

tion de propriétaires coutumiers), des traditions, même au sein d'une seule société, d'une variabilité des disposi-
j'ai rme de droit et ses techniques tifs dans le temps et dans l'espace, et finalement d'une relativité des solutions.
que m'aPParaissant d'emPloi Plus L'ensemble de notre approche s'inscrit ainsi dans une perspective épistémi-
inte non-caPitalistes. que relevant du pluralisme juridique, en particulier dans sa version du multiju-
ridisme 2e.
Juridicité plutôt que droit
J'ai déjà évoqué < ma conviction de la non universalité de la conception que Une pluralité de régimes d'appropriation foncière
les Occidéntaux modemes tiennent pour le droit > et j'ai plusieurs fois déjà
dans d'autres travaux développé I'idée que cette conception n'est qu'unfolk Identifions ce qu'implique I'analyse d'un régime d'appropriation foncière
system,une application particulière d'un phénomène plus général, la régulation avant d'en envisager la combinaison avec les problèmes que cela peut provoquer.
des
repondre à une finalité
Un régime fiuridique) d'appropriation foncière
par tion des conditions de
vie écessairement la Puni- Comme précédemment, il convient de se mettre d'accord sur le sens des
re
tion, mais la procédés ou procédures du carac- mots avant d'en examiner les implications.
tère obligatoire en æuvre. J'applique à la juridicité
cette définition du droit au début des années 1980' Les deux emplois du terme < régime >
On pourra remarquer tout d'abord que le Dictionnaire de la culture juridi-
que (PUF,2003) en haitant de l'entrée < Régime > entend par là une typologie
des systèmes constitutionnels examinés en théorie et en pratique. Alors que la
référence à la notion de régime juridique paraît générale en droit ne serait-ce
Jeu des Lois (1999). qu'avec les régimes matrimoniaux ou successoraux, on peut se toumer vers le
Dans mon < Autonomie du droit, hétéronomie de la juridicité. Généralité du dictionnaire Le Robert pour approfondir la juridicité de la terminologie.
phénomène et spécificités des ajustements > þrécité en note 9), je formule les On y découvre que, selon le sens donné à < régime >, le juridique placé en-
- propositions
quatre suivantes : tre parenthèse dans l'intitulé ci-dessus est ou n'est pas un pléonasme. Régime
broit et juridicité s'inscrivent dans des mondes pfopres dont ils expri- peut en effet désigner < l'ensemble des dispositions légales qui organisent une
- institution, cette organisation> (Dictionnaire Le Robef, 1996, p. 1907). Dans
age, caractéristique de chaque ce cas, l'adjectif juridique est effectivement un pléonasme, les dispositions lé-
* ciétés dits ordonnancements2s gales appartenant nécessairement à un ordre juridique. Par contre, si on retient
¡uridiqu"r. le sens que la physique donne à ce terme, notre interprétation peut changer:
Droit et juridicité partagent les mêmes fondements et les aménagent se- < la manière dont se produisent certains mouvements > peut être associée à la
- lon des montages que spécifient les traditions, puis les usages profes- série des ajustements s'opérant au sein du processus d'appropriation soit en rai-
sionnels. son des contradictions intemes soit par pressions extemes.
Droit et juridicité ont en commun de recourir à la convention pour mettre Si le premier sens paraît aller de soi quand on analyse le droit de la terre,
- en forme leurs rapports juridiques et, éventuellement, mettre des formes encore ne faut-il pas être victime des associations d'idées puis de questionne-
à leurs relations sociales. ments qui sont liés, généralement de façon non critique, à la notion d'insti-
droit
Si tout le être, en particulier dans tution. A propos de lajustice, dans un ouvrage précédent30, je faisais la distinc-
le rapportfoncier, sidérera donc que, dans tion entre institution et Institution pour souligner, par la majuscule de ce second
graphisme, les caractéristiques particulières qu'a pÅsle vitam instituer, instituer
une perspective es aillerons sur une variété
la vie, dans le droit occidental modeme. Par ailleurs, quand on continue à ex-
plorer I'applicabilité de cette définition, les références au légal ou à la légalité

27. aris,1999'
29. Jacques VANDERLTNDEN, < Les pluralismes juridiques >, in AFAD, Anthropologies et droits,
28. couPlé les deux notions
notion d'ordre juridique élat des savoirs et orienlations conlønporaines, op. cit., p,25-76,
, dominant dans la tradi- 30. Étienne LE RoY, Les Africains et I'listitution dà la Justice, entre mimétismes et métissages,
tion occidentale et où il assure I'autonomie du droit. Dalloz, Paris,2004.

onorr ¡t socrÉrÉ, voL 54, 2ol 27 ¡norr er soctÉrÉ, voL, 54,20t I


I
26
LA TERRE DE L'AUTRE INTRoDUcrroN cÉNÉRALE

peuvent pose la mesure où les dispositifs étudiés ne A - Des bénéficiaires


ielèvent pas rales et impersonnelles qu'on appelle Ils sont, nous l'avons remarqué dès les premières pages, l'alpha et I'oméga
< lois > sòus e la juridicité présente dans nos cultu- de nos raisonnements. C'est de leurs pratiques que nous partons pour identifier
les règles juridiques applicables et dont I'interprétation rejaillira ensuite sur
leurs pratiques à venir. L'idéalisme de notre conception sous-jacente du droit
lié à la modemité nous fait accepter que la diversité des intérêts, des passions,
des personnalités des acteurs du foncier soit saisie juridiquement par la notion
de < particulier > de I'article 537 CC. Cette abstraction est liée aux trois princi-
la formule < régime d'appropriation foncière > la juridicité d'un dispositif fon- pe.s qui structurent cette société modeme, I'individualisme, le capitalisme et
cier < traditionnel >, < modeme )), ou < durable >. Que suppose-t-il ? I'Etatisme. Il n'en est pas de même dans les expériences de sociétés ayant de la
juridicité une conception essentiellement réaliste ou, comme je préfère le dire
Types et normes de régulation des rappotts fonciers maintenant, pragmatique. Sous réserve de mon incompétence pour ce qui
cier est ac conceme les sociétés asiatiques qui représentent plus de la moitié de
par ué. Jadis3l l'humanité, 1à où j'ai observé le droit en action, c'est à partir et en fonction de
la r Professeur leurs statuts quej'ai pu entrer dans la logique des prises en charge des règles,
présente le livre II du Code des conflits et de leurs modes d'ajustements. Je précise bien que le pluriel de
est le régime < normal > d' statut peut s'appliquer à chaque acteur. Je postule que chacun appartenant à
limitations dans les articles plusieurs groupes distincts (ou < mondes >) dans lesquels il trouve par des rôles
si) et les communaux. Glo e peuvent alors se développer. des réponses à ses besoins et des modes de manifestation de sa personnalité, y a
Mais, est-il nécessaire de s' me de se préoccuper du < parti- une place spécifique (évolutive) qui correspond à une position que Mendras
culier >, que le code prése 37 comme le principal bénéfi- qualifie de status32. Lorsque cette position ouvre à des droits ou des obliga-
ciaire des nornes du droit ainsi exposées ? tions, donc que les comportements sont tenus pour sanctionnables, le status de-
Cette prime à la norme, évidente pour le juriste, n'est vient statut et les habitus de la société (qui relèvent de la juridicité) permettent
gée par I'anthropologue qui, renversant I'ordre ci-dessus de désigner ceux des statuts susceptibles d'être utilisés chez un même individu
ment > des acteurs pour identifier ensuite les normes qu'ils et dans ses relations avec les autres individus. Ce que, dans notre culture mo-
lement. deme, nous pratiquons implicitement quand nous devons apprécier la position
d'un acteur est explicitement exposé dans la juridicité.
Le contenu d'un régime d'appropriation foncière
* B- Les règles d'appropriatio¡ 33
Laconfrontation de mes expériences des droits occidentaux et de la juridic!
Bien que norme et règle aient la connotation analogue de donner une valeur
et de proposer une unité de mesure pouvant servir de référence dans le juge-
ment d'un acte, c'est règle qui est utilisée ici pour sa qualité < anthropo-
logique > de sa définition : << ce qui est imposé ou adoptti comme ligne dírec-
trice de conduite > (Le Robert,1996, p. 1908). L'avantage de cette définition
est d'autoriser la prise en considération de catégories qui sont soit des norïnes.
générales et impersonnelles (NGI) privilégiées dans notre expérience du droit,
sions, trois grands registres exprimant chacun des contraintes spécifiquement
soit des modèles de conduites et de comportements (MCC) ou des systèmes de
juridiques afin de déboucher sur un cadre explicatif exploitant les ressources
dispositions durables (SDD) ou habitus, pour ce qui conceme la juridicité t+.
argumentaires de la notion de régime. Ce sont :
La notion même de règles a fait problème par des abus dans son usage ou
des bénéficiaires et des principes d'interrelations,
- des < règles > d'appropriation soit de la terre soit de ses ressources soit
par des confusions de langage qui ont autorisé à inventer des règles ou, surtout,
- des deux, 32. Hen¡i
des modes d'ajustements synchroniques et diachroniques. 33. Ces rè
- gie de
rights > de la terminolo-
LE Roy, < La ,,Banque"
et les s 1990 >, in Éticnne Le
3l c'était pour moi en deuxième année de droit, en 1961, à I'université de Strasbourg et mon Alain BBntn¡,nD, Lo sëcurisation foncière, op. cit., p. 339.
professéur de droit civil était François Tené auquel je dois ma curiosité pour ce domaine de la 34. e que je considère commc les trois fondcments dc lã juridicité, voir
iccherche juridique. Nous retfouverons I'exposé du régime civiliste dans la troisième partie. p.202-203.

onorr er soclÉrÉ, vol,. s4, 20l DRolr ET soctÉTÉ, vol-, 54. 20t
I
28 29 I
Itt'r'nooucrou cÉr.¡Énnlc
LA TERRE DE L,AUTRE

ves et dans la loi. De même, I'idéologie foncière peut emprunter la voie de


I'autochtonie, ou mobiliser le droit du sol, recourir aux valeurs de la consom-
mation et du paraître social. Quant aux réferences juridiques impliquées, si elles
concement en priorité la juridicité du mariage, de l'état civil ou du régime de
droit personnel, les successions, elles peuvent concerner tous les aspects de la
vie du droit, ne serait-ce qu'en raison de la qualité de l'appropriation foncière
d'être un fait social total.
D - Caractère systémique du régime
Finalement, on peut accepter I'idée que si un régime est l'ensemble de
solutions actualisées ou actualisables expérimentées par les acteurs d'une socié-
té, selon les contraintes de règles qui doivent être ajustées au cas par cas,
l'appropriation foncière pourra donner lieu à autant de montages, donc de ré-
gimes, que les principes d'ajustements I'autorisent pour former des ensembles
< discrets >r. ces ensembles étaient peu nombreux tant que les sociétés restaient
fermées et que les transformations intemes pouvaient être associées à des exi-
gences endogènes. Mais, I'ouverture des échanges et des relations intemationa-
les depuis le xvte siècle, les colonisations puis les politiques dites < de moder-
nisation > durant le xx" siècle et la mondialisation généralisée à partir de la dé-
cennie 1990 ont introduit, de manière plus ou moins volontaire, une pluralité de
régimes d' appropriation foncière.
C'est ce que nous devons envisager maintenant.

Une pluralité de régimes d'appropriation foncière, conséquence de


la transmodern¡té
Elinor Ostrom dont on retrouvera I'influence dans plusieurs moments de
cette recherche, écrivait en 1999 : << Thus, where many individuqls will work,
live and play in, the next century will be gouverned and managed by a mixed
systems of communal and individual proprety righ* > 3e. Cette reconnaissance
38 de systèmes mixtes passe, pour les tenants du libéralisme économique en ma-
C- Des modes d'ajustements synchroniques et diachroniques tière foncière, par celle des régimes dits de < propriété commune )), sous
l'influence déterminante des auteurs américains, chercheurs et hommes politi-
ques à I'origine plutôt conservateurs. La conversion de ces auteurs à une nou-
velle problématique est donc un moment important qui s'est en particulier
concrétisé au sein de I'International Centerfor Research on Environmental Is-
søes (ICREI) qui organisait la conférence intemationale d'Aix-en-Provence te-
cause de v nue du 26 au2Sjuin 2006 sur le thème < Les ressources foncières >40 et où on
aus
lci iffèrent. Le Chef de tene africain et le Conserva- a vu plusieurs de ces auteurs affirmer leur nouveau credo. Était déjà symptoma-
teur de la assurent bien la même fonction de sécurisation tique la déclaration de Bruce Yandle que rapportent Mireille et Max Falque
mais I'un sa mémoire et ses habitus, l'autre dans ses archi- dans l'article précité : <<je crains que, beaucoup trop longtemps, nous [les te-

35. Pierre BouRDlEU, Le sens pratique, Éditions de minuit, Paris, 1980, p' 68'
39. < Ainsi, là où travailleront, vivront et joueront de nombrcuscs pcrsonncs, le prochain sièclc
36. LARosE, Paris,3 vol., 1939' sera gouvemé par un systèmc mixte de droits de proprióté individucls ct cn commun >. Cité ct
37. < Tout íait quelconque de I'homme qui cause un dommage à autrui
oblige celui par la faute
duqucl il est arrivé à le réparer >, art. 1382 CC.
e
traduit par Mircille commun, un outil dc protection et de
gestionàlongtcrme, 2003,p. ll,notc3.
:A.
- D;';0.e, ces modalités d'ajustement mc paraissent cortespondre à ce^que-saisissent les
40. Max FALQUE, Henri o, Les ressources foncières, droits de
; pr"i";y rules > du documeit de la Banque mondiale commenté en note 33 (LE RoY' 1996' propriétë, ëconomie et environnemenf, Bruylant, Bruxellcs, 2007.
p. 339).

DRolr socrÉTÉ, vol,54,20t


onolt er soctÉrÉ, vot- 54, 20l I
30 3l ET I
LA. TERRE DE L'AUTRE INTRoDUcI'toN cËNÉR,A.LE

nants du mouvement des d¡oits de propriété] ayons brandis très haut le dra- l
de la traduction en français des fameux << commons de I'article de Ganet Hardin
peau de qui, en 1968, sous le titre <<The tragedy of the commons Ð, paÍu dans Science
n'a pas avait mis le feu aux poudres. << Il y a eu un malentendu majeur sur la signification
Ostrom de < la tragédie des communs )) comme I'a reconnu Garett Hardin : < Il est main-
trois mo tenunt évident pour moi que le titre de mon premier qrticle aurqit dît être < la
trøgédie des communs non gérés t. Je reconnais quej'ai pu induire des person-
nes en erreur > (communication personnelle de G. Hardin et J. Baden, 1994) Ð
(Falque et Falque, 2003, note 7). Cette erreur d'un chercheur, toujours possible,
s'est transformée en effet en guerre de tranchées entre les < libéraux > et les < ra-
dicaux ) au sens américain, et a retardé d'au moins quinze ans la prise en compte
positive des régimes d'appropriation foncière ( en corrununs ).
d' appropriation foncière. Le tableau suivant, extrait d'un document de travail de la Banque mon-
diale al n'est ni meilleur ni pire qu'un autre. Il est illustratif des besoins de sys-
FtcuR-n, ¡¡" 2 tématisation donc de réduction plus ou moins volontaire, plus ou moins contrô-
( ) lée, de la complexité contemporaine des régimes d'appropriation de la terre.
L¡, PNOPNIÉTÉ COIT¡I¡U'I¡ ET LES AUTRES TYPES DE PROPRIÉTÉ

Coîtls de transaction
TASLSRUNo I
et de Typts or Pnopsnry wrrq
RTGHTS REGTMES OTvNERS AND DurrES
Libre accès
(non propriëté) Regime type Owner Owner Rishts Owner Duties
Socially Avoidance of
Private
Proprìété publique Individual acceptable uses ; socially
properly
control ofaccess unacceolable uses
Propríélé commune Maintenance ;
Exclusion of non
Common propertlt Collective contrainl rale of
owners
Proprìété privée use
Determine Maintain
Slate property Citizens
+ rules certain obiectives
+ nombre d'ayants droit Open access (non
property) None Capture None
Source, Falque et Falque, 2003, non légendé.
Banque mondialc, I 995, p. 29, cxÍait dc La sécurisationfoncière en Afrique, op, cit., p.340.
Commentaires
Les d nts expliquent que nous tenions les expressions Commentaires
propriété publique pour des incorrections car elles se ré- Property devant, selon moi, être traduit par appropriation et non par pro-
vèlént co . Si la propriété est le droit dejouir et de dispo- priété qui estl'ownershþ on voit déjà les difficultés non d'une traduction mais
ser des choses de la manière la plus absolue, elle ne peut être arrêtée par la d'une adaptation d'un tel modèle à une culture juridique civiliste. Ajoutons que
volonté contraire de quelques-uns (dans aux >r) ou im- réduire la réalité à une opposition Owner/non Owner est non seulement sim-
possible à mettre en æuvre en raison de qui est public pliste mais caricatural. Par ailleurs les catégories de bénéficiaires individual,
ãans le domaine public, des choses inc Ces deux ex- collective et citizens sont juridiquement indéterminées. Tout cela est donc va-
pressions, entrées dans I gue et flou, plutôt métaphorique.
horreur pour lejuriste, a On retrouve sous des désignations assez stables les quatre régimes identifiés
hérence terminologique ci-dessus par Mireille et Max Falque. Mais, State property n'est pas
sans en faire excessivement grief à leurs utilisateurs, puisqu'ils ne font que fe- l'équivalent de < propriété publique )) et surtout de notre < domaine public > de
produire ement exploitée mais manifestement fort mal la législation domaniale et foncière francophone. L'État n'est pas la seule col-
soumise sciplinarité et de la critique'
c
Par accès ) est un apport positif qu'il faut cepen-
41. Ilord Bank, A continent in transition: Sub-Saharian Africa in the Mid-l990's, Washington,
dant préciser. Il s'agit là, comme l'expliquent nos auteurs, d'une version corrigée
1995,76 p.

rno¡r er socrÉrÉ, vol- 54,201 JJ onorr ¡r socrÉrÉ, vol-. 54, 20t I


I
32
LA'|ERRE DE L'AUTRE INTRoDUc:r'roN cÉNÉRALri

lectivité à devoir faire respecter certains objectifs (maintain certain obiectives) Quelle que soit la vocation < généraliste > de la démarche anthropologique,
et il n'est propriétaire que pour ce qui correspond au domaine privé affecté de la compétence du chercheur est limitée à des domaines d'expériences plus ou
la législation moins prolongées et fecondes. Si ma vocation fut initialement d'asiatiste, elle
Relevons critère qui fait ne put se concrétiser sur le terrain et c'est en Afrique, du nord au sud, d'est en
l'intérêt d'un ces catégories ouest, que j'ai accumulé ces observations qui seront la base de mes arguments.
La France (et ma Picardie natale) dès les années l97O,le Canada et la question
des revendications territoriales des peuples autochtones colonisés avec Alain
Bissonnette, depuis 1973 sont aussi deux ancrages importants m'ayant ouvert
sur la question autochtone dans les trois Amériques et sur I'intégration euro-
péenne et la politique agricole commune (PAC) avec un autre ami, Francis
Snyder. La question aborigène en Australie est aussi un champ d'analyse qui
m'a toujours captivé avec un autre grand ami australien, Marc Gumbert. Les
Wolof du Sénégal restent toutefois ma réference privilégiée, en dépit des aléas
politiques qui m'avaient, de 1970 à 1976, interdit I'accès à ce pays par un mi-
nistre, Jean Colin, peu soucieux de me voir discuter ou contester sa politique de
récupération jacobine de la réforme foncière adoptée en 1964. Les Comores de
1986 à 1996, Madagascar de l99l à 1998,le Mali de 1984 à 1996,le Burkina
Faso de 1983 à 1997 ou le Niger de 1989 à 1997 m'ont fourmis de multiples
sent flrnalement les stéréotypes de la grande querelle des < communs >> que j'ai occasions d'accumuler observations, analyses et propositions de politiques fon-
cières souvent dans le cadre de l'Association pour la Promotion des Recherches
et Études Foncières en Afrique (APREFA) que j'ai présidée de 1987 à 1997.
J'y ai bénéficié de I'apport de mes collègues, amis et coéditeurs des ouvrages
qui ont foumi la base substantielle des connaissances dans le domaine des étu-
des foncières africaines. Je pense en particulier à Émile Le Bris, Gerti Hesseling,
lité plus ou moins grande, constituer des régimes d'appropriation foncière < pra- Bemard Crousse, François Leimdorfer, Danièle Kintz et Paul Mathieu avec les-
tiquès >, tels qu'effectivement mobilisés et exploités par l'ensemble des utilisa- quels nous avons partagé les séminaires d'APREFA à la Fondation Universitaire
teurs. Luxembourgeoise d'Arlon ou à Malève-Sainte-Marie en Belgique.
On un régime Ces travaux feront I'objet d'une exploitation < à géométrie variable > qui
* pas un ensemble tiendra compte au moins autant des difficultés, échecs ou contraintes de la re-
sées et l'entrée e cherche que d'avancées qui apparaissent rétroactivement là où on ne les atten-
des options que proposent tant le droit que lajuridicité' dait pas. On parlera de l'Afrique d'abord, puis de l'Amérique du nord et de
l'Euope avec quelques ouvertures océaniennes qui tiennent plus à des compa-
gnonnages qu'à des pratiques de terrains. Je me référerai aussi plus souvent à la
La problémat¡que question rurale qu'au foncier urbain sur lequel je n'ai travaillé que de 1980 à
1985 en association avec Alain Durand-Lasserve du CEGET-CNRS et Émile
Cet ouvrage se donne pour les montages contempo- Le Bris dirigeant à l'époque le département D < Urbanisation et socio-systèmes
rains des régimes d'appropriati perspective de recherche urbains > de I'ORSTOM.
d'une sécurisation des hommes en contexte de crise éco- Tout ouvrage est nécessairement daté et les questions dont il traite reflètent
logique, institutionnelle et idéologique. non Seulement l'état de la recherche scientifique mais les problèmes que la so-
-
Ñous situant dans une perspective transmodeme, donc selon I'hypothèse ciété rencontre. Dans notre cas, et à la frn des années 2000, la société est < glo-
que les modes pré-modernes, à se ren- bale >, mondialisée depuis vingt ans et en crise avec de multiples facettes dont
contrer, à se compléter voire ispositifs, la principale est celle du marché capitaliste.
nous retrouveronJ les trois e du droit, Le débat dont je vais me faire l'écho, tout en le traitant d'une manière que
une lecture dynamique, une interprétation pluraliste et en respectant la com- j'espère moins conventionnelle et plus productive, a été relancé par Hemando
plexité des montages de pratique et d'institutions'

onotr pr socrÉrÉ, vol-. 54, 2ol I


34 35 DRolr ET soctÉTÉ, vol 54. 2ot I
LA .TERRE
DE L'AUTRE [¡¡'rnooucr¡o¡¡ cÉ¡ Ér.¡le

de soto a2 art de manrer ciété, les Wolof, dont les chefs étaient directement impliqués dans la vente des
paradoxes Pauvres dans caPtifs 4ó'
i'économi ionnement du L'ambition que je frxe à cet ouvrage n'est pas de me substituer aux acteurs
marché. du foncier des Suds et d'apporter à leur place les réponses qui, dans tous les
cas, ne peuvent être qu'incroyablement plus sophistiquées que ce que je pour-
rais imaginer. Elle est de rendre intelligibles les contextes et les ressources que
ces acteurs peuvent mobiliser pour répondre à leurs besoins de sécurisation
foncière.
Le plan que je vais suivre, en quatre parties, va mettre au clair les choix
successifs de cette introduction.
La première partie ( Représentations d'espaces et espaces de représenta-
tions de I'øppropríation foncière : v¡sions du monde, territorìalités et ordon-
de réforme foncière (en faisant confiance au < ciel )) pour que des circonstances nancemenls spatiaux > va approfondir la lecture anthropologique que j'ai ini-
favorables en assurent l'applicabilité) que d'aborder à la base les contraintes de tiée ici avec un accent mis sur les représentations d'espaces pour mieux < libé-
la division intemationale du travail qui produisent la marginalisation et
rer )) les recherches foncières de leurs attaches occidentales initiales.
l'exploitation des < pauvres > La deuxième partie, a pour thème < Les régimes d'appropriatíon en
qui est reproduite par les inst ( communs l. Elle présentera les résultats originaux d'une recherche où la terre
loppement produisant durant t fait l'objet de < maîtrises spécialisées >. Elle fait une place importante à la mo-
Hemando de Soto sans aller délisation, pour des raisons que nous expliquerons.
La troisième partie, sera la plus < classique > puisque sous le titre << Ia terre,
objel de proprìété privée, > elle systématisera les connaissances accumulées sur
les fonctionnements et dysfonctionnements de notre régime < modeme >
d'appropriation.
Enfin une demière partie sera plus prospective en envisageant << La terre,
enjeu patrimonial dans un contexte de développemenl durable l. Avec une
cause I'imaginaire des acteurs du foncier4 et un type de démarche qu'on em- certaine confiance dans la volonté et l'intelligence de nos hommes politiques et
prunte à Benedict Anderson et à I'anthropologue indo-américain Arjun Appa- à partir des heurs et malheurs des politiques foncières contemporaines, je
m'efforcerai de dégager les pistes des régimes d'appropriation foncière du
xxte siècle, avec la prudence du chercheur philanthrope.

montré que ient dès le xv" siècle le rapport de leur éco-


nomie dé m rigueur) avec ce qui était en train de devenir
l'économie Inutile de rappeler les traumatismes causés
par la traite négrière, même si on doit en considérer la complexité portf une so-

42. italism Triumphs in the West and Failes


mystère du capitø\, pourquoi le capita-
?, Flammarion, Paris, 2005.
46. Étienne LE RoY, ( Mythcs, violcnccs ct pouvoirs, lc Sónógal dans la traitc nógrièrc >r, politi-
43. Grégoire MADJARIAN, L'invention de Ia propriété, de la lerre sacrëe ò la sociëté marchande, que africaine, vol. 7, scptcmbrc 1982, p. 52-72.
L'Harmattan, Paris, 1991.
44. Voit mon < Le mystère du droit foncier' '. > précité.
45. Arjun App¡ounÀ1, Après Ie colonialisme, Ies conséquences cuhurelles de la globalisalion,
Payot Rivages, Paris, 2001.

onott ¡r soclÉtÉ, vot- 54, 2oll 36 37 DRorr ET soctÉTÉ, voL 54,20t I


Première partie

Représentations d'espaces
et espaces de représentations
de I'appropriation foncière :
visions du monde, territorialités
et ordonnancements spatiaux

< Les hommes ne sont pas une espèce qui


se contente de vivre en sociëté, c'est une es-
pèce quí produit de la sociétë pour vivre, au-
trement dit, qui ¡nvente de nouveaux modes
d'organisation de la société et de la pensëe.
Et elle a cette capacité pørce qu'elle a celle
de transformer ses rapports øvec la nalure. ¡t
(Maurice Godelier, 1984, p. 83)
lntroduction

Cette introduction a pour objet de sensibiliser le lecteur à la double rupture


que propose une lecture d'anthropologue du droit des phénomènes d'appro-
priation, d'une part entrer dans la société par ses acteurs, et non par ses norrnes
et, d'autre part, intégrer le pluralisme dans les principales dimensions de la
problématique de la recherche.

Entrer dans la soc¡été par I'imag¡na¡re de ses acteurs

En ouverture de son ouvrage, < L'idéel et le matériel l, Maurice Goldelier


développe l'hypothèse que < I'homme a une histoire parce qu'il transþrme la
nqture. Ef, ajoute-t-il, c'est même la nature propre de I'homme que d'avoir
cette capacité. L'idée est que de toules les forces qui mettent I'homme en mou-
vement, et qui lui font inventer de nouvelles formes de société, la plus proþnde
est sa capacité de transþrmer ses relations avec la nature en transformant la
nature elle-même. Et c'est cette même capacitë qui lui donne les moyens maté-
riels de stabiliser ce mouvement, de lq fixer pour une époque plus ou moins
longue dans une nouvelleþrme de société, de développer et d'étendre bien au-
delà de leurs lieux de naissance certaines des formes nouvelles de vie sociale
qu'il a inventées47. I Il exploite ensuite une proposition qui recoupe assez lar-
gement des développements que nous formulions à la même époque, en 1983,
lors du colloque international de Saint Riquier qui a donné naissance à Espaces
disputés en Afrique noire48, sous la forme de représentations d'espaces et espa-
ces de représentation.

< Quelle est la parl de la pensée dans la production de la société et dans


sa reproduction ?
Le premier de ces faits était le constqt que nulle qction matérielle de
I'homme sur la nature, entendons nulle action intentionnelle, voulue par
lui, ne peut s'accomplir sans mettre en æuvre dès son commencement
dqns I'intention des réalités < idéelles >, des représentations, des juge-
menls, des principes de la pensée qui, en eucun cas, ne sauraient être
seulement des refleß dans la pensée de rapports matériels nés hors
d'elle, avanl elle et sans elle.
Et ces réalités idéelles elles-mêmes n'apparaissent pas faites d'une
47. Mauricc GODELIER, L'idéel et le matériel. Pensée, ëconomies, sociét'ls, Fayard, paris, coll.
< Lc livrc de pochc, biblio cssais >, 1984., p. 10.
48. Bcmard CRoussE, Emilc Le BRIs. ct Eticnnc LE Roy. Espat'es disputës en Afrique noire,
pra I i q ue s fo n c i è re s I o c q les, Kafthala Paris, I 986, p. 2 I -24.

4l onorr ¡t soclÉrÉ, vol 54, 20l I


R!PRÉSENTAT¡oNS D'EspAcES ET EspAcES DE REpRÉsENTATtoNs Dti L'AppRopRt-At'toN FoNCIÈRÈ
LA TIJRRE DE L'AUTRE

et de I'homme' on Dans < L'Idéel et le matériel Ð, M.Godelier consacre, sous le titre < Terri-
seule sorte. À côtë des reprësentqtions de la nature toires et sociétés dans quelques sociétés précapitalistes >, un chapitre où il ex-
et effets
trouve des ,"preririàiio" d' b't' des moyens' des
étapes
!1 périmente ces niveaux d'analyses. On retrouvera ces analyses dans la suite de
qttendus ¿", o"t¡ln, ¿ir-himme, sur la nature et sur eu)c-mêmes, des
cette partie, à propos des représentations du tenitoire et dans la mesure où notre
organisent une séquence d'actions et
leurs acteurs dans la sociëté' Des re- anthropologie de la juridicité recoupe sa problématique qui est celle d'une an-
doit faire quoi, quand' comment et thropologie économique, c'est-à-dire l'étude des << conditions sociales de pro-
orts mqtériels de l'homme avec lu ns'
duction l. Je crois cependant utile de résumer, pour bien confirmer la plate-
ù s'exercent et se mêlent trois fonc- forme théorique de la recherche ce que cet auteur dénomme être < cinq points
fondamentaux > et que l'on peut traiter comme des postulats.
itimer les rapports des hommes entre
1984, P. 2l) I"- < la propriété peut s'appliquer à n'importe quelle réalité tangible
et intangible I (p. 104) ;
Vingtansplustard,MauriceGodelierrevientSurcettedistinctionàpropos
de ces 2"- < Les règles de propriété se présentent toujours comme des règles
és ntielles
et.s'incarnant normatives (...) simultanément, prescriptives, proscriptives et répressi-
re ves r (p. 105);
et ainsr une cla-
3"- ( Les règles de propriëté se présentent sous la forme de systèmes
rification de la différenciation de I'imaginaire et du symbolique. qui reposent simultanément sur plusieurs principes dffirents, voire op-
et
idéel, fait d'idëes, d'images posés < (p. 107) ,'
nt leur source dans la Pensée' 4"- < Les systèmes de droits de propriëté distinguent toujours avec plus
bien un monde réel mais com- ou moins de précision la qualité (et par suite le nombre) de ceux qui
idées, iugements, raisonnements' in- possèdent des droits et lesquels > (p. I I0) ;
balement des réalités idëelles qui' en 5"- K Une forme de propriétë n'existe que lorsqu'elle sert de règle
inconnues de ceux
tant que confinées dans l'esprit des individus' restent pour s'approprier concrètement la réalité. La propriété n'existe réelle-
peuient donc être partagées par eux et agir sur menl que lorsqu'elle est rendue efþctíve dans un procès d'appropriation
qui les entourent et ne
leur existence. concrète et par lui ) (p. I I l).
e-t des proces-
Le domaine du symbolique, c'est l'ensemble des moygns On constatera que ces points correspondent aux principes que nous avions
s'incarnant à tafois dans des réali-
sus par t"rquat"î"i-iiäitn ¡a¿"U"t
dégagés à propos des régimes d'appropriation dans I'Introduction générale,
tës matérielles et des Pratiques avec une limite et un apport neuf.
concrète, visible, sociale' ("') Peut-on ne pas distinguer entre propriété et propriété privée, donc ne pas
mais il ne Peut acquërir d'ex envisager spécifiquement cette demière quand on traite de I'appropriation de la
sans s'incarner dans des signes nature en général, de la terre en particulier ? Sans doute le propos de I'auteur ne
sortes qui donnent naisssnce à porte-t-il que sur des sociétés précapitalistes où la propriété privée de la terre ne
aussi à des esPqces, ò des édific
se pose pas, en principe. Mais les risques d'ethnocentrisme y sont imp,ortants
nt cette distinction entre l'imaginaire et pour un lecteur non prévenu sl.
Le premier point rappelle une vérité qui semble évidente, mais il est effecti-
vement indispensable de rappeler ce principe qui a des implications essentielles
dans le traitement juridique. Ce n'est pas en effet parce qu'une société contrôle
strictement I'exo-inaliénabilité de la terre donc limite l'exercice d'un droit de
'existence concrète, visible' sociqle ))' propriété foncière qu'elle ignore la propriété privé dans d'autres domaines,
voire même pour des fonctions foncières qui peuvent être détachées du fonds
de terre, tels des services fonciers équivalant à des servitudes. Une étendue peut

49.
5l Peut-être y a+-il aussi là les t¡accs d'une prévention dcs anthropologucs à l'ógard desjuristcs
50. dont Maurice Godelier considèrc dcvoir < laisser leurs thèses et hypothèses de côté > (1984,
p.99). Il partage cette prévcntion avec Claude Lévi-Shauss, mais cllc pcut conduirc à rcjeter
lcs questions juridiques avec lcs thòscs dcs juristes et, cn privilégiant unc conception écono-
mique de la propriótó, à ne rctcnir qu'unc des dimcnsions du problèmc.

43 onorr et soctÉlÉ, vol. 54, 20l I


onott ¡t soclÉtÉ, vol 54, 20l I 42
R-EpRÉSENTAT|oNS D'EspAcEs ET ESpAcEs DU REPRÉsENtATtoNs DE L'AppRopRt-A]'toN F'oNctÈRE
LA TERRE DE L'AUTRE

conceptions du droit pour les ouvrir à ce que je dénomme maintenant la juridi-


citês3.
Au début de la décennie 1980, I'anthropologie du droit tant à l'échelle fran-
çaise qu'intemationale est convertie au pluralisme, même si cette référence re-
couvre une diversité d'interprétations qui restent toujours en discussion54.
C'est aussi le temps qu'il faudra pour voir apparaître des constructions théo-
selon les principes du pluralisme.
riques en sciences sociales fondées sur le pluralisme. Avant de présenter les
deux démarches qui m'ont particulièrement enrichi, je voudrai dire quelques
De la pluralité des mondes au pluralisme des modes mots de I'obstacle sur lequel on a buté, obstacle qui peut sembler ridicule une
d'appropriation foncière. fois qu'il est énoncé et intégré dans les dispositifs conceptuels mais qui n'en est
que plus redoutable tant qu'il n'a pas été identifié et résolument traité. ll s'agit
de ce que j'ai qualifié successivement comme l'unitarisme, le monologisme et
enfin, à la suite de Paul Veyne, la monolâtrie. On reconnaitra dans l'usage du
préfixe unus latin ov monos grec la référence au un puis au seul.
L'unitarisme est la tendance intellectuelle à réduire la diversité des formes
du social à I'unité imposée d'une catégorie qui est supposée résumer et subsu-
mer cette diversité selon une fonctionnalité à chaque fois spécifiée mais qui
n'est en fait qu'une manière d'habiller un principe de structure de la société
moderne d'héritage chrétien, voire judéo-chrétien pour ce qui concerne le mo-
nisme. Paul Veyne écrit entre autres, << Plutôt que de parler tout de suite de
Bachelard. monothéisme (...) il faut reconnqître qu'Israël a commencé par la monolô-
trie lss pour des raisons qui tiennent tant à la construction d'une identité natio-
nale (contre les < idolâtres > voisins) qu'à la légitimation d'un pouvoir politi-
que de type monarchique (avec les Macchabées au ll" siècle avant J.-C.). Le
culte du < un seul > ou monolâtrie après avoir dû, dans les quinze siècles sui-
vants, composer plus ou moins avec la réalité d'une pluralité de croyances, de
pratiques, d'explications et de représentations, a pu progressivement reprendre
sa place monopolisatrice avec la conception occidentale de la modemité au
nom de << I'universalité des lois scientiJìques > s6 qui rend à nouveau manifeste
cet unitarisme.
Justifié au xtxe siècle au nom du progrès et de la raison, un monologisme se
déploie dont I'idéal est de réduire toutes les discordances et dissonances dans la
limpidité < canonique > d'une explication unitaire. Cette démarche fut pré-
cieuse en ce qu'elle stimula le développement des sciences et des techniques au
xx" siècle. Elle le fit cependant en considérant que I'homme est maître et pos-
sesseur du monde selon une formule de René Descartes que nous retrouverons
dans la troisième partie et, c'est le revers de la médaille, en négligeant la com-
plexité des phénomènes, surtout s'ils sont d'origine humaine. En ce début du

53. Christoph EBERHARD et Édennc LE RoY, << Pouvoirs, sociétés et droits, contribution à une lecturc
dynamiquc d'une anthropologie politique du droit >, ,n AFAD, Anthropologies et droits, état des
savoirs et perspectives contemporaines, Dalloz, Paris, 2009, p. I 5 l-203. Il 57- 166].
54' Ju.qo.s VANDERLTNDEN, < Le pluralisme juridique ), ln AFAD, Anthropologies et droits, ëtdt
des savoirs et perspectives contemporaines, Dalloz, Paris, 2009, p. 27 -7 6.
55. Paul Ynvue, Quand notre monde est devenu chrëlien (312-394), Albin Michcl, Paris, coll.
< Bibliothèque Idócs >, 2007, p. 278.
-- Michel ALLtol(etol.),sacralitë,pouvoitetdroitenAfrique,tabletonde¡réparatoireorgani-
52. 56. Olivier Rey, Ilinéraire de l'égarement, du rôle de la science dans l'absurditë contempordine,
r¿" pr. f. iuboìatoiré'd'unthropoiogie juridique de Paris, février 1978, Editions du CNRS',
Seuil, Paris, 2003, p. 237.
Paris, I 979.

DRolr ET soclÉTÉ, voL, 54, 20t


nnott er soclÉrÉ, vol 54, 2ol I 44 45 I
REpRÉsSNTAT¡oNS D'EspncEs ET EspAcEs DE REpRÉsEN1A..t.toNS DE L'AppRopRIA.t.toN FoNCtÈRE
LA.|ERRE DE L,AUTRE

être humain voit sa vie partagée, mobili-


des acteurs qui relèvent, dans le langage
politique ou du syndicalisme, de I'action
associative ou citoyenne ou, dans les sociétés africaines, de la sorcellerie ou de
la parenté, n'est pas exprimer une banalité. cela relève d'une opération de dé-
construction d'un principe structurel unitaire selon lequel la vie de chacun se-
rait ordonnée par un effet d'englobement dans une catégorie unique < la vie de
X ou de Y > et obéit à un effet de réduction des divergences, de I'affirmation
d'une cohérence, voire même d'une rationalité.
Arjun Appadurai, privilégiant dans ses analyses le rôle de I'imagination,
cherche à décrire, à partir de la notion de < mondes imaginés > de Benedict
Andersonse, ce qu'il appelle des <paysages>> (landscapes). Sa démarche a
pour objet de re
historiquement s
nète >60 (p. 7l).
( rels globaux >ll
paysages ).
La démarche des sociologues consiste :

-pes<e/leslesethnoscapes, /es médioscapes, /es technoscape.r, les financesca-


idéoscapes. Le sffixe scape, tiré de landscape, permet de met-
paysages sociaux,
proþndément que
porlqnt le suffixe
elqlions objective-
ment données qui aurøient le même aspect, quel que soil I'angle par où
on les aborde, mais qu'il s'agit plutôt de constructions proþndëment
mises en perspective, inllëchies par la situation historique, linguistique
et politique de dffirents types d'acteurs : Etqts-natiois, mu[inatioia-
et se montrer capables de s'y ajusler5T. t les, communautés diasporiques (...) En fait, I'qcteur individuel est le
dernier lieu de cet ensemble de paysages mis en perspective, car ces
derniers sont finalement parcourus par des qgents qui connaissent et
constituent ò la fois des þrmations plus larges, ò partir notamment de
leur propre sentiment de ce qu'offrent ces paysages. > (p.7O-71)

précise également : <<Il ne s'agit pas de dire qu'il n'existe pas de


-Il
communautés, de réseaw de parenté, d'amitiés, de travail et de loisir

59. Benedict ANDERSON, ¿'rmaginaire national. Essai sur I'origine et I'essor du nationalisme, La
Découverte, Paris, 199ó.
57. Luc BOLTANSKI et Laurent THEVENOT, De lajustification, les ëconomies de la grandeut,Pa' 60. A{un Après le colonialisme, Ies consé:quences culturelles cle la globalisation
ris, Gallimard, coll. < NRF. Essais >, l99l'p.266. -APPADURAI,
(trad. française de Modernity at large, Cultural Dimensions of Globalization), Payot, Paris pe-
SA. ftril¡pe Benñoux, < Sociologie des organisations, nouvelles approches >>, Sciences humaí- tire bibliothèque, 2005 il99ó1.
nes, no 64, 1996.

DRotr ET soctÉTÉ, vol-. 54,201 I 46 47 DRorr ET soctÉTÉ, vol 54, 20 I I


LA TERRE DE L'AU'['RE

indo-
squ'ils
et une

Chapitre 1

Les représentations d'espaces


et les usages qu'elles autorisent

central de notre analyse et qui justi-


ethno-anthropologique avec les res-
6l' lntroduction
iux t er chaPitre' je
d'es comparative a Tout le raisonnement de ce chapitre a pour origine un texte d'une dizaine de
vais identifier les cinq représentations pages édité en 1963, rédigé par un anthropologue américain formé dans la tradi
;;õressil;"nt mis;J"* et de testé d1t. .. puis' dans un
iion britannique et ayant travaillé chez les Tiv du Nigéria, Paul Bohannan. Paul
à"uii¿rn" chapitre, les espaces représentatio
Bohannan est d'abord connu par ses pairs pour sa monographie sur la justice
férentes échelles et dans différents contextes' chez les Tiv 62. Je devrais écrire surtout méconnu à cette époque charnière où la
pour illustrer la richesse des ressources dont dis décolonisation politique aurait dû s'accompagner d'une décolonisation concep-
ãimension spatiale de son activité' tuelle et mentale. Un test réalisé dans I'index des noms d'auteurs des deux vo-
lumes de la Pléiade (Paris, NRF), L'Ethnologie générale, paru en 1968 et
L'Ethnologie régionale l, Afrique - Océanie, paru en 1972, indique qu'il est
cité deux fois dans le premier ouvrage, et absent du second, pourtant consacré
pour les deux tiers à I'Afrique.
C'est un paradoxe assez classique, tout en étant éminemment regrettable,
que c'est le texte de Garett Hardin dont on a parlé dans I'lntroduction générale
(<<The Tragedy of the Commons >), paru en 1968, et de même longueur que ce-
lui de Paul Bohannan, qui a concentré l'intérêt des chercheurs alors qu'il repose
sur une problématique fausse et qu'il a contribué à bloquer la recherche sur une
hypothèse farfelue. Le statut international de la revue Science y a contribué
mais aussi cette mauvaise habitude de vouloir imposer des réponses simples à
des questions complexes (infra,4" partie).
Paul Bohannan opère inversement: il propose une réponse complexe à une
question apparemment simple, celle de la tenure des terres. Il ne se situe donc
6l pas dans < l'intellectuellement correct > de l'époque (et de maintenant).
Jeune assistant, je demande en 1970 à un de mes étudiants de 3o cycle, John
Louzier, maintenant avocat réputé et spécialiste de la question foncière en
Nouvelle Calédonie, dans le cadre des exercices de présentation et d'analyse de
la littérature scientifique, de commenter le texte de Paul Bohannan et je lui
suggère d'accompagner sa présentation d'une traduction pour ceux des étu-
diants non anglophones. L'ensemble fait I'objet d'une insertion dans un docu-

62. Paul B9HAI.INAN, "¡¿úç


tice and Jugement among the ?"¡v, Oxford Univcrsity Press, Oxford, 1957
LEF.}Y, Le i eu des lois, 1999)'

onorr gt soclÉrÉ, vol. 54, 20l I


49
onotr et soctÉtÉ,vol.54,20l I 48
REpRÉsENTATIoNs D'EspAcEs ET ESpAcEs DE REpRÉsENTA'uoNs Dtì L'AppRopRtATtoN l.oNctÈRE
LA TERRE DE L,AUTRE

ment de recherche 63 qui synthétise I ants à en vertu duquel une parcelle peut être "tenue", que ce soit sur lq base d'un
ce qui est en train de devenir une < systè- droit ou d'un titre de propriëté, de location, d'un contrat, d'une succession, ou
mes þnciers négro-africai,?,t )) et qu e par- d'une simple possession defait ou de droit n. Tenure a donc la vocation de gé-
tie. J'y joins un commentaire de tro avan- néralité qui lui permet d'être exploitée dans un contexte anthropologique, donc
cées de cet article. interculturel.
En effet, ce texte ne résout pas le mystère du droit foncier en Afrique, mais Notre démarche va consister à déminer la terminologie et les représentations
il foisonne d'observations bonnes à penser. On va donc s'arrêter sur ce texte spontanées qui y sont associées pour illustrer I'existence d'une autre manière,
dans un premier temps, en reprendre les apports plus d'un demisiècle après. pré-modeme plus qu'africaine, de voir le monde < où on vit >.
Puis dani un secondtemps, je décrirai cette (aventure> intellectuelle qui a
conduit de la fin des années 1960 à la fin des années 2000 au développement Sortir d'un occidentalocentrisme ( spontané D

C'est I'auteur qui I'affirme dès les premières lignes, < (l)a réflexion concer-
nqnt la terre a été et demeure encore très ethnocentrique >. Il propose donc au
lecteur d'identifier avec lui les représentations spontanées que les sociétés oc-
cidentales modemes associent à < la terre >, à la manière de la tenir, de
l'approprier, selon le langage du présent ouvrage, et enfin au régime juridique
qui en résulte.
C'est en recherchant << ce que chaque société particulière entend par l'idée
de "terre" et (...) les concepts culturels qu'elle emploie > que P. Bohannan dé-
crit une représentation que je qualifierai de géométrique :
< Les Occidentaux divisent la surface terrestre en utilisant une grille
I'analyse du foncier 64. imaginaire, elle-même sujette ò des manipulations et des redéfinitions.
Nous transposons sur le papier ou sur une sphère et notre problème
Apprendre à lire < la géographie populaire du monde > reste à étqblir la corrélation entre cette grille et les particularités physi-
ques de la terre et de la mer. Nous avons perfectionnë les instruments de
L'article de Paul Bohannan s'intitule << Land, Tenure and Land-Tenure >65 mesure en relation avec la position des astres afin de mieux nous locali-
et la
ser sur la surface du globe. Il existe des règles précises pour symboliser
John
I'information donnée pør nos appøreils de mesure et pour les appliquer
être
à notre csdastre. Chaque portion mesurée devient par cefait une "chose
et le
identifiable".l þ.30)
droit de tenure sur la terre >. L'Oxþrd Dictionnary indique << tenure is a kind of < La carte occidentqle, comme celle des Polynésiens, a été inventée par
title or right by which a land is held > cette définition correspond à celle du des marins navigateurs. La grille est, ajoute-t-il, "parfaitement rigide"
droit féodãl français, où la tenure est la concession d'une terre à titre précaire et poinls " arbitraires". Elle repose moins sur une topologie que sur
ses
un procédé astronomique.
En conséquence, dans notre civilisation, lu tene est, entre aulres cho-
ses, un entité mesurqble et divisible en portions grâce à l'application
d'un procédé mathëmatique de relevé et de cartographie. Cette notion
complexe, qui est essentielle qu modèle occidental, doit être absolument
63. I'analYse matricielle des
comprise avant d'entreprendre une étude approþndie. l (p. 3l)
oration e I vé r iJìc at ion
Ia b

re d'anthropologie juridi- En quelques phrases, P. Bohannan évoque cette révolution qui, après I'accès
que, Paris, 197 l, p. 29-50.
aux instruments astronomiques < chinois >> au Moyen-âge, permit, avec les
64. Cette démarche relève en fait de la sórendipite < qui est le don, grâce à une obscwation surprenante,
d'inve
de faire des trouvailles et la faculté de découvrir, i n'était pas recherché >. voyages des grandes découvertes du xv' siècle, le passage de la cosmographie à
cornmun
Éticnne Lg Rov, << L'émergcnce de pratiques propos d'une démarche la géographie modeme en maîtrisant la capacité à mesurer la surface du globe,
sérenditypique de déroutement en anthropologic du BouRclER et Pek vAN ce qui est littéralement la fonction de la géométrie (cf. infra).
Anont, La sërendipité, Ie hasard heureux,Hermam, Paris, 201 l, p' 299-310.
65. Paul Boner.rNer.r, << Land, Tenure and Land-Tenure >, in Daniel BIEBUYCK (ed.) African
Agrarian Sys tems, Oxford University Press, Oxford, I 963, p. I 0l - I I 0.

onorr ¡t soclÉrÉ, vol. 54, 20l I


50 5l DRorr ET socrÉTÉ, voL. 54, 20 I I
LA |ERRB DE L'AU rRts
REpRÉSENTATtoNS D'ESpACLS E I ÈspAcEs DE REpRÉsEN l-A I toNS DE L'AppRopRtAl loN poNCtÈRE

Puis, I'auteur décortique les idées sous-jacentes à notre conception de la te- dont les peuples associent ces trois facteurs. Nous découvrirons que si les
nure. ll remarque que : Occidentauxfontune corrélation entre les deux premières hypothèses leur
permettant d'en déduire la troisième, les Africains en revanche ou au
< Le mot contient une plus grande ambigui'té. Il assume le fait que la moins en grande partie þnt une corrélqtion entre la première et la der-
terre, divisible en parcelles comme nous l'avons vu, peut être tenue, ce nière hypothèse leur permettant ainsi de déduire la seconde.il (p. 33)
qui implique une relation entre une personne (individuelle ou groupe
social) et une portion de tewe. J'appellerai cette relqtion "l'unité Si la première de ces deux conclusions renforce les analyses que j'ai déjà
homme-chose". En anglais, on dëcrit cette unité en terme de propriété et présentées, e géographique ou le cadastre, ni le droit de
on utilise des concepts verbaux courants comme propriété, location, propriété et nt la généralité qu'on leur prête, la seconde
vente (...). r (p.3I) conclusion, appliquer, vu sa généralité et la restriction
mentale qui accompagne sa formulation.
Pourtant, cette description est insuffisante en raison de la conception sous- Mais, ce ne sont pas encore la nature des régimes juridiques qui nous inté-
jacente du droit et de la sous-estimation d'une dimension essentielle que révè-
resse mais les représentations d'espaces qui sont susceptibles d'être identifiées
lent les droits africains, le rôle des relations homme-homme. << La particularité sur la base de cette problématique. Nous allons donc mobiliser les trois exem-
la plus importante du système occidental est qu'il assume que les droits des ples (ou << case -studies ü à l'anglo-saxonne) qui viennent compléter notre in-
gens sur I'espace et I'exploitation de I'environnement ont aussitôt comme formation, les Tiv du Nigéria, les Kikuyu du Kénya et les Tonga de I'actuelle
contrepartie des droits sur les terres. De ce fait, nous assurons que pour cha- Zambie pour nous faire découvrir les éléments d'une nouvelle représentation
que unité homme-homme qui implique une dimension spatiale ou un droit que je dénommerai le topocentrisme.
d'exploitation va de pair une unitë homme-chose. Comme nous le verrons ce Les Tiv ont vraisemblablement servi de révélateur pour I'auteur car il s'agit
n'est pas précisément le cas en Afrique. D (p.32) -de son < terrain )) qu'on peut considérer comme un cas d'école. Cette société
L'anth,ropologue déduit de ces remarques trois propositions puis trois critiques :
lignagère du centre du Nigéria ne connaissait pas de carte géographique nous
< Nous avons trouvé que trois facteurs sont importants lorsque nous dit I'auteur et le support utilisé lors des déplacements des villages dans le
étudions la tenure des terres à travers les dffirentes sociétés : contexte d'une agriculture semi-itinérante est < une carte généalogique >
1" un concept de terre, conçue à partir de la localisation de la case du patriarche. Dans la nouvelle im-
2" un mode de corrélation de I'homme avec son environnement, plantation, chaque groupe reprendra la place qu'occupait antérieurement sa
3" et un système social avec une dimensíon spatiale >. propre installation obéissant à la répartition spatiale de la structure lignagère
Trois jugements a priori et au moins discutables de la recherche coloniale : projetée sur le sol, structure qui est, dès lors, la matrice de I'organisation so-
A) le type de carte occidentale peut être introduit dans ces régions ciale dans ses dimensions de temps et d'espace. < Le modèle Tiv est basé sur
ou, plus naivement, qu'il est omniprésent bien qu'inconnu des po- une carte généalogique mouvante sur la surface terrestre au lerme duquel les
pulations ; personnes sont assignées, sur la base de leur position parentale, à des fermes
B) le conceptde propriété est sffisant pour exprimer tous les types spécifiques pendant des périodes de deux ou trois annétes l þ.35). Toute
d'unités homme-chose ; I'organisation sociale est donc conçue à partir de la case du patriarche, le topo-
C) le contrat et la loi successorale sont les modes normqux pour centre de l'organisation spatiale. Paul Bohannan ne parle que de ce seul topo-
accommoder les relations sociales dans un contexte spatial. > centre, ce qui suppose une organisation monofonctionnelle de l'espace, entiè-
(p.32) rement déterrninée par les rapports de parenté. Les autres exemples confirment
que ce modèle d'assignation des droits fonciers par la parenté était loin d'être
vit généralisé dans les sociétés africaines.
Se donner les moyens de maftriser la représentation du monde où on
<< Les Pluteaux Tongø nord Rhodésie présentent une autre variante. Leur
< Nous devons remplacer jugements par d'autres hypothèses plus gé-
ces -carte est constituée d'unedusérie de points, chacun représentant un autel de
nérales et moins ethnocentriques : pluie. (...) Un autel de pluie ne change jamais de position géogrøphique (loca-
l" les peuples ont une représentation propre du pays dans lequel ils vivent lisation), bien qu'il puisse être oublié après l'écoulement d'une ou deux géné-
(carte). rations. Dans les temps anciens, les hommes vivant dans le ressort territorial
2" Ils disposent d'une série de concepts pour parler et traiter des rapports d'un autel étaient requis pour participer à son rituel. La proximité d'un autel
entre etú el les choses. était la bqse des regroupements tetitoriaux; (...) le jeu des allégeances (...)
3" L'aspect spatial de leur organisation sociale trouve, d'une façon ou entraînait obligatoirement la création d'un autel nouveau s'il n'en existait pas
d'une autre, une expression ouverte en paroles et en actes. un ancien ) (p. 35). L'autel de pluie, sur des plateaux particulièrement exposés
Ainsi, la tenure des tewes est, du point de vae ethnographique, la façon à la sècheresse, est donc un topocentre à fonction religieuse, économique et po-

pnorr ¡r soclÉrÉ,vol 54, 20t r


52 53 onott ersocrÉrÉ, vol 54, 20r r
REPRÉsEN tATtoNs D'ESpACEs E l' ËspAcEs DE RtspRÉsËN'tATtoNS DE L'AppRopRtATtoN FoNctÈRË
LA TERRE DE L'AUTRE

litique essentiel. Des topocentres secondaires, à l'échelle des villages, semblent Le traitement de l'étendue
déterminer I'installation et I'accès aux droits d'exploitation (dits droits sur les Dans la matrice géométrique (MG), l'étendue est dilatée au maximum pour
fermes) mais il faudrait revenir à la monographie originale pour vérifier cette
-couvrir l'ensemble de la sphère terrestre. Elle est considérée comme une mo-
information et les compétences des chefs de village sur les tenes vacantes. saique, un ensemble de polygones qui peuvent être chacun mesurés pour leur
Les Kikuyu enfin proposent un troisième exemple doté d'une complexité donner une valeur d'usage ou d'échange. Les modes de mesures peuvent être
-initiale que ú colonisãtion britannique en généralisant l'agriculture d'expor- basés sur le calcul mathématique des superficies ou des unités de temps propres
tation n'ãvait fait qu'amplifier, rapprochant progressivement leur système du aux fonctions qui sont autorisées.
modèle foncier propriétaiiste britannique. Les Kikuyu disposaient traditionnel- Dans la matrice topocentrique (MT), l'étendue est ramenée à un ensemble
lement de deux-cartes, I'une parentale et économique' centrée sur le domaine
-plus ou moins jointif d'espaces qu'on peut appeler génériquement des territoi-
du sous-clan (mbari),1'autre politique, le Rogongo, conçue à partir de subdivi- res (infra), avec une extension correspondant aux capacités et aux compétences
sions du territoire entre des ( arêtes de crêtes > structurant le pays kikuyu. Ces de circulation des utilisateurs <jusque là où on peut aller>. Cet ensemble est
subdivisions réunissaient des unités plus restreintes dénommées des feux rattaché à un point (topos) dont la fonctionnalité détermine la capacité
(nwacki). Ces feux pour les systèmes d'exploitation, les lieux de réunion des d'attraction des usagers et des espaces. C'est une capacité d'attraction quasi-
òonseils de chefs deã Mbar¡ pour la répartition des terres et leur gestion territo- magnétique mais différenciée selon chaque fonctionnalité. Chaque type de to-
riale sont donc les deux topocentres-types à partir desquels les droits fonciers pos a donc sa < valence ) propre, qui peut être < enrichie ) par I'action organi-
étaient respectivement gérés. satrice de I'homme et peut garder une empreinte particulière (quasi atomique)
sur de longues ou très longues périodes.
Tentative de systématisation Marquage spatial
MG : Chaque espace fait l'objet d'une délimitation précise en terme de limi-
Une obseruation préalable -tes ou de frontières. Le passage non autorisé est une agressiorVtransgression et
Les systèmes que Paul Bohannan dénomme < occidental > et < africain > tout passage suppose un changement de qualité ou de statut (proprié-
sont effeótivement privilégiés dans ces deux aires culturelles mais, comme le taire/occupant, national/étranger, etc.).
suggère I'exemple rinyu, peuvent ne pas être ignorés dans d'autres traditions MT : chaque espace, aimanté à partir de son topos, voit sa fonctionnalité se
jurìãiq.tes et poìitiques. Car le système des Mbari comporte déjà des éléments -réduire avec la distance vis-à-vis du centre pour aboutir à des confins ou à un
äe géómétriciìé (caþacité de mesurer l'espace pour y exercer, ici, une autorité no man's land, zone tampon, territoire ouvert, non revendiqué ou non occupé.
politique) en relation avec une délimitation reconnue de tous, supposant une La délimitation devient de plus en plus précise avec la valorisation des activités
ãxclusion des non-membres (ici selon le critère des lignes de crête)' Les repré- et la pression démographique et/ou foncière, ce qui explique donc la tendance
sentations d'espaces devront donc être dissociées de déterminations culturalis- actuelle de populations à adopter les contraintes d'une matrice de type géomé-
tes, ce qui, dans les pratiques de recherche dont je retrace ici l'économie, ne se trique, sans nécessairement adopter un régime de propriété privée.
fera que lentement et grâce aux avancées d'une démarche résolument compara- Relations avec les autres espaces
tive eì interculturelle. À partir de la fin des années 1990,j'avais déjà vérifié que MG : chaque espace devient une zone d'exclusivité et, tendanciellement,
les trois représentations d'espaces sur lesquelles je travaille alors_sont connues -d'exclusion. Dans les conditions du marché généralisé, au caractère exclusif on
de toutes lès sociétés sur lesquelles j'ai des informations et que chaque société adjoindra le caractère absolu, autorisant la pratique du droit de propriété privée
en aménage les rapports selon un dispositif à chaque fois original, fruit de son débouchant sur la sanctuarisation (Modèle quatre, infra).
histoire inteme et de son insertion régionale. MT : des espaces même fonctionnalité se concurrencent, donc produisent
-des confrns, voire desdelimites. Les espaces de fonctionnalités différentes se su-
Caractérisation des deux représentations dþspaces
perposent, produisant un < feuilleté > qui peut concern€r, dans des exemples
Ces deux représentations ne sont pas à considérer selon le principe du africains, entre cinq à dix types d'espaces superposés, considérés selon les
contraire, où I'une est en opposition trait pour trait avec celle qu'on entend pri- fonctions de production, d'échange, de commercialisation, des pratiques reli-
vilégier. On discutera systématiquement de ce procédé d'exposition dans la gieuses ou initiatiques, des fonctions de résidence selon les périodes et les sta-
troisième partie avec la notion de < référent pré-colonial )) comme une inven- tuts, de domination politique, d'administration, etc.
tion de la modemité. On recherchera donc des paramètres les moins ethnocen-
triques et on traitera la représentation comme une matrice, ce modèle dont on
chérche à reproduire I'empreinte. On a retenu le traitement de l'étendue en es- Support technique, la << carte ¡>
paces pafticùliers, les de marquage spatial et les montages typiques de Paul Bohannan a évoqué la révolution technique et conceptuelle que sup-
-oães -pose l'invention puis la systématisation de la carte géographique entre le XVo
rapports entre matrices.

nr.orr er soctÉtÉ, vol 54, 20l I 55 DRorr ET socrÉTÉ, voL 54,201 I


54
LA TERR-E DE L'AU'I'RE REPRÉSENTAT¡oNS D'BSpACES È1 rispAcEs DE REpRÉsENTAt'loNS Dtì L'AppRopRrAt roN rroNcrÈRE

et leXVIIe siècle en Europe. La nouvelle cartographie repose sur le principe


d'un relevé de position à partir des étoiles, dont la < frxité > par rapport à
I'observateur va permettre de s'affranchir des repères physiques ou naturels et Mudùh Nvl
de combiner une carte imaginaire à l'échelle de la planisphère et des cartes par-
ticulières à l'échelle du territoire politique, du terroir ou de la parcelle. NIPRÉ$[r\lTATION TO POCINTAIOUI
Cette carte imaginaire est une sorte de filet jeté conventionnellement sur le
llèles à I'
les pôles lopos: lietJ, ici le centre de ...
le point
ntaîtri$e spÉcialilúe : droit de 0ð$ti0rr
Ce fut celui de Paris-Montsouris avant d'être celui de Greenwich avec la su-
du début du XlX" siècle. Cette organisation d'esprit
er en latitude et longitude la position de points, ce-
r puis des polygones terrestres et de les restituer sur
les cartes géographiques et sur les cadastres.
Cette technique est devenue si sophistiquée, par l'invention et l'usage quotidien
des GPS, systèmes de positionnement global par satellite, que nous en avons
oublié tant les origines que les formes antérieures, moins systématiquement
identifiables parce que associées à la matrice topocentrique, alors prépondé-
rante, dans les ensembles urbains des anciens empires méditerranéens, asiati-
ques ou américains (voir infra).
La matrice topocentrique semble reposer essentiellement sur une carte mé-
-morielle, par mobilisation de la mémoire des acteurs. Je ne connais pas
d'exemple d'une cartographie originale qui ne fasse que positionner des points
sans, d'une manière ou d'une autre, les relier entre eux et les inscrire dans un
modèle de carte propre à la représentation odologique de I'espace que I'on va
découvrir dans les pages suivantes, sous la forme de I'itinéraire ou du portulan,
puis sur une carte géographique < moderne >>. Par contre, si on abandonne la ré-
férence à la < graphie ) pour ne retenir que la carta/charte latine, la feuille ser-
vant à l'écriture et le récit qu'elle contient, on trouvera d'innombrables manifesta-
tions de ce topocentrisme dans la littérature mondiale, ancienne et récente.
Pour fxer les représentations dans l'imaginaire de nos lecteurs, les deux figures
-suivantes retiennent certaines des caractéristiques des explications précédentes.

I topocentre tcnilolres å te¡ritohes å

fonctionnalitós fonctionn¿fltês
droll de perp0$rblÊs
$tJ opposablÉs
oe$lion
õpécialisé

droit de
oestion
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onorr er socrÉrÉ,vol 54, 20t I


57 onotr er socrÉrÉ, voL. 54,20t I
56
REIRÉSENTATtoNS D'EspACEs ET risPAcss oe nEpnÉsgt'l tAl ¡oNs DE L'AppRopRIAl'toN I'ONCtÈRE
LA l tiRRE DE L'AU]'RE

Modèle Nd Du foncier pastoral à une représentation odologique de I'espace


L'analyse du foncier pastoral africain a constitué à partir du début des an-
REPRÉ$ENTATIO N GÉO MÉTf, IOUE
nées 1980 et dans le cadre d'APREFA, avec Danièle Kintz en particulier, un
défi d'autant plus délicat à relever qu'à un classique problème de recherche
Ue0metria: arpentage, mesure du sol, géometrie scientifique s'ajoutaient, en Afrique de I'ouest où je travaillais à l'époque, la
maîtrise absolue : le droit de disposer donc d'aliéner crise écologique associée aux sécheresses des années 197l-1973 puis 1983-
Ajustement des lormes dans un cadåstre 1984 et les conflits armés, intemes et internationaux où le pastoralisme fut un
facteur déclenchant, ainsi dans le conflit entre le Sénégal et la Mauritanie, le
+2
Mali et le Burkina Faso.
lJn lent chem¡nement sur la voie de nouvelles découveftes

J Le problème scientifique tenait à une mauvaise compréhension de I'objet


foncier, trop associé au statut du fonds de terre et ainsi trop oublieux du statut
des ressources associées au sol, sans doute en raison d'un principe du Code ci-
\ vil, hérité du droit romain, selon lequel la propriété de la surface entraîne la
propriété du dessus (les ressources animales, végétales) et du dessous < le tré-
t fonds > et les ressources rninières. En outre, ainsi qu'on I'a déjà évoqué à pro-
LI pos de I'analyse des terroirs, pour la recherche-développement il fallait trouver
pour les sociétés pastorales les équivalents de ce qui était reconnu comme < du
\ foncier > dans les sociétés agricoles, d'où la notion de < terroir d'attache > des
troupeaux dégagée de manière pertinente par André Marty (IRAM) mais dont
certains experts auront tendance à exagérer I'applicabilité.
.1 { +1 t2 Politiquement, les sociétés pastorales ayant été, au Sahel, dominantes, spo-
liatrices et plus ou moins esclavagistes avant la colonisation, la décolonisation
m terrltoire géomélré ! domaine privé de l'admlnistrâtion
prcpriétés privées
est l'occasion de règlements de compte dont font les frais les pasteurs et qui
provoquèrent plusieurs mouvements de luttes armées au Mali, au Niger, au
ol träme orthogonâle
cadastrale le domalne pulltc {lleuve ðt ltc}
Tchad et plus récemment au Soudan, pour ne pas parler de la Corne de
I'Afrique. Aux présupposés de la recherche s'ajoutent donc les préjugés et les
Ëf-R 03 0'¡
discriminations politiques. Dans beaucoup de pays, la question foncière pasto-
rale est explosive et la coopération intemationale se mobilise, avec plus ou
moins de réussite, pour tenter de fournir les réponses à la hauteur des difficultés
L'odyssée des espaces : I'invention de trois nouvelles re- présentes et à venir, vu la pression agricole et I'insécurité foncière.
présentations Parmi les États fruncophones d'Áfrique de I'Ouest, les premiers à réagir, car
les premiers concernés, furent les Nigériens avec un projet de Code rural qui,
La référence homérique n'est pas une simple coquetterie littéraire, car dans la version à laquelle j'ai contribué en 1989-90, ambitionnait de traiter à
I'histoire d'Ulysse est basée sur des récits de navigations, les portulans, qui égalité des droits des agriculteurs et des pasteurs. En fait, de version en version,
sont une des bases de la connaissance d'une nouvelle représentation d'espace le Code rural deviendra un code des agriculteurs et il faudra donc envisager de
le doubler par un véritable code pastoral, sans savoir trop bien ce qu'est un
Code pastoral.
La Réorganisation Agraire et Foncière (RAF) burkinabée voulue par Tho-
mas Sankara dès son coup d'État de 1983 et adoptée en 1984 pour donner une
de cette réalité. Enfin, je consacrerai une rubrique aux deux dernières représen- légitimité à la révolution et au pouvoir populaire reflète le préjugé anti-
tations qui ont émergé entre2004 et 2005.

DRolr ET socrÉTÉ, voÌ- DROIT ET SOCIETE, VOL 54,2OI


54, 20t I
58 59 I
REPRÉSEN t'ATIoNS D'ESpACËs Er usp¡ccs ou nslnÉstsN I A1 toNs DE L'AppRopRtA I IoN t oNCtÈRE
LA TERRTi DB L'AU]'RE

Nomades de l'époque et ce n'est que dans ses versions r foncier qui relevèrent le déh qu'un chercheur allemand spécialisé sur la territo-
pastoral sédentarisé ou semi-itinérant sera vraiment pris rialitê et ayant travaillé au Nord-Kenya, chez les Gabbra, Gunther Schlee. Lors
Le Mali est dans une situation voisine, avec une de mon arrivée à Niamey, il m'attend dans le hall de I'hôtel, me tend un ma-
meurtrière dans le Nord et des tensions entre agriculteurs et pasteurs dans nuscrit et déclare péremptoire : ( lisez )) et me laisse interloqué. Il s'agit de sa
I'ensemble des régions en lien avec le déliquescence du régime de Moussa communication qui recoupe de multiples façons ma note introductive < Le fon-
Traoré. Associé à différentes missions à l'initiative de la < Caisse Centrale de cier, I'espace, et le territoire dans les sociétés sahélo-soudaniennes >>, Paris,
E, devenue Agence Française du Développe- LAJP, septembre 1997,9 p.
ou sur le devenir de la stratégie cotonnière de Sans citer Bohannan, mais dans I'esprit de ses descriptions, Gunther Schlee
de Développement des fibres Textiles), j'ai introduit une distinction entre trois catégories d'espaces dont il associe les re-
< tropical > puis j'ai été associé aux travaux présentations à un critère que nous n'avons pas vraiment traité jusque mainte-
préparatoires de la nouvelle u gouvemem€nt provisoire, liée îant, la dimensionnalité. En outre, il introduit, presque incidemrnent, d'autres
à'une part à la relance de la et animale, d'autre part à la dé- indications qui aboutiront quelques années plus tard à la présentation systéma-
central-isation. Le tout débo et 1995 sur la montée en puis- tique de deux nouvelles (et actuellement demières) représentations.
sance d'un observatoire Foncier du Mali (oFM), un outil de pilotage des poli-
< Les formes de territorialité se gèrent comme des relations entre des
tiques publiques expérimenté par APREFA avec le fort soutien de responsables personnes et des données géographiques. Ainsi, le sentimenl proþnd
¿e ta iCCBã Bamako, mais systématiquement torpillé par la haute administra- d'appartenir à un coin de terre ou à un pays natal est bien connu en Eu-
tion malienne dont les intérêts risquaient de pâtir du dévoilement des pratiques rope et peut même représenter une valeur morale. Mais on a tendance ò
d'accumulation, de détoumement, de malversations et autres maux chroniques concevoir les unitës géographiques qui induisent de tels sentiments
de cette phase particulière d'accumulation du capital et de généralisation du ca- comme bidimensionnelles et circonscrites. On ne parle guère des formes
pitalisme dans les soci de territorialité zéro-dimensionnelles, celles qu'implique par exemple la
Plus que des conn ont des expériences que je multiplie avec revendicalion d'un lieu sacré par un groupe cultuel. De tels lieux ont
les éleveurs, avec des s la Côte d'ivoire, un retour au Sénégal et bien des coordonnées, mais pas d'extension définie; autrement dit ce
I'arrivée dans I'océan indien, aux comores en 1986, à Madagascar en 1991. sont des points, c'est-ò-dire des unités zéro-dimensionnelles. Il en existe
Il manque un déclencheur. ll aurait pu être la section < Le pastoralisme afri- en Europe comme partout ailleurs, bien qu'ils ne correspondent pas à
cain face àux problèmes fonciers 67( que je rédige en 1994, mais I'intitulé du notrefaçon habituelle de penser le "territoire". >
chapitre < Quelques aspects juridiques du pastoralisme > indique que la de- [On relèvera ici seulement que ces unités zéro-dimentionnelles cones-
ttruñd" des éditeurs scientifiques conceme < le régime juridique du foncier pas- pondent au modèle topocentrique décrit ci-dessus].
toral> où j'illustre, en une dizaine de pages I'extrême diversité des solutions
liées à la vãriété des maîtrises foncières dont je traiterai systématiquement dans < Chez les groupes couchitiques dont il est question ici, on ne peut igno-
la quatrième partie du présent ouvrage. rer cette forme de représentation de I'espace et la manière dont on est
ll faut donc attendre deux ans et la préparation d'un colloque intemational qttaché à celui-ci. C'est ainsi qu'à I'occasion de leurs promotions de
d'abord anisé en novembre 1997 à Niamey sur ( Les classes d'âge, les Gabbra effectuent tous les 14 ou 2l ans des migra-
sociétés Sahélienne > par André Bourgeot, avec le tions rituelles (en quelque sorte des pèlerinages) dans les montagnes et
concour opologie Sociale du Collège de France et de autres endroits sacrés liës aux mythes d'origine de leurs clans. Ces
concre montagnes forment une chqîne qui borde et dépasse la frontière éthio-
nslec pienne. La plupart de ces endroits n'ont pas d'extension déJìnie. L'un
I'idée d'eux est entouré d'une zone où la chasse et lq collecte sont interdites.
Mais, Cette zone, délimitëe par une bande de terre rouge, forme le cône de
base d'une montagne sacrée. Mais ce type d'espace comportant des li-
66. Kiti N AN vllt-328 tcr pris cn application du ZATU an VIII
Jc pcnsc cn particulicr au mites prëcises est I'exception. J'ai décrit d'ailleurs un conflit entre les
n"39bis,articlcs73 à82, l8l & l82,endatcdu4juin l99l' Gabbra et des Boran qui y avaient pénétré et I'avaient profané. >
67. Philippc DAGET ct Michel GOlnOn (coord.), Pasloralisme, troupeaux, espaces et sociétés' (Schlee, 1989b, 1990b)
Haticr, Paris, AUPELF-UREF, 1995, p.487-510.
68. André BOURGEOT (dir.), Horizons nomades en Af ique sahéliente, sociétés, développement el
dëmocratie, Karthala, Paris, 1999, 49lp < Des "points" sont ainsi reliés par une route, une ligne, et il faut pas-
69. Éticnnc LE Roy, < À la rcchcrchc d'un paradigmc pcrdu, lc foncicr pastoral dans les sociótés ser par cette route même sí elle traverse une frontière internalionale, ce
sahólicnncs >, ¡)¡ A¡dró Bourgcot (dir), Horizons nomades en Af ique sahélienne, sociélës, dé-
qui pose des problèmes d'ordre politique, bureaucratique et de sécuritë.
veloppement et démocralie, Karthala, Paris, 1999,491p' [p. 39'7-4121.

onorr ¡r soctÉrÉ, vol 54,201 I


60 6l DRorr ET socrÉrÉ, vol 54,201 r
LA TERRE DÈ L'AU,[RE REpRÉsEN't A I toNs D'ESpACES E t ESPACES DE REpRÉsEN tA1 loNS DE L'AppRopRtA iloN t.oNCr ÈRr

Ilfaut passer par cette route, et cette route doit être empruntée : si on ne Une route est indiscutablement une ligne mesurable par sa longueur selon
le fait pas, elle attend, car c'est la route des ancêtres. Il s'agit lò d'une une unité qui peut être une durée combinée ou pas avec le véhicule de transport
possession mutuelle entre un groupe de personnes et une ligne imagi- (tant de jours à cheval, en voiture automobile). ou selon le critère de la vitesse
naire sur le sol, c'est-à-dire une unité géographique uni-dimensionnelle. 1en KnVH),
de la pénibilité (risque de fatigue accru pour des bæufs, des che-
Les < lignes de chansons I (Chatwin 1988) qui traversent I'Australie vaux, des chameaux, selon les cas)...
constituent un phënomène comparable (Ingold, 1986, p. 147 et suiv. ; La caractéristique de la route, que souligne G. Schlee par ailleurs, est
Strehlow, 1965, p. 138). La permanence de ces références identitaires à qu'elle relie deux points en passant au moins par un troisième comme une
I'espace géographique a été observée tout récemmerel (Schlee 1992), ce condition de l'existence d'une route. Il faut trois points pour faire une route et il
qui permet de p la PercePtion faut en fréquenter au moins trois (ainsi que d'autres éventuellelnent correspon-
qu'avaient les nom de territorialité dant à des itinéraires de déviation, des raccourcis, des détours, des étapes possi-
étaient très différen eursTo. tt bles, etc.). Mais là n'est pas le principal pour I'analyse du foncier. La science
des cheminements est d'abord celle des flux d'hommes et de ressources qui
Une représentation odologique de l'espace empruntent ces routes et des ressources dont ces hommes ont besoin pour ré-
pondre aux conditions parfois dangereuses ou extrêmes du milieu naturel qu'ils
On a reconnu avec I'unité bidimensionnelle ce que je dénommais ci-dessus ont à affronter. Que I'on songe aux navigateurs que décrit Bronislaw Mali-
la représentation géométrique reposant sur la référence à des polygones et dans nowski dans /es Argonautes du Pacifique occidental avant I'invention des ins-
I'unité zéro-dimensionnelle la représentation topocentrique, avec une différence truments modemes et affrontant le grand océan avec de frêles pirogues ou aux
que je ne tiens pas pour une divergence, plutôt comme un problème caravanes traversant le Sahara et dépendant de points d'eau ou aux trappeurs
d'interprétation. Gunther Schlee traite le point comme n'induisant pas de di- dans le Grand-Nord canadien. L'accès à ces ressources (fruits, graines, herba-
mension spécifique (zéro-dimension) alors que je considère que ce point pola- ges pour les animaux, eau, combustibles, abris, etc.) est une condition de survie
rise et attire les acteurs et les ressources et se révèle ainsi comme un espace plus ou mois immédiate ou différée de groupes entiers. Leur disponibilité est
sans superficie prédéfinie (donc non bidimensionnel) mais avec un effet de spa- stratégiquement déterminante et, ainsi, les espaces associés à la route et les res-
tialisation original dont on a déjà deviné les conséquences avec les exemples sources qu'ils supportent combinent des contraintes differentes qui en faisaient
proposés par Paul Bohannan. Le problème est sans doute dans la définition de généralement des < communs > dont on retrouvera I'impact dans plusieurs par-
ce qui est pour cette auteur < la dimension >. Si on I'entend, au sens usuel ties de cet ouvrage.
conìme < grandeur réelle, mesurable, qui détermine la portion d'espace qu'oc-
cupe un corps )) (Le Roberl, 1996, p.646) on perçoit que cet auteur fait un lien
nécessaire entre la notion d'espace et la capacité de le mesurer. Or, comme
nous I'avons envisagé dès I'introduction générale, il y a des espaces non mesu-
rables, non seulement les espaces mentaux mais les €spaces physiques non as-
sociés à la détermination d'une valeur métrique, mais à la permanence de
I'organisation lignagère, à la sacralité de la terre et aux autels de pluie, etc., à
travers les activités du quotidien.
Je suis par contre en accord avec I'approche de la représentation odologique
comme unidimensionnelle et, pour bien expliciter ses attributs je cite à nouveau
le passage essentiel de I'auteur '. < Des "points" sont ainsi reliés par une route,
une ligne, et il fout passer par cette route même si elle traverse une frontière
internationale, ce qui pose des problèmes d'ordre politique, bureaucratique et
de sécuritë. Il faut passer par cette route, et cette route doit être empruntée : si
on ne le fait pas, elle attend, car c'est lq route des sncêtres. Il s'agit là d'une
possession mutuelle entre un groupe de personnes et une ligne imaginaire sur
le sol, c'est-à-dire une unité géographique unidimensionnelle. >

70. Gunthcr SCHLEE, < Nomadcs ct État au nord du Kcnya >, in André BouRGEor (dir'), Horizons
nomades en Aj'ique sahélienne, soci dënocral
cxtrai
491p. [p.224-225]. J'ai citó cct (dir.) 200
au rcgard du droit, rapports foncicrs alcs >, in
droits, état cles savoirs et perspeclives contemporaines,Dalloz, Paris, 2009, p. 337.

rnorr er socrÉrÉ, vol, 54, 20 I I


62 63 DRorr ETSocrÉTÉ, vol 54, 20t l
LA TERR! DE L,AUTRtj RttpRÉsËNTATToNS D'tsspAcÈs E1' ESpAcES DE REpRÉsENl A'l'toNs DE L'AppRopRtAl'loN r,oNCtÈRE

Modùle N4 appropriées privativement puisque consommées pour assurer la reproduction du


groupe. Au contraire de I'article 552 CC, le régime public du fonds (la route)
REPRÉSENTATION ODOLOGIOUE OE L'ESPACE est different de celui, privatisé, des ressources et éventuellement du tréfonds.
Nous aurons à revenir sur ces questions dans les troisième et quatrième parties.
odos :la voie, route, chemin Mais retenons dès maintenant que la représentation odologique est liée à la cir-
logos : savoir, connaissailcg culation, suppose un prélèvement de ressources renouvelables ou une extraction
0dologie : la connaissance des chaminements, de ressources non renouvelables nécessitant des régulations qui peuvent être
la sciencs des déplacements fort complexes et impliquer non seulement des individus mais des groupes, des
maîtrise : droit de rélèvement
ethnies, des sociétés parfois largement différenciées et qui nouent ou doivent
nouer des accords d'exploitation des ressources qui pour être stables et hables
doivent être < gagnant-gagnant >. Un des principes est d'aménager un équilibre
entre des droits liés à l'ancienneté de l'exploitation, I'ordre d'anivée, les dispo-
nibilités locales et les urgences. Dans la partie nord-est du lac Tchad nos inter-
locuteurs nous disaient bénéficier de < cent > (chiffre mythique bien évidem-
ment) accords de ce type avec I'ensemble des populations sédentaires et noma-
des impliquées par le mouvement des animaux sur de longues périodes.

Caractéristiques
par rapport à l'étendue : la représentation est conçue à partir d'une ligne
- allant d'un point à un autre et incluant ses abords et ses dépendances ;
son marquage : par le chemin, la route et le cheminement ;
- sa relation avec les autres représentations est son trait fonctionnel domi-
- nant, en mettant en contact des lieux, des territoires et des autorités sur
les espaces ;
le support technique est la carte routière, l'itinéraire, le portulan.
-
La sanctuarisation et le territoire, deux représentations contraires
de déshuman¡sat¡on et d'humanisation de l'étendue

point¡ dè passages obltçaloires Quand on revient à la citation de Gunther Schlee, on remarque qu'il
O lerrtto¡rcs trûvêttés
évoque (( notrefaçon habituelle de penser le < tetitoire n et qu'il a une
cheminement ¿ulorisé ds A àB
description d'une montagne sacrée équivalant à ce que j'appellerai la
* eftpåssantpar0
sanctuarisation. < La plupart de ces endroits n'ont pas d'extension déJì-
cheminement de A à I iíterdtt nie. L'un d'eux est enlouré d'une zone où la chasse et la collecte sont in-
rl} ou imposslble / / / zonø hontlère à
terdiles. Cette zone, délimitée par une bande de terre rouge, forme le
polnt do passage posülble
+4( contralntespart¡culières
-
"(}'" cône de base d'une montagne sacrëe. Mqis ce type d'espace comportant
litinér¿ire raccourci) des limites précises est I'exception. J'qi décrit silleurs un conflit entre
fteuue ol fac
^ polnt dê parsage possible les Gabbrq et des Boran qui y avaient pénétrë et I'avaient profoné >.
'{r" (ltlnératre dévið}
monta0nês

zons de orélèvemenls ou
On peut, comme I'auteur, traiter le territoire comme ne relevant pas direc-
tement de notre problématique de l'appropriation ou ces sites sacrés comrne
'-fj -'
a'exptoiial¡oft autorisés
dÊs rAssnilrce$ Ët.R02û? étant une application particulière d'une théorie de la zéro-dimensionnalité ou
une exception (délimitation précise) d'un cas général (non délimitation). Dans
Dans le contexte modeme, la contradiction est plus forte: si l'étendue est les années 1960 et 1970, je tenais ces espaces (bois sacrés, lieux d'initiations,
seulement traversée et donc < publique )) au sens d'ouverte à tous, c'est selon puits ou arbres abritant des génies, autels d'ancêtres), dans mes travaux sur le
des conditions qui sont < politiques ) et qu'on retrouvera avec la notion de ter- régime foncier des Wolof puis des Diolas du Sénégal, comme une application
ritoire comme représentation élémentaire d'espace, les ressources sont, elles, de la représentation topocentrique. De nouveaux travaux de terrain durant les

onorr ¡r soclÉrÉ, vol-. 54, 20t I 65 oRo¡r sr soctÉrÉ, vol.54,20l I


64
REpRÉsENTATIoNs D'EspAcES ti't EspAcEs DE REpRÉSENTA üoNS DE L'AppRopRtATtoN r.oNctÈRE
LA TERRE Dti L'AU'fRË

années 1990 et courant 2000 ont modifié ma perception de la réalité. Je vais à dans les années l970,la circulation à I'intérieur du parc soumise à autorisations
nouveau la caractériser brièvement avant de distinguer ces deux dernières re- (rares) et les activités dans la zone tampon (sur un kilomètre en pourtour de la
présentations. limite du parc national) également contrôlées et non exemptes de tracasseries
allant au-delà de la protection de la faune et de la flore. Enfin, une troisième
Autoriser et interdire I'accès, humaniser ou déshumaniser la nature
partie dite zone périphérique et incluant la communauté rurale de Sélimata voit
En mars 1999, j'accompagne Olivier Barrière dont je suis le directeur de ses activités économiques également influencées par le statut du parc. Ici se
stage à I'IRD (Institut de recherche sur le Développement) dans une mission de joue lejeu dangereux du braconnier et du garde forestier avec de telles tensions
terrain en pays Bassari, entre I'extrême est de la Gambie, la Guinée et le parc que, selon nos auteurs, I'armée sénégalaise est maintenant venue porter assis-
du Niokolo-Koba au Sénégal oriental. Nous sommes reçus dans la communauté tance aux gardes-chasse.
rurale de Sélimata où Olivier Barrière va, les années suivantes, inventer avec Nous avons donc recueilli des témoignages, nécessairement contradictoires,
ses interlocuteurs bassari et peuls un droit local de l'environnement métisse, de gardes menacés dans leurs vies et de chasseurs qui prétendent dépendre en-
susceptible de prendre en charge les valeurs et représentations endogènes dans core, selon leurs témoignages, substantiellement des ressources du parc et or-
un langage et la technique du droit modeme sénégalaisTt. Nous retrouverons phelins de certains lieux < sacrés >.
ces questions dans la quatrième partie. Il y a là une pratique d'interdiction et d'expulsion des populations, fondée
Les Bassari sont souvent tenus par les autres Sénégalais, et en des termes sur des exigences de préservations de richesses fauniques ou floristiques indé-
peu flatteurs, comme les demiers représentants de civilisations agraires qui ont niables mais qui ont pour conséquence de faire perdre à des populations non
partout ailleurs disparu ou se sont folklorisées. Initiations et cultes agraires seulement leurs ressources alimentaires et leurs zones d'activités parfois pluri-
étaient encore marginalement pratiqués et Catherine et Olivier Barrière en ont centenaires mais également des éléments du paysage, des sites ou des espaces
publié de merveilleux témoignages dans un ouvrage somptueux 72. aménagés par leurs ancêtres et qui constituent des éléments déterminants de
Les Bassari sont tenus pour des autochtones. << Le groupe social bqssari se leurs identités. Leur disparition brutale parce que non négociée ni maîtrisée in-
caractérise par une culture participant fortement ò un rapport symbiotique à la duit une destruction de ces identités et un véritable naufrage des sociétés.
nature, où le visible (belyan) et I'invisible (biyil) s'interpénètrent' Son exis- En 2005, je retoume au Canada pour participer à un des < grands travaux )
tence est imprëgnée de la présence des ancêtres et des génies tutëlaires et son frnancé par le gouvernement fédéral canadien et intitulé Peuples autochtones et
organisation interne est þrtement structurée par les classes d'ôge. Dans la gouvernance (PAG) où j'assure la direction d'un volet portant sur les revendi-
contemporanéitë, cette société sorl peu ò peu de sa symbiose au milieu naturel cations territoriales des Premières nations. Quand on interroge les Innu, popula-
pour entrer dans une logique contractuelle avec les génies >73' Leut histoire tions indiennes des réserves du Nord-Québec sur leur rapport au territoire, re-
èst connue depuis le XIII" siècle. Victimes de multiples exactions, il faillirent vient comme un leitmotiv leur amputation d'une part d'eux mêmes à la suite
disparaître à la fin de l'époque pré-coloniale sous les razzias des Peuls du Fouta des grands aménagements hydro-électriques dits de la Baie James et d'accords
Djalon. Ils ne sont que quelques milliers mais manifestent un réel dynamisme et que nombre d'entre eux tiennent pour scélérats parce qu'ils leur interdisent
une forte capacité d'adaptation aux nouveaux enjeux de la modemité, à condi- I'accès à leurs territoires de chasse et au mode de vie qui était celui de leurs an-
tion que cette modernité tienne compte d'un mode de vie singulier. ciens 74. Et leurs voisins Innuit septentrionaux transmettent des messages ana-
Ce sont des chasseurs-collecteurs qui se sont convertis de manière sélective logues pour avoir vécu durant la guerre froide un mécanisme de contrôle et
à l'agriculture et à l'élevage en adoptant la technologie qui les accompagne. d'expulsions dans le cadre militaire. On parlait dans ce contexte militaire, de
Mais ils sont chasseurs dans l'âme et la viande de chasse occupait une place sanctuarisation. Il m'est alors apparu que ce terme pouvait être d'usage plus
importante dans leur régime alimentaire. Or la chasse ne peut se faire que dans large quand, pour des raisons religieuses, militaires ou maintenant écologiques,
le parc du Niokolo-Koba. la présence de I'homme est considérée comme impossible sur les lieux qu'il
Créé en 1926 atteignant en 2003 1.138.000 ha il est, nous disent les auteurs, occupait régulièrement et qu'il se trouve ainsi dépossédé d'un patrimoine qui
<<leplus grand parc national d'Afrique de I'ouest > (C' et O. Barrière,2005, est au moins mémoriel mais qui peut être financier voire remettre en question
p. 137). C'est surtout un site du pahimoine mondial, intégré dans le réseau Man ses conditions de reproduction au moins sur le moyen terme.
and the biosphère (MAB). C'est ainsi une aire protégée intégrale exempte de La définition que j'avais donnée initialement de l'espace comme une frac-
tout résident humain. Les habitants de certains villages ont ainsi été expulsés tion socialisée de l'étendue fait que nous sommes ici en face d'un non espace
puisque les populations en sont exclues et que les formes de spatialité sont dis-
71. Olivicr Benn¡Ènn, < De l'émcrgence d'un droit africain de I'environnement face au plura- soutes pour retrouver artificiellement les formes < initiales > de l'étendue ( na-
EBERHARD et La quête anthropologique
e d'Éüenne Le 006,p.147-172'
72. , Bassari, de I' Éditions et Romain Pages 74. Alain Btssol.INETTE, Karine GENTELET ct Guy RocHET, < Droits ancestraux ct pluralité dcs
Éditions, Paris, 2005. mondesjuridiqucs chez les Innu ct lcs Atikamckw du Quóbcc >>, Cahiers d'anthropologie du
73. Olivier BennlÈnr, < De l'émcrgence d'un droit africain (.'.) >, 2006, p. l6t-164. dro it, << Dloit, gouvemancc ct dóveloppement durablc >, Karthala, Paris, 2005, p. I 56.

DRotr socrÉTÉ, vol-, 54, 20l I DRotr ET socrÉTÉ, voL, 54, 20t
ET
66 67 I
L'AU tRE
REnRÉsttN fÁ,'noNS D'ESpACËs È I ssp¡c¡s ou ttgpttÉsEN tATtoNs DE L'ÀppRopRtATtoN t oNCIÈR¡
LA ]'ERRE DE

turelle >. En contraste, ce que disent du territoire les interlocuteurs Innu et


Atikamekw d'Alain Bisonnette et de Karine Gentelet est plein d'une vie et
d'une humanisation de la nature :
n n'estiamais géo-
Modèle N{
et il est vaste. Une
f .' "mon territoire, ft EPRÉSENTATION HIÉRONOMIOUÊ
c'est quand même très vaste, c'est très vaste dans ma tête". Un intervie- Hieros: coupé, sacré
wé d'Ekuanitshit dit "ll n'y avait pas de frontières... les gens partaient, Nom0s: espace 9t normes
les gens s'en allaient vers les territoires où est-ce qu'ils étaient habitués Maîtrise exclusive des tiers (usagers 0u propriétaìres)
d'êtie avec d'autres familles". (...) Le rapport au territoire n'est pas ce- Procesus d e sanctu ailsallon
lui d'un propriétaire (...) il est plutôt, selon I'interprétation d'un inter-
locuteur- de Pessamit, compos,! de "sites patrimoniaux", sLtr la base "de
possession, mais pas de propriété... La notion de propriété n'est pas in-
nue... possesston temporaire, c'est pas éternel, c'est une possession à
partir du moment où tu I'utilises". > (Bissonnette, Gentelet, Rocher,
2006,p.140-14l)
Le souci de faire partager l'originalité de cette représentation est sensible
dans la restitution des entretiens d'Alain Bisonnette et de Karine Gentelet. Je
citerai une synthèse qui me paraît proposer une clefpour notre réflexion.
< (u)n territoire, ce sont des étendues de terres et de lacs 'ttumanisés"
c'est à dire régulièrement visités par les membres des familles des com-
munautés, depuis longtemPs consac

rés lieux de pratiques traditionnelles


ment par la chasse et Par la Pêche me
notion de liberté est très souvent rapp
étant infiniment et étroitement associée au territoire et comme le fonde-
ment dàs droits ancestrqux liés au territoire. ) (Bissonnette, Gentelet,
Rocher,2006, p. 141)

espace sanctuar¡sé:
type réserv€ de blosphère
Qu bois sacré, sans r€lelion O espac€ topocentré
avec les autres espaces
espace proté0é : populations
exÞulsées, ¡nterdlction de
pén¿lr€ r
ËLR 02 0t

Le territoire, l'alpha et I'oméga des représentations d'espace

Si nous revenons à Maurice Godelier, nous pouvons constater que la pre-


mière définition qu'il propose du tenitoire confirme cette lecture :

< On désigne par territoire une portion de la nature et donc de I'espace


sur laquelle une société déterminëe revendique et garantit à tout ou par-
tie de ses membres des droits stables d'accès, de contrôle et d'usage

onorr er socrÉtÉ, voL 54,201 I 69 ¡norr er socrÉtÉ, vol 54, 20t l


68
LA TERRE D8 L,AUTRE REpRÉSEN rAüoNs D'BSpACEs ET EspAces os lu¡pnÉsg¡ltATtoNS Dll L'ApIRopRtATroN l.oNCtÈRE

portant sur tout ou partie des ressources qui s'y trouvent et qu'elle est ]tlodüle ftl'r6
désireuse et cøpable d'exploiter. n (Godelier, 1984, p. ll2)

Mais, cet auteur complète ensuite par une deuxième définition en indiquant : RTPRÉ$EIlJTATIO[l ORIüIt\lILLi DtJ TTHRITO¡RË

< On appellerq donc territoire la portion de la nature et d'espace fi[aîlrise indilf Érenciée : droit d'accès
qu'une sociétë revendique comme un lieu où ses membres trouveront en
permanence des conditions et moyens matériels de leur existence(.'.) Ce
que revendique une société en s'appropriant un territoire, c'est I'qccès, Éte nd u

le contrôle et I'usage, tout qutant des rëalités visibles que des puissan'
ces invisibles qui le composent, el semblent se pqrtager la mqîtrise des
conditions de reproduction de la vie des hommes, la leur propre comme
de celle des ressources dont ils dépendent. Voilà ce que nous semble re-
couvrir la notion de < propriétë d'un territoire >. Mais cette notion 0$pace
n'existe pleinement que lorsque les membres d'une sociëté se servent de pffçlJ
ces règles pour organiser leurs conditions concrètes d'appropriation. >
(Idem,p.ll4)
Cette lecture comparative met en évidence qu'on doit distinguer deux
conceptions du territoire s'imbriquant l'une dans I'autre mais ayant des finalités
spécifiques.
Ces deux conceptions s'imbriquent I'une dans I'autre parce qu'elles ont une
fonction commune d'humanisation de la nature à laquelle on peut accéder en
I
qualité de membre d'un groupe et en respectant toutes les conditions qui sont t
I
associées à ce statut de membre de ce groupe-là, dans cette situationlà. I
La difference tient au fait que dans un sens premier, le territoire est une I
I

étendue à laquelle on accède paisiblement et qu'on transforme ainsi en un es-


pace partagé, en y exerçant responsabilité et liberté nous disent les Innu ou les
droits de conquête et de libre circulation et d'échanges commerciaux préten-
daient les voyageurs marins et commerçants européens des xvl" au xvlle siècles
quand ils découvraient, selon leurs standards, ces espaces < américains >.
À cette représentation qui peut être suffisante dans des sociétés de chasseurs
collecteurs où la reproduction des groupes est substantiellement associée à la
lnd ivid u
parenté et à l'exploitation des ressources et non à leur transformation, d'autres
sociétés vont ajouter des modèles de plus en plus sophistiqués dans la mesure r0ntfa¡ntes I
où le territoire deviendra le lieu physique puis mythique de la reproduction de
populations de plus en plus nombreuses (donc politiquement différenciées) et
dont les procès de productions sont de plus en plus sophistiqués. Dans le lan-
gage actuel, on considérera selon cette seconde acception le territoire comme le
support de la gouvernance du groupe et dans le contexte de la société moderne, ß montagrre
le cadie d'exercice de la sõuveraineté, la souveraineté étant à l'État ce
"o--e
que la propriété privée est à I'individu : une, absolue et indivisible.
sitenitoire:
.politiqtle
= autorité $ttrles hornntes
. instilutionnel Êtat, commun0, r0rnrntlrtatlté
=
"loncier = approprialiott destenesel des tes$ûurces
ELRO2 Ù7

onorr er soclÉtÉ, vol-. 54, 20l I 7l onorr ¡r socrÉrÉ, vol 54, 2ot I
70
LA TERRË Dts L'AUTR8 R¡pnÉseNr',cflo¡¡s D'ESpACES Eî ESpAcss ou nupn¡su¡l rA rroNS DE L'Apt'RopRtA't IoN FoNCtÈRE

suite de Karl Schmitt et des analyses de Caroline Plançon


75 dénommer cette
Morlêl¿ Na6
représentation le nomos de la terre.
tofiitrucl¡ons ldóellës succússivës, dÈ l'étendue àu tërritÕ¡re
Marquage spatial
-- La sanctuarisation suppose la disparition de tout marquage inteme mais sa
multiplication aux limites ou frontières pour communiquer sur I'interdit et justi-
fier toute répression. Le passant est informé par des tableaux de toutes les
contraintes qui pèsent sur lui et des amendes dont il pourrait être I'objet en cas
de non respect de la réglementation. Celle-ci peut concemer non seulement le
rapport aux ressources (ne pas cueillir, ne pas ramasser, emprunter tel passage,
etc.) mais le rapport aux autres et son propre comportement (ne pas jeter de dé-
tritus, crier ou écouter une radio, accepter de ne pas accéder à certains lieux (e
pense par exemple au site d'Uluru au centre de l'Australie dont on tente de dé-
courager I'escalade par les touristes).
Parallèlement, la territorialisation induit un marquage de plus en plus ex-
-plicite en passant de la forme minimale de I'accès, dont sont informés < discrè-
tement )) ceux qui ont I'usage de ces espaces aux formes proches de la sanctua-
risation évoquées ci-dessus avec la tenitorialité de l'État modeme, en particu-
lier en situation de guerre froide ou chaude.
Relations avec les autres espaces
Elle est non pas nulle mais négative dans le cas de la sanctuarisation. Mais,
-en niant une réalité antérieurement reconnue et organisée, elle peut se voir op-
poseÍ une épreuve de vérité dont il n'est pas évident que la solution soit
conforme à I'objectif initialement prévu de protection de la nature. Par exem-
ple, la grande guerre du chasseur et du garde-chasse ne cesse de se dérouler
dans les grands parcs d'Afrique (spécialement les régions des Grands lacs et de
organisat¡on éventuelle :
El forêt l'Afrique australe, au Zimbabwe et au Mozambique) dont les ressources natu-
- p oliliq ue autorité, súr le$ homm es
E prairie = relles font les frais.
Ølac ¡ndívídu
- inslltutionnelle = Élat, commune, communaulé
Elle est positive et déterminante dans la territorialisation. La représentation
E monlag re " foncièrs = appropdation des t€rres 0l des ressourcos -du territoire est ainsi première à la fois parce que c'est à partir de l'idée de terri-
Ë. Lêtrrr¡er04 2010
toire que les autres représentations peuvent apparaître et que c'est à elle qu'on
revient toujours au terme de la mise en jeu de ces autres représentations pour en
La territorialisation suggère un processus d'humanisation progressive d€ constituer le cadre institutionnel, qu'il soit celui de la communauté, de la com-
l'étendue, faisant passer de l'exercice d'un droit d'accès sur un espace ( ou- mune ou de l'État. Pour redire autiement le même parallélisme, là où il y a au-
vert > à des formes d'organisation qui ne sont pas seulement foncières mais torité sur une étendue, il y a territorialité. Là où il y a appropriation d'un es-
aussi politiques, liées à l'exercice d'un pouvoir d'autorité sur les hommes et, pace, il y a rapport foncier. L'homme est privilégié dans la territorialité et la
par ceux-ci, sur les terres et leurs ressources. De ce fait, le rapport au territoire ressource dans le foncier mais les deux jouent I'un par I'autre et I'autre par
accompagne, phase par phase, le déploiement des modes d'appropriation. On l'un, selon la pétition que nous proposait Maurice Godelier en ouverture de
peut ainsi, reprenant et étendant une formule antérieure, préciser que le foncier cette partie : < Les hommes ne sont pas une espèce qui se contente de vivre en
est au contrôle des terres ce que le territoire est au contrôle des hommes. Ainsi, société, c'est une espèce qui produit de la société pour vivre, autrement dit, qui
foncier et territoire seront-ils plus ou moins associés ou dissociés selon que invente de nouveaux modes d'organisation de lq société et de la pensée. Et elle
I'organisation sociale autonomisera, ou non, ces deux champs de pratiques et a cette capacité parce qu'elle a celle de transþrmer ses rapports avec la na-
les rendra, ou non, complémentaires ou concurrentiels. On pourrait aussi, à la ture. > (Maurice Godelier, 1984, p. 83)

75. Carolinc PLANÇoN, < Tcrritorialitó ct normativitó (nomos) dans I'histoirc dcs idócs juridiqucs,
politiqucs ct anthropologiqucs. Unc lccturc dc la gouvcmancc autochtonc au Canada >, à¡
Picrrc Nonn¡u (cd.), Gouvernatlce autoclttone (. . .), op. cit., p. 77 -98.

onort er socrÉrÉ, voL. 54, 20l DROIT ETSOCIETE, VOL 54, 20I I
r
72 IJ
LA TERRE DE L'AUTRE RtrpRÉSENTAT|oNS D'ESpAcBs E't' ESPACES DE REpRÉsBNt'A'uoNS DE L'AppRopRtA uoN r.oNctÈRE

Support technique ¡'est pas un boulet et se révèle même déterminante quand il s'agit de compren-
Daãõ les deux cas, les bornes et panneaux de délimitation, d'information ou dre les racines idéologiques des pratiques d'appropriation qui sont les nôtres,
d'interdiction sont essentiels. Sont aussi,essentiels les textes juridiques qui as- Occidentaux de ce début de xxl'siècle, et qu'on tentera de systématiser dans la
surent le fondement des classements ou déclassements, les régimes de police, igence épistémologique est donc la première conclusion
les ce chapitre.
pro est celui du culturalisme qui suppose, parallèlement au
ges précédent refus, de remettre en question I'autre pilier de ma formation intellec-
ruelle, I'anthropologie, son discours sur l'autre qui peut être essentialisé et
au lecteur le compte rendu d'un symposium organisé conjointement par conduire du stéréotype au présupposé, puis au préjugé et par des voies détour-
I'UNESCO, le CNRS et le MNHN en 1998 sur le thème < Sites sqcrés ( natu- nées au racisme. Nous avons repéré dès les premières lignes du texte de Paul Bo-
rels y, diversité culturelle et diversité biologique ll, je voudrais felever une re- hannan le stéréotype supposant que les Occidentaux pensent comme ceci et les
marque de Claudine Friedberg qui pouna être exploitée dans la quatrième par- Africains conìme cela. Dans le même ordre d'idées se développera, mais c'est
Iie:7 Dans tous les cas se pose le problème de savoir qui a la responsabilítë de une autre histoire que je réserve au chapitre suivant, l'un comme le contraire de
ces lieux. En effet, il ne s'agit pas de savoir à qui ils appartiennent dans le sens I'autre, puis I'autre qui devra être éliminé par l'un, au nom de I'UN. Après avoir
occidental du terme, puisque, selon la formule mqintenant bien connue "ce dépassé cette première césure qu'on pourrait qualifier de raciale, j'en ai ren-
n'est pas la terre qui appartient aux hommes mqis ces derniers qui appartien- contré une auhe plus professionnelleTs, qui associe des représentations à des
nent ò lq terre". De la même façon, ce sont ceux qui ont la charge de ces lieux modes de productions ou des activités professionnelles. La compréhension de
sacrés qui leur appartiennent et non l'inversel6. > ce qui fait la force de la représentation géométrique à l'époque moderne est si
substantiellement associée au capitalisme qu'on peut oublier ce qui I'a précédée
avant le xv" siècle. De même, c'est en confrontant les pratiques des chasseurs-
Gonclusion au chap¡tre I : une complémentarité fonctionnelle collecteurs, des pasteurs, des pisteurs et des caravaniers et en mettant I'accent
sur les caractères particuliers de leurs déplacements dans I'espace qu'on a com-
J'ai choisi de présenter ces cinq représentations d'espaces en suivant le fil pris l'originalité de la représentation odologique. Mais elle n'est pas propre à
de ces micro-découvertes qui progressivement ont fait sens en relation avec ces groupes. Elle est seulement privilégiée par eux dans des circonstances qui
d'autres paramètres qu'on i rendent la mobilité incontoumable et la mobilisation de cette représentation ca-
sentation dans la quatrième ractéristique de ces groupes.
et à la gestion patrimoniale Ajoutons, pour compliquer encore notre perspective, que lorsque I'OTAN
en fait trois refus, refus (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord) sanctuarise le Grand-Nord cana-
l'historicisme. dien en fixant les Innuit pour installer des stations d'écoute et de surveillance
J'entends bien par juridisme cette mauvaise manie des ethnologues que dé- contre le voisin soviétique, il reproduit des pratiques qui sont celles des bois
- Minuit, 1980) de formu- sacrés où on vient se mettre à l'écoute des esprits et des forces de la nature. Il
ces systèmes de disposi- est d'ailleurs intéressant de constater que les Guinéens, comme le rapporte
onnent sens à la pratique. Moustapha Diop 7e, associent dans une même explication les forêts sacrées pré-
la critique épistémologi- coloniales et préislamiques et les forêts classées de l'époque coloniale : les unes
que de la représentation implicite de l'espace qu'ont les Occidentaux et en et les autres (souvent les mêmes) leur sont interdites pour des motifs qui leur
l;associant à une lecture compréhensive d'une représentation qui interdit tant la sont rationnellement étrangers s'ils sont musulmans (pour les bois sacrés) et
propriété privée que la formulation de normes générales et impersonnelles, je ignorants du droit domanial pour les forêts classées.
me suis mis dans la position de découvrir d'autres explications pouvant donner On pose donc qu'aucune de ces représentations d'espaces n'est caractéristi-
plus de sens à des pratiques qui restaient autrement partiellement incomprises, que d'un type de groupe ou d'un type d'activités. Nous avons colnmencé à
voire incompréhensibles. Malgré les apparences, une bonne formation juridique nous en rendre compte lorsque, travaillant avec le conseil communal de préven-
tion de la délinquance (CCPD) de la ville de Valence (Drome) en 1994-1995
sur les pratiques des bandes d'adolescents à Valence-le-haut, nous avons re-
76. Claudine FRIEDBERG, ( compte rendu de Symposium "Sites sacrés 'naturels"" diversité
culturelle et diversité biologique >>, Natures, Sciences Sociëtës,1999,n" 1,p.79.
77. Éticnne LE Roy, < L'homme, la terrc, le droit, quatre lectures de la juridicité du rapport fon- 78. Celle-ci n'cxcluant pas cellcJà, ainsi dans la famcuse présentation du Tutsi pastcur ct sómitc
cier>>, in Olivicr BennlÈnE et Ala¡n RocHEGUDE, (dir.), Cahiers d'Anthropologie du Droit et du Hutu agriculteur et hamitc au Rwanda du pré-gónocidc.
2007-2008, < Foncier et environnement en Afrique, des acteurs aux droits >, Karthala, Paris, 79. Moustapha DtoY, Réþrnes foncières et gestion cles ressources nalurelles en Guinée, enjeux
2009, p. 129-157 . de patrimonialitë et de propriétë dans le Timbi au Fouta Djalon, Karthala, Paris, 2007.

onorr er soclÉrÉ, vot-, 54, 20l I


74 75 onorr ¡t soclÉrÉ, voL. 54, 20l I
REpRÉsENtAt loNS D'ESpAcES Et ESI'ACES DE REpRÉsENtA iloNS Dts L'At¡pRopRIAt loN FONCIËRH
LA l.ERRË DE L'AUTRE

connu que ce ciaient de manière logique et effrciente les re- sues D83. Faute de matériaux exploitables, nous devons donc nous contenter de
présentations logique et topocentrique en privilégiant cette ã faire parler > les seules données à notre disposition selon les exigences classi-
ãemière. De dans la banlieue parisienne ont permis depuis ques de la preuve scientifique. Cette attitude ne conduit pas seulement à la pru-
d'en systématiser les implications 80. dence quant aux données du passé rnais à I'exigence d'intelligibilité et d'exhaus-
La deuxième conclusion que je tire de ces travaux est que ces cinq représen- tivité pour ce qui conceme la période contemporaine. Dès lors que nous savons
tations sont susceptibles de se retrouver dans toutes les sociétés et à toutes les qu'elles existent et que nous avons appris à observer leurs manifestations, ces
phases de leur histoire, société ne les dé- cinq représentations d'espaces sont susceptibles d'être repérées dans tous les
veloppe et ne les assoc ur un thème com- groupes et dans des situations innovantes non seulement comme le supporl de
mu.t Jont donc suscepti on peine à imagi- pratiques d'appropriation mais aussi comme des marqueurs de I'identité indivi-
ner le nombre et la complexité 81. duelle et collective. La connaissance des espaces de représentation va le favoriser.
Le refus de I'historicisme conduit enfin à ne pas chercher à périodiser le dé-
veloppement de ces représentations et, plus ou moins explicitement, à ne pas
considérer certaines de ces représentations comme plus < primitives )) ou ar-
chaïques que d'autres, ce que
contemporaine, de voir la repré
plus extrêmes du capitalisme et
miner les pratiques de collecte d
ce à ce type de lec-
ontributions succes-
associé la naissance
de la représentation topocentrique au Néolithique et la matrice géométrique au
marché généralisé et au capitalisme. On y est poussé par des corrélations que
I'on découvrira par la suite (infra,3" et 4'parties) et qui conduisent à mettre en
parallèle une complexification progressive des droits d'appropriation et une
õomplexité différentielle des représentations d'espaces. Ces parallèles semblent
pertinents et ont fait progresser la recherche, mais un parallèle reste ce que sa
ãéfir'tition nous dit qu'il est, une ligne ou une surface qui ne recoupe jamais
I'autre.
J'ai eu à affronter cette historicité de I'origine des productionsjuridiques en
fo Sacco 82 se présentant comme un
Quels sont les arguments susceptibles
droits en I'absence de toute source di-
recte ? Comment se construisent ces suppositions qui sont des conjectures, sans
doute les plus crédibles compte tenu de l'état de nos connaissances, mais qui ne
relèvent pas du régime de la preuve historique (document) ou anthropologique
A. Marliac, préhistorien africaniste à I'IRD,
ou de) l'état durci en faits d'artéfacts parfai-
ibles ò tout moment par d'autres archéolo'

80. Éticnne LE ROY et lbra NDIAYE, << Pcnscr lc mincur commc un "aut¡c" mais aussi autrc-
mcnt )), ir Stóphanc TESSIER (dir.), Familles et instilutions : cultures, idenlités et imaginaires,
Ercs, Toulousc,2009 p. 139-156.
81. À supposcr qu'on soit assuró d'avoir idcntifié lcs cinq scules rcpréscntations disponiblcs, cc
qui cst unc assertion impossiblc, vu I'histoirc de cctte rcch
^p.2)' 83. CitódansÉtienncLERoY,<comptc-rcndudcRodolfoSacco,op. cit.,p-240-241
82. Comptc rcndu de Rodolfo Stcco, Anthropologie juridiq macro-histoire du
tlroit,Paris, Dalloz, Paris, 2008, coll. < L'csprit du droit > nale de droit com-
par, 2009, l, p. 2)7 -246.

onorr er soctÉrÉ, vot-. DROIT ET SOCIETE, VOL 54,20I I


54, 20 II
76 17
Chapitre 2

Les espaces de représentation :


la symbolique de I'appropriation
de la terre et ses matérialisations

lntroduction
Après l'ouverture sur I'imaginaire que nous venons de réaliser, nous allons
affronter les difficiles contraintes du symbolisme juridique, dures parce qu'elles
conduisent à des exercices inaccoutumés, nous obligeant à prendre en considé-
ration des phénomènes mentaux et des dispositifs intellectuels que nous
n'avons guère l'habitude d'interpeller et dont, sans doute, pour beaucoup
d'entre nous, nous ignorons l'existence.
Je rappellerai tout d'abord notre distinction de départ, empruntée à Maurice
Godelier : L'Imaginaire n'est pas le Symbolique, mais il ne peut acquérir
d'existence manifeste et d'efficacité sociale sans s'incarner dans des signes et
des pratiques symboliques de toutes sortes qui donnent naissance à des institu-
tions qui les organisent, mais aussi à des espaces, à des édiJìces, où ils
s'exercent. )) (2007, p. 38-39)
Nous sommes donc amenés à aborder la dimension symbolique des modes
d'appropriation de I'espace par simple cohérence logique. Si I'espace, comme
catégorie sociale, est le produit de nos imaginaires, il ne prend une forme cor-
respondant à un stéréotype reconnu par la société que par la médiation d'une
symbolique qui < met en forme et met des formes > disait déjà Piene Bourdieu
à propos de la codification, qui < met en ordre et met de I'ordre > ai-je ajouté
par la suite 84.
Mais si l'incidence d'une telle symbolique semble logiquement incontesta-
ble, les manières de les prendre en considération, c'est-à-dire de les repérer, de
les évaluer et de les critiquer, relèvent de pratiques exceptionnelles car nous
sommes peu préparés à les reconnaître au sens de les identifier et d'accepter
leur présence et leur impact.

84. Sur ces distinctions voir notrc << In ordinem adduccere, ou commcnt tcntcr d'imposcr, par le
droit, "la" civilisation. La misc cn ordrc dc la 'Justicc dcs indigòncs" ct le discours juridiquc
colonial en Afriquc noire française >>, Droits,2006, vol. 43,p.199-219.

DRolr ET socrÉTÉ, vol,54,201 I


79
REpRÉsENîAl toNS D'ESpACËs Et' ESPACES DE REpRÉsEN IAl loNS Dr L'AppRopRtA'l loN t oNclÈRÈ
LA,TERRE DE L'AU].RE

pourquoi tant d'esprits- subtils et exigeants renoncent à nous. On dirait mëme que nous passons notre temps à l'éviter et à en
on peut se demander
trouver des expressions détournëes. Il est aisé pourtant de la détecter là
cette approche épistémoiogique doublement fondamentale puisqu'elle est la
où on s'y attendrait le moins. C'est que nous n'avons cessé de reconnaî-
ãã"ir"iii. premièìe de la dZmarche scientifique et la clef de voute de tous les tre des valeurs. Et, dès lors que nous accordons de I'importance à une
raisonnemËnts. Mais, ne tirons pas sur le pianiste. Nous sommes toujours, à
des
par les limites de nõtre intelligibilité et je n'ai cessé d'en idée, elle acquiert la propriété de subordonner, d'englober son
titres divers, affectés
contraire36. >
être le témoin auprès de mes étudiants, m'interrogeant sur les raisons, comme
ãnl'u uu dans le précédent chapitre, pour lesquelles il m'aura fallu attendre dix, Or, c'est ce principe de I'englobement du contraire qui est au fondement du
vingt ou trente ans pour formulèr enfin des questions autrement plus pertinentes < référent foncier précolonial > qui, lors des Journées d'études sur les problè-
d'un point de vue interculturel. mes fonciers en Afrique (sept. 1980) va relancer la recherche francophone en
J'ãurai ici tendance à suivre d'abord I'explication d'Edgar Morin qui re- sciences sociales dans le domaine 87. A un premier niveau, les expériences tra-
marque que; ( (l)'enseignement fournit des connaissances s,éparées, cloison- ditionnelles et modemes des sociétés africaines sont qualifiées de foncières,
nées et ißpersé'e, qui ãevienneit affaire d'experts fonctionnant sur des
pro- semblent identiques et paftagent les rnêmes attributs. Mais, à un second niveau,
de voir les problèmes et ca-
blèmes paiticuliers mais incapables fondamentaux les expériences traditionnelles sont saisies dans un modèle qui les représente,
pitaux.ir Il relève ensuite què ,, ¡o1n nous enseigne l'analyse et la s.éparation.
trait pour trait, cornme le contraire des expériences modemes, celles-ci appa-
'Très
bien, mais on ne nous enseigne ni la synthèse ni la liaison. (...) Mon pro- raissant dès lors comrre les seules susceptibles de répondre aux exigences des
btème étqit de ne pas juxtaposer ii empiler ces connqissances mqis de les
relier politiques de développement. Ainsi, sans avoir postulé une infériorité de prin-
en leur donnant un sens, gt ¿" : < Ne croire qu'en des spécialités,
cipe des expériences endogènes, les chercheurs introduisent un biais de présen-
"onõlrte
c'est ne croire qu'en une vision de l'être humain borné et incapable de se poser tation qui justifie ce qu'on ne peut écrire explicitement mais qui est réellement
des problèmes. C'est du crétinismess. > poursuivi : I'expulsion des solutions dites ( traditionnelles > du < champ fon-
ivlais je suis surtout redevable à Louis Dumont d'avoir mis une formulation cier > 88.
sur un påcédé logique que j'avais repéré à propos du droit foncier coutumier Quand on a pris conscience de I'existence puis des effets d'un tel principe,
africain mais queJe-n" ,uuuir nommer. Il s'agit du principe de l'englobement c'est tout un pan de la recherche qui doit être reconsidéré car cette présentation
du contraire dónt, depuis Le ieu des tois (Le Roy, 1999), je note la présence et au mieux ouvre à la caricature, au pire à I'occultation de tout ce qui sort de
f impact dans nos productions scientifiques. l'épure du modèle ainsi conçu à partir de ce que I'on veut faire advenir. Et ce
Ëor, la construction, Louis Dumont prend I'exemple de la créa- travail de reconceptualisation n'ayant jarnais été mené à terme, faute de volonté
"n "^porår
tion d'Ève à partir d'une côte d'Adam, au premier livre de la Genèse. Après et de patience, la connaissance des approches pré-modernes du foncier en Afri-
avoir rappelé le récit de la Bible, l'auteur en tire les conséquences logiques sur que reste encore lacunaire ou empreinte d'ethnocentrisme à des degrés qu'on a
lesquelles nous nous anêterons. du mal à apprécier chez chacun d'entre nous.
Dans le contexte africain des deux premières décennies des Indépendances,
< À un premier niveau, homme etfemme sont identiques, à un second ni-
on devinait çe que le développeur cherchait à faire advenir sous le paravent du
veau, lL femme est I'opposé et le contraire de I'homme. Ces deux rela-
< référent foncier précolonial >. D'abord la supériorité de la modemité, le prin-
tions prises ensemble caractérisent la relqtion hiërarchique, qui ne peut
cipe de I'englobement du contraire étant, selon Louis Dumont, une manifesta-
être mieux symbolisée que par l'englobement matériel de la future Eve
gé- tion centrale de I'idéologie moderne et de I'individualisme égalitaire, introdui-
dans le corps du premiãr Ãdam. Cene relation hiérarchique est très
(ou un ensemble) et un élément de ce tout sant un effet de masque du rapport hiérarchique. Ensuite, et surtout, la légitimi-
n,lralemeni celleèntre un tout
té de la généralisation de la propriété privée, comme condition du fonctionne-
(ou ensemble) : t'élément fait partie de l'ensemble, lui est en quelque
ment de l'échange généralisé, donc du marché capitaliste, autre grande inven-
sorte consubstantiel ou iclentique, et en même temps il s'en distingte ou
tion de la modernité. Nos analyses étaient, à l'époque, au moins partiellement
s'oppose à lui. >
influencées par le matérialisme historique et le marxisme, mais les conclusions
Louis Dumont conclut ainsi cette analyse : n'ont rien perdu de leur acuité en mettant en évidence la constitution de tnono-
poles fonciers, le rôle des États et de leurs classes dirigeantes. Nous en reparle-
<Iln'yapøsd'autrefaçondel'exprimerentermeslogiquesquedejux-
taposer i d"r, niveaax dffirents ces deux propositions qui' prises en-
"englobement
såmble, se contredisent. C'est ce que ie désigne comme 86. Louis DUMoNT, Essais sur I'indivitfualisne, wrc perspective anthropologique sur I'idéologie
du contraire". cette dfficulté logique et l'inspiration ëgalitaire de notre
modente, Scuil, Paris, I 983, p. I 2 I .
civilisationfont que la-reløtionhiérarchique n'est pøs en honneur chez 87. Émilc LE BRts, Éticnnc Le Rov, François LEIMDoRFER, Enjeux .fonciers en Afrique rtoire,
Karthala, Paris, 1982, p.23-26.
Le Monde,l3 mai 2009' p' 7 88. Iden, pagc 332. Y oir infi'a, 3" scction.
85. Entrcticn avcc Edgar Morin, irr < Dossicr Éducation >>,

DRorr ET soclÉTÉ, vol,54,201


DRolr ET soctÉTÉ, vol. 54, 20l I
80 8l r
REpRÉsENTA t¡oNS D'ESpAcEs E]' ESpACES DE RErRÉsENl-At loNs DE L'AttRopRlA l-toN roNClÈRE
LA,IERRE Dts L'AUTRE

rons avec la critique des politiques domaniales et les problèmes d'appropriation sroupements qui seront donc plus ou moins réducteurs de la diversité des situa-
à grande échelle des terres dans la quatrième partie. iions (du < réel >), selon que l'on va de la mise en çause du principe d'unité à
Parallèlement, à ce principe de I'englobement du contraire qui repose sur un celui de pluralité qui, commençant à trois données, peut en associer plus si tou-
dualisme en réduisant la réalité à deux termes dont I'un est pensé comme le tes ces références sont unies par la même symbolique.
contraire de I'autre, j'ai repéré et analysé dans les contextes de la modemité oc- Car c'est bien de symbolique dont il s'agit, non seulement dans le contexte
cidentale un autre procédé symbolique qui repose sur la pseudo triangulation, de la dogmatique chrétienne que nous venons d'évoquer avec le triangle de Ni-
donc qui semble mieux prendre en considération la pluralité des composantes cée mais de tout système de pensée qui recourt à un principe général de classi-
ou des appartenances pour, en fait, les réinterpréter en termes unitaires. frcation et de stratification (le UN, le DEUX ou le TROIS et plus) pour les
Ici, lõrigine en est chrétienne ou, au moins, a été rendu manifeste lors du combiner éventuellement et organiser son système d'institutions et donc, pour
concile de Nicée qui, en 325, a posê les bases de la dogmatique de la nouvelle ce qui nous concerne, les rapports entre les hommes à propos de l'appropriation
Église en cherchant un équilibre ( trinitaire > entre I'arianisme, doctrine qui de la terre et de ses ressources.
diisociait et hiérarchisait le père et le fils, donc tendanciellement dualiste, et Au point de départ de cette recherche, il y a un aphorisme que développe
I'exigence du monothéisme relayée par le monologisme politique de I'empereur Michel Alliot au fondement de sa théorie des archétypes institutionnels : < dis-
Constantin. Le triangle de Nicée affirme donc que < Dieu > est père, fils et es- moi comment tu penses le monde, je te dirai comment tu penses le droit >. Sa
prit, en soulignant l'égalité des composantes de Dieu, en particulier en affir- matière est constituée des croyances que nous disons religieuses parce qu'elles
mant que Jésus-Christ est consubstantiel à son père. On avait alors trouvé un relient le visible à I'invisible et, parfois, des pratiques dites sacrées parce
équilibie entre ce qu'on estimait être les < trois composantes d'une divinité >, qu'elles nous coupent du profane et nous obligent à des rituels particuliers.
équilibre qui sera cependant progressivement remis en question au Moyen Age Mais son objet ce sont les conceptions du monde qui ont conduit M. Alliot à
pár les multiples compétitions entre la papauté et I'Empire romano-gelrnanique distinguer trois grandes traditions. Nous allons caractériser ces trois traditions
puis avec les nouvelles royautés avant que la réforme protestante, entre 1520 et en suivant cet auteur puis j'indiquerai pourquoi on a tenté d'aller plus loin vers
1530, n" scelle la frn, dáns l'espace êuropéen, de funité eschatologique. À une lecture symbolique d'un principe de cohérence dans I'ordonnancement du
I'occasion du concile de Trente, de 1545 à 1563, l'Église romaine reformulera, mondc, donc du droit.
dans le cadre de la Contre-réforme, la dogmatique catholique où le < trois en
un > de Nicée deviendra le < Un en trois >, en introduisant à propos du mystère La théorie des archétypes de Michel Alliot
eucharistique le concept neuf de transsubstantiation du pain et du vin dans le
corps et le sang du christ et justifiant un dépassement (une subsumation) des < Pour toute société, le monde invisible explique le monde visible : il lui
composantes de la divinité dans I'unité proclamée de Dieu. donne cohérence et sens. D'où I'importance de la parole par laquelle
I'invisible se manifeste et celle des rites quí permettent øu visible d'øgir
Dans ces divers exemples, on a repéré I'incidence de manières de penser sur I'invisible. D'où l'ímportance qussi de se réfërer à I'invisible pour
qu'on dénommera unitarisme, dualisme et pluralisme et que nous allons ap- comprendre le monde visible non seulement comme un ensemble møis
prendre à distinguer dans une première section, pour en identifier les implica- aussi dans chacune de ses manifestations. Or, l'invisible des trois uni-
tions dans un deuxième point et développer quelques applications dans une vers en questiott apporte trois explications dffirentes du monde visible :
demière rubrique. monde incréé de la tradition chinoise, monde crée dans la tradition
égtptienne et africaine mais par une divinité qui ne s'est que progressi-
vement distinguée de lui, monde de la tradition du Livre soumis à un
Trois man¡ères de penser I'ordonnancement du monde et la
Dieu radicalement distinct auquel il doit sa création à I'origine et à
symbol¡que de la juridicité de l'appropr¡at¡on chaque instant de façon continue. Une telle divergence ne saurait être
écartée par quiconque cherche à comprendre les phénomène.s juridi-
Le fait que nos manières de penser et d'organiser les catégories de l'esprit ques. r (Alliot, 2003 [983], p. 310)
humain reproduisent de façon stéréotypée des formulations qui tendent, selon
les traditions, à reproduire les principes d'unité, de dualité ou de pluralité était À partir de cette relation entre une représentation d'une origine du monde
apparu dans les années 1970 comme purement accidentel ou circonstanciel. dans le néant, l'incréé ou le chaos et les figures du créateur, respectivement
Lzur répétition dans le temps et dans I'espace, leur présence dans des situations Dieu, le divin ou une instance fécondante, I'auteur distingue trois archétypes
ou des contextes imprévus ont sonné I'alerte. selon lesquels le monde s'est organisé: le principe de soumission dans les so-
Ce n'est pas de la pensée pré-logique à la Lucien Lévy-Bruhl. Ce n'est pas ciétés issues de la tradition abrahamique, de I'identification dans les sociétés
non plus de la pensée totémique car le mécanisme intellectuel ne repose pas sur
des associations par analogie mais sur des processus de groupement et de re-

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LÀ r'ERRE DE L'AU'I'RE RÈpRÉSEN] ATIoNS D'ÊspACÈs EÎ ESpACES DE REpRÉsENTAr-toNS DE L'AppRopRrA rroN r.oNcrÈRE

çonfucéennes et de la différenciation dans les traditions animistes. Et c'est là où que I'univers a une nécessité de créer éternellement des vies, d'évoluer,
on peut commencer à deviner la structure symbolique propre à chaque tradition. de se mouvoir (...) Lø loi d'hqrmoniser signifie le modèle d'existence de
l'univers et son ordre de croissønce et de mouvement (...) L'harmonie
Dans la tradition abrahamique est la loi générale de tout ce qui se fait dans l'univers. > (Li, 1999,
La création du monde à partir du néant par une instance unique, Dieu, exté- p. 533-535)
rieure, supérieure, omnipotente et omnisciente va conduire à la hiérarchisation Là se trouve I'origine d'un mode de pensée qui en recourant à la dualité
des créations pour aboutir à I'homme, conçu à l'image de son créateur puis dé- comme un mode d'organisation < harmonique > des catégories de la pensée va
chu de son statut en raison de la faute originelle qui le condamne au travail et à en développer les applications comme << règles de son agir humain )) (Li, ibi-
I'enfantement dans la douleur. Comme le souligne Michel Alliot, le monde au- dem)'
rait pu être créé autrement, ou ne pas être créé. Cette création est purement dis- Dans la tradition animiste, ici africaine
crétionnaire et elle pourrait être effacée. L'homme est donc en totale dépen-
dance à l'égard de son créateur et, de ce fait, la frgure qui va prendre (tardive- On se rappellera que toute les traditions africaines ne sont pas animistes et
ment) la plãce de Dieu dans le monde profane comme son avatar, l'État mo- que toutes les traditions animistes ne sont pas qu'africaines.
deme, pourra mobiliser I'archétype divin de la soumission à son profit. En ou- < Le monde est le résultat transitoire d'une création. Avant la création,
tre, ce processus repose sur une exo-genèse, I'ordonnancement venant de cette il y avait le chqos. Après la fin du monde il y aura peut-être la stabilité
instance extérieure et supérieure et les humains n'ayant pas d'autre possibilité indéfinie. Le chaos n'est pas le nëant: bien au contraire, il contenait,
que de I'accepter, ou de se révolter. indistinct, tout l'avenir en puissance, qussi bien la création que le créa-
Dans la tradition confucéenne teur lui-même. En son sein, se sont distingués progressivement le dieu
primordial puis les dieux primordiaux qu'il ne faut pas concevoir
Cette tradition, ne I'oublions pas, est loin de résumer les conceptions chi- comme des personnes indépendantes, mais plutôt comme I'inéluctable
noises sur le monde : développement du chaos ou de la divinité dont les puissances apparais-
< Le monde est infini: monde infini dans le nombre (es Occidentaux sent en se différenciant le plus souvent en couples complémentaires. À
découvraient la pensée chinoise de la pluralité des mondes) et monde in- leur tour, elles vont tirer du chaos le monde visible, puis I'homme, sou-
vent après des essais mal réussis. (....)
fini dans le temps (il se fait et se défait sans cesse au cours de périodes
cosmiques que les hommes n'arrivent pas à appréhender), monde infini La création par différenciation progressive des éléments du monde ctc-
dans son unité qui combine les contraires sans les laisser s'exclure I'un tuel doit être distinguée de la création tirant les êtres du néant. Dans le
I'autre (penser la matière sans l'esprit, le bien sans le mal, le rationnel second cas, s'ils sont unis, ce n'est pas par leurs dífférences, mais par
sans le sensible, le yin sans le yang, un corps sqns tous les autres qui re- leur soumission au même Dieu créateur et à sa loi. Mais, dans le pre-
lèvent avec lui de la même énergie universelle, est comme penser un mier, ce sont les difflrences qui rendent complémentaires et solidaires.
crëateur sans création ou I'inverse, c'est appauvrir une réalité qui ne Les sociétés africøines obéissent ainsi à une logique plurale à l'opposé,
saurait s'ctccommoder de ces Jìnitudes), enfin, monde infini dans son semblel-il, de la plupart des sociétés européennes. Que les hommes,
dynamisme que ne vient limiter eucune loi venant de I'extérieur. Sans dans une création sociale progressive, se dffirencient en paysans, þr-
maître, søns lois venues du dehors, le monde infini se gouverne sponta- gerons, chasseurs, guerriers ou griots, les oblige ò vivre les uns avec les
nément comme I'individu quand il agit non pour exécuter un ordre mais autres, les uns par les autres. Que dans un mouvement de dffirenciation
pour suivre son inclinaison. Ce sont là quelques traits grossiers d'une analogue à celui de cosmogonies, se soient peu à peu distingués le maî-
conception dfficile à traduire en termes occidentaux. I (Alliot' 2003 tre de la terre, le chef politique, le maître des trctvaux agricoles collec-
[983], p. 288) tifs, le maître de la pluie, le maître des récoltes et le maître de l'invisible
Xiaoping Li 8e ajoute quelques annotations complémentaires à pro- et nul ne peut exercer son pouvoir sans I'assentiment des autres. Tous
pos de la notion de Dao <<entitti primordiøle et éternelle > et <voie ¿) les mythes de fondation relatent avec soin I'origine de ces différences
suivre, direction à donner à la conduite )) selon Granet. << Pour les créatrices de la solidarité qui assure la cohésion sociale. l (Alliot, 2003
confucianistes, la valeur absolue de la voie céleste se manifeste en deta [983], p.290-29r)
points : la loi de croître et la loi d'harmonie. La loi de croître veut dire Mon maître d'initiation à la pensée africaine, le prince Dika Akwa nya Bo-
nambela de la lignée royale des Kings Duala du Cameroun affinnait que c'est à
trois que commence la pluralité, c'est-à-dire le monde organisé : il faut à un
89 Xioping Ll, ( La civilisation chinoisc ct son droit >>, Revue intenntionale de droit contpaté,
1999, no 3 (uillct septembrc), p. 505-541. couple un enfant pour fonner une farnille et trois copains pour former un

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REpRÉsENt ATloNs D'ESPACES E I ESpACEs DE RrpRÉsENl At'loNS DE L'AppRopRlA.l.loN I..oNCIÈRÈ
LÁ.,|ERRE DE L'AU,TRE

groupe d,âge, trois pierres pour tenir la marmite sur un feu de bois et faire la toriser d'autres dévoilements, en particulier ce que la philosophie idéaliste du
juriste modeme a occulté et que nous devrons restaurer dans sa fonctionnalité.
õuisine... õ'est ce que m'enseignait aussi la légende de fondation de I'Empire
ro. J'examinerai donc successivement la monolâtrie de la pensée moderne oc-
du Djolof à I'originó de la société des Wolof du Sénégal
Mais les visiõns du monde ne se limitent pas à ces trois archétypes et, dans cidentale, I'art de la navette dans la pensée dualiste et I'exigence de la complé-
la pratique contemporaine, nos sociétés multiculturelles et pluriconfessionnelles rnentarité des differences dans I'approche plurale.
arro"i"nt et parfois confrontent ces différentes références avec souvent de gran- La monolâtrie de la pensée moderne occidentale
pas
des difficultés de communication dès lors que les clés d'interprétation ne sont
foumies par une éducation interculturelle appropriée, ce que tente le Canada par Le terme est de Paul Veyne dans un appendice < Polythéisme ou monolâtrie
exemple. dans le judaisme ancien > de son ouvrage sur la christianisation de I'Empire
Däns le chapitre < Visions du monde, théorie des pouvoirs, et représenta- romaine2. Sur le modèle du culte des idoles dont on sait qu'il fut un obstacle
tions du droit> de l'ouvrage de I'AFADel, Christoph Eberhard et moi-même constant à I'affirmation du monothéisme tant avant qu'après Moïse, Paul Veyne
avons ainsi proposé, sans prétendre être exhaustifs, deux archétypes complé- parle d'un culte du < un seul > et il lui attribue un rôle central dans I'expérience
mentaires. L'un est associè, pour prendre en considération l'expérience < in- de la société juive. En effet, à l'inverse de ce qu'on peut supposer, le mono-
dienne >, à la vision dharmique du monde selon un archétype que nous avons théisme est tardif en Israël : <<un monothéisme ffirmé sera attesté dans les tex-
qualiflré âe la < complétude >, I'autre est liée à une approche post-modeme du tes incontestables lorsque, vers 730* par un coup de génie, les deux aspects
Chacun constitue en lui- (...) le dieu cosmique et le dieu jaloux se rejoindront expressément > (2007,
-onde et est dénommé archétype de la rationalisation. p.275). C'est alors que I'auteur ajoute cette phrase déjà citée dans
même une illustration originalé de la créativité et de l'imaginaire de l'homme.
Mais, ils n'apportent pas directement d'innovations à la structure symbolique l'introduction de cette partie : plutôt que de parler tout de suite de mono-
<<

qu" íou, cheiôhons icì à mettre au jour. En effet, tant la conception dharmique théisme il faut reconnaître qu'lsraël a commencé par de la monolâtrie >
que I'archétype de rationalisation combinent les principes,d'unité, de dualité et (p.278) et que cette monolâtrie est portée par un < parti > au sens politique, le
áe pluralité,'le premier par la recherche d'un équilibre qui aboutit finalement à iahvisme selon la relation bilatérale : << le iahvisme est une monolâtrie en vertu
la Ëonjonction plurielle-des composantes et le second par une redécouverte de d'un choix mutuel : Iahve a choisi son peuple et son peuple I'a choisi Ð

la pluialité lorsque le principe moderne de I'unité ne peut plus satisfaire aux (p.281).
Si je me suis arrêté sur ces représentations, c'est parce qn'elles éclairent un
exigences de la complexité.
phénomène autrement incompris et dont traitait mon collègue Gérard Timsite3 en

Le formatage un¡tar¡ste, dualiste ou pluraliste de la juridicité


parlant de < monologisme du système normatif > qu'il caractérise par << I'existence
d'une logique unique, unitaire, verticale et hiérarchique à l'æuvre au sein des
M'aventurant ici dans des interprétations périlleuses dans lesquelles les gé- systèmes normatifs. C'est elle qui encore aujourd'hui, pour l'essentiel, þnde les
je
néralisations hasardeuses peuvent aboutir à I'effet contraire à celui recherché, syslèmes de droit contemporains et permet de rendre compte de phénomènes dont
m'en tiendrai à mon domaine d'expertise, la juridicité et encore avec une cer- nous sommes tellementfamiliers qu'il ne nous vient même plus ò I'esprit de nous
taine prudence qui tient moins au refus d'un engagement ou d'une affirmation interroger sur leurs implications > (1997, p. I l).
qu'à lã découverte progressive que toute pensée, en particulier en transmodemi- Or, dans le domaine des rapports de I'homme à la terre, les implications de
té,' peut combiner plusieurs de ces explications- cette monolâtrie m'apparaissent toujours plus considérables. L'affirmation que
ïinsi n'y a-t-i[ pas d'enchaînement mécanique ni de stéréotypes. mais plutôt seul le droit de propriété est susceptible de régir les rapports juridiques induit
ce que Vtax Webeicaractérisait comme un idéal-type, une explication qui rend non seulement sa sacralisation, avec l'article 17 de la déclaration des droits de
compte d'une situation particulière, qui en restitue les traits les plus saillants I'homme et du citoyen de 1789, mais aussi, et surtout, exclut toute autre réfé-
mais qui ne prétend pal e.r dire tout, pour tous et à tout moment. Pour nous, rence nonnative.
pai I'analyìe foncière, cette lecture propose d'identifier des tendan- Là où la référence propriétariste est inadaptée, en particulier par I'absence
"on""*é,
ces, des chiminements conceptuels, des analogies peu critiquées. Elle peut au- d'un marché foncier généralisé, la monolâtrie propriétariste aboutit en fait à un
vide juridique < abyssal >>, I'ancien régime de sécurisation ( en corrmuns ))

90. Éticnnc LE Roy, Pouvoit.et société en Sénéganrbie, tlu lannnat Serer au Rgy.awne llolofdu
92. Paul YnvNø, Quancl not,.e nnilde est devenu chrétien (3i,2-394), Albin Michcl, paris,2007,
cajor (xttf au xvttf siècles), notc dc rcchcrchc, LAJP, Paris, 1.979. Eticnnc LE ROY, coll. <Bibliothèquc ldóes >,p.269-311. Dans cct appcndicc, I'autcur apportc dcs argumcnts
n i'lrtiln confrériquc, la traáition politiquc wolof ct I'apparcil dc l'État modemc
du Sénó-
janvier 1980' qui rcnforccnt lcs intc¡prétations pluralistcs dc la cróation du mondc à I'cncontrc dc la vcrsion
gal >, communication au colloquc So"roi¡té, pouvoi, et Droit en Afi'íque,2-5
chréticnne ct, cn particulicr, dc la Biblc dc Jórusalcm. Dans la citation suivantc, on dcvra lirc
LAJP, Paris.
I'astérique dc 730 * commc AC, ante christe¿¡, bicn entcndu.
91. Ar¡i,Anthropologiesetdroits,étatdessavoirsetorieiltatiottscontenpotaines,Dalloz,Paris, 93. Gérard Ttusn, L'orchipel de la norme, PUF, Paris, coll. < Lcs voics du droit >, 1997.
2009,p.140-144.

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LA TËRRE DE L,AUTRE REpRÉsÈN'tA1'toNs D'ESPACES Et' ËspACES DE REPRÉsENI'A r'roNS DE L'AppRoI'RlA üoN FoNCrÈRL

étant proclamé hors la loi et le nouveau ayant l'effet d'une presse hydraulique tuer I'originalité des expériences de la juridicité dans une approche plurielle.
pour écraser une noix. De là nait une insécurité foncière qui ne peut être contrô- On a déjà mentionné les deux obstacles principaux, le monopole normatif du
lée que par l'invention de nouveaux pluralismes à la hauteur des enjeux écolo- droit exercé par I'Etat occidental et le mode de fonnulation de la juridicité au
giques, économiques et politiques contemporains dont je traite dans la section rnoyen de normes générales et impersonnelles, ce qui fait que tout ce qui
suivante. êchappait à ce monopole ou était exprimé autrement n'était (et n'est) pas tenu
pour du droit.
L'art de la navette du tisserand dans la iuridicité dualiste ll faudra donc, lentement, en arriver à deux propositions qui échappent au
J'emploie cette métaphore du tissage mais je parlais également avec mes mode de présentation du référent pré-colonial tout en restituant une juridicité
étudiants du jeu de ping-pong entre les rites (le li) etla norme autoritaire ou loi plurielle :
(le fa), mouvement que I'on retrouve dans tant d'autres constructions de la pen- -- Tout groupe fait son droit et c'est même la condition de reconnaissance
sée confucéenne dont la plus connue est entre le Yin et le Yang, les dimensions d'un < groupe-en-corps >> (corporate group) donc identifié comme une
complémentaires de la masculinité et de la féminité. Il y a ici un principe cen- unité autonome autour de comportements qui le particularisent, ses
tral chez Confucius dont j'emprunte la traduction à P. Ryckmans : << Quand le membres partageant un minimum de régulations en commun. C'est au
gouvernement repose sur des règlements et que l'ordre est qssuré à force de moins ainsi que j'ai interprété le concept de champ social semi-
châtiments, le peuple se tient à carreau, mais demeure sans vergogne. Quand le autonome proposé par Sally Falk Moore, moins pour la mesure du degré
gouvernement repose sur lø vertu et que I'ordre est øssurë pør les rites, le peu- d'autonomie que pour I'association entre l'idée de groupe et celle de ju-
ple øcquiert le sens de I'honneur et se soumet volontiersg{>. ridicité et les multiples influences qu'elles supposent. Car, selon S. Falk
L. Vandermeerch traduit cette primauté affrrmée des rites sur le droit en no- Moore, les champs sociaux << peuvent gënérer des règles et des coutu-
tant: < dans le domaine du droit, une relation de complëmentarité entre les ri- mes et des symboles de manière interne et sont aussi vulnérables aux
tes qui règlent normalement les rapports sociaux et le droit pénøl qui intervient règles et décisions et autres forces qui émanent du monde qui les en-
dans des situations d'exception où les rites ne suffisent pase5. > toure )) s6. Là où il y a de la sociabilité organisée, il y a un minimum de
Une société auto-régulée par les rites et l'éducation est donc un idéal auquel juridicité, dont le potentiel de développement est dès lors indéfini pour
il faut tendre, idéal qui doit cependant intégrer d'une part la méconnaissance de ne pas dire infini.
ces principes par les mécréants ou les étrangers et, d'autre part, par les circons- Mais cette juridicité est fondée principalement sur des modèles de
tances de crises qui supposent la mobilisation de la force et du fa (droit).
- conduites et de comportements et des systèmes de dispositions durables
Mais le principe reste celui de l'auto-régulation qui dans le domaine des (Le Roy, Le jeu des lois, 1999). Les normes générales et irnpersonnelles
rapports fonciers emporte la supériorité du régime < local )) ou ( coutumier > peuvent y être connues et utilisées rnais elles y ont toujours un rôle mar-
sur des nornes plus générales qui ne paraissent concemer que la sécurité inté- ginal, par application du principe de subsidiarité, chez les Wolof où je
rieure et extérieure de l'Empire, donc la représentation du territoire que nous I'ai observé. Lorsque, dans ses descriptions précédentes, Michel Alliot
avons abordée dans le chapitre précédent. distinguait le chef de terre du maître des récoltes ou du conducteur de la
transhumance, c'est sur la base de modèles de conduites et de compor-
La pluralité ou l'art de penser en termes multiples, spécialrsés et inter- tements propres à chacun de ces statuts.
dépendant On en anive donc à une prernière proposition, au début des années 1990,
qui est de considérer que le trait caractéristique de ces sociétés plurielles est le
C'est la question de la coutume foncière qui a servi de révélateur de la spé-
multijuridismeeT. Puis, dans /e Jeu des lois (Le Roy, 1999), c'est le principe
cificité des modalités de prise en compte de la juridicité dans des visions du
monde fondées sur la pluralité, visions qui ne sont donc pas seulement exoti- d'hétéronomie qui sera mis en évidence en relation avec le concept
ques car elle concement aussi les expériences qui, en Occident, ne se sont pas, d'embedding (incrustation, enchâssement) utilisé par Karl Polanyi à propos de
au moins totalement, inscrites dans I'interprétation monologique que nous l'économie pré-capitalistees et que j'applique à la juridicité. J'identifie ainsi les
avons identifiée ci-dessus.
C'est, en effet, la présentation de la coutume foncière africaine selon le 96. Sally Falk Moone, Law as Process, an Anthropological Approach. Routlcdgc and Kcgan
Paul, London, 1978, p.55, dans la traduction dc Gordon Woodman, < Obscrvations sur lcs li-
principe de 1'englobement du contraire dont on a parlé dans I'introduction qui a
mitcs dc la métaphore >, Christoph EBERHARD (cd.), < Lc droit cn pcrspcctivc intcrcultu-
mis en évidence I'existence d'un mode caricatural de présentation et, au-delà de rcllc >>, Revue Interdisc'iplinaire d'Endes.juridiqrres, vol. 49,2002,p.47.
sa critique, la nécessité de rompre le charme vénéneux et de proposer de resti- 97. Eticnnc LE RoY. < L'hypothèsc dc multijuridismc dans un contcxtc dc sortic dc modcrnité >,
Andréc L¡¡otE, et alii,Théories et énergence du Droit, Plu'alisnte, sut'rléter¡nination et elJèc-
tivité, Thémis, Montréal, Bruylant, Bruxcllcs, 1998, p. 29-43.
94. Cité dans Christoph EBERHARD ct Étienne Ln Rov, < Visions du mondc ... ), 2009, p. 129, n. I 98. Dans Lejeu des lols, jc citc ccttc phrasc dc Louis Dumont dans sa prófacc de I'ouvragc ma-
95. Ibid.,p. 130. jeur dc Karl POLANYI, La grande transJ'ornatiott, aux origines politiques et éconontiques de

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LA TERRE DE L'ÀUTRÈ REpRÉsrrN rA noNS D'ESpACES Et' Esp^c¡s no n¡¡nÉsEN r-ATroNs DE L'AlpRolRrAt roN l.oNClÈRË

mécanismes d'interdépendance affectant tant les nornes juridiques entre elles xvf siècle après les voyages de découvertes de nouveaux < mondes > et les
que les diverses dimensions de I'organisation de la société en totalités dynami- bouleversements intellectuels et politiques qu'ils induisirent en terme de < Re-
quesee. J'ai récemment fait une application pratique de cette lecture plurale de naissance > culturelle ou de Réforme. I ,'Europe a vu, entre 1650 et 1789, appa-
la juridicité en reprenant des matériaux d'une note de 1977, pour mettre en évi- raître les trois grandes révolutions, I'Etat centralisé, le marché capitaliste et
dence une grammaire des relations entre pouvoirs, organisation sociale et I'individualisme, qui façonneront la modernité < classique > du xtx" et du pre-
droits 100. rnier tiers du xx'siècle. Après 1945, je suppose que nous commençons à sortir
Enfin, il est clair que la condition de fonctionnement d'un type d'organisation de cette modemité que nous avons découverte mortifere car recelant en son sein
sociale fondé sur la multiplicité et I'interdépendance est une spécialisation des toutes les perversions de I'unitarisme à travers les diverses formes
attributs ou des fonctions d'autant plus précise que les enjeux collectifs supposent d'autoritarismes et de fascismes. J'emploie parfois la métaphore de la dérivc
des réponses sociales explicites et rapides pour prévenir contestations et conflits. des continents pour expliquer la lente évolution de nos représentations, les aléas
L'entrée par le vocabulaire et ses multiples usages est donc la condition de la qui peuvent affecter leurs trajectoires, leur terme, inconnaissable mais inélucta-
connaissance des systèmes de classifications qui assurent dans tous les domaines, ble, alors que leur origine est de mieux en rnieux connue.
de la parenté à la production en passant par les rapports de pouvoirs et les croyan- Nous vivons depuis 1945 des événements qui peuvent être comparés à des
ces, la cohérence du dispositif, donc la cohésion sociale. secousses sismiques, certains libérateurs, comme la chute du mur de Berlin en
1989, d'autres angoissants, coûrme les attentats du ll septembre 2001 àNew
York, d'autres enftn dont l'ambiguité est à la mesure des remises en question
Comment aborder la complexité des situations transmodernes qui y sont associées, ainsi pour notre <joli mai de 1968 D en France et dans le
monde.
Le risque d'une interprétation culturaliste de la théorie des archétypes de Quand j'ai commencé à m'intéresser à ces phénomènes, je supposais que
Michel Alliot est évident pour un lecteur mal informé du statut épistémologique nos sociétés passaient d'un mode d'organisation à un autre pour m'apercevoir
d'un archétype. Y associer des croyances religieuses en redouble le danger, que ce type de < conversion )), comme toutes les autres conversions que j'avais
sans pourtant retirer d'intérêt aux questionnements qui y sont associées. Car, pu observer en Afrique, ne consistait pas à abandonner un référentiel pour un
depuis les années 1980 où ces constructions théoriques ont été élaborées, les autre, mais supposait la mobilisation d'un ou de plusieurs autres référentiels
chercheurs en anthropologie du droit ont pris conscience d'évolutions qui affec- selon une logique non de substitution mais d'enrichissement. Ceci suggérait
tent les catégories référentielles, spécialement de la crise affectant les représen- que nous étions face à un type d'expérience qui, au delà de la complication des
tations de la modernité occidentale et I'entrée dans ce qui fut qualifié, trop ra- montages d'institutions qui en résultaient, devait affronter une réalité infini-
pidement, de postmodemité, et que j'appréhende depuis Le jeu des lois (Le ment plus délicate sous la qualification de complexité dont je reparlerai plus en
Roy, 1999) sous la qualifìcation de transmodemité. détails dans I'introduction de la quatrième partie.
Cette section a donc pour objet d'en préciser la conceptualisation puis les Or la complexité est une manière d'appréhender les expériences de phéno-
implications dans le contexte très particulier du réseau et des incertitudes qu'il mènes et d'instances considérées comme multiples, spécialisés et interdépen-
induit. dants. Elle est donc pour moi directement associée à des visions plurielles du
monde. Le schéma qui s'en déduisait était que nous serions en train de passer
Une entrée dans la transmodernité d'un monde unitariste modeme à un monde postmodeme dans lequel la plurali-
té des composantes appellerait un pluralisme notm¿¡if l0l. C'était d'autant plus
À nouveau je ne fais ici que rappeler des travaux plus anciens, déjà bien séduisant que nous refermions la boucle en revenant à un principe sur lequel
théorisés dans Lejeu des Lois (Le Roy, 1999). Je considère que, dans l'histoire
nos sociétés s'étaient construites lors de la prérnodemité.
de nos représentations occidentales du monde, notre entrée en modemité a dé-
Pourtant un tel schéma est trop linéaire ou déterministe pour intégrer la
buté au xlle siècle avec la querelle des universaux et s'est cristallisée au complexité contemporaine car une caractéristique de la transmodernité est
qu'au lieu d'effacer ses composantes antérieures elle les additionne en rompant
notre te,nps, Paris, Gallimard, 1983. Pour L. Dumont, le comparatismc << revient à refuser jus-
qu'au bout la cornpartimentation que nolre sociëté et elle seule propose et, au lieu de cher- ainsi avec le principe du contraire dont on a déjà décrit les incidences. Sur la
cher dans l'ëconomie le sens de la totalité sociale (...) à clrcrcher dans la totalité sociale le base d'une complémentarité des différences, les représentations prémodemes,
sens de ce qui est chez nous et pour nous économie > (iltienne LE RoY, 1999, p. 32). modemes et postmodemes sont donc appelées à cohabiter, voire à se métisser,
99. Mais non holistcs, mais jc nc m'appcsantis pas sur cettc distinction, au centrc d'un débat cntrc non sans difficultés ni incohérences. On voit donc apparaître de nouveaux
sociologues ct anthropologucs ct socondaire ici car pour moi, le holismc cst une forme
d'unitarismc à l'échellc du collcctif. Voir Louis DuMoNT, Essais sur I'indivídualisne, op. cit. cocktails plus ou moins explosifs. Dans le rnonde occidental, c'est à une lutte
I 00. Éticnne LE Roy, < Pouvoirs ct droit dans une société < pré-étatiquc > à pouvoir politiquc ccn-
halisé, cxcmplc dcs royaumcs wolof du Sénégal >, Arao, Anthropologíes et droits, état des
savoirs et orientatiotls contemporaines, Dalloz, Paris, 2009, p. 157 -166. l0l. Cahiers cl'Anthropologie du droit,2003, < Lcs pluralismcsjuridiqucs r, Karthala, Paris, 2003

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REPRÉsEN'rA'uoNS D'ESpACES Er EspAces oe nulnÉsgNtAt'toNS DE L'AppRopRrAl'roN I.ONCtÈRË
LA,I.ERRE DE L'AUTRE

entre pluralisme et unitarisme que I'on assiste avec des atteintes aux droits dé- taite, << sous réserve d'inventaire >. Ne nous en étonnons pas car les anthropo-
mocratiques, à des avancées des droits sociaux, des questions sur I'avenir de la logues du droit ont sans doute besoin d'un outillage théorique nouveau mais
planète qui occupent le débat public. Dans le monde oriental, Chine, Japon et aussi doivent, selon la formule finale de Gordon Woodman << mettre en gørde,
lnde en particulier où la modernisation s'est opérée de l'extérieur, par occiden- de manière générale, contre le recours à ces outils attractifs mais trop persua-
talisation, c'est un débat < postcolonial ) entre unitarisme et dualisme qui do- sifs pour augmenter notre compréhension du monde > (Woodman , 2002, p. 48).
mine, avec un retour à Confucius en Chine, aux valeurs indoues en Inde et une Pourtant, dans le contexte particulier du présent ouvrage, la notion de réseau
crise culturelle affectant lajeunesse au Japon. nous pose un vrai problème de recherche qui peut ouvrir des perspectives neu-
Au début des années 1990, deux politistes éclairaient ainsi les transforma- ves. Dans ma contribution à cette publication collectivel04, je supposais que le
tions en cours : réseau était une représentation d'espace dont une particularité est de contenir à
titre < atomique > (à la manière de Claude Lévi-Strauss traitant de l'atome de
< Le retournement du monde s'alimente de cette nouvelle donne [la re- parenté) les trois représentations considérées alors comme constitutives des rap-
vanche de l'acteur sur le systèmel offrant à I'ordre interncttional des ca- ports à l'étendue, les représentations topocentrique, odologique et géométrique.
røctéristiques paradoxales : plus dffis en terme de pouvoir et plus dis- Parmi les arguments mobilisés pour vérifier cette proposition, je me référais
persé en termes d'actions, il émancipe les individus et les groupes mais
-restreint aux travaux que j'avais dirigés dans le cadre d'un observatoire que le LAJP
les souverainetés, libère les particulørismes mais entrave leur avait mis en place à Valence-le-haut (Drome) auprès du Conseil Communal de
institutionnalisation. Ces tensions peuvent s'expliquer par la coexis- Prévention et de Délinquance de la ville de Valence pour comprendre les rap-
tence de ces deux mondes de James Rosebau, le monde multicentré et ports desjeunes aux territoires et les rapports qui s'en déduisaient.
celui des Etatt : un tel paradigme nous donne alors les moyens de com- Sans aborder I'actualité de ces questions quinze ans après et ayant observé
prendre ces oppositions et d'apprécier les possibilités de bâtir un ordre que les deux nouvelles représentations d'espaces découvertes ensuite (sanctua-
international qui les intégrerait. (...) Plus que iamais le ieu internatio- risation et territorialisation) ne font que confirmer I'intérêt d'aborder le phéno-
nal sera déterminé par le choix des valeurs autour desquelles mène de bande en relation avec une dynamique de réseau, je me pose mainte-
s'organiseront - ou se détruiront - les sociét,ls 102. >
nant la question de savoir si le réseau est bien un espace de représentation ori-
Mais, l'obsolescence du monopole du propriétaire foncier et du souverain ginal et contemporain contenant un nombre plus ou moins élevé de représenta-
sur son territoire qu'on croyait deviner avec ( la frn des territoires > donc le dé- tions d'espaces ou s'il ne constitue pas une sixième représentation d'espaces. Si
passement du modèle unitariste classique ne s'est pas réalisé, au moins généra- je n'ai pas suffisamment d'arguments pour conclure ainsi, j'ai assez de doutes
iement et c,est plutôt à une formule composite que nous assistons avec la pour faire du lecteur le témoin de ce problème de recherche.
concrétisation de la logique du réseau. Comme souvent, il est de bonne méthode de partir du langage courant et
d'en pointer les récurrences pour notre objet. Le dictionnaire Robert (1996,
Les configurat¡ons de la logique de réseau p. l9a9) recense six emplois plus ou moins pertinents ici :

Au début des années 2000, les Facultés universitaires Saint-Louis de < l" Tissu à maille très larges, 2o Ensemble de lignes, de bandes, etc.,
Bruxelles et le Laboratoire d'Anthropologie Juridique de Paris (Université Pa- 3" Bonnet des ruminants, 4" Dispositif d'optique (...), 5" Ensemble de
ris l) se sont associés pour traiter en commun d'une transformation institution- lignes, de voies de communication, des conducteurs électriques, des ca-
nelle dite < de la pyramide au réseau ¡ reposant sur I'hypothèse que la re-
103 e1 nqlisations, etc. qui desservent une même unité géographique, dépen-
présentation positiviste du droit et pyramidale de I'institution modeme cédait la dent de la même compagnie, 6" Rëpartítion des éléments d'une organi-
place à un dispositif plus ouvert dénommé génériquement ( un réseau >. sation en différents points : ces éléments ainsi répartis. >
Je ne reprendrai pas ici les critiques portées à la généralité des catégories, On ne saisit pas facilement une cohérence entre ces différentes significa-
tenues pour des métaphores par Gordon Woodman ou des aspirants-paradigmes tions. Dans la définition que j'adoptais, j'associais les sens 6 et 5 principale-
par Jacques Vanderlinden ou la diffîculté de I'application de la notion de pyra- ment: < un réseau est d'abord un espace dans lequel des points sont le support
mide en common law (G. Woodman), ou dans les contextes africains (E. Le d'éléments mis en relation. Sans points, il n'y a pas de rëseau, mais
Roy). Et si la réference au réseau est plus ou moins acceptée par la quinzaine I'agencement spécifique de ces points doit produire des rapports entre éléments
d'auteurs qui ont contribué à cette publication, c'est, selon une formule de no-

102. Bcrtrand BADIE ct Maric-Claudc SMoUTS, Le relournement du monde, sociologie de la scène I 04. Éticnnc LE RoY, < Lcs rcpréscntations d'cspaccs ct la structurc "atomiquc" du réscau dans lcs
intemationale, FNSP & Dalloz, Paris, 1992, p. 241. pratiqucs de la transmodcrnité >l, i,r Christoph EBERHARD, < Lc droit cn pcrspcctive intcrcultu-
103. Christoph EBERHARD, < Lc droit cn perspcctivc interculturelle, images réfléchics de la pyra- rcllc, imagcs rófléchics dc la pyramidc ct du róscau >>, Revue Interdisciplinaire tl'Encles juri-
midcctduréscau>, Revuelnrerdisciplinaired'Etudesjuridiques,vol.49,2002. diques, vol. 49,2002, p. 49-65,

onorr er soclÉrÉ, vol. 54, 201 93 onorr pr socrÉtÉ, voL.54,20l I


1
92
LA 'TERRE DE L'AU't RE REpRÉsEN't AT¡oNs D'ESFACES E'I ESPACES DE RÈpRÉsENl At roNs DE L'AppRotRIA IIoN foNCtÈRË

spécifiques autorisant ainsià distinguer entre tel et tel réseau. n (Le Roy, La seconde question a trait au réseau comme un maillage, un barrage fil-
2002,p.54) tÍant, un grillage ou un filet (le << net > en anglais, qui se décomp ose en intra net
La conséquence tirée était qu'en identifiant ces points on entrait dans une et inter net selon le développement du réseau de communications électroniques
conception topocentrique qui pouvait être aménagée selon les contraintes de devenu en quelques années si indispensable). Gordon Woodman (2002, p.43)
I'odologie et de la géométrie. nous dit que la réalité de la pratique du common law relèverait plutôt du prin-
Je me pose maintenant deux questions. cipe <<d'un entonnoir qui accepte des élëments de partout et les dirige vers
I'ouverture étroite de larule of recognition
105 ¡¡. Deux idées dominent ici,
Premièrement, n'aije pas alors sous estimé la définition no 5 recoupant la celle
définition n" 2 et mettant en évidence la place des lignes, bandes et finalement de sélection qu'autorise le maillage, plus ou moins grand, et, dans son usage ou
un principe d'organisation plus odologique que topocentrique ? Concrètement, ses applications, celle de la communication associant la circulation et
un réseau est-il un ensemble de points ou un ensemble de lignes comme l'échange.
conducteurs ? Ces données sont-elles si originales qu'elles puissent permettre de supposer
Deuxièmement, n'ai-je pas oublié la définition no I qui ferait du réseau le qu'on pourrait y associer une représentation d'espace originale, une sixièrne ?
support du maillage dont I'objet est de retenir ce qui est mouvant ou circulant et Dans la mesure où les pratiques s'inscrivent sur une étendue la question est per-
dès lors non seulement un espace de représentations mais une représentation tinente. Mais je ne vois pas ce qu'elle peut produire de neuf pour ce qui
originale d'espace fondée sur le filtrage, la sélection et l'exploitation des maté- conceme le droit de la terre et de ses ressources.
riaux récoltés ? En effet, deux observations s'imposent. D'une part, les problèmes liés à la
sélection et à la communication sont déjà largement pris en charge par les au-
Des réponses encore incertaines tres représentations, en particulier la sanctuarisation. Sans doute y a-t-il place
pour des développements originaux mais je ne découvre pas la nécessité abso-
La première question ne fait pas substantiellement évoluer la problématique lue de théoriser une sixième situation. Quant à la communication, elle est le ca-
car tous les commentaires antérieurs conduisent, en récusant des dichotomies dre privilégié de I'odologie, science des cheminernents. Donc, il y a risque de
fondées sur un principe d'opposition dit principe du contraire, à conclure que ce répétition et de tautologie. D'autre part, reconnaître une sixième représentation
peut être l'un et l'autre selon que, à un moment donné, on privilégie ce qui suppose un réajustement cornplet du dispositif théorique sous-jacent à cet ou-
constitue la ligne (un ensernble de points) ou ce qui relie les points (une ou plu- vrage et qui s'élaborera progressivement sous les yeux du lecteur pour nous
sieurs lignes). Par ailleurs, préférer comme principe structurant les lignes aux conduire en quatrième partie à un exposé de principes de gestion juridique, po-
points suggère, avec la référence physico-chimique au conducteur, de valoriser litique, économique et écologique selon un modèle actuellement développé se-
les fonctions de passage, de circulation, de transport ou de déplacement en spé- lon cinq registres de représentations, d'usages, de maîtrises, de gouvernances et
cifiant la fonctionnalité de chaque transport, par analogie aux réseaux de gaz, de régulations patrimoniales. Or, pour I'instant, je n'ai pas trouvé de bonne rai-
électricité, téléphone, pétrole, etc., en évitant toute interférence entre chaque son pour aller au-delà de cinq niveaux de maîtrises juridiques et I'utilité d'en re-
réseau pour éviter déperditions et réactions inappropriées. Mais, ce faisant, on lever le défi m'en parait somme tout réduite. C'est déjà ainsi assez compliqué !
reste dans une logique odologique, la spécialisation et la sécurité étant renfor- J'en reste ainsi à ma proposition de considérer le réseau non comlne une
cées. En restant trop frdèlernent inscrits dans la métaphore des dispositifs de nouvelle représentation d'espace mais comme un espace de représentation, un
distribution de l'énergie, on accepte de lire I'organisation de la société comme symbolos, où les cinq représentations d'espaces peuvent être amenées à se ren-
la superposition de réponses, chacune originale et appelée à le rester. Or de tel- contrer, échanger, s'associer, se concuffencer ou se détnrire selon des logiques
les stratifications étanches et non métissables sont contraires aux observations contemporaines qui ne relèvent pas de I'outillage donc de la technologie mais
que nous sommes amenés à faire au quotidien (et pas si éloignés, ce qui est des individus qui I'emploient donc de I'anthropologie.
troublant, de la physique quantique). Nos comportements ne sont pas seulement Cette prise de position ne signifie donc pas que le problème est résolu mais
redevables d'une appartenance à un modèle < atomique > de pratiques mais qu'il n'est pas susceptible d'être résolu en l'état, le chercheur devant alors
s'organisent d'abord selon une dynamique de I'action, de l'intention à la réali- prendre date avec lui-même ou ses collègues pour reprendre ces questionne-
sation, qui, en mobilisant les ressources selon un principe de næuds et de ven- rnents en temps opportun.
tres (infra), les associent à l'un ou à I'autre des cinq dispositifs < atomiques >
identifiés et nommés représentations d'espaces. Cette lecture qui est applicable
aux sociétés de chasseurs-collecteurs (Pourtier, 1986, infra) comme à nos mon-
tages d'institutions les plus contemporains suggère donc d'approfondir le se-
cond questionnement.
105. La règlc dc rcconnaissancc cst, sclon Hart, lc principc dcjuridicisation dcs nonncs, pour cn
fairc < du droit >.

nnolr sr soctÉrÉ, vol. 54, 20l I


94 95 DRorr ET soclÉTÉ. vol.54.20r I
LA r'ÈRRÊ DE L'AUTRE REPRÉsENl A t'toNS D'ESpACES Et' ESPACES DE REpRÉsEN rA'r'roNs Ds L'AppRopRlAIroN FoNcrÈRE

Le jeu symbolique des formes dans la matérialisation des D'une part une forme symbolique peut avoir des significations différentes
espaces des représentations de I'appropriation et I'art des dans les diverses cultures selon ce qu'on y associe comme valeur, fonction ou
jardins orincipe d'organisation. On doit donc se méfier de prétendus << universaux >

ässociés à une pensée dite initiatique ou < symbolique > (mais caricaturée si son
Nous avons déjà reconnu dans les pages précédentes deux manifestations usage fait seulement æuvre d'occultation de ce qu'on entend investir dans les
formelles de ces espaces de représentation. L'un est le triangle qui nous a per- non-dits et spécialement dans le rapport à l'invisible).
D'autre part, la manière d'investir cette symbolique et d'en rendre compte
mis, dans I'introduction de ce chapitre, d'aborder I'importance de la symboli-
que dans une théorie de la représentation d'espaces, I'autre est le réseau sur le- dépend d'un contexte personnel, circonstances de temps et de lieux où on peut
quel nous venons de conclure la deuxième section. dire ou ne pas dire, et du niveau d'information, de formation ou d'initiation
(dont le terme est I'au-delà de la vie dans des situations africaines que j'ai ap-
Comme on l'a constaté, il y a peu de données communes entre un triangle et
prochées).
un réseau sinon que ces deux notions expriment chacune une symbolique parti-
Notre démarche s'apparente ainsi à la recherche de ces < lieux de mé-
culière que nous allons caractériser sans espoir d'exhaustivité car I'objet de
moire > qui ont captivé I'histoire contemporaine en France. Mais les espaces de
cette troisième section est d'attirer I'attention sur la diversité des formes et des
représentations ne sont pas seulement des réceptacles d'informations et de
signifrcations de I'organisation tenitoriale et foncière des sociétés, ce que je
je prendrai I'exemple des jardins, connaissances, des lieux de stockage de nos expériences humaines, Associés
ferai dans un premier paragraphe. Puis,
dans ce que nous avons déjà appelé des < matrices spatio-temporelles >> (supra,
comme expression des matérialisations symboliques des visions du monde pour
Introduction générale) ils sont aussi, par leur mobilisation, des producteurs
en illustrer les conséquences.
d'espaces, des transformateurs de l'étendue en unités sociales dotées de carac-
téristiques propres qu'il appartient à chaque observateur d'identifìer et d'inter-
La diversité des formes symboliques d'appropriation de I'espace préter.
Dans cç domaine également, il n'y a pas de typologies préexistantes nous L'exercice suivant n'a donc d'intérêt que comme un excitateur de nos
permettant de < caler > la description des données. curiosités. I1 n'a pas pour objet de proposer de nouveaux formalismes ou d'en
Je propose donc une distinction en quatre catégories. D'une part il existe critiquer de plus anciens mais d'aborder ces fonnes avec la disponibilité et la
des formes symboliques de type géographiques/géométriques qui autorisent la légèreté du défricheur afin de témoigner de la liberté de l'être humain à conce-
description (graphos) de la terre (gé) et autorisent sa mesure (métros). D'autre voir et à construire les espaces du possible.
part, il y a des symboliques dites cosmologiques parce qu'elles prétendent
Des formes symboliques pour décrire et mesurer l'espace ef son appro-
s'évader des strictes contraintes de description et de mesure pour saisir des en- pr¡ation
sembles ouverts à d'autres unités de mesure d'espaces-temps ou construits se-
lon des conventions d'agrégation qui, comme toutes conventions, peuvent être Nous avons déjà pris connaissance de ces formes puisqu'elles sont à la base
révisables. Ici on use métaphoriquement de la science de description de de la représentation géométrique de I'espace identiflrée dans le chapitre premier.
I'univers, ou cosmologie pour caractériser une appropriation plus conceptuelle Ces formes sont aussi innombrables qu'on peut imaginer de polygones. On ne
que matérielle de l'étendue. Ensuite, certaines catégories symboliques sont saurait prétendre les recenser toutes ni, pour chacune, proposer la symbolique
identifiables par un principe très concret d'attachement, rattachement ou déta- que suggèrent ses applications connues.
chement des individus à des espaces spécifrques et dont rendent compte des On va donc retenir trois formes de base, le triangle, le carré et le cercle au-
métaphores particulières. Enhn, il y a quelques réalités qui échappent à cette torisant des combinaisons de ces formes simples, dont la fameuse pyramide
typologie parce qu'elles expriment les conséquences d'une dynamique, d'un dont on a déjà évoqué la place dans la recherche néo-institutionnelle.
état instable, et ne sont saisissables qu'à travers I'observation à un temps < t > Le triangle, formé par trois droites qui se coupent et sont limitées à leurs
de différentes rencontres, collisions, agrégations, à nouveau comme dans la points d'intersection est sans doute une des figures les plus fréquentes de
physique quantique mais à l'échelle de groupes sociaux. I'architecture. On en trouve des usages en astronomie, en musique, en agri-
Rappelons enfin que ces espaces de représentation ont une fonction essen- culture, en arithmétique et, bien entendu en géométrie. En alchimie, le triangle
tiellement symbolique, au sens ( grec D qu'ils expriment le partage d'une va- est le symbole des trois principes du grand æuvre, le soufre, le mercurç et le sel
leur, d'une fonctionnalité, d'un principe d'organisation permettant d'expliquer (ou I'arsenic). La symbolique, comme nous I'avions déjà appréhendée dans le
ou de justifier comment une part de l'étendue est traitée en espace et, plus ou modèle du concile chrétien de Nicée, est donc d'associer des éléments ou prin-
moins explicitement, selon quels investissements des acteurs, donc selon quels cipes différents pour en faire un produit comrnun, une æuvre, et promouvoir la
rnodes d'appropriation. Ceci a deux conséquences. pluralité dans l'unité.

onotr rr soclÉrÉ, vol. 54, 20l I


96 97 onorr et socrÉrÉ, vol.54,20l I
LA TERRE Dn L'AUt RE REpRÉsENt'At'toNS D'ËspACEs E I ESpAcES DE REpRÉSBN IA ItoNS DE L'AttRopRtA IIoN toNCtÈRL.

Le cercle est une surface plane que limite une ligne courbe appelée cir- f idée de spécialisation des produits cultivés dans le premier cas, des muscles
conference dont tous les points sont à égale distance d'un même point intérieur dans le second. En géométrie, étant la figure polygonale la plus simple, > /e
appelé centre. C'est donc ce point qui fait le cercle. Mais c'est la circonférence carré est le terme de comparaison de toutes les surfaces. L'unité de surface esl
qui en fait une forme géométrique. En géométrie, si le point vient à disparaître, tuujours le carré construit sur l'unité linéaire. Il en résulte que la mesure d'un
il est toujours possible de I'identifier à partir de la circonférence et au milieu carrë quelconque est le carré de la mesure de son côté. > (Larousse, circum
d'une ligne réunissant deux points opposés de la circonférence, le diamètre. Par 1900, II, P.522)
contre, dans une représentation topocentrique, si le point dit centre disparaît C'est peut-être la notion de carré magique qui nous livre I'idée symbolique
c'est I'ensemble de sa matérialisation qui s'évanouit. Dans la diversité des usa- la plus utile à comprendre le rôle de cet espace de représentation comme un
ges, sans doute au moins aussi grands que pour le triangle, on voit apparaître idéal de perfection. Non seulement les quatre côtés et les quatre angles sont
deux dimensions de la symbolique du cercle, d'une part ce qui appartient à un égaux mais, en outre, I'inscription de chiffres dans des compartiments égaux,
ensemble (dans le cercle) et ce qui lui est étranger (hors du cercle), d'autre part selon un ordre naturel, produit toujours le même résultat quelle que soit la lec-
et en conséquence le cercle est associé à la notion de partage qui est, rappelons- ture en ligne, en colonne ou en diagonale.
le, à la fois ce qui réunit et ce qui divise ou différencie. Mais la symbolique de
Je me suis limité ici à ne décrire que trois figures de base, lesquelles peu-
ce qui réunit paraît la plus forte.
vent être combinées entre elles et, surtout, donner lieu à des applications d'une
Traitant, à la suite de Robeft Vachon, des conceptions de ceux que nous dé-
extrême diversité. Retenons au moins de ces brèves explications que ces formes
nommons en français des lroquois et qui se disent Haudenosaunee, Christoph
géométriques ont pour intérêt, comme espaces de représentations, de nous met-
Eberhard remarque à propos des nations qui les constituent :
tre sur la piste de ces valeurs et dispositifs qu'une société considère comme
< Plutôt que de s'en remettre à un pouvoir supërieur, ò l'instar du Lé- centraux (cercle) dans sa vision de son organisation et dans la mise en scène de
viqthan de Hobbes, et de s'inscrire dans une matrice pyramidale (...), ses rapports de pouvoir en valorisant ou en niant la pluralité des inscriptions de
c'est vers la symbolique du cercle qu'elles se tournent pour penser leur ses membres (triangle). L'idée de partage ouvre ensuite notre recherche sur la
cohabitation harmonieuse. Dans le cercle, tous sont égaux. Nul ne peut sélectivité des appartenances et la justihcation de principes d'exclusion, per-
imposer sa volonté oux autres. Lq cohësion du cercle vient de mettant ainsi de désigner l'étranger et le membre de la société. Enflrn, ces for-
I'imbricatíon des uns avec les autres (...) et de tous avec I'harmonie mes géométriques, avec I'idée de perfection qui peut y être associée (carré) sont
cosmique plus vaste. Le vivre-ensemble est bas,ë sur l'interdépendance des outils performants pour exprimer la conception sous-jacente de I'exercice
de tous, qui suppose aussi le respect de la dilférence de chacun et du du pouvoir politique. Et de la théorie de I'appropriation fondée sur un droit ex-
respect de son ontonomie. Le centre du cercle est la Grande Paixt06. )) clusif et le plus souvent absolu. Nous y reviendrons à propos des jardins.

Si on peut élargir plus ou moins le cercle en étendant son rayon, assurer des Des formes symboliques empruntant à des métaphores cosrniques pour
passages entre de qui en relève et ce qui lui est étranger, supe{poser les appar- se sifuer sur l'étendue et dans le temps
tenances cornme on superpose des cercles, c'est ce qui est mis au centre du cer-
Le GPS nous a, ces demiers temps, rendu sensible à I'utilité de disposer
cle, valeur, principe ou forme d'organisation qui donnera I'interprétation sym-
d'un point d'observation et de référence situé hors de notre globe pour faciliter
bolique la plus directement explicite et pratique. C'est pourquoi la symbolique
nos positionnements et notre circulation sur l'étendue terr€stre. Parmi les caté-
du cercle reste toujours aussi présente dans notre quotidien, sans que nous en gories ou de classes d'objets susceptibles de servir d'espaces de représentation
ayons toujours conscience. Rappelons par exemple que pour exprimer I'idéal de
on en relèvera trois.
la nouvelle démocratie française, I'abbé Sieyès voyait en 1789 la Nation ins-
L'étoile, comme objet singulier peut apportcr des indications de direction
crite sur la circonférence et la valeur d'égalité au centre. (l'étoile polaire au Nord ou la Croix du Sud selon que l'on est au dessus ou au
Le carré est un quadrilatère plan qui a des côtés égaux et ses angles droits. dessous de l'Équateur) ou de temps selon deì périodicités dont traite
Dans ses usages militaires et architecturaux le carré est associé à f inter-
l'astronomie. Elle est associée alors au topocentrisme. Mais ce sont les regrou-
dépendance de ses quatre côtés. Il sr.rfht que l'un faiblisse pour que tout le sys-
pements d'étoiles qui ont à la fois excité I'imagination des hommes et facilité
tème s'écroule. Le carré est dès lors associé à I'idée de base que l'on retrouve
ses déplacements. Elles sont plus ou moins étroitcment associées aux représen-
dans la pyramide. Dans ses usages horticoles ou médicaux, il est assimilable à
tations d'espace que nous avons identifiées, en particulier à la représentation
odologique.
106. Christoph EBERHARD, < Lc ccrcle commc ouvcrture pour la paix. Détour par dcs visions amó- La constellation est ( un groupe apparent d'étoiles présentant une figure
rindicnncs et tibótainc du Droit )), ID., ( Lc droit cn pcrspcctivc intcrculturcllc, imagcs réflé- conventionnelle déterminée, vue de terre >.(Robert, 1996, p.45 l) par exemple
chics dc la pyramidc ct du réseau >>, Revue hterdiic'iplinait'e d'Etudes juridiques, vol.49,
2002, p.313-314. Robcrt Vachon a été dircctcur dc l'lnstitut Intcrculturcl dc Montréal ct un
la Grande Ourse contenant l'étoile polaire ou la Petite Ourse. Le caractère pu-
dcs pionnicrs du dialoguc intcrculturcl à l'óchcllc mondialc.

nnorr Br socrÉrÉ, vol. 54, 20l DRO¡T ET socrÉTÉ. vol.54,201 |


I
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LA TERRE DE L'AUTRE REpRÉsENl At'toNS D'ESpACES ET ESPACES DB REpRÉsEN]-A l roNs DE L'AppRopRrA l toN roNCtÈRE

rement conventionnel de ces regroupements fait des constellations des types cements des ressources ou des hommes. Elle suppose également des principes
très originaux d'espaces de représentations, fondés sur la ftction qui leur a don- j,organisation et le respect d'une discipline, donc une autorité s'exerçant sur
né naissance. Parcelles dispersées dans l'étendue, territoires émiettés peuvent les hommes, avec des obligations et des interdits, mettant ainsi la filière en
mobiliser la métaphore de la constellation pour introduire l'idée d'unité ou de avec des problématiques de sanctuarisation.
récurrences là où un simple coup d'æil constate un désordre. 'ohase
La grappe est un deuxième mode d'agencement. Il est défini par le diction-
La nébuleuse est ( tout corps céleste dont les contours ne sont pas nets )) naire comme < un assetnblage sené de petits objets ou de personnes >. Il a été
Ses deux applications les plus notables sont d'une part la voie lactée, dans notre fréquemment observé dans les études urbaines en Afrique sahélienne où il n'est
galaxie et d'autre part la nébuleuse extra galactique défrnie comme < énorme pas associé nécessairement à une approche de masses hutnaines non autrement
ensemble d'étoiles, d'amas d'étoiles et de matière interstellaire, sa dimension õrganisées que par la manière selon laquelle elles s'accrochent les unes aux au-
comparable à la voie lactée >. tres comme le suggère la défrnition précédente. La grappe met en évidence une
En tant que métaphores, les notions de constellation et de nébuleuse interfe- relation de dépendance personnelle, souvent un mécanisme de patronage ou de
rent avec des catégories proprement géographiques comme I'archipel qui origi- clientélisme, à travers lesquels sont allouées des ressources foncières. L'accès à
nellement désignait la mer Egée caractérisée par ses très nombreuses îles et qui, la terre et aux droits qui en découlent ne sont ainsi compréhensibles qu'en sui-
métaphoriquement, connote I'idée d'une dispersion selon un principe d'unité vant les différents niveaux d'allocation et les dérivations de droits qui sont as-
plus ou moins conventionnel (ainsi pour les douze îles de la Grèce orientale en sociés au passage d'un niveau de hiérarchie à l'autre. A la manière des cités
limite de la Turquie dites Dodécanèse). J'ai eu à en vivre une application parti- grecques de I'Antiquité qui pouvaient se dire < mères >, < filles >, voire < peti-
culière en préparant la réforme foncière de la République Fédérale Islamique tes filles >>, on observe des mécanismes de transmission des droits primaires (ou
des Comores à partir de 1986. Cet État qui a accédé à I'indépendance en 1975 originaux) puis secondaires (ou dérivés) qui s'inspirent tant des procédures
est-il composé de trois ou quatre îles ? Mayotte, en raison de I'ancienneté de d'accès à la terre précapitalistes que des rapports de parentalisation communau-
son rattachement à la République française, est-elle naturellement conduite à taire (Le Roy, 1999) que nous retrouverons dans la deuxième partie. Dans le
devenir un département de plein droit après avoir dû se contenter pendant trente chapitre précédent, le mode d'agrégation des tenures que décrit Paul Bohannan
ans d'un statut vague et inceftain ? Pour certains, les critères d'appartenance chez les Tiv du Nigéria obéit à un tel mécanisme agrégeant les différents ligna-
géographique sont < nébuleux ) et seuls comptent les décisions prises démocra- ges autour de la figure du patriarche. Par I'effet de grappe et par l'entremise des
tiquement. Pour d'autres, j'en parlais avec feu le président Abdallah, les quatre bénéhciaires ou des acteurs, les droits fonciers sont organisés (et généralernent
îles sont comme une constellation et toute soustraction d'une île fait disparaître transmis) selon un principe vertical de hiérarchisation et de différenciation pro-
la cohérence d'ensemble du dispositif; donc altère I'idée même d'une national! gressive pour rester fidèle à I'archétype dit < anirniste > par Michel Alliot (sa-
té comorienne. Nous n'étions pas loin dans nos débats de I'exigence de la re- pre, l'" section).
conquête de I'Alsace-Lorraine en L914. Le tissu, à partir de la définition d'usage courant, a connoté des emplois
plus sociologiques qui ont des applications dans la recherche foncière. Il est
Des formes pour identifier des modes de rattachement ou de détache- << une surface souple et résistante constituée par un assemblage régulier de fils
ment des individus à des espaces spéc,'flgues textiles entrelacés, .soit tisstis, soit maillés l. Sociologiquement, il s'agitd'un
<< ensemble d'éléments de mêmes fonctions, organisés en un tout homogène >.
Nous retrouvons ici la problématique du réseau pour en identiher au moins
trois applications. Je rappelle tout d'abord la définition que j'en donnais en2002l. La lecture des cadastres révèle des principes de cohérence (selon la taille des
<<un rëseau est d'abord un espace dans lequel des points sont le support espaces et les droits qu'ils supportent) renvoyant à I'histoire de la constitution
d'éléments mis en relation. Sans points, il n'y ø pas de réseau, mais I'agencement des tenoirs et impliquant tant la représentation géométrique que celle du tcrri-
spécifique de ces points doit produire des rapports entre éléments spécifiques au- toire. La toile est originellement un tissu dont I'armure (le support) est particu-
torisant ainsi à distinguer entre tel et tel réseau. I (Le Roy, 2002,54) lièrement simple. Analogiquement et en relation avec la notion de réseau, la
Le premier agencement spécifique est la filière. La filière a pour particulari- toile désigne un espace dans lequel les rapports sont entremêlés, offrant sélecti-
té de reposer sur une succession d'états à traverser ou d'étapes par lesquelles on vité et résistance. La toile est ainsi un espace de représentation qui réunit des
doit passer pour aboutir à un résultat. Elle suppose donc des ajustements où les individus dont les intérêts sont croisés mais pour lesquels il n'existe pas d'autre
catégories d'espaces sont nécessairement invoquées. À la diffé.ence du réseau, contrainte institutionnelle.
le nombre d'états ou d'étapes peut être prédéterminé et les relations entre les On peut relever également I'usage de termes tels que cocon ou niche, es-
composantes de la filière sont orientées vers un objectifà atteindre (exportation saim dans des contextes de primauté des inscriptions personnelles de type
de produits agricoles ou miniers, trafic de stupéfiants, migrations clandestines transmodeme, avec I'idée de non communication ou d'enfermement (cocon) ou
dans un pays étranger, espionnage, etc.). La hlière est substantiellement asso- de valorisation du biotope (niche écologique), de regroupement (essaim).
ciée à la représentation odologique par I'incidence des cheminements ou dépla-

nnolr sr socrÉrÉ, voI-. 54, 20l I l0l onorr er socrÉrÉ, voL. 54, 20l l
100
LA TFTRRI' DE L'AU I RE REPRÉsEN'lAi-toNsD'!spACESEt ESPACESDEREpRÉsENTArroNsDEL'AppRopRrAIIoNtoNC¡ÈRE

Des formes symbol¡ques pour saisir des dynamiques d'acteurs dans la demande solvable de terre et de terrains exprimée les par promo-
-teurs, les constructeurs, les industriels, les sociétés de plantation ou
I'espace
d'élevage, s¡ç.tIo. v
Il y a enfin (mais, sans doute, pas < à la fin >) des formes qui, disais-je ci-
dessus, ne sont saisissables qu'à travers I'observation à un temps < t > de diffé- Graphiquement, ces quatre déterminations sont associées par les auteurs aux
rentes rencontres, collisions, agrégations, à nouveau conìme dans la physique oôles d'un losange prêtant aux ressources argumentatives associées an carré
quantique mais à l'échelle de groupes sociaux. Décrivons d'abord le cadre puis isupra\ et faisant du champ foncier un espace de représentation particulière-
le support de phénomènes dont les traits symboliques particuliers connotent le nrent illustratif d'une anthropologie dynarnique. Si, en effet, ces déterrninations
mouvement, le conflit, la concurrence ou la contradiction des intérêts à propos sont liées à une lecture proprement urbaine, africaine et contemporaine des rap-
de I'espace. ports fonciers, des distinctions analogues peuvent être identiflrées pour chacun
Le champ est, avec la sociologie de Pierre Bourdieu 107, entré dans les caté- ães montages observés à un temps < t > de l'évolution des modes d'appro-
gories courantes de la socio-anthropologie dynamique. Dans l'expression priation de la terre et de ses ressources.
< champ scientifrque >>, c'est pour moi une notion clé d'une démarche qui en- La volée, tente de saisir ce rnouvement d'agrégation ou d'éclatement d'un
tend s'émanciper des enfermements disciplinaires et de tenter de rendre compte collectif qui peut être d'oiseaux et qui est ici d'individus et rendant compte
du rnouvement, des confrontations çoncuÍrences et transformations, bref de la d'un changement de position en rapport avec un espace < topique > et une fonc-
vie de I'homme en société. tion, un but ou un objectif particuliers. La notion a été utilisée pour traiter des
Dans un texte récent 108 e1 psu¡ en construire l'assise comme < champ scien- modes d'occupation de territoires urbains par des jeunes de banlieues qu'on
tifique, j'avais relevé quelques occurrences dans les travaux de P. Bourdieu' abordait, malheureusement, de manière schérnatique et arbitraire dans les inter-
Pour cet auteur, dans Le sens pratique, le champ est d'abord << I'espace duieu, ventions des administrations concemées, selon une logique de bande ou de
des règles du jeu, les enjeux, etc.> (1980, p. ll2). Pour ce qui conceme ganglllet une lecture <géométrique> de I'espace, là où toutes les autres re-
l'économie, Bourdieu le définit comme <<un ensemble d'institutions (...) et un présentations peuvent être identifiées et illustrées, en particulier à I'occasion
corps d'agents, dotés d'intérêts et de modes de pensée spécifiques > (Idem, d'un < coup > où un groupe s'agrège selon le principe odologique puis opère sa
2ll). En 1986, et à propos du droit, cet auteur êcrit < les prøtiques et les dis- retraite selon des exigences de sanctuarisation ou de topocentrisme. De nou-
cours juridiques sont en ffit le produit d'un champ dont la logique spécifique veaux travaux sont en cours pour en confirmer les implications.
est la suivante : d'une part, par les rapports de force spécifiques qui lui confè- Le næud est enfin une métaphore susceptible de rendre compte de ce qui
rent sa structure et qui orientent les luttes de concurrence ou, plus exactement, s'est formalisé au moment < t > et peut se délier ou se dénouer dans I'instant
les conflits de compétence dont il est le lieu et, d'autre part, par la logique in- suivant. Roland Pourtier en a fait une application intéressante en décrivant les
terne des æuvres juridiques qui délimitent à chaque instant I'espace des possi- pratiques foncières en Afrique centrale forestière. ll parle d'un>> modèle ondu-
bles et, par là, I'univers des solutions proprement iuridiques t0e. > latoire d'espace, avec ses næuds (village, centre) et ses ventres (confins plus ou
Cette approche correspond à une des principales contributions théoriques moins distendus selon la densité générale) >. Car < (à) I'omnipotence de lafo-
des Joumées d'études sur les problèmes fonciers en Afrique noire, tenues à Pa- rêt correspond une topologique particulière. L'espqce s'y compose de centres,
ris en septembre 1980. Pour Alain Durand-Lasserve et Jean-François Tribillon, de conJìns, d'itinéraires. Au centre de chaque espoce élémentaire, le víllage,
le champ foncier peut se représenter comme le lieu de la confrontation de qua- pointfixe, au moins durant plusieurs années, pivot autour duquel s'effectue la
tre grandes déterminations : rotation des champs. À partir de ce centre, un gradient progressif d'appro-
système des rapports de possession du sol en tant que bien, (...) priation mqtéríelle et mentale. Dans un rayon de quelques kilomètres - qui dé-
<
- lele système de répression et d'exploitation des tiers qui ont besoin de finit le terroir - la þrêt est cowxue de tous les villageois ; champs, jachères,
-la terre pour vivre ou sur-vivre (...) forêt intacte y composent un puzzle embrouillé pour le regard étranger maís
l'autorité publique légiférant, réglementant, gërant, expropriant, rempli de signes pour ses usagers. Les droits fonciers en qttestent la cohé-
-bailleur, attributaire (...)

107. Picrrc BoURDIEU, Le sens pralique, Minuit, Paris, 1980.


108. Éticnnc LE Roy, < Lc champ scicntifiquc, cadrc propicc aux innovations dc la rcchcrche au I 10. Alain DURAND-LASSERVE ct Jcan-François Tntnllr-oN. < Objct d'unc rcchcrchc sur lcs politi-
Sud >, i¡¡ Vinccnt GÉRoNtMI, Irènc BELLIER, Jcan-Jacqucs Gnnes, Michcl VBnNtÈn¡s ctYves qucs foncièrcs de l'État dans l'aménagcmcnt urbain >, â¡ Énlilc LE BRls, Éticnnc LE Rov, ct
VILTARD, (éds.), Savoirs et politiques de développenerú, questio,ls en débat à I'aube du François LEIMDoRFER, Ertjeuxþnciers en Af ique noire, Karthala, Paris, 1982, p.333.
xxf siècle, Karthala, Paris,2008, p.141-164. lll. Éticnnc LE RoY, <Bandc, voléc, gang ou réscau? Nouvcllcs formcs dc rcgroupcmcnts "in-
109. Picrrc BouRDIEU, < La force du droit, éléments pour unc sociologic du champ juridiquc >, formels" dc próadolcscents et d'adolcsccnts dans lcs grands cnscmblcs dc la régiorr pari-
Acles de Ia recherche en sciences sociales, no 64, scpt. 1986, p. 3-4. sienne >, note pour la DIY,LAIP, U. Paris 1,2001.

nnolr sr soclptÉ, vol,54,20t DROIT ET SOCIETE, VOL.54,20I I


I
102 103
f,A TFTRRE DE L'AU fRE
REPRÉSEN]'ATroNS D'tsspACES È1'ESpAcss os nrpnÉsgNtA'ltoNs Dtì L'AppRopRrAt roN r.oNCrÈRE

renceD ll2. Le village est ainsi un næud où se rencontrent les cheminements, IJne harmonie de formes, un classique qui étonne : le jardin à la fran-
les hommes et les ressources de la forêt selon la double contrainte topocentri ça¡se de Vaux-le-Vicomte, selon Le Nôtre
que et odologique. On pourra apprécier dans cet article comment I'auteur intro- Il n'y a sans doute pas de plume plus en accord aveç cette vision d'un
duit le lecteur à une symbolique du vide et de son occupation par des gloupes
monde réconciliant la nature et la gloire d'un maître, l'antiquité revisitée et les
humains qui peuvent jouer de ses avantages mais se trouvent ensuite pris au
contraintes du paraitre que celle d'Erik Orsenna nous décrivant les effets re-
piège d'une autre conception d'un << espace plein de la civilisation européenne
cherchés par André Le Nôtre pour le parc du château de Vaux-le-Vicomte, le
qui-a en quelque sorte "horreur du vide". L'espace doit être dans son intégra'
prototype de celui de Versailles.
liÉ reconnu, détimité, circonscrit, affecté; il ne laisse plus place à la liberté,
n'offre plus d'échappatoire. (Jne société qui se reproduit en iouant sur le libre < Le Nôtre a déjà quarante ans lorsque Fouquet lui confie sesjardins. Il
accès à des ,ltendues vides se trouve dès lors condamnée. > (Idem,p.2l) va y donner le fond de son âme. Un résumé de son art en même temps
Ces quatre types d'< espaces de représentation > conespondent à ce que je qu'un chef d'æuvre, le chef d'æuvre du jardin à lafrançøise. Bien loin
dénommãis, dans I'introduction à cette partie et dans la lignée d'Appadurai des des caricatures qu'on en fait. On le croit ennuyeux, évident, révé\,! au
ethoscapes, ces ( paysages > de comportcments inscrits dans I'espace, justifiant premier coup d'æil, alors qu'il n'aime rien tant que ménager des surpri-
les modes d'appropriation de la nature qu'on partage en termes d'habitudes, de ses. On le croitfigé, pétrifré, éternel alors que ses miroirs d'eau sont les
pratiques au quotidien, ce qu'on a coutume de faire et, plus largement, les usa- logis favoris de l'éphémère. On le croit rigide, glacé, inhumain alors
g"t q"i moduient les rapports aux espaces et permettent d'en identifier les ajus- que la perspeclive bien conduite est le plus apaisant des paysages. On le
tements. croit ennemi de la nature alors qu'il organise son dialogue avec
Malgré une contrainte de place évidente, je vais m'efforcer de saisir à ha- l'intelligence.
u"rt quèlqu"s notices la manière selon laquelle cet outillage se trouve mis en Commençons la promenade et cédons aux apporences : elles vont toutes
æuvre. C'est l'art des jardins qui nous en offrira l'occasion. nous tromper. Dos øu château, marchons vers la ligne de grottes, au
fond, peuplées de statues. L'allée centrale vous paraît rectiligne ? Pre-
Les jardins, ( espaces représentés D par excellence et express¡ons mière erreur : elle s'élargit peu à peu pour corriger I'effet de fuite et sa
de multiples ( v¡s¡ons du monde > tendance à rabougrir I'horizon. L'espace vous semble plan ? Deuxième
pour ce passage de la théorie à la pratique, des catégories conceptuelles à la et troisième erreurs : vous débouchez par deuxfois sur des terrasses qui
description de quelques lieux,j'ai choisi huit sites. Soitje les connais pour les masquent des bassitts. Au moins les grottes vous attendent sagement, à
quatre jardins européens, soit ils me paraissent illustrer (mais non résumer) la hquteur du regard. De nouveau, double erreur. Un pas de plus et vous
tombiez dans I'equ verte d'un très long cønal, invisible I'instant d'avant.
diversité des symboliques qui peuvent être appréhendées. Je me suis efforcé de
varier les implantations et les périodes, J'ai donc retenu deux jardins en Asie et Quant à vos grottes, elles vous sourient dufond d'un creux. À peine pé-
dantes, elles vous rappellent, au milieu du bruissement des feuilles, le
deux aux Amériques. L'ordre adopté nous fait circuler à travers le monde tout
en gardant la France comme point de départ et d'arrivée de ce voyage. Quelque
corollaire du théorème I0 d'Euclide : "les parties les plus éloignées de
qu'èn soit I'intérêt patrimonial, cette promenade n'a pour seul but que de faire surfaces situées au-dessous de l'æil paraissent plus élevées"
partager des expériences de regards que nous pouvons porter sur des espaces Quelque peu agacé d'avoir étë tant trompé, vous contournez le canal en
inéductiblement originaux, regards qui, tout en étant inscrits dans une mondia- vous appuyant sur une cerlitude : les .sculptures, voilò de I'indéniable,
lisation, doivent réapprendre à lire les cohérences et les enjeux de ce qui est de l'irréfutable et du solide. Ultime moquerie. En fait de marbre antique
ainsi représenté. Après une présentation succincte mais qui fait la part du plaisir et solennel, vous découvrez sept stalagmites, sept vulgaires concrétions
esthétique, je résumerai dans un tableau quelques caractéristiques qui donnent à de calcqire. Il est vrai que, de part et d'autre, deux personnes imposan-
mieux comprendre la portée des expériences et des conclusions qu'on peut en tes vous toisenL Si vous ne les avez reconnues, vous manquez I'ultime
tirer pour la suite de la recherche. ironie. L'une est la Jìgure du Nil, le roi des fleuves, et I'autre la divinité
de l'Anqueuil, la rivière minuscule devenue canøl par la bêche de mil-
liers d'ouvriers.
La promenade n'a pas duré une demi-heure et, déjà, vous n'êtes plus
certain de rien.

ll2. Roland POURTTER, <La dialcctiquc du vide, dcnsité dc population ct pratiqucs fonciòrcs en
Afrique ccntrale forcstièrc >>, Politique africaine, vol' 21, 1986, < Politiques þncières et terri'
toriales >,p. l0-21.

DRorr ET soctÉTÉ, voL. 54, 20l 105 onorr er socrÉrÉ, vol.54,20r l


1
104
LA TERRE DE L,AU'fRE REp¡rÉseN r,c lroNs D'ESpACES Et' ESPACES DE REIRÉsÊNt A IloNs DE L'AppRopRrAl roN r.oNCrÈRE

moment où sera ouvert I'espace consacré auxfutures plantations, et en-


Quant au château, si I'on se retourne, reflété tout entier sur les eaux, iJ
lui suffit d'une risée pour disparaître, englouti corps et biens, rotondes core moins pour distribuer les parcelles. Une telle autorité n'existe
et dômes, hautes fenêtres, æils-de-beuf et cheminées. d'ailleurs pas chez les Yanomami. Comme pour la construction de
I'auvent communautaire, le choix d'un site pour le jardin dépend uni-
Un trouble vous prend, celui des masques et travestis, une sorte de quement du consensus. S'il se rëqlise, les exploitants se trouvent réunís
danse ; plus léger, moins engoncé de vous-même. Pour
vor,ts vous sentez en une seule plantatiott, sinon ils se dispersent. Dans chaque commu-
un peu, vous vous quitteriez pour aller rejoindre Dieu sait qui (...) Mal- nauté, on rencontre à lafoß l'une et I'autre solution: un grand jardin
heur à celui ou à celle, femme ou iardin, qui ne surprend pas son visi- regroupe I'ensemble des exploitants qui, par ailleurs, se distribuent
teur. dans d'autres plus petits. Chacun ouvre sa parcelle de la même manière,
Et puis la paix revient. Vous avez gagné le vertugadin, I'amphithëâtre et dans I'ordre identique, que le chef de famille construit sa portion
de pelouse qui surplombe le canal. Au loin, près de I'horizon, l'Hercule d'auvent. L'ordre .social impose sa nécessité, laquelle est souveraine. Et
Fqrnèse vous protège tandis qu'une þntaine, la Gerbe, s'amuse avec le ce n'est pas par hasard si I'ordre dujardin est une réplique de celui ob-
soleil. Votre plein fait de surprises, I'heure est à votre repos. Vous gou- servé sous l'quvent, puisqu'ils émanent d'un principe identique. On
tez le jeu des lignes et l'écho des pentes qui, d'un bout à I'autre, pourrait montrer que cet ordre rëpond à une symbolique, que la langue
s'appellent et se répondent. Des accents vous parviennent comme un exprime à propos des qualités et de la nature des choses (...) tta. ,t
chæur, une hrtrmonie des formes, la musique muette, celle que seul l'æil
perçoittt3. > Des formes invitant à la méditation selon /es rifes zen, Ryôan-ji, < le
temple pais¡ble du dragon r (Kyoto, Japon)
Les exemples, qu'ils soient de temples zen ou de bouddhisme, sont naturel-
Le jardin Yanomami, un ordre lignager temporairement introduit dans un lement très nornbreux et le choix de Ryôan-ji tient à la qualité de la notice que
trou de la forêt équatoriale américa¡ne je reproduis en partie.
Jacques Lizot a fait des Indiens Yanomami, installés à cheval sur la fron- < Aménagé à la fin du xt¡f siècle comme un soutien à la contemplation
tière séparant le Vénézuéla du Brésil, des descriptions d'une très grande ri- pour l'école Rinzai du Bouddhisme zen, il comprend cinq groupes de
chesse dont nous extrayons ces notations relatives auxjardins ; trois pierres, dispostis sur une mer de gravier ratissé, disséminé d'ouest
Le jardin, en langue vernaculaire, c'est le trou, la clqirière (theka).
< en est. Toutes les píerres, excepté une, pointent vers le haut. Et toutes les
Lorsqu'on I'ouvre, on coupe d'abord le bois mort à la machette, puis les pierres, excepté une, sont visibles d'où que ce soit. Le mur ceinturant le
arbres à la hache. On attend que lø végëtation se dessèche avant gravier a été construit à base d'argile bouillie dans I'huile ; au fil des
d'allumer des feux qui sont øliment,és et déplacés aufur et ò mesure sur le temps, l'huile a suinté, formant ainsi des þrmes semblables à des pho-
sol. Les plantations prennent place sur I'espace brûlé. Pour agrandir la tographies en train de brûler.
surface disponible, on essarte en coupant la þrêt suivant une direction Les interprétøtions sur le sens du jardin sont légion ; d'aucuns y voient
constonte. Lø partie dujardin qui est à I'avant de l'axe de progression en des îles, des montagnes perçant des nuages à basse altitude ou encore
est le nez (hikari bei ke theka). La partie opposée, celle qui sera qbandon- des bébés tigres traversant l'eau. Cependant, la plupart des experts
née au fur et à mesure que s'épuiseront les plantations, et le iardin livré s'accordent pour dire que le gravier représente le víde, le thème de la
peu à peu à la végétation, en est le cul (hlkari bosi ka theka). > vacuité constituant un pilier central du bouddhisme zen. Le víde est ega-
Après avoir décrit I'implantation et la progression des cultures, I'ethnologue lement exprimé par les moments de silence manifestés par la musíque
fait les commentaires suivants : traditionnelle, pør la distance séparant les acteurs du théâtre Nô, et
dans les espaces laissés sur un dessin à l'encre. L'objectif de ce jardin
< La disposition parcellaire à I'intérieur du iardin est une expression peu garni est d'encourager les spectateurs à combler le vide avec le
spatiale de la structure sociale ; elle est en correspondance avec la dis- fruit de leur imagination. Regardez les moines ratisser inlassablement
position des groupes lignagers et des unités domestiques à I'intérieur de
I'auvent. L'habitation et le jardin sont I'un et I'autre agencés en fonc-
tion des rapports de parentë, ils rendent manifeste I'ordre social. Aussi
n'est-il nul besoin d'une quelconque øutorité pour décider du lieu et du
I 14. Jacqucs Llzor, << Économic ou sociótó ? Lcs Yanomami >, i¡r Robcrt CREsswELL (éd), Eté,
nents d'eilutologie, I Huit terrdins, An¡and Collin, Paris, 1975, coll. < U. >, p. 128-165
ll3. ÉrikORSENNA, Portraitd'unltotunehew'eux,AndréLeNôtre,Fayard,Paris,2001,p.53-55. [p. l4s-1461.

DRorr socrÉTÉ, vol. DRorr ET sociÉTÉ. vol.54.20l


ET 54, 20l I
106 107 r
LA lERRE DE L'AU.TRE REPRÉsEN'|-A r'¡oNs D'EspACEs E'l ÈspACES DE REpRÉsBNl A-rloNS DE L'AtPRotRlA l loN l'oNCtÈRË

les graviers blancs avec application, et laissez lø magie du Ryôan-ji nels des sites à la fois beaux et créatifs. Avec son épouse Nur Jahan,
s'imprégner en vous tls. )) (...) Jahangir conçut certains des plus beaux jardins d'Inde, comme
ceux de Shalimar au Cachemire. (...) Comme dans les autres iardins-
À Tivoti (Latium, ttatie) te jardin à l'itatienne sur /es traces de l'empereur mausolées moghols, le visiteur est particulièrement frappé par
Hadrien et du cardinal Hippolyte ll d'Este I'imposante et constante géométrie, bien que de multiples éléments né-
cessitenl d'être restaurés. Le mausolée lui-même adopte laforme d'une
Avec la villa Adriana, nous remontons aux origines romaines du jardin à table renversée ; il est constitue de grès rouge et blanc crème et hqbillé
l'italienne dont la villa d'Este, dont l'architecte fut Pirro Ligorio, est, selon mon d'un minaret à chaque angle. À I'intérieur, les tombes sont ornées de
ouvrage de référence << le plus beau et le plus flamboyant des jardins haute Re- marbre et de pierres semi-précieuses, oux nombreux motifs floraux.
naissance d'Italie >. Découvrons-la d'abord:
Des axes, autrefois constitués d'un canal et bordé d'arbres taillés dispo-
< Lejardin consiste en un axe central qui relie un terrain plan, au pied sés à intervalles régulíers, p(trtent de la tombe vers quatre imposants
du site, à la villa d'Hippolyte en passant pas une pente raide en ter- bâtiments. (...) (c)haque carré du motif est subdivísé et centré autour
rasse. Cette disposition, somme toute assez simple, est rendue plus com- d'un r,lservoir, duquel partent d'autres axes flanqués d'arbres et de ca-
pliquée par la présence de plusieurs axes transversaux et de huit autres naux.
axes verticaux, créant ainsi une structure invitant le visiteur à pénétrer
dans le jardin. Le promeneur devient bientôt le protagoniste actif qui Aujourd'hui, le jardin est un parc public où les visiteurs peuvent iouer
doit choisir entre diff,lrents chemins ou types de distractions : labyrin- au cricket, pique-niquer et assister à des enseignements religieux en
the, bassins aux poissons exotiques, fontaines complexes, grottes, sta- plein airttT. >
tues et instruments hydrauliques, automates ou encore cascades. Le lan-
gage visuel de Ligorio se référait à I'architecture, qux statues et aux Le château de Srsrnghurst, (Kent, Angleterre), < so british >
fontaines, autant de rëfërences dans unjardin haute Renaissance. Ligo- Il n'y a pas que les jardins qui bougent, mais aussi les derneures pour les-
rio disposa tous les ëlëments de la villa d'Este pour créer un récit qui se
quels ils ont été construits. Sisinghurst est un manoir du xvll" siècle qui s'est
déroule au rythme des pas flv visi¡suv tt6. ¡
déplacé au fil de ces demiers siècles pour suivre son jardin, laissant en arrière
Revenons maintenant à la villa d'Hadrien située à quelques kilomètres. Si une tour en haut de laquelle on peut découvrir le plan d'un domaine bénéflrciant
elle fut pillée pour construire les monuments de Rome, elle donne encore par des qualités du jardin anglais, les clos entourés de haies savamment taillées et
ses ruines une idée de la retraite que s'était aménagée I'empereur Hadrien, avec lejeu des couleurs.
un ensemble de cours, de bassins, de jeux d'eau marqués maintenant par le Ce jardin est d'abord dévoué à la rose puis est apprécié pour son jardin
calme et la sérénité et, sans doute auparavant, par le luxe et la magnificence blanc que les guides n'hésitent pas à qualifrer de légendaire. Dans un mélange
d'un pouvoir absolu. savant d'arbres fruitiers et de fleurs, de plantes aromatiques et de vivaces, le
jardin descend insensiblement vers le fond de vallée en ménageant des décou-
< L'imposante et constante géométrie > du jardin-mausolée de Jahangir vertes olfactives et visuelles et en offrant ar,r visiteur la pédagogie des étiquettes
(Lahore, Pakistan) accompagnant chaque plante (nous sommes dans un lieu relevant de The Natio-
Le jardin < musulman )) ne se résume pas à cet exemple moghol. La Perse, nal Trust), ainsi qu'un accueil d'une grande courtoisie Et on peut rendre hom-
la Turquie, l'Andalousie offrent aussi d'autres lectures du jeu des formes, de la mage, par un porlait en pied exposé dans un salon de la vieille demeure, à celle
lumière et de I'eau. Mais cette référence < géométrique > est une façon de mar- qui, à partir des années 1930, a redonné toute sa magie de couleurs au domaine.
quer la dette que nous avons à l'égard de I'intelligentsia des pays arabo- Lejardin < chinois >, exemple du jardin de tranquillité du docteur Sun
musulmans dans la transmission et le développement des connaissances scienti Yaf-Sen (Vancouver, Canada)
fiques.

<Le mausolée de Jahangir, quatrième empereur moghol qui régnø de < Au xt¡f siècle, Wen Zhengming décrivait ainsi la fonction classique
1605 à 1627, est érigé dans un des plus admirables jardins-mausolées des jardins de la dynastie Ming : "Au milieu de toute cette banalité, un
de I'Inde du Nord. Il illustre la tendance àfaire des lieux de repos éter- lieu libre de toute circulation est particulièrement apprécié ; ainsi, au
cæur d'une ville peuvent exister montagne et Jorêt". Conçus par des
ll5. SallyCREGSoN,<Ryôan-ji>,/nRacSPENCER-JoNES,(éd.),Lesnilleetwtjardînsqu'ilfaut
avoit'vu clans sa vie, Flammarion, Paris, 2008, p. 792.
ll6. Hclcna ATTLEE, <Jardins dc la villa d'Este>, ir¡ Rac SPENCER-JoNES, (ód.), Les mille et u,l I 17. Nocl KrNcsBURv, < Lcjardin-nrausoléc dc Jahangir >, ir¡ Rac SPENcER-JoNEs, (ôd.), op. cit.,
jardins qu'il faut avoir vu dans sa vie, op. cit., p. 688. p. 809.

¡norr sr socrÉrÉ, voL. 54, 20l I


109 nnolr er soclÉrÉ, vol.54,201 I
108
I-A 1-ËRRE DE L'AUTRE RupnÉssN'r¡.Tro¡¡s D'ESPACES E'l ÈspACÈs DE RÈpRÉsEN t'At toNS DE L'AppRopRIA l roN I.ONCrÈRE

poètes taoi'stes, ces jardins chinois avaient pourfonction d'apaiser leur Sy¡¡THÈSe METTANT EN ÉVIDENCE LES TROIS PRINCIPALES UTILISATIONS DES
esprit et de les øider à se concentrer sur I'harmonie et l'équilibre - le REPRÉSENTATIONS D'ESPACES (EN MAJUSCULES) ET LES DEUX APPLICATIONS
ying et le yang. Dépouillés et très structurés, de tels iardins fovorisaient DES ESPACES DE REPRÉSENTATTONS (AN UTNUSCUTBS)
la contemplation de la nature dont les forces s'opposent dans un parfait
équilibre: lumière-obscurité, masse-vide, dureté-douceur et ligne
droite-ondulation. RppRÉseNrnrtoN No 7
SvNrnÈss o E s AP P LrcArroNS
L'inscription au-dessus de I'entrée indique que c'est un "iardin de tran-
quillité". Le Qi, ou énergie vitale, que I'on retrouve dans ses éléments *
rochers, eau et plantes - a un effet apaisant. Des sentiers sinueux, un A B C D E a b c d
yun wei ting (amoncellement de rocailles en forme de montagne), des
pavillons de style Suhzou et un double couloir mettent en vøleur un Vaux-le- Vicomte I III II I 2
paysage méticuleusement conçu où les plantes sont utilisées avec parci-
monie et possèdent unefonction mystique ou symboliquetts. ))
Jardin Yanomami I II III I 2

Les hortillonnages, 300 ha au cæur de la capitale de la région Picardie


Ryôan-ji II III I 2 I
Dès lors que I'ouvrage que j'ai
utilisé ci-dessus inscrit les hortillonnages
d'Amiens parmi les l00l jardins qu'il faut visiter (2008, p. 550), le Picard que Villas d'Este et
je suis aurait mauvaise grâce à ne pas conclure ce tour des visions du monde d'Hadrien
I Il ilI I 2
par cet endroit mythique, les hortillonnages, dominé par un lieu non moins my-
thique, la cathédrale d'Amiens, inscrite au patrimoine mondial de I'humanité. Mausolée de
I III II I 2
C'est là où j'ai découvefi I'amour des jardins. Jahøngir
Connu depuis les Gallo-Romains qui exploitaient les riches tourbes de la
vallée de la Sornme en jardins (horti, d'oìt hortillonnage) le site s'est développé Sisinghurst II III I 2 I
durant la seconde moitié du xlx" siècle après la canalisation du fleuve et avec la
construction de la voie ferrée Paris-Calais, permettant de fournir les Halles de Jardin de
Paris en produits frais selon une logique de rentabilité. Au début du xx'siècle,
III II I I 2
Sun Yat-Sen
plus de mille exploitants, d'après notre guide, exploitaient la zone selon un ré-
seau de 50 km de canaux (rieux) irriguant les parcelles. Puis, après la seconde Hortillonnøges I llt II 2 I
guerre mondiale, sont venus les camions, la concurrence d'autres zones à plus d'Amiens
forte capacité productive et le déclin que I'ouverture du marché d'intérêt natio- I
Totaux 6 4 7 4 3 4 6 4
nal (MIN) de Rungis a accentué. Alors, de potagers, ces jardins sont devenus
d'agrément, les parcelles ont vu des abris se < durcifier > (sans toujours un très Légende
bon goût et parfois hors la loi) et le concours du plus beau jardin mobilise cha- :
Lettres en majuscule représentations d'espace
que été de nombreux candidats. A : Représentation géométrique
Mais, ce qui paraît particulièrement intéressant, c'est, au-delà de la forme B : Représentation topocentrique
juridique syndicale de I'entretien des rieux, le mode de gestion des droits et C : Représentation odologique
servitudes entre propriétaires, d'esprit communautaire et dans la droite ligne de D : Représentation de sanctuatisation
la coutume picarde. E : Représentation de territorialisation
(Pour simplifìer, la représentation politique de la tenitorialité n'est pas mo-
bilisée puisqu'elle est référencée par tous dans la défrnition du jardin)
Lettres en minuscules = espaces de représentation
a : Références géométriques
b : Références cosmiques
jardin du doctcur Sun Yat-Sen >, in Rac SPENcER-JoNEs, ('êd.), op. cit.,, p c : Rattachement/détachement par rapport au groupe
I18. Pat Crockcr, < Lc
21. d : Dynamique

onorr st socrÉrÉ, voL. 54, 20l I


lr0 lll onorr sr soclÉrÉ, vol. 54, 20l l
LA TTiRRL DE L'AU IRE RrpRÉsENTAf¡oNS D'ÈsPACES Eï ESPACES Dt RËpRÉsEN'lAltoNS DÈ L'AppRopRrAIloN roNClÈRE

Chiffres en majuscule oersonnelles. Je pense à mes hortillonnages amiénois, aux jardins Yanomami
VIVIII pratiques observées par ordre décroissant de pertinence pour les re- mais aussi aux villas italiennes.
présentations d'espaces La normativité du rapport d'appropriation passera donc, quelle que soit la
Chiffres en minuscules
société, d'abord par la connaissance de son expérience de la juridicité dans la
1/2 pratiques observées par ordre décroissant de pertinence pour les espaces
de représentation
rnise en forme des rapports à I'espace avant d'être éventuellement formelle-
ment inscrite dans les règles du droit (positif). On ne peut ainsi prétendre ré-
À partir d'une observation qu'aucune réponse n'est identique aux autres, former une société, dans le domaine des politiques foncières, sans être entré
dans I'ethos d'une société pour en transcrire de manière dynamique et respon-
donc en reconnaissant la grande diversité des modes d'approche de la construc-
sable les attentes et les trajectoires du futur. L'ère des réformes < clé en main >,
tion des espaces, le tableau précédent illustre deux remarques :
selon un modèle universaliste est donc bien close.
l. Parmi les représentations d'espaces, c'est I'odologie qui est la plus réfé- Mais il y faut aussi de I'imagination et la mobilisation des ethoscapes pour-
rencée (7/8), suivie de la représentation géométrique (6/8), les représentations
rait nous y aider.
topocentrique et de sanctuarisation étant chacune exploitées 4 fois/8.
Je ne prendrai que deux exemples, qui ont pu apparaître précédemment
2. Parmi les espaces de représentations, ce sont les modes de rattachement
quelque peu décalés voire étrangers à notre objet, la < constellation et la < né-
ou de détachement qui arrivent en tête (6/8), devant les références géométriques
buleuse >.
et dynamiques, à égalité (4/8).
J'avais déjà exploité I'image de la constellation pour caractériser les diver-
On peut observer que :
ses manifestations de ce que j'appelais le <droit en action))lle pour rendre
a) ce n'est pas la géométrie, donc un ordre raisonné et associé à la moderni-
compte de < la multiplicité des expériences du droit en action avec des régulari-
té qui I'empofte dans les cas considérés,
tés mais aussi des innovations potentielles selon les dynamiques en cours > (Le
b) ce qui prévaut ce sont les modes de circulation et de communication et
Roy, 2006, p. 9). Je dénommais ainsi nomologie < une science de la règle telle
les liens que peuvent établir les individus. Ce qui se construit sur l'étendue
qu;admise dans ses applications au quotidien >> (idem, p. ll). Ève Chiapello,
c'est bien, d'abord, à travers les symboliques invoquées, de la société.
sociologue, parle quant à elle de < reconstitution d'une nébuleuse réformatrice
dont les fonctions sont n /e déploiement de I'imaginaire, la redécouverte des
Gonclusion au chap¡tre 2 possibilités d'agir, prenant appui sur des mouvements critiques divers, certains
très radicaux, qui documentent les dërives du système économique et délégiti-
Arrêtons-nous enfin sur ces ethoscapes dont nous avons vu apparaître cer- ment les idées dominqntes (...) Des rencontres quparavont improbables entre
taines caractéristiques. Comme productions symboliques, ces ethoscapes sont contestataires et personnes de pouvoir ont lieu. l Je lui emprunte donc la
destinés à faire partager des valeurs pour mettre en forme des comportements conclusion de son article pour en faire celle de ce chapitre, le lecteur appliquant
dans lesquels il n'y a pas de limite nette entre le spatial et le social, puisque le aux modes d'appropriation ce que la sociologue dit du système économique :
spatial est la socialisation de l'étendue et le social la spatialisation hiérarchique < C'est sans doute la priorité d'aujourd'hui: alimenter cette efferves-
des choix de société. Toutes les formes que nous avons présentées et commen- cence aJìn que se construise un monde socialement et écologiquement
tées ont au moins un point commun. Elles visent à rendre perceptibles voire plus responsable, sans se contenter d'un bricolage de solutions hâtives
compréhensible les modes d'appropriation de la nature que contient le projet, qut mosquent seulement les symptômes et calment la fièvre, tandis que
implicite mais prégnant le plus souvent, de société. les contradictions intenses travaillent notre système économique et
Bien que cela puisse heurter l'Occidental contemporain si attaché à la pro- continuent ò le déséquilibrert20. ))
duction normative et sacrifiant à la croyance que parce qu'une notme est dite
elle est appliquée, les ethoscapes mettent en évidence le rôle de I'imaginaire
pour introduire de la flexibilité et de l'adaptabilité là où nous pensons qu'il faut I 19. Éticnnc LE RoY, < La constcllation du nÓmos, contributions à une anthropologic du droit cn
imposer de la régularité ou de l'homogénéité pour produire de la sécurité. Cette action>>, Cahiers d'Anthropologie du clroit,2006, <Le droit cn action>, Karthala, Paris,
2006, p.7 -26.
observation a deux conséquences, déjà reconnues mais qu'on doit souligner.
120. Evc CHIAPELLo, < Une nouvcllc nébulcuse róformatrice pour invcntcr lc monde dc dcnlain >,
D'une part, toute société doit jouer sur une pluralité de référentiels conju- Le Monde, l6 mai 2009, n' 20027, Cahicr économic, p. 2.
guant ordre et désordre, acquis et innovations. Vaux-le-Vicomte, Sisinghurst et
le Ryôan-ji en ont été des exemples.
D'autre part, ce sont des modèles de conduites et de comportements qui
sont logiquement les porteurs de cette mobilisation de l'imaginaire dans la
construction des espaces de représentation, et non des normes générales et im-

DRorr ET socrÉTÉ, vol. 54, 20l I


tt2 ll3 DRolr ET soclÉTÉ, vol.54,20l I
Gonclusion à la première partie
De la socialisation à la juridicité

Avec cette connaissance que nous avons maintenant des ressources


qu'offrent nos imaginaires, nous sornmes dans une disposition d'esprit nous
permettant de comprendre que la socialisation de l'étendue repose sur trois
fonctions < primaires > à partir desquelles I'homme peut affronter une seconde
série d'opérations qui permettront de traduire les visions du monde et de la so-
ciété en systèmes de droit pour en assurer sa perpétuation et sa reproduction.
Ces fonctions sont de nommer, de mesurer et de gérer I'espace. Pour chaque
catégorie de système normatif, on devra identifier des modalités originales par
lesquelles I'homme socialise la nature.
Il s'agit d'abord de comprendre comment est nommé I'espace, à partir
-
de l'analyse de parcellaires et l'identification des topoi, supports de rapports
sociaux particuliers, des zonages telle la tripartition agriculture, résidence,
brousse ou finage de réserve que nous découvrirons dans la partie suivante. Il
suffrt de nommer une étendue pour la socialiser, c'est-à-dire l'introduire dans
les classifications parentales, politiques, religieuses ou économiques qui propo-
sent les,référentiels qui structurent la société, le lignage en Afrique précolo-
niale, I'Etat chez nous actuellement,la Umma en terre d'Islam. Nous approfon-
dirons en particulier cette question dans la deuxième partie.
Il convient ensuite de mesurer I'espace, d'en apprécier les limites et les
-
frontières, les marges et les confins, d'identifier les unités de mesures d'espaces
mais aussi de << peser > les vides et les trop-pleins. Dès lors qu'elle devient es-
pace, l'étendue prend une valeur qui est liée à I'utilité qu'on lui trouve ou qu'on
lui donne puis à l'usage qui s'impose collectivement pour déboucher sur une va-
leur d'échange qui ne prendra toute son opérationnalité qu'avec le capitalisme où
sa généralisation introduira une nouvelle loi de la valeur fondée sur la monótari-
sation et la propriété privée. Ce sera un des enjeux de la troisième partie.
Il importe enfin de découvrir comment est organisé I'espace, les institu-
-
tions spécialisées qui le gèrent, chefs de terre, rapports de fiefs, terriers et ca-
dastres, conservation et service de la propriété foncière et les rapports au quoti-
dien qui s'en déduisent. Il n'est pas indifferent qu'à l'époque contemporaine on
ait redécouvert le vieux terme féodal de < gouvemance > dans un contexte de
développement durable. Mais c'est aussi un défi de la période contemporaine
de trouver un mode de gouvernance du foncier à la hauteur de la nouvelle com-
plexité liée à la mondialisation. Nous la retrouverons en quatrième partie.
A partir de cette ethnographie, le chercheur aura la possibilité de dégager
par abductions, inductions, comparaisons et généralisations maîtrisées les prin-

ll5 onorr nr socrÉrÉ, vol, 54, 20l I


LA TERRE DE L'AUTRE

cipes qui président aux modes d'appropriations de la terre et aux règles qui s'en
déduisent.
Viendra alors, mais alors seulement, l'heure du droit et, dans nos sociétés
modemes, I'heure de la propriété privée.
Nous découvrirons que le droit foncier ne correspond pas nécessairement,
tant dans d'autres sociétés que chez nous, aux conceptions que nous en avons
développées en Occident et nous nous interrogerons sur les conditions à réunir
pour relever les enjeux du développement durable.
L'homme dispose de ressources variées pour se situer dans l'étenduç et or-
ganiser ses rapports sociaux. C'est donc un certain sentiment de liberté dans les
choix présidant aux conceptions territoriales et foncières qui devrait s'imposer.
Pourtant, la réalité est nettement moins souriante. Roland Pourtier évoquait
à propos des pratiques des chasseurs-collecteurs des forêts d'Afrique centrale
cette dialectique du vide qui de facteur d'adaptation devient une tare face aux
sociétés modernes qui, selon l'expression de R. Pourtier et selon une formule Deuxième part¡e
de chimiste >> ont horreur du vide > et plus généralement de tout ce qui diffère
de leurs modes d'organisation.
On a donc f impression d'une lutte du pot de terre contre le pot de fer et on Le régime
pourrait être conduit à accepter comme inéluctable la domination de ce modèle
de société modeme et capitaliste. d'appropriation foncière
Pourtant, nous avons appris dans le chapihe 2 que cette modernité se pré-
sente maintenant sous des formes originales que j'ai qualifiées de < transmo-
( en communs ))
demes >. De nouvelles expériences émergent, en relation avec le développement
durable, que nous analyserons dans la quatrième partie et qui exigent une redé-
couverte de solutions de rapports aux territoires et de sécurisation foncière qu'on
a hop rapidement qualifiées de haditionnelles, de ringardes puis d'obsolètes.
C'est à cette question que nous allons consacrer la deuxième partie.

onolr er soctÉrÉ, voI-. 54, 20l I


116
lntroduction

Le régime juridique d'appropriation dont nous traitons ici peut être dit, à la
différence de ceux qui seront examinés dans les parties trois et quatre, < archai'-
que ), au sens de très ancien, privilégiant ainsi une continuité dans le temps
rnais sans présupposer un critère de supériorité ou d'infériorité par rapport aux
régimes d'appropriation ultérieurs ni le fait que ce régime d'appropriation ( en
communs > soit à I'origine de toutes les autres expériences.
Ces deux présupposés ont été souvent commentés et on ne fera ici que les
évoquer. Le premier est lié à I'ethnocentrisme caractéristique de l'ethnologie
coloniale et, plus généralement, de tous les modes de traitement du rapport à
I'autre qui n'ont pas fait I'objet d'une approche épistémologique sérieuse. On
s'en est déjà expliqué en Introduction générale et je peux supposer que le lec-
teur me fait crédit de ne pas investir dans cette terminologie autre chose qu'un
souci de resituer la permanence de certains phénomènes d'organisation. Quant
au second présupposé sur I'origine des modes d'organisation des sociétés,
c'était aussi un trait de l'ancienne ethnologie évolutionniste que d'avoir cher-
ché à identifier, avec la << sauvagerie >>, les traits initiaux des sociétés humaines.
La reconstitution d'un état premier des sociétés reste toujours une tentation
pour le chercheur, mais il faut raison garder et accepter l'idée qu'il ne s'agit
que de reconstitutions sur des bases fragiles et qui ne peuvent accéder qu'au
statut du possible, voire du vraisemblable. Mais quant à les supposer vraies, il
manque à ces reconstitutions la possibilité d'appliquer le régime de la preuve
scientifique classique l2l s¡ psu¡ lesquelles on proposera une épistémologie
fondée sur la modélisation (infra, chap.3). On travaille donc ici sur des don-
nées qu'on sait d'une très grande ancienneté, en particulier en Afrique puisque
I'homme, donc l'idée de société, y sont apparues, mais aussi changeantes et
mouvantes sur le très long terme, tout en exigeant une stabilité sur des durées
plus courtes.
C'est cette relation espace et durée queje vais d'abord aborder pour ensuite
caractériser les projets de société qui y sont liés puis les régimes de juridicité
qui s'y développent. Enfin,je caractériserai une démarche scientifique qui veut
saisir le droit < à l'état pratique > et ainsi propose un mode de lecture des habi-
tus fonciers qui seront considérés comme le trait diacritique d'un régime
d'appropriation en ( communs ).

l2l. Ce problème a déjà été óvoqué en conclusion du chapitre l. Voir, sur le régime de la prcuvc
scientifique, mon compte rendu de I'ouvrage de Rodolfo Sacco, précité, note 8 I .

ll9 onorr nr socrÉrÉ, vol. 54, 20l I


I-A I ERRE DE L'AIJTRE LE RÉGrME D'AppRopRIA'iloN FONCrÈRE ( EN coMMUNS D

Espace et durée sont pas < économiques > mais < écologiques )) en assurant la valorisa-
tion des usages des lieux et des ressources.
L'Homme pré-modeme fait d'abord confìance dans la durée lorsqu'il s'agit Enfin, I'utilité envisagée n'est pas appréciée à l'échelle de l'individu et
- de la richesse mais à celle du collectif et de sa puissance.
de sécuriser ses droits sur I'espace. Il y a homologie entre les modes de penser
et de représenter I'espace et les manières de penser le temps, en particulier le Et I'ensemble de ces choix, qui sont à la fois des opportunités et des
temps des origines, ce qui a fait croire à plusieurs générations d'apprentis eth- contraintes, est saisi par un nouveau principe structural, la logique des statuts
nologues que les sociétés < traditionnelles > préféraient le passé alors qu'il ne ou positions juridiques reconnues et dont peuvent bénéficier chacun des
s'agissait que d'une construction idéologique d'observateurs extérieurs visant à membres de la société. L'anthropologie du droit a longtemps associé la place
justifrer une conception < prométhéenne > de la vie en société supposée carac- remarquable de la logique statutaire à ce qu'on dénommait dans l'ancienne eth-
téristique de la modemité, fondée sur < les lendemains qui chantent )) pour nologie juridique coloniale I'oralité juridique. En l'absence de l'écriture juridi-
mieux justifier la domination coloniale. que et de la possibilité d'une formulation de nonnes générales et impersonnel-
Dans toute société, passé, présent et futur sont appelés à se compléter et les inscrites < dans le marbre du code > (ou de la loi des douze tables dans
I'attention portée à I'une des trois dimensions ne saurait occulter que les phé- I'ancienne Rome), les dénominations des positions juridiques des acteurs
nomènes sur lesquels nous travaillons s'inscrivent dans la diachronie et ont très avaient une fonction < performatrice )) en désignant à la fois une identité et une
largement les caractéristiques de processus, les enchaînements d'acteurs et de fonctionnalité. Cette explication reste valable à condition qu'on en retire le pré-
facteurs répondant à des fonctionnalités que la recherche est amenée à distin-
jugé dépréciatif associé à la perception, dans les sociétés modemes, du couple
guer et analyser. La sécurisation foncière dans les sociétés précapitalistes et oralité/écriture qui est généralement conçu selon le principe de I'englobement
prémodemes obéit ainsi à un principe de structure qui conjugue dans la du- du contraire et où donc à la sur-fonctionnalité de l'écriture est associée la diffi-
rée le temps des origines (celui des fondations et des fondateurs), le temps de culté de I'oralité à assurer la sécurité juridique en général, foncière en particu-
l'acte (de la permanence de I'usage et de son actualité) et enfltn, le temps du de- lier. Les logiques statutaires ne sont plus, maintenant, associées à un état de dé-
venir, avec le souci d'une utilité de la revendication foncière qui s'apprécie au veloppement ou à un type de mentalité (pré logique dans les travaux de Lucien
sein du collectif et à une échelle qui peut aller d'une unité familiale la plus pe- Lévy-Bruhl, sauvage ou prirnitive dans la littérature ethnologique). Elles sont
tite à des sociétés stratifiées et hiérarchisées à démographies développées. une composante récurrente de la juridicité qui affecte donc toutes les expérien-
Pour un individu, s'il ne dispose pas d'un ancrage dans l'histoire du ou ces sociales d'une manière plus ou moins déterminante. Si, dans nos sociétés
- des groupe (s), et si possible selon une bonne < chronicité ,rtz2,il est dif- occidentales modemes, nous invoquons plus les nonnes codifiées que les sta-
ficile ou hasardeux de s'y faire reconnaître pacifiquement des droits pré- tuts, ceux-ci restent présents et s'ils ne sont pas reconnus spontanérnent comme
éminents ou légitimes qu'on pourrait qualifier de < droits de premier or- un des traits < diacritiques > du système juridique, ils sont invoqués dès qu'il
dre >, et on ne saurait accéder à des droits dérivés dits aussi < droits de convient de préciser une position juridique ou une revendication de droits.
deuxième ordre > qu'en les négociant et en acceptant une position de Nous en reparlerons dans la quatrièrne partie.
débiteur ou de client pour bénéfrcier de droits dérivés des premiers. Ces deux principes (primauté de la première occupation, identification du
J'ai toutefois utilisé l'adverbe < pacifiquement )
pour qualifier ce pro- droit à partir du statut) paraissent, selon l'état des connaissances, être connus et
cessus d'accès à la terre par la première occupation et I'attribution. Il en
reconnus par I'ensemble des sociétés hnmaines tant passées que présentes. Ce
est une seconde fondée sur la conquôte, la violence et la dépossession n'est cependant pas de I'ensemble de ces sociétés dont nous allons parler dans
qui annule ou transforme des droits antérieurs et dont on aura à reparler cette deuxième partie, par prudence. Il me lnanque en effet une expérience in-
en conclusion générale : < qui terre a, guerre a )).
time de terrains asiatiques pour pouvoir parler d'une manière autorisée de situa-
Mais, selon les diverses fonctionnalités qui sont associées au foncier tions foncières où prédominent les droits collectifs, donc où les intérêts du
- (production, transformation des produits, gestion des ressources, gestion groupe I'emportent indiscutablement quand sont nis en balance intérêts de
des populations, etc.) celui qui réclame le bénéfice d'un droit foncier I'individu et ceux d'un collectif 123. Il y a 1à matière à un nouveau principe
doit justifier également d'une compétence ouvrant à une utilité. Dans les
droits < traditionnels > africains qui constitueront l'essentiel de mes 123. Lcs sociétós amérindicnncs du Canada font I'objct dc travaux qui nc sorrt qu'acccssoircment
utilisés ici. Initiés au dóbut dcs annécs 1980, ccs travaux ont dóbouché réccmnrcnt sur un pro-
exernples et de tnes réferences dans cette partie, on attend du requérant
grammc dc rcchcrchc sur lcs rcvcndications tcrritorialcs dcs prenrièrcs nations dans lc cadrc
qu'il contribue à I'accroissement du patrimoine selon des critères qui ne du programmc < Pcuples autochtoncs ct gouvcrnancc )) cn cours dc róalisation où on a cxpó-
rimcntó la transposition dcs conccpts africanistcs à ccs sociótós. Nos prcnricrs rósultats ont óté
publiós dans Eticnnc Le Rov, Carolinc PLANçoN, Jacqucs Lenoux ct Sylvic VtNcENr, ( Rc-
122. lJnc chronicité qui lc placc <( avant )) lcs autrcs, qui préscntc les membrcs dc son groupc préscntations dc I'cspacc ct dc la tcrritorialitó dans lcs rógimcs juridiqucs autochtoncs, nou-
commc ( lcs prcmicrs > ou les qualifìc d'< autochtoncs > donc lcs tignt pour < les sculs > à vcaux modèles, nouvcllcs approchcs >, i¡ Picrrc NOREAU (dir.), Gouvernance autochklrc :
occupcr légitimcmcnt l'étcnduc. reconfiguratìon d'un avenír collectl Editions Thómis, Montróal, 2010, p. 59-133.

nnolr pr socrÉrÉ, vol.54,2ot t2t ¡norr er socrÉrÉ, vol. 54. 20l l


I
t20
LA îERR-ti DE L'AU'I'RE LE RÉctME D'AppRopRIÀi-toN toNCIÈRE ( EN coMMUNS )

structural dit < projet de société >>, dont on va rappeler les éléments constitu- l'individualisne de Louis Dumont (1984) pour en comprendre toutes les impli-
tifs essentiels, en gardant sa formulation ( rustique D 124 à I'origine de la théorie cationsl26. Je relève seulement deux observations. D'une part, la pensée de
de I'analyse matricielle des systèmes fonciers africains qu'on détaillera par la l'époque en mettant en évidence le rôle moteur du couple individualisme v/s
suite. collectivisme reste emprisonnée par le principe de I'englobement du contraire
dont on a déjà dit, à la suite de L. Dumont, I'impact particulièremcnt accablant.
Car, en réduisant à deux termes la question des composantes de la société, les
Un projet de société ( en communs )), entre individualité et révolutionnaires de 1789 niaient la troisièr¡e dimension dont ils étaient issus,
collectivité les communautés, qu'elles soient à pot et à feu dans les campagnes ou d'ateliers
pour I'artisanat et le négoce dans les villes.
Pour assurer sa reproduction, une société doit mobiliser chacun de ses Dès mes premiers travaux au Sénégal, je suis convaincu qu'il existe un troi-
membres et leur fixer une fin commune, donc partageable et qu'on qualifie gé- sième terme entre I'individualisme et le collectivisme, le communautarisme,
nériquement de < projet D 125 ou de projet de société. cette demière formule se distinguant des deux précédentes (qui valorisent res-
L'individu et le collectif sont donc consubstantiels à I'aventure sociale, pectivement les intérêts de I'individu ou du groupe t27) par la recherche d'un
mais les projets qui prétendent les façonner (en se présentant généralement équilibre, toujours sous tension et remis en question, entre les intérêts des uns et
comme une avancée ou un progrès) reconnaissent à chacune de ces deux com- de I'autre. En fait I'un par I'autre, le groupe par I'individu et I'individu par le
posantes de la société une part plus ou moins originale, comme s'il s'agissait de groupe (Le Roy, 1999,p.156,227).
métaux qui, à travers différents alliages vont produire des matériaux chacun J'ai qualifié précédemment cette définition de rustique car elle n'est guère
pertinent dans sa classe de fonctionnalité. sophistiquée et d'une certaine irnprécision. Mais deux faits vont rne conduire à
Tant que la < flrn commune > paraissait donnée de I'extérieur et imposée par m'en tenir là. Quand on compare encore, en la frn des années 1960, les sociétés
< les ancêtres >, < Dieu >>, le << Prophète > (etc.), donc peu discutable tant en africaines et européennes contemporaines, on peut facilement admettre que ces
théorie qu'en pratique, la problématique du projet supposant un choix et une sociétés africaines ne sont, < globalement >, ni individualistes ni collectivistes,
projection sur le devenir était vécue < à l'état pratique )) et sans activisme parti- surtout quand le collectivisme est revendiqué par des régimes socialistesl2s qui
culier. Chacun pouvait constater des variations entre les sociétés et les compa- illustreront leur totale étrangeté par rapport aux modes locaux d'organisation
raisons avec les sociétés contemporaines révélaient parfois des traits communs,
mais aussi des différences souvent tenus pour des oppositions radicales et des 126. lly définit en particulicr le holismc commc ( une icléologie qui valorise la totalité sociale et
néglige ou subordonne I'ittclividu humain, (.,.) Par extension, une sociologie est holiste si elle
états de civilisation.
part de la société globale et non pas de I'indiviclu supposé donné indépendanlaent > (Louis
C'est donc la modernité et plus explicitement encore la philosophie des DuMoNr, 1983, p.263).
Lumières dans la seconde partie du xvul" siècle qui introduisit I'idée d'un 127. Nombrc dc distinctions doivcnt ôtrc ici opórécs. L'individu n'cst pas simplcmcnt la pcrsonnc
choix possible selon des contraintes qui ne seraient plus imposées par juridiquc modcme, mais aussi l'ôtrc humain à composantc pluralc dcs traditions animistcs
africaincs ou indicnncs. On pcut aussi opércr unc distinction cntrc dcux typcs dc rcgroupc-
I'absolutisme mais acceptées démocratiquement, donc supposant de ruiner
mcnts en ( groupcs > introduitc par Gicrke en latin, rcprisc par Barkcr cn anglais ct populari-
I'ancien ordre de la société fondée sur une inégalité < naturelle r> entre trois séc par Louis f)umont quc jc citc à propos dc I'institution dc la Justicc (Ëticnnc LE Roy,
États lNoblesse, Clergé, Tiers) pour y substituer un principe d'égalité : < Tous 2004): < il nousfaut distinguer universilas, ou tutité organique (corporate), de la societas ou
les hommes naissent libres et égaux en droits > (Art. 1, DDHC, 1789). assocíatiott (parlnershíp) et dans laquelle les membres restent distincts en dépit de leur rcla-
tion et où I'unité est aínsi < colleclive )) est non organique l (Louis DUMONT, 1983, p. 82). Lc
C'est le Tiers État qui formula ce nouveau projet et qui, pour mieux ruiner
collcctivismc au scns du xx" siòclc, tcl qu'cxpórimcntó par lcs dictaturcs fascistcs ou marxistcs
la prétention de ses rivaux Noblesse et Clergé qui revendiquaient une place su- (léninistc ou maoistc), corrcspondrait à la rcchcrchc (tout cn la dónonçant commc lc rappcllc
périeure dans l'organisation de la société au nom de la tradition, associa Dumont) d'une unitó organiquc ct viscrait ainsi plus la fusion holistc dans unc totalité (øøi-
I'individualisme et le progrès, c'est-à-dire I'individualisme comme condition versilas) quc la réunion des mcmbrcs d'un groupc cn societøs.
128. J'ai pcrsontrcllcmcnt cxpérimcnté unc vcrsion < scicntifiquc > du socialismc marxistc tropica-
du progrès tant rnatériel que moral et popularisera un couple bien connu des lisé ou, plus cxactcment < óquatorialisé > puisqu'il s'agissait dc la Rópubliquc populairc du
travaux sociologiques, I'individualisme et le holisme coûlme entité collective Congo durant lcs dcux annócs univcrsitaircs oùj'ai africanisé, à la dcmandc lc I'a¡nbassadcur
radicalement séparée de ses composantes. On pourra consulter les .Ossars sur dc Francc Picrrc Hunt, lcs cnscigncmcnts d'histoirc dcs Institutions à l'Écolc dc droit dc
I'univcrsité dc Brazzavillc, en l97l-1972 ct 1972-1973. L'un dc mcs choix pódagogiqucs était
dc donncr à mcs ótudiants la capacité dc sc mouvoir dans un mondc juridiquc complcxc où
124. Qucllcs qu'cn soicnt les impcrfcctions, ccs analyscs ont conduit mon < Histoirc dcs Institutions l'óconomic forlncllc ct la justicc ótaicnt dominóes par un individualismc juridiquc issu du
d;Afriqué noirc > (Brazzavillc, Écolc de droit, 1973, l" éd.1972) et sont rcstées au fondemcnt dc droit colonial, la vic publiquc organiséc sclon lcs principcs dc la dogmatiquc du collcctivismc
ma plaicformc thóoriquc systémat isée dans Le jeu des lors (Éticnne LE RoY, 1999). soviétiquc ct la vic familialc ct localc toujours organiséc sclon lcs principcs du communauta-
125. Il s;agit plus ici d'un dcssin quc d'un desscin. La notion dc projet suppose dans cc typc dc rismc bantou au nom dc la < tradition >. Pour survivrc dans dc tclles sociótés il faut apprcndrc
société unc architccture mais non unc intentionnalité systématiqucmcnt mise cn æuvre commc à.conjugucr la < pluralité dcs mondcs >, théoric quc jc dóvcloppcrai dans mon Jeu des lois
on I'obscrvc dans les sociétós dites ( prométhéennes ))' (Éticnnc LE Roy, I 999), à la suitc dc Boltanski ct ihévcnot ( I 9é i ¡.

onorr rr socrÉtÉ, voI-. DRorr ET socrÉTÉ, vol.54,20l


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LA.I.ERRE DE L,AUTRÈ LE RÉctME D'AppRopRtA'lroN toNC¡ÈRE ( EN coMMUNs )

sociale. Pour dire les choses sitnplement, prétendre que les sociétés africaines donc de commun(s). Cette distinction rectrice de la théorie des rapports de
sont cornmunautaires est dans le contexte intellectuel et politique de l'époque I'homme à la terre dans des sociétés çommunautaires sera reprise plus loin.
< acceptable >>, mais à condition de n'y pas rester car la crainte de I'enfer- Auparavant, j'évoquerai mes hésitations pour ce qui concerne la tierce di-
mement dans le primitivisme est toujours présente dans les têtes et I'englo- mension, le collectivisme. lci, la topographie sociale me semble dominée par le
bement du contraire reste une tentation dominante des sciences sociales. Il faut couple haut et bas, Tous les collectifs qui se pensent < en corps > et je pense à
donc contrecarrer la tendance à revenir au couple individualisme versus collec- l'Église catholique et à la Noblesse de la France de I'Ancien Régime, comme
tivisrne. Mais c'est un second fait qui va bouleverser ma perception du pro- de la Justice ou de la fraction conservatrice de I'Université française actuelle-
blèrne : aucune société, au moins à l'époque contemporaine, n'a un projet ment supposent qu'il y a une haute et une basse Église, Noblesse, Justice, etc. Il
( pur D. Dans chacune, on peut trouver des éléments correspondant à I'indivi- n'y a pas seulement des dominants et des dominés, donc une distinction cen-
dualisme, au collectivisme ou au communautarisme, selon les époques, les ac- trale entre les gouvernants et le peuple, mais des distinctions qui s'appliquent
teurs, les enjeux, les contextes, etc. Dès lors, ce n'est plus en les opposant au sein de chaque groupe et signent inéductiblement la nature hiérarchique de
qu'on peut comprendre leurs efficacités mais en analysant leurs complémentari- I'organisation sociale. I1 y a donc le haut du haut et le bas du bas dans la société
tés. Et le communautarisme sur lequel je vais, entre autres, travailler plus ou française. On n'en parle guère et encore moins évoquerait-on un système à cas-
moins occasionnellement en Afrique puis en Europe pendant au moins une tes mais des faits de ce type peuvent être observés, sans qu'ils aient sans doute
trentaine d'années, peut aussi être lu coûtme I'illustration d'une combinaison la généralité que nous leur trouvons dans les sociétés < à castes > comme celles
d'individualisme (en périodes de prospérité) et de collectivisme (en temps de qu'observait Louis Dumont en Inde. De ces discriminations nait une contradic-
crises) avec la recherche constante d'équilibres entre des tensions (ou tenta- tion entre le sens commun et l'énonciation de la norme juridique. Là où le droit
tions) extrêmes. se proclame applicable à I'ensemble des citoyens, émerge I'idée qu'il existe des
règles qui, ( par nature >, donc selon la culture propre à ce groupe, s'appliquent
ou ne s'appliquent pas aux dominants. Un tel système est non seulement inéga-
Des régimes de juridicité inhérents aux d¡vers proiets de litaire mais aussi discrétionnaire et discriminatoire et sa reproduction dans des
soc¡été sociétés qui se prétendent profondément démocratiques selon une règle du jeu
individualiste provoque de véritables scandales. On le voit en 2008-2009 à pro-
Alors, pourquoi en faire tant cas ? 11 y a une relation substantielle entre ces pos de la remise en cause de privilèges et immunités bénéficiant aux élus (Par-
projets de sociétés, plus ou moins purs, plus ou moins métisses, et la qualiflrca- lementaires en particulier) ou aux Ministres, que ce soit en France, en Grande
tion des rapports de droit. C'est nne autre des avancées de la recherche en an- Bretagne ou en Allemagne.
thropologie du droit que d'avoir admis que I'essence de l'individualisme tient Dans des sociétés socialistes qui se disent collectivistes, je vois apparaître
dans la distinction entre le privé et le public, avec un jeu constant sur la part à cette distinction entre l'empereur chinois et ses rnandarins d'une part et le peu-
reconnaître à ces deux dimensions de la juridicité, mais que cette distinction ple de I'autre, les membres du parti communiste soviétique et le prolétariat, les
n'est pas universelle. Elle suppose en effet, avec la référence romaine au publi- caciques du parti unique entourant le chef Führer ou caudilho et la masse po-
cum,laconnaissance de liturgies politiques inscrivant les membres de la société pulaire de l'autre. Mais je reste prudent quant à la généralité du processus et je
dans un proto État de type <\oc¡àtas rrìu.tt la citation de Dumont ci-dessus' À m'en tiendrai, dans les lignes suivantes, au régime en ( communs >, celui qui
d'autres projets correspondent d'autres modes d'énonciation du critère pris en est donc, au sens littéral, lié au communautarismel2e.
considération pour organiser les divers types de rapports qui seront, à un mo-
rnent précis de la vie en société, tenus pour sanctionnables, donc <juridiques >.
Assez vite, j'ai pu généraliser à d'autres groupes que les Wolof du Sénégal,
Des habitus fonciers
puis à d'autres sociétés qu'africaines le trait diacritique du communautarisme
qui tient au partage en réunissant (critère d'inclusion) et en rejetant (critère On qualihe usuellement ces régimes d'appropriation de < systèmes coutu-
miers r>, mais l'adjectif coutumier a perdu une très grande partie de sa capacité
d'exclusion), mais en privilégiant I'endogénèse, ce qui nous vient de I'intérieur.
Au couple privé/public, on oppose donc en 1970 le couple inteme/exteme pour descriptive et interprétative du fait du laxisme des utilisations qui en ont été fai-
s'apercevoir en 1972 qu'il ne s'agit pas ici de deux mais de trois données en
mouvement ; entre I'inteme (unité d'appartenance) et I'exteme (un nombre dé-
129. Prcnons I'cxcmplc de la fóodalité. J'évoqucrai dans la troisièmc partic lc rógimc féodal curo-
terminé de groupements reconnus comme pouvant entrer en relation), on voit pécn mais il ne sera pas traité ici cn tant quc tcl car il rn'apparaît commc un modc politiquc dc
poindre le rapport entre deux groupes fondant la théorie de l'alliance. Interne, domination symboliquc dc I'cspacc, la rclation fóodale (dc ficf1 étant fondéc sur lc rapport dc
inteme-exteme et exteme sont donc les trois niveaux de développement d'un confiancc, d'homme à hommc, puis la sécurité juridiquc dc la tcnurc assuróc par I'appar-
tcnancc aux communautés, donc par lc rógimc dcs communs pour lcs paysans ct par lcs ligna-
appareil juridique dans une société qui se construit autour de I'idée de partage,
gcs pour la noblessc.

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LA fERRE DE L'AU tRÈ
LE RÉctME D'AppRopRIATIoN I.oNCrÈRE ( EN coMMUNS )

tes. Car, à nouveau ici aussi, le syndrome du principe de I'englobement du nière d'être acquise, disposition physique qui ne se dément pas (Gaffiot, 1950,
contraire a frappé et la coutume est appréhendée au prisme de la loi et comme o.732).
son double négatif(Le Roy,2004).
' Le français ne traduit pas ce terrne, sans doute embarrassé par des associa-
Dès 1969, les Wolof du Sénégal m'avaient apporté quelques distinctions es- tions d'idées qui contreviennent à < la manière > d'aborder les problèmes de
sentielles que j'exploite en conclusion de la thèse d'Etat (Le Roy, SFDR, régulation dans la société modeme. Dans le dictionnaire Le Robert et à I'entrée
1970), pour y revenir ensuite en les confrontant avec les matériaux lari et ba- habitus, ces acceptions sont regroupées en deux signifiants, I'un dit médical,
kongo du Congo en 1972, les expériences des Diolas de Casamance en l9l9' I'autre sociologique : I << apparence générale du corps, en tant qu'indication de
Mais, il me faudra attendre les années 1990 pour admettre que le recours à cette l'ëtat général de santé ou de maladie > 2 << Manière d'être d'un individu, liée à
terminologie non seulement n'explique rien mais complique tout, en nous en- un groupe social, se manifestant notamment dans I'apparence physique (vête-
fermant dans une conception du droit (positif, lié au monopole de la loi) qui men¡ maintien, voix, etc.) >. Le signifiant I (médical) d'habitus renvoie à habi-
nous interdit de comprendre ces expériences originales de la juridicité. tude au senslcomplexion, constitution d'un être. Mais nous préférerons par la
Je ne me suis dès lors plus contenté de qualiher telle expérience de coutu- suite le sens II d'habitude : manière de se comporter, d'agir individuellement et
mière ou de définir la coutume selon le régime des sources du droit positif, j'ai en particulier < I'usage d'une collectivité, du lieu > (en renvoyant aux entrées
cherché à comprendre ce que les diverses références à la coutume connotaient coutume, mæurs, règles, tradition et usage) (Le Robert, 1996, p. 1065). Le sens
pour admettre dans Le ieu des lois (Le Roy, 1999) qu'elles véhiculaient deux traditionnel français n'a donc retenu de I'habitus que ce qui traduit I'apparence
réalités différentes, des modèles de conduites et de comportements (MCC) et de l'état d'un corps ou d'un groupe et c'est le sens Il d'habitude qui traduit le
des systèmes de disposition durable (SDD) susceptibles d'être intégrées dans la mieux les connotations associées aux emplois latins et en particulier que ce qui
théorie d'un régime tripode de juridicité avec les norrnes générales et imper- est << en jeu > ce sont des < manières > de dire, faire, se comporter, s'habiller,
sonnelles (NGI) qui sont le cadre d'expression de la loi et de ses dérivés. Si j'ai etc., donc des critères plus formels que substantiels et identifrables par observa-
eu tendance à associer I'expérience africaine aux modèles de conduites et de tion plutôt que par répétition d'une connaissance déjà établie. L'idée d'un long
comportements et l'approche confucéenne de la régulation aux systèmes de usage et d'une observation continue des pratiques < acquises > qui rapproche
dispositions durables, j'avais, là aussi, senti une complexité inéductible faisant I'habitus de la coutume n'est pas valorisé et, encore moins, la reconnaissance
des trois piliers (NGI, MCC, SDD) les composantes de la juridicité susceptibles d'une autorité associée à ce type de pratiques et ouvrant à des engagements dans
d'être connues et exploitées par toutes les sociétés (ou presque) t:0. Et plus je la société. Cette idée, c'est Pierre Bourdieu qui en développe les implications.
reviens à mes matériaux initiaux de terrain, plus il me semble nécessaire de
penser I'organisation de ces régirnes (( en communs )) en terme d'habitude plu- L'habitus dans la soc¡olog¡e de Pierre Bourdieu
tôt que de coutume. Je me réfère ici principalement à un article de 1986 dans lequel P. Bourdieu
Habitude sera tenu par moi comme la traduction < grand public > de la no-
met en parallèle les expériences du droit (la codification) et de la régulation se-
tion d'habitu^s si heureusement exploitée par Pierre Bourdieu dans son anthro- lon le sens pratique (l'habitus) au regard d'une critique du juridisme défini
pologie des Kabyles algériens des années 1950 (Bourdieu, 1980, 1986). Je ne comme < la tendance des ethnologues à décrire le monde social dans le lan-
reviendrai pas sur des analyses déjà menées pour centrer mon propos sur quel- gage de la règle et à faire comme si l'on qvait rendu compte des pratiques so-
ques idées nouvelles et sur la conséquence que j'en avais tirée dès 1969 sur le
ciales dès lors qu'on a énonc,¿ la règle explicite selon laquelle elles sont censés
plan du modèle descriptif de ce régime ( commun > et ( en communs D, mo- être produiteJ )) l3l.
dèle qui ne peut être normatif/prescriptif comme dans la description du droit A la recherchedes principes générateurs des pratiques, il a observé l'habitus
mais formel, en identifiant les corrélations entr€ les données qui < constatent > comme <<système de dispositions à la pratique (...) fondement objectif de
la juridicité des rappofis sociaux étudiés indépendamment de l'énonciation pos-
conduites régulières, donc de la régularité des conduites et sí on peut prévoir
sible de catégories normatives formulées. les pratiques, (...) c'est que I'habitus est ce quifait que les agents qui en sont
dotés se comporteront d'une certaine manière dans certaines circonstances >>

La notion latine de I'habitus et sa non traduction en frança¡s (Idem). Il développe ensuite I'idée, qui me semble moins essentielle, <<que
Ce n'est que récemment que j'ai eu la curiosité d'ouvrir mon dictionnaire I'habitus a partie li'le avec leflou et le vague (...), il obëit à une logique prati-
latin à l'entrée habitus qui a quatre acceptions complérnentaires: lo Manière que, celle duflou, de l'à-peu-près, qui définit le rapport ordinaire au monde ))
d'être, dehors, aspect extérieur, 2" Mise, tenue, 3" Manière d'être, ëtat, 4" Ma- (Ibidem). Le contexte de la dérnonstration de I'auteur doit situer cet argument
en réaction à une critique du juridisme et de I'impact de la codification, donc

130. J'ai illustré réccmmcnt ccttc analysc dans ma contribution < Pouvoir ct droit dans unc société
"pré-étatiquc" à pouvoir ccntralisé, cxcmplc dcs royaumcs wolof du Sénégal > à I'ouvragc I3I . Pierrc BoURDIEU, < Habitus, codc ct codificatiotr >>, Actes de la recherche en sciences socia-
collcctifdc l'Arao,Anthropologies et droits..., (op. cit.),2009,p.157-166. les, no 64, scptcmbre 198ó, p. 40.

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LE RÉcrME D'AppRopRIAÏoN t'oNCIÈRE ( EN coMMUNS )
LA.fERRE DE L'AUTRE

dans une opposition entre une norme explicite, connue à l'avance et formulée teurs, disjoncteurs, etc., peut rendre compte, comme métaphore, d'un dispositif
de manière impersonnelle et ce que l'auteur saisit de l'habitus : son impréci- qui repose essentiellement sur des objets et des techniques mais suppose, tant
sion, sa fluidité. Mais la limite intrinsèque de cette régularité s'applique-t-elle à pour la conception que pour la mise en ceuvre. des régularités et la connais-
tous ou n'est-elle pas seulement valable pour I'observateur extérieur ? Ma ré- sance de ces régularités, sous peine de destruction du réseau.
ponse, basée sur mon travail sur la coutume, est claire : elle ne s'applique pas On retiend¡a donc de ces observations que nous avons à rendre compte de
au membre du groupe qui a été socialisé par et avec ces régularités' Ce qui est rapports qui sont observés à l'état pratique, à travers des gestes et des manières
flou pour I'un, étranger, peut être précis pour I'autre, mais selon des modes de faire, mais aussi de dire, supposant une répétition, avec une certaine élastici-
d'expression originaux et sans doute inattendus, difficiles à expliquer à un té dans le dispositif qui, I'une et I'autre, rendent les conduites probables mais
étranger et qu'il nous appartient de préciser. pas inéluctables ou imposées sans contestation ni discussion. Nous somnles
Dans les défrnitions précédentes proposées par Pierre Bourdieu, c'est, à dans une problématique de pluralisme juridique dans laquelle les opportunités
propos du juridisme, la réference à la nécessité d'une règle explicile qui doit sont choisies selon des stratégies qui permettent d'optimiser au mieux différen-
être examinée et discutée sérieusement. En effet, nous sommes si < habitués > à tes contraintes. Là où le droit exige I'application d'une norme, I'habitus comme
associer une régularité à une règle et une règle à une énonciation systématique fondement de lajuridicité ouvre à divers possibles que chacun connaît et auquel
(tant de forme que de fond) qu'il nous vient difficilement à l'esprit qu'il puisse il est préparé à adapter ses actions, ce qui ouvre une sécurité au moins aussi
exister des règles qui se connaissent seulement par la socialisation au quotidien, grande que la mobilisation d'une norme générale et itnpersonnelle tout en ne
s'identifient par une gestualité spécifique et se transmettent par des moyens qui profitant, c'est là sa contrainte pour l'étranger, qu'à ceux des membres du
ne relèvent pas de I'explicite mais d'un implicite organisé en sorte qu'à toutes groupe (communauté etlou société) socialisés dans ces habitus. Nous I'avions
les récurrences associées à des usages correspondent des occurrences relation- déjà approché, mais il y a lieu de le souligner ici, ce modèle de sécurisation
nelles tenues pour des contraintes et donc sanctionnées. Et, parmi ces moyens, foncière repose sur un principe d'endogenèse. C'est ce qui vient de I'intérieur
le principal est la pression sociale, la crainte de perdre la face, de déroger, de ne du groupe qui est privilégié et lajuridicité n'a pour vocation que de s'appliquer
pas répondre aux obligations liées à son statut, etc. < aux mêmes D, aux ( frères > aux ( communaux )) (selon des degrés variables
Si on veut dire cela de manière plus académique et juridiquel32, on préten- de distinction) et non à tous indifféremment. Au regard des valeurs de la mo-
dra que le droit est autonome alors que la juridicité (dont fait partie I'habitus dernité liées à I'exigence d'universalité, le régime (( commun > d'appropriation
colrme SDD) est hétéronome. Le droit repose non seulement sur des noünes ( en communs )) est sélectif et inégalitaire, a-démocratique sans être anti-
générales et impersonnelles mais celles-ci sont considérées comme constituant démocratique car on évitera de confondre dans nos analyses les principes de
un registre particulier, ( autonome >, qui a la prétention de se reproduire et structure du champ foncier qu'on examine dans cette partie et les choix
contrôler, voire de s'auto reproduire par autopoïésis ainsi queje I'explique dans contemporains de politique foncière qui doivent intégrer la complexité des si-
la référence citée ci-dessus. C'est pour cette raison qu'on poulra dire du droit tuations et où il faut rendre compatibles des expériences de régulation foncière
qu'il est < positif > en reposant sur des sources et des modes de fonctionnement aux logiques substantiellement différentes.
qui lui sont propres, au moins dans la théorie et selon les juristes. Au regard des exigences de pluralisme, de dynarnique et de complexité qui ca-
La juridicité est hétéronome. Elle est comme le bemard-l'ermite, ce crustacé ractérisent une lecture anthropologique du phénomène juridique, la formalisation
qui se loge dans des coquilles abandonnées, à cette différence près que les rè- des habi¡¡s fonciers non seulement exclut la formulation d'une norme comfite nous
gles de lajuridicité s'inscrivent dans des régulations bien vivantes, de la paren- venons de I'expliquer, mais suppose aussi, pour être connue et exploitée par
té, de la religion, des rapports au sacré ou aux pouvoirs, de la morale, etc. Le < I'autre >, celui qui n'est pas socialisé dans cet habitus, d'être modélisée.
signe diacritique de la juridicité n'est donc ni dans la neutralité de la norme
comme le supposait Jean Carbonnier 133 ni dans son autonomie (donc selon des
La modélisation
critères de séparation ou d'opposition), mais au contraire de liaison ou de rela-
tion entre des champs (la parenté, le politique, la production ou la redistribution
des ressources) qui doivent être mis ou ne pas être mis en rapport pour produire
La modélisation est un procédé d'exposition des principes présidant à
l'élaboration puis à I'exploitation d'ensembles que I'on peut considérer, selon
certains effets. L'image d'une installation électrique, de ses câblages, interrup-
leur degré de structuration, comme des phénomènes, des systèmes ou des pro-
cessus 134. La modélisation suppose le respect des certains principes et a des
132. Éticnnc LE Roy, < Autonomic du droit, hétóronomic dc la juridicité >>, in << Le nuove atnbizio- conséquences spécifiques.
ni del sapere del gitu'ista : anthropologica gitu'itlica e t,'aducttologia giuridica, Academia Na-
zionalc dci Lincci, Rorna, Atti dci convcgni Lincci 253, 2009, p. 99-133.
I 33. Éticnnc LE RoY, < Le tripodc juridiquc, variations anthropologiqucs sur un thòmc de "Flcxi-
blc droit" >>, L'année sociologique, ( Autour du droit: la sociologic dc Jcan Carbonnicr >, I 34. La distinction est déjà préscntc dans mon .-/e¿r tles lois (Éticnnc LE RoY, I 999). Nous y rcvicn-
vol. 57, n' 2,2007, p.341-351. drons plus loin.

onorr rr soclÉrÉ, vol.54,20l nnorr sr socrÉrÉ, vol-. 54, 20l


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t28 t29 I
LA '|ERRE DE L'AUTRE Ln RÉcrME D'AppRopRIAltoN I.ONClÈRÐ ( EN coMMUNS )

Les principes d'une modélisation familières ambiguës D. (...) << La définition axiomatique permet de définir, soi-
même et rigoureusement, des concepts adaptés aux problèmes à résoudre, elle
Ces principes sont, pour l'essentiel, empruntés à un logicien, André Ré- élude les queslions de spécificités, elle écarte les tentatives de réductionnisme
gnier, professeur à I'université Paris 7 au temps où j'y finalisais ma thèse et les discussions métaphysiques. > (p. 20)
d'ethnologie sous la direction de Robert Jaulin et Philippe Richard'
André Régnier publiait en l97l une petite merveille sous la forme d'un lV - ( En tant qu'objet abstreit correctement défini, le modèle nous offre
texte de 22 pages < Mathématiser les sciences de I'hommç ? ¡¡ 135 où, tout en þutes les ressources du raisonnement logique. La logique est formelle, elle
répondant par la négative à la question qu'il posait136, proposait une conception prouve en faisant régner une n,écessité dans la syntaxe du discours > (p.21)
de la modélisation que j'ai alors fait mienne et qui a déjà été illustrée implici- Nous n'aurons qu'exceptionnellement à nous réclamer de la logique majs << elle
tement dans la première partie. est indispensable pour garantir le caractère probant d'un discours si le conte-
Cette conception repose sur cinq propositions qu'on peut traiter comme des nu de celui-ci échappe à l'ëvidence intuitive, soit par sa complexité, soit par sa
principes. généralité. r (p.23)
l- Le modèle constitue une représentation ('..) à lafois simplifiëe et glo-
< Y - < EnJìn la construction d'un modèle nous ëpargne les difficultés relati-
bale. On accepte dès le départ I'idée que ce ne sont pas toutes les propriétés ou ves à l'induction. Le modèle est posé décisoirement et les hypothèses n'ont pa.t
toutes les relations qu'on tente de saisir mais qu'on les approche << selon un cer- à être justifiées par des considérations tirées de I'expérience. Le modèle n'est
tain point de vue n, puis que ce point de vue va permettre de spécifier << certains ni vrai nifaux, il est bon ou mauvais par rapport à un champ de questions et on
aspects l, ce qui explique I'idée de simplification. Enfin, ( tous ceux [des as- le juge ainsi. Cela n'exclut pas qu'on essaye de le faire vrai, mais c'est là une
pectsf qui importent de ce point de vue doivent être choisis, ce qui rend globale autre histoire. > (p.23-2a)
la représentationfournie par le modèle. n (p. 18)
Quel est le statut de ce < point de vue n dont I'intervention est si détermi- Les conséquences de méthode
nante ? << Le point de vue est un ensemble de questions et ces questions ne sont
concevoir un modèle c'est donc sélectionner un ensernble de questions que
pas quelconques ; elles sont en nombre restreint, elles ont un sens eu ,âgard aux
I'on traite comme un champ de forces. André Régnier propose de faire les dis-
procédés d'observation ou d'expérimentation dont on peut ffictivement dispo-
tinctions suivantes.
ser, elles ont entre elles des rapports logiques (seulement par I'intermédiaire
Il convient tout d'abord << de séparer la théorie du jugement de sq va-
des réponses qu'elles pourraient recevoir et des termes dans lesquels elles
leur.- Les propositions qui appartiennent à la théorie sont celles du discours
pourraient êtreformulées). r (p. 19)
parlant du modèle, les propositions jugeant la théorie appartiennent à un autre
Enfin, < un modèle doit être tel que les questions d'un champ, qui sontfor-
discours qui parle de la théorie et desfaits >.
mulées dans le langage de la connqissønce empirique, sont traductibles dans le
Comme le reconnait I'auteur, << le raccord entre la théorie et les faits appar-
langage th,lorique qui parle du modèle, et que, dans ce langage, elles peuvent
tient au domaine d'une activité pratique dont le succès ne peut être garaiti par
recevoir des réponses d,ëterminées et entre elles non contrsdictoires, consé- I'emploi de règles ou de méthodes t @. 2$. Ce sera le premier enjeu de la mo-
quences de la définition du modèle. Celui-ci fournit une réponse simplifiée
délisation. sur ce point, l'auteur ajoute << il urge de faire entendre à certains
parce qu'il ne peut répondre qu'aux questions du champ, et globale parce qu'il
qu'un mauvais modèle ne vaut pqs une bonne explication sans modèle, que les
peut rëpondre à toutes les questions du champ. ü (p. 19)
modèles sont une très bonne chose s'ils s'ajoutent à de bons concepts et une
ll - < En tant qu'obiet abstrait, le modèle n'existe que par sa dëfinition et il très mauvaise s'ils prétendent se substituer"à la recherche de bonsion"rpty
ne peut valoir mieux qu'elle. Or une définition exige des termes définis (...). il (p. 30), donc de bonnes questions. Il enfonce le clou : << il vaudra toujours
en résulte qu'on renonce obligatoirement au langage mëtaphorique auquel les mieux avoir une théorie sans modèle bâtie sur de bons concepts qu'une théorie
sciences humaines se confient pour une trop large part. >> (p. 19-20) axiomatisée reposant sur des notions supe(ìcielles l (p.31).

lll- K Lorsqu'elle est possible, la définition axiomatique des termes et des -les Ilsciences
convient ensuite d'accepter I'idée que les modèles que nous faisons << cløns
du réel l n'ont pas la vertu d'être en soi rationnels. < Dans le dis-
relations permet d'introduire des notions nouvelles de manière tout ò fait ri- c.ours théorique, ilfaut distinguer les propositions qui sont vraies à lafois pour
goureuse et de donner un sens bien déterminé, en les remodelant, à des notions le modèle et pour le réel et celles qui sont vraies pour le modèle,
-sans
être
vraies pour le réel, soit qu'elles y soíentfausses, soit qu'elles n'y aient pas de
135. André RÉGNrER, < Mathématiscr les scicnccs de I'homrne ? > in Philippc RICHARD et Robert sens ; j'appellerqi les premières "propositions concrètement significatives" >
JAULIN (éds), ,4r thropologie et calcul, UEG, Paris, I 97 1, coll. ( I 0- I 8 ), séric 7, pagcs I 5-37. (p. 25) et ce sont celles-ci que nous chercherons particulièrernentã formuler.
136. Dc cc fait, jc n'cncornbrerai pas ces raisonncmcnts dcs dévcloppcmcnts concemant I'usagc
dcs modòlci mathématiqucs càr, on lc constatera dans lc chapihe 3, lcs modèlcs cxploités ici
n'ont rien dc mathématiqucs.

DRorr ET socrÉTÉ, vol. 54, 20l I


130 131 ¡nolr er soctÉrÉ, vol. 54, 2ot I
LA TERRE DE L,AUTRE LE RÉctME D'AppRopRtATtoN FoNctÈRE ( EN coMMUNs )

Une troisième difficulté tient à la rigueur de l'axiomatisation si, par là, < sn sation. Mais, à la réflexion, le pluralisme dont
je me réclame ne paraissait pas
-suppose des relations réduites à des propriétës formelles n. Y parvenir note assez illustré ici et donc le pluriel s'est imposé en autorisant à désigner à la
l'auteur est << rare >. << Cela n'empêche pas de s'interroger sur les propriétës fois la généralité d'un phénomène < commun >> et la spécificité du régime
formelles des relqtions dont on parle, d'examiner le contenu des concepß sous d'appropriation qui, I'un et l'autre, supposent autant de formes que de critères
I'aspect de leur fonction dans le discours. Mais on n'atteindra jamais d'emblée de þartages, de mises en commun, dans le passé, dans le présent et dans le
une grande rigueur des définitions > þ. 28). Accepter une certaine latence de la futur'
terminologie n'implique pas le laisser-aller. Un lexique susceptible de se trans-
former ensuite en dictionnaire répond à ces exigences.
Finalement, mon objectif premier n'est pas de construire un modèle mais de
-profiter des potentialités formelles de la modélisation pour formuler une théorie
qui, autrement, serait infiniment plus diffrcile à expliquer pour un lecteur qui
n'a pas partagé mes expériences de terrain. Dans le présent ouvrage, nous nous
inscrivons dans une double démarche t:7 qui est à la fois de recherche fonda-
mentale en ce qu'elle implique la liberté la plus large tant de poser des ques-
tions que de formuler des réponses et également de recherche appliquée, en ce
que ma préoccupation, méta disciplinaire, est de trouver, dans la quahième par-
tie, des questions à des réponses observables dans les pratiques des acteurs,
mais qui n'ont pas de cadre théorique satisfaisant pour les expliquer générale-
ment. Dans ce cas, note André Régnier <il s'agit toujours de sortir de
I'empirisme, c'est-à-dire d'une connaissance fragmentaire et dont les frag-
menß ont été recueillis au hasard des circonstqnces, pour qrriver à prévoir
comment on pourra imposer aux choses d'aller à peu près comme on voudrait
qu'elles aillent. Devant de tels impératifs, un modèle, même médiocre, est un
bienfait ; pour le construire il afallu se décider au sujet de ce qu'on veut pren-
dre en considération, et de ce qu'on peut nëgliger, et au sujet des rapports
qu'on peut tenir pour permanents entre les dffirentes variables. Preuve et ré-
sumé de ce travail, I'existence d'un modèle est capitale. )) @.34)
Ces derniers paragraphes tracent le programme de travail de cette deuxième
partie. Dans le troisième chapitre, je vais expliquer ce que j'ai pris en considé-
ration et les rapports entre variables considérés cornme ( permanents >, donc
susceptibles d'offrir une ossature aux modèles qui vont en être déduits.
Puis, dans le quatrième chapitre, j'interrogerai le rapport entre la théorie et
les faits et je chercherai, par I'ethnographie de trois sociétés, à identifier sous
quelles conditions et dans quelle mesure la complexité des situations sur le ter-
rain peut effectivement être saisie et comparée, compte tenu de l'état de don-
nées actuellement exploitables.
Ceci me conduit aussi à préciser le sens de la formule ( en coûrmuns >r dans
l'intitulé de cette partie. J'ai d'abord écrit < appropriation commune ) en trans-
posant le concept anglais de common properties. Cela avait l'avantage de ren-
dre compte que nous sommes en face d'un mode usuel d'appropriation pour au
moins les deux tiers de I'humanité, mais le sens juridique n'était pas immédia-
tement perceptible pour un lecteur francophone. J'ai donc écrit < appropriation
"en commun" >) pour préciser qu'il s'agissait d'un mode spécifique d'organi-

137. Étienne LE RoY, <Du dialogue entre disciplines, un point de vue d'anthropologue dans le
contexte du PIR CNRS Mousson >, Lyon, ENS, 9' conférence internationale des sciences de
lø santë,4 sept. 2008, consultable sur <http ://mousson-complexica.neÞ.

xorr nr socÉrÉ, voI.. 54, 2ol I


132 133 DRotr ET soctÉTÉ, voL. 54, 20l I
Chapitre 3

Fondements théoriques
d'une modélisation matricielle
de I'appropriation ( en communs >>

lntroduction
Un régime d'appropriation (( en communs> de la terre et de ses ressources
suppose de respecter quelles contraintes liées à la définition de ce qu'on entend
par l'ensemble commun/communauté/communautarisme. Cet ensemble de trois
termes repose sur le principe du partage au double sens de ce qui tient ensemble
et qui nous réunit et de ce qui nous différencie. Tout régime (( en communs ))
est donc conçu à partir de < biens > (au sens nonjuridique) et de lignes de par-
tage et de clivage selon que le bien réunit ou divise, lignes qui peuvent prêter à
des exclusions et être interprétées comme des frontières dans un contexte où
rien ne peut être tenu pour étanche, où la < porosité > dont parlait Boaventura
de Sousa Santos en analysant I'interlégalité 138 ss¡ u¡ phénomène structurel ex-
primant les multi appartenances des acteurs à autant de groupes que la société
accepte que des < Biens > soient estimés assez polarisants pour constituer réel-
lement ou symboliquement le cadre ou le cæur de la socialisation des individus.
On se rappellera que, dans ce type de société, tout est toujours pensé et or-
ganisé en termes ou instances multiples, spécialisés et interdépendants. Nous
allons en tenir compte pour répondre aux trois questions suivantes.
Quels rapports ( typiques > et quels attributs formels ?
Quelles questions < habituelles > sont prises en considération pour conce-
voir le rapport entre les faits et la théorie ?
Quel ordre on propose pour en traiter la juridicité ?
D'un point de vue documentaire, je me réfère à un ensemble de travaux éla-
borés dans le cadre de l'équipe d'analyses matricielles que j'animais au Labora-
toire d'anthropologie juridique entre 1969 et 1979 puis à quelques documents
synthétiques présentant la démarche dans d'autres enceintes scientifiques. Jus-
qu'en 2008, ils étaient consultables à la Bibliothèques d'études africaines de
I'université Paris l, cenhe Malher.

138. Boaventura DE SousA SANTos, < Droit: une carte de la lecture déformée. Pour unc concep-
tion post-modeme du droit >, Droit et Sociëtë, n" 10, I 988, p. 363-389.

DRolr ET soctÉTÉ, voL. 54, 20l l


t3s
LA rl.ìRRFr DË t-'ÀIJTRE LE RÉcrMri D'AppRopRrAïoN r.oNctÈRE ( EN cot\iMUNS )

Pour en simplifìer la citation, on adoptera les codages de présentation sui- Ma thèse d'ethnologie, Eléments d'une théorie des rapports de l'homme à la
vantes :
-rcrre en Afrique noire, entièrement consacrée à l'élaboration méthodique et
Étienne Le Roy, Théorie, application et exploitation d'une analyse matricielle épistémologique de I'analyse matricielle, soutenue à l'université Paris 7 en juin
-des systèmesþnciers nëgro-africaines*, LAJ, Paris, l9l0,ll5 p.' TAE 1970. gT2.reposart sur les documents marqués x.
Étienne Le Roy, Systèmeþncier et développement rural, essai d'anthropo-
-logie juridique sur la répartition des terres chez les LVolof ruraux de la zone
arachidière Nord, Sënéga¿ thèse pour le doctorat d'Etat en droit, Faculté de Une approche pluraliste de la structure des rapports
droit et des sciences éconorniques. Paris, 1970, SFDR 1970. d'appropriat¡on ( en communs D
Étienne Le Roy (éd.), John Louzier, Oumar Nchouwat Njoya, François
-Njoungong, Nathanael Tonyé, Documents complémentaires à une théorie d'une Généralités
analyse matricielle des systèmes fonciers négro-africains*, LAJ, Paris, 1971, Les rapports d'appropriation dont nous allons modéliser les occurrences
sérninaire de recherche, ll7 p., DCT 1971.
sont initialement déduits, comme la liste précédente l'illustre, de travaux afri-
Étienne Le Roy (éd.), Denis Fagla Ahouangan, Jacques Lankouandé, Marcel
-Nguéma-Mba, Hervé Sidibé, Le système de distribution des produits de la terre, canistes portant sur les parties occidentale et centrale du continent et concernent
des situations que nous aurions qualifié de traditionnelles ou de coutumières si
modèle particulier d'une anølyse matricielle des rapports de l'homme à la terre
cette terminologie avait la précision qu'on attend d'une modélisation.
en Afrique noire*, LAJ, Paris, 19'72,2" édition 1975, 153 p. ; SDP 1975.
Pour répondre à cette exigence, on posera donc que ce qui réunit ces socié-
Étienne Le Roy Étienne (éd.), Denis Fagla Ahouangan, Germain Adingni,
-Hervé Sidibé, Le système de rëpartition tés c'est le fait que leurs régimes fonciers ne reposent pas l3e sur la propriété
des terres, modèle particulier d'une
privée et donc I'objet de notre recherche est d'identifier puis d'analyser ce qui,
analyse matricielle des rapports de l'homme à la terre en Afrique noire, LAJ, parmi les règles d'appropriation que ces sociétés mettent en æuvre, en tient
Paris, 1973, 143 p. ; SRT 1973. lieu. Les données réunies depuis plus de quarante ans me conduisent, en fait, à
Étienne Le Roy, Histoire des institutions d'Afrique noire,Brazzaville, École de
-droit, centre d'enseignetnent par coffespondance, 1973, (1" ed. 1972)' HIAN distinguer deux situations, les sociétés qui ne connaissent pas encore la proprié-
té et celles qui en démultiplient les implications par des régimes de propriété
1973.
commune/communaux.
Étienne Le Roy, < Modes négro-africains de production et systèmes
ll y a d'une part des sociétés qui ne se posent pas la question de la propriété
-d'exploitation des sols, contributiorls économiques, juridiques et politiques à un
de la tene d'une manière spontanée etprivilégiée. Là où j'ai observé des régi-
modèle anthropologique >>, dans Etud"s sur le Droit de la terre en Afrique mes d'appropriation ( en communs >>, à un moment (à la fin des années 1960 et
noire, vol.I, LAJ, Paris, 1974, p. l-20, EDT 1974-1. au cours des années 1970) et dans des circonstances qui déjà soumettaient
Étienne Le Roy, 1974, << Relations de dépendance personnelle et prestations nornbre de comportements au capitalisme, le droit d'aliéner était connu, mais,
-en travail dans un système d'exploitation des sols >>, É,tudes sur le droit de la
plus ou moins vivement condamné, il n'était pas la principale règle du jeu.
terre en Afrique noire,vol.I, LAJ, Paris, 1974, p.20-40,EDT 1974-2. Dans ces sociétés, nous I'avons appréhendé dès I'introduction générale, la
Étienne Le Roy, Mamadou Niang, 1976, Le régime juridique des terres chez bonne question est celle de I'appropriation de I'usage de la tene à des activités
-les Wolof ruraux du Sénégal, LAJ, Paris, 1976, col. DAJ, 3o éd., [1" ed. 1969],
et selon des fonctions reconnues par la société pour assurer sa reproduction.
190 p., RJW 1976. Et il y a d'autre part nos sociétés contemporaines dans lesquelles les régimes
Étienne Le Roy, < Démarche systémique et analyse matricielle des rapports de propriété privée ont abouti à des contraintes ou des excès tels que sans remettre
-de I'homme à la terre en Afrique noire, lecture épistémologique d'une pratique
en cause la généralité du régime de propriété privée, on a inventé progressivement
de I'anthropologie du Droit >, Communication au séminaire interdisciplinaire depuis le début du xxe siècle deux régimes complémentaires qui, tenninologi-
de I'ORSTOM, Le développement: idéologies et pratiques, ORSTOM' Paris, quement, semblent s'inscri¡e en continuité avec le régime propriétariste alors que,
1983, p. 160-172, DIP 1983. structurellement, ils manifestent des ruptures ou des innovations. Il s'agit ici du
Étienne Le Roy, < Matrices et espaces, Contribution à une théorie des rap- régime civiliste des communaux (art. 542 CC) qui est un régime de propriété < des
-ports entre I'homme et la terre en Afrique noire >>, Bulletin Production pasto- habitants d'une ou de plusieurs communes )) et non d'appropriations (en com-
rale et soci,lté,n" 13, automne 1983, p. 89-97, PPS 1983. muns )). La propriété privée est reconnue rnais son exercice limité. ll relève de la
Étienne Le Roy Étienne (êd.), Le dossier agraire de I'Afrique de I'ouest,Pa- troisième partie de cette recherche. Le second a pour origine les droits de propriété
-ris, LAJP, 1983 Contributions de Denis Fagla Ahouangan (Fon, Bénin), Ma- littéraire et artistique et est dénommé plus généralement régimes de droits de pro-
madou Traoré (Malinké, Mali), Mamadou Wane (Toucouleurs, Sénégal), priété intellechrelle. Ces droits ont le caractère absolu du droit d'aliéner mais leur
515p. DAAO 83, première synthèse de ces travaux. Refusé par deux éditeurs:
trop long, trop critique ?
139. À titrc cxclusif ou substitutif comme on lc vcna plus loiu

onorr er socrÉrÉ, voI-. 54, 20t I 137 onorr sr socrÉrÉ, vol. 54, 20l r
136
LA 'tERRE DE L'AU fRE Lti RÉcrME D'AppRopRlAîoN r.oNcrÈRE ( EN coMMUNS )

exercice suppose le respect de contraintes qui les soumettent à des obligations Le double fléchage indique que nous sommes face à trois lectures possibles
particulières. lls ne relèvent pas directement de ce champ de recherche. Je n'en qui sont par ordre d'importance décroissant pour un anthropologue du droit :
o
dirai donc que quelques mots ci-dessous (p. 140) ainsi qu'à propos de la gestion I stetut/suPPoRT /usAGE
patrimoniale dans la quatrième partie mais il est remarquable de relever dès cette 2o supponr/srATuT/ usAcg
deuxième partie les concordances de dispositiß, donc les continuités de structures 3o us¡cp/supPoRT /srATUT
avec les modes d'appropriations en communs.
Mais, le rapport juridique lui-même est construit sur la base d'une double
Les choix de base articulation entre statut et support et entre usage et support, support qui, rappe-
lons le, peut être un lieu ou un fruit, au sensjuridique, produit de la terre. Selon
L'option que nous prenons ici est de tirer les conséquences du pluralisme ju- le point de vue adopté (enjeu, interlocuteur, contexte...) la formulation peut
ridique que nous posons comme fondement des régimes d'appropriation ( en changer mais, globalement, c'est toujours le même principe de structure qui
communs >. Nous en identifions ici les principes de base pour approfondir leur demeure. Et, par cette double articulation interdisant des manipulations discrè-
économie dans les sections suivantes. tes ou cachées des rapports sociaux, la sécuritéjuridique était assurée.
Le pluralisme commençant à trois dans les pensées juridiques endogènes afri- La somme de ces relations constitue un régime juridique d'appropriation
caines, c'est sur cette base qu'ont été conçus les modèles d'habitus fonciers, cha- que nous représentons sous la forme de matrice.
que rapport juridique supposant la mobilisation d'au moins trois données qui sont
inscrites dans un schéma triangulaire, la somme de ces représentations formant un T¡sLBRu No 2
système qui peut ensuite repondre aux contraintes de dynamique et de complexité PnwCIpBS DE LECTURE MATRICIELLE
que nous illustrerons concrètement dans le quatrième chapitre.
Nous poserons ici en axiome que I'essence du rapport juridique. d'appro-
priation des terres et des ressources en communs repose sur trois variables, un A B C
statut, un usage et un support dont nous représenterons la relation ainsi :

Ftcunp No 3 1
RAPPORT JURIDIQUE ( EN COMMUNS )
z
STATUT
J

Légende
.'., *, Â, c symbolisent ici des termes vernaculaires désignant des lieux, des
lieux-dits ou des produits. Chacun est caractérisable par ses coordonnées matri-
cielles. .'. : Nl, + : B/2, ¡: Cl2, C: Al3 etc. Ils peuvent se lire ainsi : si A est
un mode de contrôle par découverte, B mode de contrôle par conquête, C mode
de contrôle par attribution, si I est un mode d'utilisation de la terre pour
I'agriculture, 2 utilisation pour la résidence, 3 utilisation pour les activités de
SUPPORT USAGE
chasse, pêche ou élevage, alors on peut donc définir .'. cornme un droit portant
sur la terre agricole au titre de la découverte, + comme un droit portant sur une
Légende terre résidentielle au titre de la conquête, n également comme un droit résidentiel
Statut : position et fonction dans le groupe mais au titre de l'attribution. Enfin c porte sur les terres de brousse au titre de la
Usage : Type d'activité privilégié première occupation....
Support: Catégorie d'espace ou de ressource
Extrait du Jeu des lois (Paris, LGDJ, 1999, p. 41)

onorr rr soctÉrÉ, vol. 54, 20l I


138 139 DRorr ET socrÉTÉ, voL. 54, 20t l
LA TERRE DE L'AUTRE LE RÉCIME D'APPROPRIA'|ION I'ONCÌÈRE ( EN COMMUNS )

La plasticité et I'adaptabilité du < modèle > matriciel sont évidentes car il tout en se promettant de la reprendre quand les citconstances le permettraient ou
existe toujours des cases à remplir, même si, pour ce faire, on doit distinguer, en proposant à la jeune génération de chercheurs de reprendre cette question
au sein de I'une ou I'autre des catégories < primaires >, des critères < secondai- comme une tentative de faire avancer le métissage juridique et institutionnel.
res > (entre zones de cultures, entre première occupation et réoccupation, Ces options posées, la deuxième section introduira le lecteur aux différents
conquête militaire ou religieuse, etc.). modèles qui ont été élaborés pour rendre compte de la complexité des rapports
Une dernière notation nous introduit déjà aux problèmes de transposition juridiques.communautaires, selon qu'ils sont considérés par les acteurs/opérateurs
que nous aurons à traiter dans la quatrième partie: trois types d'énoncés sont .omme < intemes, intemes-externes ou externes D aux communautés de réference
utilisés ci-dessus en respectant le principe d'interprétation pluraliste, donc la et selon les contraintes propres à des régimes juridiques d'appropriation < à l'état
temarité. Mais, dès qu'il est remis en cause, d'autres sont possibles et, en parti- -pratique >.
culier la relation directe entre l'acteur et le support (sans référence donc à un Puis une troisième section systématisera la présentation des régimes juridi-
usage convenu et habituel), qui autorise un droit individualisé , ius in re, abstrait ques d'appropriation en sachant qu'on a déjà démêlé certains éléments de leur
des circonstances de temps et de lieu, qui pourra devenir monétarisé, (( mar- complexité. On se rappelle que I'identification du régime juridique doit être
chand > puis < privé >. Cette simplification est une des différences sensibles du prêcêdêe par un repérage des statuts d'acteurs et que la construction du régime
droit de propriété privée avec les droits de propriété intellectuelle qui sont donc doit être accompagnée de la connaissance des modalités d'ajustements syn-
un apport de la période moderne et qui proposent une structure de formalisation chroniques et diachroniques, corrme on I'a repéré dès I'introduction générale.
dont le parallélisme avec le régime d'appropriation ( en cornmuns > est frappant.

Trois régimes d'appropr¡at¡on ( en communs ) selon le primat


FIcuns No 4 de rapports fonciers internes, internes-externes ou externes
Srnucrunp DES DRotrs oB pRopnrÉrÉ INTELLECTUELLE
À I'origine de ces travaux, en 1970 (TAE 1970), seuls deux régimes
d'appropriation étaient identifiés selon les exigences de rapports intemes et ex-
AUTEUR
temes et ce n'est qu'en 1971 (DCT l97l-7) que les relations internes-externes,
dites aussi d'alliance, seront théorisées comme une dimension constitutive des
rapports de I'homme à la terre.
On va donc suivre comment ces modèles se sont progressivement construits
puis organisés à partir d'un scénario comlnun qui recoupe les histoires de fon-
dations de villages ou de lignages collectés depuis les années 1960.

Le scénario : une h¡sto¡re de m¡gration qui se répète cont¡nûment


C'est une histoire finalement assez banale qui est généralement à I'origine
de la fondation des nouveaux ensembles humains. La faim, la maladie, des per-
sonnalités qui se < frottent > trop directement entre fils et père par exemple ou
UTILITÉ (.$ OBJET
oncle et neveu, la surpopulation ou le simple désir de voir du pays poussent un
Légende individu ou un petit groupe (dont la composition, nous dit cette histoire, est re-
présentative de l'organisation sociale ultérieure) à tenter I'aventure et se risquer
Auteur: le créateur hors des espaces occupés par son groupe d'origine. ll devient donc étranger.
Utilité : la satisfaction qu'un bien ou qu'un service procure Mais pas nécessairement ennemi car il existe en Afrique de I'Ouest ou du Cen-
Objet: matière ou æuvre sur laquelle porte un droit ou une obligation. tre des solidarités interethniques en relation avec une parenté inter-totémique
que la littérature présentait comme < à plaisanterie > ou < à libre parler > et qui
J'avais esquissé en2002 avec Sigrid Aubert un parallèle entre les droits fon-
ouvrent à des procédures d'hospitalité. Pourtant, le risque est important, en par-
ciers dits coutumiers et les droits de propriété intellectuelle. Nous nous étions ticulier au temps de la traite négrière car celui qui ne peut se réclamer de la pro-
demandés si, sur la base de cette homologie de structure, il ne serait pas çonceva-
tection d'une communauté est susceptible de perdre son identité et ainsi de se
ble de faire bénéficier les droits coutumiers du bénéfice des régimes de propriété retrouver dans la condition au mieux de serf ou d'esclave de case, au pire
intellectuelle. Cette question était apparue saugrenue à notre référé de la Rewe d'esclave de guerre vendu sur les marchés et destiné à I'exportation vers les
Natures, Sciences, Sociëtés et nous n'avons pas poussé plus avant cette réflexion
Amériques, le Maghreb, la Turquie ou I'Arabie. Mais, en cas de réussite, on

onolr pr socrÉrÉ, voL.54,20l l


t40 r4l DRorr ET socrÉTÉ, vol.54,201 r
LÈ RÉctt'48 D'AppRopRIA'lloN r.oNcrÈRE ( EN coMMUNs )
LA l ERRE DE L'AU l'RE

devient un héros fondateur en associant à sa lignée tous les droits de première TReLBnu No 5

occupation d'un territoire. C'est une appropriation plénière du territoire, quali- EXCLUSIVITÉ DE L'IMPLANTATION ET LÉSION ÉVENTUBLL¡ DES DROITS ACQUIS
fiée de < droit de premier ordre >>, recherchée comme la situation idéale à partir Exclusivité Lésion Solution
de laquelle toutes les autres situations foncières et les droits résultent des dé- + réservation
membrements de I'appropriation initiale. + + NS
Mais il s'agit d'un processus qui s'inscrit dans le temps, peut connaître des + annexlon
difflrcultés de concrétisation et, à travers les étapes que doit respecter le processus
autorisation
d'appropriation ( en communs >, fait l'expérience de contraintes spécifiques qui
vont donner naissance, en réponse, à trois régimes particuliers d'appropriation,
I'exploitation des sols, la distribution des produits de la terre et la répartition des T¿.gLnRu N" 6
terres. Pour le moment, on ne s'interrogera pas sur le degré d'institution- ASSoCIATION DE CES DEUX CRITÈRES DANS LES TROIS STATUTS TYPES (EN GRIS)
nalisation de I'ensemble de ces réponses mais on s'intéressera aux contraintes DU RECIME DE REPARTITION
qu'il faut maîtriser et aux conséquences qui en sont tirées.
Découverte Réservation Prem
On partira d'un modèle identifiant la séquence et les étapes du processus
Dépossession Annexion Co¡
aboutissant à une appropriation foncière.
Arrangement Autorisation Attr

T¡,gLgau No 3 L'articulation de ces positions juridiques dans les statuts et le régime juridi-
Lns Érnpes D'uNE APPROPRIATION que de la répartition sera précisée dans la section trois.

Phases Procédures Domaines de régulation


Arrivée Implantation Trois modes aux effets n¡oDres
Fixation Installation Accords de voisinace L'installation, des accords entre vo¡s¡ns qu¡jettent les bases de
stabilisation Contrôle Maîtrise territoriale interne régimes d'échanges dits de circulation /distribution des produits
Léeitimation Appropriation Partage reconnu des esDaces entre qroupes de la terre
Dans la version de 1970, à un moment où la notion de régime de circula-
Détaillons les trois premières étapes pour en extraire les données qui seront tion/distribution n'est pas encore identifiée en tant que telle, où on observe des
à la base des modèles ultérieurs. produits qui circulent à des moments particuliers, cette phase intermédiaire est
associée aux procédures d'alliances et à un processus sur lequel nous sommes
L'implantation : des choix qu¡ vont déterminer le régime de réparti' en train de réaliser des découvertes originales, la parentalisation comme mode
tion des terres d'extension à la résidence et au partage d'interdits cortmuns des rapports aux
La présence ou I'absence d'occupants, I'accès à une exclusivité ou non des ancêtres donc à ta filiation et au mariage (infrcr). Prendre en considération la
espaces revendiqués sont les deux variables principales qui sont axiomatisées à communication s'effectuant entre les groupes par le moyen des produits tirés du
partir des récits de fondation et qui vont donner naissance à trois situationsjuri- travail de la terre, de I'extraction de ressources fruitières ou tninières s'impose
diques typiques de la répartition des terres. dès que des travaux de terrain dans des sociétés plus segrnentaires que les Wo-
lofdu Sénégal sur lesquels je travaille mettent en évidence le rôle prépondérant
de cette circulation. Fin 1970, Marcel Roch Nguema Mba part au Gabon tra-
TegLgAU No 4 vailler sur les rapports de I'homme à la terre chez les Fang. Il ramène des
AccoRo D'TMpLANTATIoN sutre À PRÉsENCE ou ABSENCE D'occuPANTS conclusions intéressantes : les Fang ne se préoccupent guère de répartition des
Occupant Accord Situation
teres car ils sont dans la situation de migrants récents et leur grande affaire
c'est la circulation des produitsl40, comme condition de l'échange, donc de la
découverte
+
vie en société.
ns
+ dépossession
+ + arrangement
'140.
Marcel Roch NcuÉtvla MB4 Droít traditiontel de la terre et développenrent rural chez les
Légende : ns non significatif; * présence ; * absence Fang du Gabon, Thèsc de doctorat dc spécialité cn sociologic juridique, Univcrsité Paris l,
1972.

onorr Bt soclÉrÉ, vol. onorr er soclÉtÉ, vol. 54, 20l r


54, 20l I
t42 143
LE RÉcrME D'AI,pRopRIA'¡loN FoNCIÈRt ( EN coMMUNS >
LA TERRE DE L,AUTRT'

En 1912, le séminaire d'anthropologie juridique du LAJ organise ainsi son T¡gLBRu N" 7
POSITION PAR RAPPORT AU CROUPE
travail autour de cette question et l'élargit à la distribution des produits dès lors
que la circulation des produits prend des formes qui recoupent la définition
dans hors solution
économique de la distribution comme << ensemble des conditions suivqnt les-
quelles a lieu la répørtition des richesses entre les membres de la société > (Le + + intermédiaire
Robert, 1996,p.665). + utilisateur
On pose alors comme axiome que la distribution des produits de la terre est
I'ensemble des opérations à partir desquelles des produits considérés dès lors + représentant
comme des richesses détenues par le groupe circulent soit à l'intérieur soit à ns
I'extérieur du groupe selon des principes d'organisation qui relèvent d'un mo-
dèle général des rapports de I'homme à la terre (SDP 1975, p. 5)' Légende : ns non significatif; * présence ; - absence
Dans ce document, je cite Georges Balandier dans sa description du marché,
du t,émo (association proche d'une tontine) et le malaki chez les Ba-Kongo Outre cette position juridique, je pose axiomatiquement à partir de
(RPC). Prenons lafête mqlaki : considérations tirées de mes observations de terain que le statut de distri-
< Il s'agit là encore, par des moyens indirects, de < lier > des indivi-
buteur est affecté par deux autres variables que j'introduis dans les deux
dus et des groupements en les faisant participer à un circuit d'échange- tableaux suivants :
Le caractère de renþrcement de la parenté et des alliances est ffirmé
au départ, à la faveur de la fête de sortie de deuil. On voit donc, au
premier abord, que le malakí est destiné à redonner de la vigueur përio- TRsLenu N" 8
diquement aux qlliances existantes et, surtout, à élargir le champ des al- Mopn, o'rxrÉcRATtoN
liances. Les < amis > ou les individus acceptanL ou souhaitant, l'éta-
Parentalisation
blissement de liens plus étroits avec le donneur du malaki viennent ainsi
,ltendre considérablement le domqine limité des qlliances à caractère Alliances matrimoniales
matrimonial que ce dernier a pu nouer. Ce sont les richesses, et non
Alliances politiques et religieuses
plus les qlliqnces qui servent à constituer des relations nouvelles (...)
Les liens qui se créent sont loin d'exclure I'idée de compétition pacifi-
que, de supériorité manifeste à l'égard des individus et groupements en-
T¡.sLsRu No 9
trés dans le circuit des échangest4t. > STATUT D'ACTIF
On pense naturellement aux données réunies par Marcel Mauss dans son cé-
lèbre Essai sur le don à propos de la kula mélanésienne ou du potlatch chez les Producteur
Kwakiult de Colombie britannique. Dans mon analyse (SDP 1975), je relève
Transformateur
deux axes de lecture des données (que nous ferons converger dans la troisième
section), les cadres de circulation des produits qu'on dénommera des réseaux et Consommateur
les statuts des acteurs de la circulation des produits. Commençons par ceux-ci,
en raison de leur simplicité.
Ces trois critères seront exploités dans la matrice des statuts de distribu-
Les statuts-types teurs, infra,3'section. Plus originale est I'analyse des modes d'utilisation des
Pour identifrer les statuts-types des acteurs de la circulation je pose, en ex- produits.
trapolant les données Ba-Kongo (chez qui je travaille à cette époque où
j'enseigne àBrazzaville), trois facteurs essentiels, la place de l'individu dans la Les réseaux de circulation des produits de la terre
société, dans ou hors de son groupe d'appartenance, son statut personnel et sa Prenons une autre citation de Georges Balandier :
place dans I'activité économique.
< En dehors de I'usage banal des biens consommables, qui assure la
subsistance, il convient de mentionner les consommations massives, à
caractère rituel ou somptuaire, imposées par les fêtes des associations
d'initiés, la fondation des march,és ou les cérémonies annuelles hono-
l4l. Gcorgcs BALANDIER, Sociologie acnelle de I'Afrique noire, Pafjs, PUF, 1960, coll. < Biblio- rant les ancêtres.
thèquc dc sociologic contcmporaine >, p. 350.

vol. onorr ¡r socrÉrÉ. vol.54,20r l


DRorr ET socrÉTÉ, 54, 20l I
144 145
LA IERRÊ DE L'AUTRE LE RÉcrME D'AppRopR¡A'uoN !'oNCrÈRE ( EN coMMUNS )

Quant à la circulation des biens (hors des marchés et des défis écono- TRgr-sRu No 10
miques) elle est principalement rëgie par les échanges matrimoniaux et CnITÈnes DISTINCTIFS DES RÉSEAUX DE CIRCULATIoN DES PRODUITS
par les obligations résultant de la parenté et de I'alliance. Cette énumé-
ration sommaire suffit à montrer qu'une part considérable des biens
produits ne concerne pas la simple subsistance, mais contribue à
,o
l'expression de certains rapports sociaux ou à la recherche d'avantages Critères o
o o o
sociaux. r (Balandier, 1960, p. 349) .Ë'8 o E o '9
63
E o foo
.o d o .oo
Dans ce type de société, la circulation des produits s'effectue au sein de o o ¡8
trois ensembles que l'auteur dénomme des < circuits économiques > ou des o Àõ J o

òo

o
<réseaux d'échangeD (1960, p.346), cette seconde appellation paraissant o.
préférable et étant retenue par moi pour ce qui concerne la période non capi- Réseaux
taliste du fonctionnement du régime de circulation/distribution des produits.
Dans RDT 1975 (p. 13) j'ajoutais les notations suivantes. Chaque produit Subsistance +
reçoit une certaine valeur en fonction de I'usage auquel il est destiné. Ces Nécessités
+ + +
usages apparaissent étroitement conditionnés par les besoins du groupe et sociales

sont donc contrôlés par lui. C'est pourquoi l'ensemble des produits, dont une
Prestige + + ++ + ++

liste fidèle doit être relevée lors de I'enquête de terrain, est partagé entre ces Mercantile + + + +
réseaux. Chaque réseau répond à des impératifs d'échanges favorisant un Capitalistique # # + + ++
mouvement qui concerne principalement les produits de la terre mais peut Mononolistioue + + + +
impliquer d'autres richesses, les captifs par exemple.
Quatre variables sont considérées ici comme déterminantes : les acteurs, Légende
les lieux, les listes de produits par réseau, les formes de transfert. * présence, - absence, -/+ critère variable, ++ critère particulièrement signi-
Leur rôle est éclairé par la citation suivante de Jean Copans : ficatif.
Les réseaux de subsistance, de nécessités sociales et de prestige sont dits
< L'organisation du travail et donc de la production, la répartition des
élémentaires.
ressources, la r,épartition et la distribution des ressources, enfin
Les réseaux mercantile, capitalistique et monopolistique sont dits complé-
l'accumulation différentielle de ces mêmes ressources þiens de
mentaires.
consommation, biens rares à signification sociale, moyens de prestige
ou de I'alliance, facteurs de production) permettent le développement
Dans les sociétés où le politique est clairement distingué des fonctions liées à
d'inégalités mais au sein de systèmes non politiques 142. , (RDT, l5)
la parenté, le besoin de ressources propres, de type fiscal, conduit à la mise en
Le jeu de ces quatre variables permet d'identifier sept paramètres qui sont place de réseaux originaux contrôlés par le souverain, ses représentants on des ålg
ici, selon notre méthode, axiomatisés et dont la co-variation va structurer cha- men, des promoteurs de tontines ou de caravanes, etc. et qui sont dits < complé-
cun des six réseaux que nous dénommerons < élémentaires > et < complémen- mentaires )) parce qu'ils ne peuvent prétendre se substituer aux réseaux de base
taires > pour mieux apprécier leur utilisation selon les potentialités institu- dits pour cette raison, < élémentaires >. Jean Copans remarque à ce sujet :

tionnelles des sociétés (infra, appareillage juridique).


<L'allionce permet la clientèle, lø distribution peut se faire de façon de
plus en plus inëgalitaire et le contrôle des facteurs de production peltt
La distinction entre ces deux types de réseaux sera largement éclairée par
permettre à I'intérêt privé de prendre le pas sur l'intérêt collectif. En fait,
les développements relatifs à l'appareillage juridique des sociétés.
le passage de la chefferie ò I'Etat va de pair avec l'utilisation systémati-
que de tous ces moyens pctr les mêmes individus et les mêmes groupes. Le
politique devient indépendant en dépossédant progressivement les autres
secteurs du contrôle de la production et de la dìstribution. v

Les déhnitions des réseaux sont les suivantes (RDP, 1975, p. 148-la9).

142. Jca¡ CoPANs, < L'anthropologie politiquc >, in Jcan CoPANS (et al.), L'anthropologie,
science des sociétés pt'imitíves ?, DenoëI, Paris, 1972, p. 142.

onorr sr socrÉrÉ, vol. 54, 201 I 147 onorr Er socrÉrÉ, vol. 54, 20l l
146
LA TERRE DE L'AUTRE LE RÉctME D'AppRopRrAÏoN t-oNCtÈRts < EN coMMUNS )

Réseau de subsistance : cadre dans lequel circulent les produits nécessaires 1


ta3, diffusé sous forme de littérature grise par le LAJ. Il confrontait des tra-
à la nourriture d'un groupe et à son entretien élémentaire. L'échange sera le vaux d'origine diverse, plutôt américains avec la complicité de Francis Snyder
plus souvent de gré à gré, personnel et sans formalisme. oui était un des auteurs de ce volume l. Ma contribution discute et critique r.rne
Réseau des nécessités sociales: cadre dans lequel circulent les produits de contribution d'Émmanuel Terray < le matérialisme historique devant les socié-
première nécessité en surplus et les produits non vivriers indispensables à la vie tés segmentaires et lignagères >>144, en s'efforçant de retenir plutôt les bonnes
du groupe. Les échanges peuvent revêtir des formes, des taux et une périodicité ouestions que pose un marxisme alors triomphant que les réponses dont le ca-
précises. ràctère convenu et idéologiquement déterminé apparaît dès cette époque
Réseau des produits de prestige: cadre dans lequel circulent des produits comme une faiblesse de ces travaux.
utilisés à des fins somptuaires ou à propos d'actes de socialisation. Ces échan- Le modèle originel de 1970 ne propose qu'une modélisation du statut des
ges sont formalisés. acteurs de I'exploitation des sols et ne se prononce qu'indirectement sur les
Réseau mercantile : cadre dans lequel les produits s'échangent par le biais principes orientant le régime juridique et les modalités d'ajustement, ce qui sera
d'un média monétaire à usage local non pécuniaire, de gré à gré et avec un cer- réalisé avec le document de 1974.
tain formalisme pour les richesses rares. ( en
Les sfafufs des exploitanfs dans un rég¡me d'appropriation
Réseau capitalistique : cadre dans lequel les produits s'échangent au profit
COmmUnS ))
de détenteurs d'un capital, en vue d'une plus-value qui ne s'exprime pas en
termes pécuniaires, le bénéfice de l'échange à plus ou moins longue distance Pour ce qui conceme les statuts, je distingue, comrne dans les deux régimes
pouvant être matériel ou immatériel. déjà identifiés, trois dimensions qui vont permettre de construire une matrice du
Réseau monopolistique: cadre dans lequel les produits circulent entre un statut des exploitants et pour lesquelles j'introduis, en les axiotnatisant, les dis-
grand nombre d'individus au profit d'acteurs détenant un monopole sur le ou tinguos suivants :
les produit(s) en raison d'une position politique, économique ou religieuse. Je définis I'exploitation des sols comme < I'utilisation d'espaces destinés à
permettre un faire-valoir des sols et des ressources qui y sont associées >. Je
Avec ces données nous disposons du matériel de base qui va nous permettre
propose ensuite d'observer successivetnent
de construire le régime de la circulation des produits de la terre dans la section
les capacités d'user du sol, donc les modes dejouissance,
trois puis d'en donner deux exemples dans le quatrième chapitre. - la nature des modalités d'alliance destinées à assurer la fertilité/fécondité
-
des sols,
La stabilisation de I'organisation terr¡tor¡ale et la maîtr¡se des ré- la mise en æuvre de la force de travail et les modes de production.
gimes d'exploitation des sols -Les modes de jouissance sont entendus indépendamment d'un régime de
Le lecteur va être introduit dans un domaine d'investigation, I'exploitation propriété ou de ce qui en tient lieu dans une appropriation < en communs >. Ils
des sols, qui n'est abordé en un troisième temps que pour des raisons pratiques font co-varier deux facteurs, les droits exercés, partiels ou totaux, et les espaces
d'association de questions critiques de I'appropriation (répartition des terres et exploités, également totalement ou partiellement, et donnent naissance à quatre
circulation des produits) à des phases particulières du scénario que nous détail- positions selon le tableau suivant :
lons dans cette section.
En réalité, I'exploitation des sols est I'alpha et I'omega de ces rapports TasI-e¡uNo 1l
d'appropriation. C'est sur elle que tout repose, tant la survie du groupe que les Mooes DE JoutssANCE AUToRISANT L'EXPLOITATION
principes généraux de l'organisation de la vie familiale, de la parenté et de la
résidence ainsi que les mécanismes de solidarité et de redistribution. Il est en Droits de jonissance Esoaces exploités Position de I'acteur
T T possesseur
outre, pour des raisons qui apparaîtront plus loin, le seul des trois régimes
T P détenteur
d'appropriation ( en comrnuns > qui soit connu de toutes les sociétés, même
P T délégataire
chez les chasseurs collecteurs. affectataire
P P
Le travail de modélisation a été réalisé en quatre temps et à travers des do-
cuments (TAE 1970, DCT 1971 et EDT 1974-l et DAAO 1983) qui se complè- Légende : T: Totalité. P: Partialité
tent avec des inflexions propres. Les DCT l97l ont été élaborés en séminaire
de recherche de doctorat. Ils étaient largement influencés par le modèle théori- 143. Volumc ll, 1975. Lc volutnc lll cn était lc Dossier ugraire de I'AJi'ique de I'Ouest (1976-
que de Paul Bohannan dont j'ai rendu compte dans la première partie avec les 1983) à la suitc duqucl la rcchcrchc matricicllc scra suspcnduc au profit dc travaux sur lcs po-
représentations d'espaces. L'ETD 1974-l avait été diffusé dans un document litiqucs fonciòrcs.Yoir EnjeuxJonciers en Afique noire, Karthala, Paris, 1982.
144. Emmanucl TERRAv, < Lc rnatórialismc historiquc dcvant lcs sociétós scgmcntaircs ct lignagò-
Les études sur le droit de la terre en Afrique noire dont il constituait le volume rcs >>, in Le tnauisne devqnt les sociétës primitives, Maspéro, Paris, 1972.

onorr er socrÉrÉ, vol.54,20t onolr sr socrÉrÉ. vol. 54. 20l


I
148 t49 r
LA TERRE DE L'AUTRE LE RÉclMIi D'AppRopR¡ATIoN l-oNctÈRE ( EN coMMUNS )

Les alliances fécondatrices ont perdu depuis les années 1960 une part de .-- proto-étatique qui, outre les unités précédentes familiales ou villageoises,
leur intérêt théorique, à une époque où on travaillait encore les religions de ter- intègre les dispositifs administratifs de travail par corvée ou de fiscalité,
roir et les représentations de la terre-mère. On doit cependant rappeler les prin- ..- colonial, un mode de production qui mobilise l'ensemble des unités précé-
cipales distinctions qui peuvent être mobilisées dans les analyses à venir. Dans dentes en y adjoignant l'individu, comme présenté ci-dessus.
TAE 1970, je distinguais entre alliances sacrificielles et alliances politiques. Au Et j'en fais enfin un montage dynamique dans le tableau ci-dessous.
sein des alliances sacrificielles entre alliances fondatrices, fortifiantes et cathar-
tiques. Au sein des alliances politiques, celles à fondement stratégique ou TABLEAUNO 13
confrérique, plutôt économiques. Ces alliances renforcent ou fragilisent le statut
CoMBINAISON DES FORMES DE CooPÉRATIoN ET DES MoDES DE PRoDUCTIoN
des exploitants selon des exemples qui seront présentés ultérieurement.
Les modes de production. C'est donc la grande question de I'anthropologie Formes de coop.
économique, alors florissante, et de sa version marxienne en particulier. Dans Solidarité Mutr¡alité Contribution Convention
TEA 1970, j'en ai une conception simple, littérale comme < manières de foumir Modes. de prod.
des biens matériels par le recours à certains types d'activités >. Sans avoir encore
une vision claire de I'enjeu de la distinction entre communauté et collectivité, je
Familial x
centre I'analyse sur le rapport individu/groupe, la part que le premier prend dans
Local x x
les activités du second en identifiant le degré de liberté (grand ou réduit) dans la
Proto-étatique X X x
participation au travail et le degré de sanction, (faible ou fort).
Colonial X X X x
Nous analyserons comment, dans la section trois, s'articulent les modes de
TReLBeuNo 12 jouissance et les formes de coopération pour caractériser les statuts du régime
FoRMES DE coopÉRATroN ET posITIoNS DU PRoDUCTEUR de I'exploitation des sols.
Desré de participation Existence d'une sanction Position de I'acteur Le zonage comme principe d'organisation de l'exploitaflon des so/s
+ + par contribution
+ par solidarité Là où l'anthropologie économique privilégie le rôle du travail et des notions
+ þar convention telles que << les procès de travail social > correspondant selon E. Tenay, à des

par mutualité catégories de produits (Terray, 1972, p.99), je préférais à l'époque et je crois
ce choix toujours justifié, parler de modes d'utilisation et de procès d'utilisation
Je propose ensuite, dans EDT 1974 (lt.l), de distinguer entre quatre modes afin de ne pas interférer avec des représentations du travail propres aux sociétés
de production selon la combinaison de ces formes de coopération que réalisent capitalistes.
les unités de base de l'exploitation des sols. Le développement différentiel de En 1974, je considérais que seules les données de terrain pouvaient nous
I'appareil juridique de chaque société induit que ce modèle de I'exploitation, donner le matériau nécessaire à des réponses satisfaisantes. Je notais ainsi que
unique dans sa conceptualisation, puisse se prêter à des applications aussi diffé- < les recherches de Schapera sur les Tswana (Botswana) avaient déjà montré
rentes qu'il existe de réponses, au moins typiques. que I'espace exploité était réparti en trois catégories au sein desquelles
Je propose à titre axiomatique de considérer, du plus simple au plus institu- s'effectuaient toutes les activités de production. Une telle distinction se retrou-
tionnalisé : vait dans les travaux de F. Crine sur les Luunda septentrionaux, puis dans ceux
qu'à la famille est associée une forme de coopération par solidarité, effectués dans le cadre du Laboratoire d'anthropologie juridique pour l'Afrique
- au village une forme de coopération par mutualité, de I'Ouest et l'Afrique centrale.
- à l'appareil administratif une forme de coopération par contribution et Dans toutes ces approches, deux critères émergent :
- à I'individu cornme personne juridique et producteur indépendant la forme la présence ou I'absence d'aménagement du sol,
-
de coopération par convention.
- I'attente ou non d'une fertilité de l'espace.
Puis je propose quatre modes de production
- La co-variation de ces critères permet de supposer que les procès
familiat, comprenant les divers types de famille conjugale, restreinte ou d'utilisation de l'espace s'inscrivent dans des catégories spatiales, des zonages,
-élargie, qui ont la fonction de réseaux l4s d'utilisation.
local, comprenant les familles et les classes d'âge ainsi que les groupes de
-producteurs réunis selon des principes de coopérative,

I 45. En donnant au termo un scns plus contemporain.

onon gt soclÉrÉ, vol. 54, 20l I l5l onorr ¡t soclÉtÉ, vol. 54, 20l l
1s0
LA 'rERRri DE L'AU'l RE LE RÉcrME D'AppRopRrAl roN r.oNclÈRÈ ( EN cot\1MUNS )

Tesr-eA.u No 14 L,appare¡llage jur¡d¡que de I'appropriation ( en communs D

ZoN¡ces
Est depuis longtemps révolu le temps où on tenait toutes les sociétés non
Aménagement Fertilité Solution occidentales pour ( primitives )), sans, pourtant, que la connaissance de leurs
+ + Terres cultivables régulations juridiques ait significativement progressé. La qualification de cou-
+ Terres de résidence tumières largement associée à ces sociétés cache en fait un abime de préjugés et
+ Terres de brousse de simplifications qui ont fait I'objet d'une recherche systématique au sein du
Espaces de passage Laboratoire d'anthropologie juridique de Paris.
Légende ; * présence, - absence
Ce n'est pas le lieu pour en faire le bilan. Tout au plus doit-on relever la
permanence de deux choix puis une évolution entre les premières publications
Le réseau des terres cultivables, réunissant I'ensemble des espaces qui ont vers 1974 et la représentation qu'on peut en donner maintenant.
Deux idées restent présentes au long de ces quarante ans de recherche.
fait l'objet d'un aménagement, même sommaire, dévolus à I'agriculture ou à
I'horticulture, peut comprendre plusieurs sous-réseaux correspondant à des Tout d'abord, à I'inverse de ce que postulaient les ethnologues coloniaux
produits différents, à des techniques différentes (sous pluie, inigué) ou à des marqués par l'évolutionisme et les chercheurs en droit du développement pré-
périodes différentes d'aménagement. occupés de justifrer I'imposition du droit moderne, donc occidental à l'époque,
Le réseau des terres de résidence, s'il n'occupe pas un volume important les sociétés africaines n'ont cessé et ne cessent pas de bouger et de s'adapter
d'espaces a un rôle essentiel, outre la reproduction simple et élargie des mem- aux contraintes du présent, mais à leur manière. On retrouve ici un des princi
pes du Jeu des lois (Le Roy, 1999) : ( tout change et la seule chose qui ne
bres de I'unité de production, pour la socialisation des membres du groupe
(lieux de pouvoirs, de parole, de pratiques religieuses) et la production artisa- change pas c'est que tout change >.
Deuxièmement, la question qui traverse le domaine complexe de la produc-
nale. ll fait également I'objet de distinctions intemes
Est dit génériquement terres de brousse I'ensemble des espaces qui, sans tion des noÍnes régulant les comportements de la vie en société a été (et reste
pour une part difficile à mesurer) la contribution de la parenté et du politique au
être aménagés (mais en recourant à des techniques spécihques telles que glues,
poisons) ou très sommairement (pièges et filets temporaires pour la chasse et la façonnement de la juridicité. La connaissance de I'appareillage, entendu
pêche), permettent l'exploitation de la nature avec ses ressources en fruits, en comme la manière de faire tenir ensemble des matériaux d'origine différente,
appliquée au phénomène juridique a donc dû trouver des solutions pour faire
bois, en founages et les matières premières minérales ou végétales du sous-sol.
cohabiter des réponses fondées sur la parenté, le politique ou le religieux puis
Ce que je dénornme rnaintenant, de manière générique, ( espaces de pas-
des modèles d'organisation lorsque la complexité de la construction sociale a
sage > était en 1974 une possibilité non exploitée qui ne paraissait pas perli
exigé d'intégrer, selon le principe de la complémentarité des differences, des
nente pour les sociétés à dominante agricole. Mais, depuis, les travaux sur les
montages d'origine diverse. Dès les premières thèses de doctorat au milieu des
sociétés pastorales et leur foncier, puis la prise de conscience de la place parti-
années 1960, la recherche du LAJ est concentrée sur la thématique ( structures
culière à reconnaître à I'odologie comme représentation d'espace (supra,
de parenté et développement )), I'intuition du fondateur du laboratoire, Michel
l"partie) conduisent à intégrer cette réponse comme cumulative ou alternative
Alliot, étant que la parenté est la structure profonde des sociétés africaines
à celle des terres cultivables dans les sociétés de pasteurs ou de chasseurs-
communautaires et qu'elle reste ainsi toujours présente dans les comportements
collecteurs.
juri- et les régulations.
Ces réseaux d'utilisation constitueront une des dimensions des régimes
diques d'exploitation des sols.
Il y a cependant une évolution notable entre la première publication de
1974t46 et ce que nous en présentons maintenant. La démarche des années
Au terme de ces dffirentes phøses et øprès øvoir trouvé et mis en æavte 1970 est marquée par le structuralisme de Claude Lévi-Strauss, par ses référen-
Ies solutions ødøpttíes à leurs besoins de production et d'échange, Ies sociétés ces théoriques comme par sa tenninologie. Les modèles lévi-straussiens sont
vont pouvoír dísposer d'un régíme qui légitinte, tant pour leurs membres que fixes ou figés dans une lecture synchronique alors que les analyses dynamiques
pour lears voísins, Ies normes d'øppropriation de l'espace, Et de ce faít, ce vont prendre progressivement le dessus, introduisant le mouvement, et sinon
régime sera doté d'une øatorité quí autorisere ls sonctìon de ses droíts et I'incertitr.rde, au moins la possibilité d'opportunités ouvrant les réponses des
oblígatìons et serø ainsi tenu pour < juridiqae n. acteurs vers des multiples possibles, voire des improbables. La terminologie
Ces réponses répondent à des régularités qui permettent de prévoir comment
les solutions d'exploitation, de circulatiorVdistribution des produits et de répar-
146. Éticnnc LE RoY, < Justicc africainc ct oralité juridiquc, unc róintcrprótation dc I'organisation
tition des terres vont, ou ne vont pas, s'ajuster dynamiquement, selon un appa- judiciairc "traditionncllc" à la lumiòrc d'unc thóoric génóralc du droit oral d'Afriquc noirc >,
reillage juridique propre. Bulletitt de I'htstihtt Fondamental d'Afi'ique noire,t.XXXY| séric B, no 3, 1974, p.559-591
[p. s7al.

onorr er socrÉrÉ, vot-. 54, 20l l onolr er socrÉrÉ. vol.54.20r l


152 153
LA t tsRRE DE L'AU'I'RE LE RÉctMti D'AppRopRIAl loN t oNC¡ÈRE ( EN coMMUNs )

s'en ressent. J'ai distingué dans les pages précédentes trois régimes "n" désigne un nombre, variable selon chaque société mais déterminé, de
d'appropriation selon la nature du rapport juridique, interne (l'exploitation des communautés appartenant à l'ensemble régulé par une norrne commune et dite,
sols), interne-exteme (la circulation des produits) et externe (la répartition des sous cet angle, une société.
terres). Pour qualifier I'appareillage caractéristique de chaque fype de rapports
j'avais emprunté la distinction des Structures élëmentqires de la parenté entre J'ai repris plusieurs fois, durant plus de trente-cinq ans, la présentation d'un
structure élémentaire et structure complexe celle-ci associée par l'auteur à la tel tableau, jamais satisfait parce qu'on ne peut l'être de tenter d'enfermer dans
conception occidentale de la parenté. ll y avait derrière cette terminologie de quelques principes l'infinie capacité des hommes à broder de nouvelles applica-
possibles présupposés ethnocentriques qu'il a fallu explorer et dépasser. Une tions sur le motif de la norme. Il est en effet très troublant de constater des cor-
autre difhculté tenait à la qualification des sources de lajuridicité dont on sen- respondances et des homologies entre des données différentes selon des ni-
tait bien qu'elles n'étaient pas les mêmes chez les Pygmées et chez leurs voi- veaux de lecture qui se recoupent, domaine par domaine. J'avais été frappé par
sins Kongo, chez les Wolof et chez les Peuls au Sénégal. Mais, jusqu'à la cons- ces occurrences en réalisant l'africanisation du cours d'histoire des institutions
truction d'une théorie des fondements de la juridicité se substituant à une ap- à l'École de droit de I'Universitê deBrazzaville en première année en l97l-
proche, plus classique des sources du droit,j'étais enfermé dans un lexique bien 1972 puis dans les quatre années de licence en droit en 1972-1913. La parenté,
simpliste qui nous parlait de coutume, parfois de mythe ou utilisait des < mots le mariage, I'organisation judiciaire, la théorie des biens, les accords juridique-
du droit )) sans en maîtriser I'effet castrateur. La distinction, dans l'introduction ment validés (les contrats en droit civil) et les rapports fonciers en constituaient
de cette deuxième partie, entre les habitus comme systèmes de dispositions du- des applications notables. La présentation la plus récente date de 2004t47.
rables, les modèles de conduites et de comportements puis les norrnes générales
Commentaires ef conséq uences
et impersonnelles me semble mieux coller avec mon matériel de terrain et donc
me donne envie d'approfondir cette esquisse. Avant de commenter cette différenciation progressive des instances sous
I'effet d'une diversification ou d'une spécialisation, je fais remarquer au lecteur
quej'ai cru devoir ajouter entre parenthèses et avec un point d'interrogation des
T¡sI.aeuNo 15
Modèles de conduites et de comportements (MCC ?) dans une case qu'en 2004
NIVEAUX D'APPAREILLAGE JURIDIQUE
j'associais uniquement aux habitus. Quand j'interroge mes matériaux de terrain,
Relations Types de
Fondements de Rapport Régime
ils ne me permettent pas d'avoir une réponse claire parce que les réponses de
parenté et structure
la juridicité juridique d'appropriation mes interlocuteurs wolof sont marquées par la complexité des situations où le
oolitioue sociale politique a intégré la parenté et, ainsi, il y a un jeu d'influences croisées entre
S]¡stðmes de
Parenté Holisme les trois fondements de la juridicité. Il faudrait donc repartir sur le tenain dans
ÐisÐositions Inteme à la Exploitation
absorbe fonctionnel
Durables eommunauté dcs sols un type de société répondant à la définition où la parenté absorbe le politique
le politique pour apprécier la part respective des MCC et SDD à ce niveau de formalisation,
(+Mee f)
SDD + Interne+ Exploitation et tout en reconnaissant qu'il s'agit plus d'une question qui relève de I'esthétique
Parenté
Diversilìcation Modèles de inteme/extçme Distribution des de la recherche que de sa capacité explicative, au moins à l'échelle où nous si-
englobe produits de la
des fonctions Conduites et de entre deux tuons actuellement cette analyse.
le politique
Comoortements communautés tflrÊ
L'enseignement principal de ce tableau est d'illustrer ce principe fondamen-
Intemst-
Politique SDDi-MCC+ inteme./exteme
Exploitation, tal des droits endogènes africains d'une différenciation progressive, passant
Spécialisation Dicríbution et d'une complexité à une autre selon un procédé que Mamadou Wane, associé au
intègre Cunma¡dernenæ + exteme
des institutions ( Rénartition des
la parenté du prince (NGI) enhe "n" DAAO 1983, qualifrait d'empilemsnl 148.
tgnçs
communautés D D'une part, les sources de juridicité ne s'annulent pas mais se complètent
dès lors qu'il n'est pas possible de revenir à l'acte initial et, par une procédure
Légende
parallèle, d'en faire disparaître les occurrences. C'est ainsi que les alliances de
En souligné, les solutions qui sont privilégiées à ce niveau de développe- fondation entre une lignée et un esprit de lieu avaient un caractère de perma-
ment de I'appareil juridique.
Holisme : système d'explication global.
SDD : Système de dispositions durables ou habitus
147. ÉticnneLERoY, LesAfricainsetl'lnstítutiondelaJustice,op.cit.,p.T4.
MCC : Modèles de conduites et de comportements 148. Mamadou WANE, ( La tcchniquc dc I'cmpilcmcnt dans lcs sociótés traditionncllcs >, Jacquc-
NGI : Normes générales et impersonnelles (lois étatiques ou commande- line ct Éticnne Lc Roy (éds.), IJn passeur entt'e les moncles, le lívre cles anthropologuei du
ments du prince dans un contexte proto-étatique. droit, disciples et amis du rectew' Michel Alliot, Publications de la Sorbonnc, Paris, 2000,
p.319-324.

¡norr er soclÉrÉ, voL. 54, 20l I onorr pr soclÉrÉ, vol. 54, 20l l
ts4 155
LE RÉcrME D'AppRopRIAlloN toNCtÈRE ( LN coMMUNS >
LA TERRE DE L,AU'I.RE

nence et obligeaient les conquérants à respecter les héritiers de la


première oc- etprivê d'appropriation et sur la gestion patrimoniale et les nouvelles gouver-
cupation en en faisant, au moins, des prêtres du ^sol' nances foncières du développement durable.
'C'est pourquoi on observe généialement des dédoublements fonctionnels Ce modèle général se décline donc en trois modèles particuliers, maintenant
selon le piincipe du vase communiquant, le nouveau dispositif vidant
progres- bien identifrés par les lecteurs (exploitation. circulation, répartition) dont les
sivemeni I'ancien de toute fonctionnalité sans prétendre à sa disparition, plutôt principes de distinction viennent d'être justifiés par référence à la notion
d'appareillage juridique. ll nous reste donc à préciser le contenu de ces trois
- effacement.
à son
je considère modèles particuliers, contenu qui a déjà été évoqué plusieurs fois mais qu'on va
D'autre part, j'ai limité la présentation à trois situations que
comme typiques'des sociétés ãfricaines précoloniales. Avec la colonisation, axiomatiser avant d'en fixer les formes.
préfère
nous entions dans une autre logique qui ãu principe de l'empilement
ainsi à des situations de dé-
celui de la substitution, sans y pãrvenir, aboutissant T¡sr-Bau N" l6
pluralisme, c'est-à-dire, sans recon-
doublement, de pluralité des registres sans INrÉcn¡.rloN ons MooÈLes D'AppRopRIATIoN DE LA TERRE
naissance instituìionnelle de la complémentarité des solutions disponibles.
Je
GLOBAL GENERAUX PARTICULIERS ELEMENTAIRES
reviendrai sur cette situation < de confrontation > ultérieurement.
Errfin, le passage d'une forme structurelle à I'autre peut être assez bien do- Appropriation en
Exploitation Statuts
cumenté sut i" ptuã de I'histoire politique. TAE 1970 avait exploité des
travaux Distribution Régime juridique
(( communs ))
britanniques ou français ãe l'époque coloniale qui permettaient de pro- Répartition Ajustements
belges, Rapports
pÀr"", pou. qu"iq'.r", sociétés une périoãisation des institutions à partir du juridiques Législation
ivrrr" ,ièc1", fe qui est à la fois très court quand on sait que I'humanité est ap- de Régime domanial et
Voir 3o partie Institutions
pu* tu. le coniinent africain et relativement long pour_ d'autres- sociétés qui I'homme propriété privée
Titres
n'étaient encore connues qu'à partir et qu'en fonction de la conquête coloniale. àla
Plans locaux
Mais cette relative connaiisanôe de l'histoire politique n'est pas celle du droit terre Gestion
Voir 4o partie Codes de bonne
foncier qui reste encore à généraliser trente-sept ans après I'avoir initié avec patrimoniale
conduite, etc.
mes étudiants de Br azzav llle.
En conséquence, dans la poursuite de la présentation de notre modèle, nous al-
idéal-
lons modiflreil'ordonnancement adopté dans cette section selon le scénario
et Appropriation > pour adopter un La modélisation des conna¡ssances utiles au déroulement de
typique < Implantation/Installation/Contrôle
du.régime I'analyse matricielle des régimes d'appropriation ( en communs D,
ãrãË O'",,potition qui suivra celui de la complexité croissante de
le modèle élémentaire
ôo.-uns >>, de I'exploitation des sols à la répartition des ter-
I'appropriation n
.", ån purrunt par"nla phase intermédiairè de la circulation des produits. Cette dé- Un régime d'appropriation foncière suppose de disposer des connaissances
marche est, en òutre, frdè|", en matière de justice, à I'inciclence du principe relatives aux norrnes qui déterminent les relations entre les hornmes à propos
"o--"
à'"ndog"nár" rempíaçant dans les sociétés communautaires afiicaines (Le Roy des choses ou ressources objets de I'appropriation. Cela conceme en fait deux
2004) ;lui d'exogãnèse propre aux sociétés chrétiennes puis occidentales. réalités distinctes, les normes qui parlent spécifiquement de ces relations et cel-
les qui concernent d'autres aspects de la vie sociale, économique, juridique ou
politique et qui interfèrent avec les précédentes pour en assurer I'adaptabilité,
Les modèles d'exploitation des sols, de circulation I'applicabilité et la réplicabilité.
des produits et de répartition des terres, pour rendre compte Les premières, dites spécifiques, constituent le régime juridique. Les se-
de lá dynam¡que de I'appropr¡at¡on en communs des terres condes, issues de différents domaines d'organisation de la société et dites géné-
ralistes, vont représenter un ensemble plus lâche qu'on dénommera < les moda-
Rappelons l'économie générale de la démarche de modélisation. Nous lités d'ajustements )).
,o*å, en cours d'identifiõation d'un modèle qu'on peut qualifier de < géné- Le régime juridique
ral > se proposant de couvrir I'ensemble des pratiques concernant l'appro-
priation (( en communs )). Il met en relation des modes de contrôle des acteurs de l'exploitation, de la
' òe modèle général sera une des trois parties d'un modèle global qui réunira distribution ou de la répartition et des modes d'utilisation des supports confor-
relati-
dans cet ouurugi", avec le présent modèle, les observations et conclusions mes aux usages reconnus.
u"r uu* parties"tiois et quãtre et portant respectivement sur |e régime domanial En droit moderne, on le retrouvera dans la troisième partie, c'est la relation
hommc-chose qui est privilégiée dans la formulation d'un droit qui porte sur la

DRotr soclÉTÉ, voL. i4, 20l I


nnorr er soc¡ÉrÉ, voL. 54, 20l I 156 t57 ET
LA'I.ERRE DÈ L'AUTRE LÈ RÉctME D'AppRopRIAION t oNClÈRË ( EN coMMUNs )

chose (iøs in re) et qui ne correspond pas seulement au matérialisme de la so- croissance progressive. On ne I'a repris que de manière simplifiée pour ne pas
ciété moderne mais aussi à la généralisation de l'écriture juridique et d'une surcharger un texte déjà complexe.
conceptualisation du rapport de propriété qui est saisi tant dans son universalité
Les modalités d'ajustements synchroniques et diachroniques, donc à un
(art. 544 CC) que dans sa matérialité (titre foncier ou acte écrit de transmission
moment donné pu,s sur de longues périodes.
des droits). Dans les droits endogènes africains, I'absence d'écriture ne signifie
pas seulement celle d'un document faisant preuve de la matérialité d'un droit, Je les ai qualihées de normes généralistes en ce qu'elles ne sont pas seule-
elle suppose un régime de preuve qui fait tenir dans la relation d'homme à ment identihables dans le modèle général des rapports de I'homme à la terre.
homme ce que la documentation permet d'associer à la relation homme/chose. Par ailleurs, leur traitement ne relève pas principalement des principes de
Ce que j'ai appelé < modes de contrôle des acteurs > est donc un dispositif cen- I'analyse matricielle et leur présentation se fait à partir de tableaux unidimen-
tral d'un régime d'appropriation. En outre, un second facteur interfere, le mode sionnels se lisant généralement en colonne et avec une prétention réduite à
de formulation de la norme juridique, laquelle n'est qu'accessoirement associée l'axiomatisation parce que c'est de la responsabilité de chaque chercheur
à des nonnes générales et impersonnelles ainsi que je f illustrais précédemment d'identifier ce qui, dans cette société, permet au systèrne de fonctionner. Il y a
avec les fondements de la juridicité. toutefois quatre contraintes qui doivent être documentées: les types d'acteurs,
Dans les modèles de conduites et de comportements et dans les systèmes de les actes (avec leur gestualité) et les conflits, donc les sanctions.
dispositions durables, ce sont les manières de dire, de vivre et de penser, tenues
pour les pratiques usuelles du groupe qui sont les enjeux de lajuridicité et dont Le modèle de I'exploitation des sols
la transmission doit être réglée par des procédures d'apprentissage du respect
On reprend ici les différents modèles dont les matériaux ont été réunis anté-
des comportements associés à des positions sociales hiérarchiquement organi
rieurement.
sées et sanctionnées, les statuts.
Matrice des exploitants et tableaux synthétiques
Les sfafufs
Avec la co-variation des modes de jouissance et des formes de coopération
Ce sont donc à partir de ces positions sociales que sont élaborées les expli-
que nous avions identifiés dans la section précédente, on voit apparaître seize
cations qui, comme SDD ou MCC, vont faire fonction de normes, la norme
statuts-types correspondant aux modes d'exploitation des sols. Dans une lecture
étant ce qui permet de mesurer la conformité ou non d'une pratique avec ce que
d'anthropologie du droit, on privilégie le mode de jouissance comme critère
le groupe attend du comportement de l'individu dans la situation donnée. Dé-
premier de distinction.
nommer un statut n'est pas simplement désigner un acteur en le différenciant
des autres acteurs, c'est lui assigner des comportements typiques, donc le char-
ger d'une fonction normative pour lui-même et pour les autres en tant que par- Teel-eeuNo l7
tie d'un ensemble de statuts qui font système au sein de la société. Ceci a au SrRrur ¡unloteuE DES EXPLOITANTS
moins deux conséquences. L'enquête de terrain doit non seulement permettre
de relever les droits et obligations, les visions et les représentations associés à MdJ
Possesseur Détenteur Délégataire Affectataire
chaque acteur dans cette position particulière, elle doit en outre apprécier la FdC par
place de ce statut parmi tous les autres statuts pour respecter la hiérarchie des
solidarité a e I m
normes, reflet de la hiérarchie des statuts, donc de I'organisation de la société.
La sécurité juridique dépendant alors de la sûreté associée au montage des
murualité b f I n
contribution c û k o
statuts, ceux-ci doivent faire I'objet d'un contrôle tel qu'ils ne puissent être fa- convention d h I D
cilement manipulés. C'est la raison pour laquelle un statut est défrni au moins
par deux variables non directernent recoupables et dont la co-variation s'opère | égende
rnentalement par I'usager avec l'énoncé du titre statutaire, mais que nous resti-
tuons par une matrice dès lors que nous n'avons pas été endo-culturés dans ces MdJ: modes de jouissance ; FdC :formes de coopération.
enchaînements de facteurs. À cette matrice des statuts était associée originelle- Nb : toutes ces matrices sont construites selon un principe de hiérarchie dis-
ment une représentation diagrammatique de la transmission de I'autorité dans le criminant les catégories inscrites de la gauche vers la droite et du haut vers le
régime considéré, en particulier pour la répartition des terres, afin d'identifter le bas du plus au moins valorisé.
rang à reconnaître, dans la matrice du régime juridique, aux modes de contrôle Le tableau se lit ici en colonne, la forme de coopération étant rapportée au
exercés par le groupe sur les activités considérées et selon un principe de dé- mode de jouissance privilégié :

onorr er socrÉrÉ, voL.54,20t onorr gt socrÉrÉ, vol.54,20r I


I
158 159
LA TERRE DE L'AUTRE LFì RÉctMÈ D'AppRopRtAlloN I-oNCtÈRE ( EN coMMUNs ))

(a): possesseur par solidarité; (b) : possesseur par mutualité;(c): posses- cun mais ils sont susceptibles d'être plus nombreux. Le quatrième chapitre nous
seur par contribution; (d) : possesseur par convention; (e) : détenteur par soli- offrira des exemples illustratifs de ces multiples potentialités.
darité ; (f) : détenteur par mutualité ; (g) : détenteur par contribution ; (h) : dé-
tenteur par convention; (i) : délégataire par solidarité; O : délégataire par mu-
T¡.sr-BA.u No l9
tualité; (k) : délégataire par contribution; (l) : délégataire par convention; M¡TRICE OU NÉGIIT,IE ¡URIDIQUE D'EXPLOITATION DES SOLS
(m) : affectataire par solidarité ; (n) : affectataire par mutualité ; (o) affectataire
MooÈle rHÉonteue
par contribution; þ) : affectataire par convention. Ce sont ces définitions qui
sont exploitées en colonne dans la matrice no 19. Col
Des sous-distinctions peuvent toujours être apportées pour spécifier des po-
a b c d f b h I J k I m n o p
U
sitions juridiques originales au sein des seize statuts-types ainsi identifiés.
AI
Structure des sfafufs d'exploitant selon le modèle du mode de production. A2
A3
La combinaison des enseignements tirés du tableau l7 précédent et du tableau B1
no l3 ci-dessus permet de désigner seize modes de contrôle où la combinaison se B2
fait inversement, selon une lecture d'anthropologie économique, à partir des for- B3
mes de coopération auxquelles sont rapportés les modes de jouissance. C1
C2
C3
T¡sI-BA,uNo 18
D1
HlÉReRcHrB DES STATUTS D'EXpLotrANT
D2
sELoN LE oÉvsloppN4eNT DES MoDES DE pRoDUCTIoN
D3
Modes d'exploitation Solidarité Mutualité Contribution Convention
po, dt, dl, af po, dt, dl, af po, dt, dl, af po, dt, dl, af
EDI 1974-l (p.30-31) propose trois opérations d'exploitation de la ma-
Modes de production
trice :
familial x Introduire chaque catégorie d'espace objet d'exploitation dans la case
local X x -
conespondant au type de compétences exercées sur cet espace, selon I'utili-
oroto-étatique X X x
X X X x sation considérée. L'exercice vise à placer I'ensemble des catégories d'espace
colonial
recensées lors de I'enquête de terrain dans une case en en créant autant qu'il
Légende : Modes de prod. : Modes de production tels que définis ci-dessus. peut être nécessaire par subdivision pour que chaque catégorie d'espace soit
X = solution privilégiée; po: possession; dt:détention; dl: délégation; af: située dans une seule case.
affectation Concevoir un lexique de chacun des termes utilisés pour ces espaces, in-
Ce tableau suppose donc un développement inégal des statuts selon la com- - les informations relatives aux compétences identifiées et aux Lrsages
troduire
plexité croissante des modes de production. reconnus, aux variantes, analogies, exemples et contre-exemples. Ces infonna-
tions sont recensées dans une fiche selon la technique du Dictionnaire
La matrice du régime juridique de I'exploitafion des so/s
d'anthropologie juridique dont le corpus juridique wolof (RJW 1976) est une
Le régime juridique est la somme des solutions observées ou observables, application que nous retrouverons plus loin.
ici les modalités de sécurisation de I'exploitation des sols. Remplir autant de matrices que de périodes caractéristiques de l'évo-
Le régime juridique est donc constitué par trois éléments : des modes de - du régime juridique de l'exploitation des sols. À défaut, utiliser une ty-
lution
contrôle (Co), des modes d'utilisation (U) et des catégories d'espaces support pographie permettant d'identifier les âges différents des applications en vue
respectivement d'un mode de contrôle et d'un mode d'utilisation. d'en restituer la profondeur historique.
Les modes de contrôle (Co) sont identifiables à partir des 16 statuts-types
définis dans le tableau no 17. Les modes d'utilisations (U) sont appréhendés à
partir des zonages en quatre catégories d'espaces, terres de cultures (A), tenes
de résidences (B), terres de brousse (C) et tenes de passages (D). Chacun des
zonages est subdivisible en sous-rubriques. On en a introduit ici trois pour cha-

onorr Br socrÉrÉ, vol-. 54, 20l I onorr er socrÉrÉ, vot-. 54,20t I


160 161
LA TERRE DE L,ÂUTRE LE RÉGIME D,APPROPRIATION FoNCIÈRE ( EN CoMMUNS )

Modalités d'ajustements de l'exploitation des so/s T¡,gI-eeu No 20


Je citais en 1974 Paul Mercier remarquant que <<(r)elations de coopéra- PRESTATIONS D,UN RÉGIME D,EXPLoITATIoN DES SOLS
tion et relations de conflits constituent des réseaux, aussi importants I'un que ET RÈGLEMENT DES CoNFLITS
I'autre pour la permønence du système social, et qui s'ench¿vþ¡nsn¡ ¡s t4e.
Mais, rendre compte de ce double mouvement qui pousse les hommes à a b c d e f o
Þ h J k l m n o p
s'unir et à s'opposer, à construire et à détruire, est d'autant plus délicat du
point de vue du concepteur de modèle que nous avons déjà repéré que, plus a
que les deux autres régimes juridiques qui n'apparaissent que sous des b
contraintes historiques assez repérables pour être systématisées, les régimes c
d'exploitation connaissent des variantes d'une plus ou moins grande com- d
plexité selon le développement de l'appareil juridique, et du mode de produc- e
tion pour ce qui nous conceme ici. f
g
J'avais en 1974 accordé des développements importants à la conception
de I'histoire susceptible d'être mise en cause (EDI 1974-l p. 35-36) pour << si- h
tuer le conflit dans son rôle régulateur >r. Ces développements ont vieilli car I
I
nul maintenant ne songe à discuter de l'importance du conflit dans une fonc-
k
tion que nous avons qualifiée récemment, à propos de la justice, d'éducative
au sens de << mener à ou vers >, d'ouvrir des perspectives. l
m
En fait, ce qui reste pertinent dans ce travail c'est d'avoir proposé n
d'approcher les ajustements entre des acteurs plutôt qu'entre des droits, donc
o
d'avoir conçu l'orientation de la recherche selon une priorité anthropologique p
qui sera progressivement reconnue : lire des relations entre les hommes
d'abord, puis, ensuite seulement, à propos de certaines choses. C'est donc à
travers le jeu des prestations et des contre-prestations que nous avions conçu
la dernière matrice du régime d'exploitation, se présentant en deux ensembles
RÈcLsrr¿sì.rDEScoNFlrrs *.I-
FevrLLes,
complémentaires, I'un relatif aux prestations échangées, l'autre aux modalités VILL^G'S'
de règlement des conflits. *oro-Érars,
Pour faciliter le travail de repérage des facteurs, je suis reparti de la pré- coloNlel
sentation des modes d'exploitation selon le principe de différenciation par Les colonnes et les lignes < a > à ( p ) renvoyant aux modes d'exploitation
mode de production, entre famille, village, proto-État et individus. identifiés dans la matrice des régimes juridiques en abscisse sont susceptibles
d'être mobilisés par les quatre modes de production (Feutllns, VILLAcES,
Pnoro-Erers, CoLoNIAL) qui proposent, selon le développement de I'appareil
juridique, des réponses spécifiques.
Pour rendre compte des échanges et contre-échanges (dons et contre-dons
dans la terminologie maussienne), ce modèle carré permet identifier ce que
chaque exploitant donne et reçoit, puis, en projection, les solutionsjuridiques et
judiciaires en matière de règlement des conflits.

T¡sr-eRu No 2l
MOoeS DE RÈGLEMENT DES CONFLITS ENTRE EXPLoITANTS
Mode soécifique de oroduction
S
T
U
149. Paul MERcIER, Histoire de I'anthropologie, PUF, Paris, 1971, coll. < Sup >,p.172 V

onorr ¡r socrÉtÉ, vol-. 54, 2ol l 163 ¡norr ¡r socrÉtÉ, vot.54,201 I


162
LA TERRE DE L'AUTRE LE RÉclMË D'AppRopRIATIoN t oNCIÈRE ( BN coMMUNs ))

Pour chacun des quatre modes de production identifiables dans la société y: contrôle au titre d'une utilisatior/production
étudiée, les lethes S à V orientent le chercheur à introduire successivement les ô = contrôle au titre d'une représentation/transformation
sources du droit ou de lajuridicité (S), les autorités appelées à trancher (T), la g = contrôle au titre d'une intermédiation/transformation
nature de la décision, ou son absence (U), les effets notoires (V). il les accom-
pagnera de tous les commentaires susceptibles de faire prendre conscience tant
I = contrôle au titre d'une utilisatior/transformation
?ú =
contrôle au titre d'une représentation/consommation
du sens des pratiques des acteurs que des logiques qu'ils mettent à l'æuvre.
0 = contrôle au titre d'une intermédiation/consommation
g = contrôle au titre d'une utilisatiot/consommation
Le modèle de circulation des produ¡ts de la terre
On reportera dans chacune des cases les statuts identifiés lors de l'enquête
La matrice des acfeurs de la circulation-distribution de terrain en détaillant les significations et connotations et en retenant comme
Dans la section précédente, nous avons caractérisé le statut de I'acteur de la variables particulièrement significatives des modes de socialisation de leurs ti-
relation de circulation/distribution par la combinaison de deux variables, la po- tulaires les données du tableau n" 8 qu'on rappelle ci-dessous :
sition par rapport au groupe et la place de I'individu dans l'organisation éco-
nomique. Toute matrice étant organisée par des principes de préférence qui TesI.eeu N" 8 BIS
vont du * ôu -, on doitjustifier l'ordre des critères retenus. MooB o'tNtÉcRATIoN PAR
la place de I'individu dans le groupe, on retient le degré de respon-
- Pour
sabilité de l'acteur dans I'organisation du régime de circulation/distribution. Je Parentalisation
postule donc par ordre décroissant I'incidence des positions de représentant,
Alliances matrimoniales
intermédiaire et utilisateur.
Pour l'impact de I'organisation économique, je postule de même une dé- Alliances politiques et religieuses
-
croissance des statuts de producteur, de transformateur et de consommateur. La
position de transformateur est particulièrement importante par ses incidences
tant économiques que symboliques et fait l'objet d'un traitement qui sépare son Le régime juridique de la circulation/distribution des produits de la terre
bénéficiaire du reste du groupe, surtout s'il est forgeron mais aussi s'il est tisse-
Suivant ici RDT 1975, (p.32 et s.), on peut aborder l'élaboration de ce mo-
rand, travailleur du bois ou joailler. Chez les Wolof par exemple, ces différents
dèle élémentaire d'un point de vue théorique et d'un point de vue pratique.
artisans font l'objet d'une véritable ségrégation et on parle à leur égard d'un
D'un point de vue théorique, il s'agit de porter sur un axe horizontal le
système de castes qui n'a cependant rien à voir avec I'Indouisme. Leur impact
contenu des relations homme/homme conune modes de contrôle et, sur un axe
dans la vie sociale, économique et politique est tel que, comme I'a souvent sou-
vertical, les rapports hommes/choses inscrits dans les réseaux de circula-
ligné Michel Alliot (Alliot , 2003),leur différence avec les autres catégories so-
tion/distribution, comme modes d'utilisation, pour identifier produit par produit
ciales est d'autant plus marquée que leur complémentarité structurelle s'impose
les corrélations observées.
à l'ensemble de la société.

TesLs,Au No 23
TesI.enu No 22
RÉcINle JURIDIQUE DE CIRCULATIoN/DISTRIBUTION
MnrRrcB DES AcrEURs DE LA crRcuLATIoN/DISTRIBUTIoN
Cts ot nÉss;ux ÉLÊMENTATRES
Place dans le groupe

dans l'économie
représentant intermédiaire utilisateur Modes de contrôle O( p v ô t ïì x o I
Réseaux d'utilisation
producteur cL ß Y
Subsistance
transformateur ô t n
consommateur ^Í 0 (D Nécessités sociales

Les lettres grecques déterminent les neuf modes types de contrôle de la cir- Prestige
culation/distribution selon les définitions suivantes :
cr = contrôle au titre d'une représentation/production
B = contrôle au titre d'une intermédiation/production

onorr er soclÉrÉ, vol-. 54,201 I


164 165 onorr ¡t soclÉtÉ, vol. 54, 20l I
LA TERRË DE L'AUTRE LE RÉclME D'AppRopRIATIoN FoNCtÈRÈ ( tiN coMMUNS )

rnais une rencontre et un ajustement des dispositifs endogènes et exogènes sous


T¡,nleeu No 24 l5l.
les effets d'un marché foncier proto-capitaliste en milieux urbains
RÉcus ¡untorQuE DE ctRcuLenoN/otsrRIBUTIoN
C¿s on soctørÉs À nÉ¡st¿ux coupLÉunNr.unrs Frcune N" 5
Modes de contrôle CoNVERGENCES : CIRCUITS NÉOMoDERNES DE PRoDUCTIoN DU SoL URBAIN
Réseaux d'utilisation
ct, p v ô e fl x 0 I
Subsistance Réseau mercantile circuit commercial : petite production marchande
/l/
Nécessités sociales Réseau capitalistique lll
circuit financier: promotion foncière et immobilière
Réseau monopolitistique /// circuit étatique: monopole foncier étatique
Prestige

Ces phénomènes illustrent l'émergence de cultures cortmunes ls2 ds¡1 n6ug


Mercantile
retrouverons les effets dans la quatrième partie.
Capitalistique
Monopolistique Les modalités d'ajustement entre /es règles de circulation/distribution
des produits de la terre.
Pratiquement, on partira des listes de produits déjà relevées et on les distri-
buera case par case selon le mode de contrôle dont ces produits font I'objet. On Dans le SDP 1974 (p. 36), je relevais que < si on en croit G. Balandier, une
distinguera deux régimes selon que la société connaît, ou non, des réseaux dits démarche dynamique << entend saisir la dynamique des structures tout autant
complémentaires (mercantile, capitalistique, monopolistique). que les systèmes de relations qui les constituen4 c'est-à-dire prendre en consi-
Dans le SDP 1975, (p. l8-19), j'observais la présence, à partir de la période dération les incompatibilités, les contradictions, les tensions et le mouvement
coloniale, de nouvelles formules d'encadrement de la circulation des produits inhërent de toute société >1s3.
sous I'impact de la colonisation ls0. Je nommais ces ensembles des circuits et je Distinguant entre ajustements dans le temps, entre les réseaux, et dans
considérais que leurs critères de differenciation tenaient aux caractères public I'espace interne de chaque réseau, je proposais, pour ce qui conceme I'ajus-
ou privé (et non interne/exteme ou externe) ou direct ou indirect dans I'activité tement temporel, de mobiliser l'histoire et l'ethnologie économique africa-
de distribution. Je relevais entre eux les differences suivantes : nisls lsa pour expliquer comment les différents réseaux s'articulaient les uns
aux autres, en particulier les réseaux élémentaires et complémentaires qui sont
associés à des types differents de structures sociopolitiques.
Teer-sRu No 25 Les modalités d'ajustements propres à chaque réseau recoupent les presta-
LES CIRCUITS COLONIAUX tions et contre-prestations dont on a perçu l'incidence avec l'exploitation des
Critères sols mais en insistant ici sur les procédés et procédures faisant circuler les pro-
pnve public direct indirect duits et donnant une valeur juridique ( certaine )), aux actes d'échange ayant
Circuits pour effet une distribution des produits de la terre. La lecture se fait réseau par
commercial + + + réseau et, pour chacun, on y associe le type de groupe représentatifde I'activité.
financier + + + On propose une matrice récapitulative qui associe, comme pour l'exploi-
étatique + + + tation des sols, les procédures aux modes de prise en charge des conflits.
Légende ¡ * présence attestée du facteur
Ces circuits étaient supposés se substituer aux réseaux locaux pour assr¡rer
la modernité de l'économie et du commerce. On relèvera un effet inattendu de
l5l. Étienne LE RoY, < L'urbain, I'opératcur ct le chcrcheur, formc ct raison d'un dialoguc dc
sourds dans des sociétés fragmcntées >. Communication au séminaire Resritution et valorisa-
ce qui devait être une confrontation mais où on observe non une disparition lion des recherches urbaines dans le Tiers-Monde, Méthodes et pratiques, Bordcaux, GRET ct
Interurba-CEGET, 17-19 avril 1986. Ces donnécs ont été amplcment développécs lors de sé-
minaires sur la gestion urbaine à I'EHESS dans les années 1990 avcc E. Le Bris, A. Marie et
A. Osmont.
152. Étienne LE RoY, < L'élaboration dc la culture communc commc réponse à la crise de l'État ct
150. Conventionnellement, un régime foncier, au moins selon le point de vue dujuriste franco- dcs économies en Afrique francophone >>, La culture, otage du dëveloppement ?, Gilbert RIST
phone, ne s'intéresse pas au statut des ressources ou des produits autrement que comme une (dir.), L'Harmattan, Paris, 1994, p.99-l 18.
õonséquence du stâtut du fond. Ce sont les exigences du développement durable qui ont róin- 153. Georges BALANDIER,I¿thropologie politique,P\JF, Paris, 1969, coll. < Sup >>,p.23.
troduit la question des ressources dans I'analyse des régimes fonciers comme une variableju- l54.Je référais ici à Jean-Louis BourrLL¡ER, <L'enquête d'cthnologic économiquc>, ¡r¡ Jean
ridique distincte. PotRlER (éd.), Ethnologie gënërale,Gallima¡d, Paris, 1968, coll. < Pléiades >>,p.243.

DRolr socrÉTÉ, vol-. 54, 20t I DRotr ET socrÉTÉ, vol-. 54, 20l I
ET
r66 167
I-A TFìRRF; DÈ L'AUTRE LE RÉcrME D'AppRopRIA1'toN t oNCtÈRE ( EN coMMUNS )

Pour les procédures, on distingue successivement le type de < forum > (as- Le modèle de répartition des terres, troisième modèle particulier
semblée, instance, etc.) où elle peut être observée, son objet (la nature de d'un régime d'appropriation << en communs D

l'obligation), le lieu où elle est exécutée, les prestations qui y sont associées et
J'ai dêjà présenté les élérnents de base d'un régime de répartition en traitant
les bénéficiaires.
Pour l'analyse du conflit, il conviendra d'en énoncer les termes, d'en préciser du scénario de I'appropriation des terres. J'avais associé cette présentation à la
ohase d'implantation sans en développer les implications car si les modalités de
la nature et la portée pour le groupe, d'identifier I'autorité appelée à trancher, de
dégager les fondements de la règle ou du cadre normatif dont elle s'inspire et en- i'implantation influent directement sur les régulations propres de la répartition
des teres, I'existence d'un régime original exigeant le recours à un mode parti-
fin d'apprécier les effets de son intervention, en se rappelant que tous les conflits
n'ont pas pour vocation d'être < réglés > comlne on I'a déjà indiqué. culier n'est, selon mon axiomatisation, associable qu'à un développement ori-
qinal de I'appareillage juridique. Je considère qu'il faut une dissociation de la
Ce modèle est une synthèse d'un ensemble de travaux de terrain qu'il juridicité politique ou-
conviendra de présenter par ailleurs en utilisant la technique des fiches du Dic- iarenté et du politique et donc une differenciation de la
vrant à une politique de la juridicité pour que les questions d'autochtonie et
tionnaire d'anthropologie juridique (DAJ) dont on a déjà indiqué la pertinence
comme outil de validation des résultats.
d'histoires d'occupation fassent I'objet de traiternents propres. Sinon, je sup-
pose qu'ils ne sont pas ignorés mais traités selon d'autres registres associant le
Dans le tableau snivant, le symbole (G) désigne dans chaque réseau le type
religieux, le mythique et le symbolique.
de groupement dont les activités sont ici considérées cornme représentatives
Le trait critique de la répartition des terres est I'organisation de rapports ju-
des pratiques analysées. La taille de l'unité familiale, I'existence de subdivi-
ridiques ( entre > les unités constitutives de la société, grâce à I'existence d'un
sions dans les unités de résidence (quartiers, village, canton...), le degré
relais comtnun, le politique, qui peut énoncer des normes et sanctionner des
d'approfondissement généalogique des organisations lignagères sont autant de
comportements au titre de son autorité propre. Intervenant selon un principe de
facteurs influençant la dynamique des réseaux.
subsidiarité, le régime de répartition ne doit donc pas interférer avec I'exploi-
tation des sols et la circulation/distribution des produits, ce qui est naturelle-
T.cgt-g,{u No 26 ment une proposition tendanciellement démentie par les faits car il n'existe pas
PnocÉouRgs D'AJUSTEMENTS TNTERNES AUX RÉSEAUX une logique de I'institution et de I'institutionnalisation caractéristique de la
DE CIRCULATION/DISTRIBUTION DES PRODUITS DE LA TERRE modernité occidentale, fixant les critères de constitution du groupe. Chaque for-
mule d'organisation peut se prêter à des distinctions ou différenciations qui
peuvent, selon les intérêts en cause, opposer ou unir deux éléments. Ainsi en
Réseaux Sub NéS Pres Merc Capi Mono
est-il de la famille qui, selon sa taille et son organisation peut être une unité
(G) (G) (G) (G) (c) d'exploitation (principe d'intemité prépondérant) ou connaître des droits de ré-
Procédures tG)
partition différenciés à l'échelle des familles restreintes ou étendues si les rap-
Forum
ports juridiques extemes ont réduit le contrôle communautaire ou I'ont transfe-
Obiet
Lieu ré aux unités plus restreintes.
Prestations Cette adaptabilité des catégories de groupes aux différents types de régulation
Bénéficiaires est naturellement un élément important à prendre en considération. I1 fait partie
R GLEMENT D du jeu social en autorisant la dynarnique d'évolution. I1 se devait aussi d'être or-
Termes ganisé pour assurer la sécurité juridique attendue par les membres de la société.
Nature Un régime de répartition est défini (SRT 1973, p. 9) comme < I'ensemble
Autorité des actes de partage de I'espace, mis en ceuvre par les représentants de groupes
Nonnes constitués en communautés, actes coordonnés et juridiquement contrôlés, per-
Décision mettant de promouvoir I'utilisation de ces espaces entre les groupes en vue
d'assurer la sécurité des droits sur la terre >. Nous allons en détailler les trois
Légende : Les six réseaux sont respectivement Sub : subsistance, Né S : né-
modèles élémentaires.
cessités sociales, Pres : prestige, Mer : mercantile, Capi : capitalistique, Mono :
monopolistique Les trois demière colonnes en grisé ne sont susceptibles d'être La matrice des acfeurs de la répartition des ferres
exploitées que dans les sociétés où I'appareil de pouvoir est assez différencié
des hiérarchies liées à la parenté pour autoriser l'exercice d'un pouvoir politi- Le stahrt des acteurs de la répartition des teffes est déterminé par la co-variation
que et juridique autonome. de deux facteurs, les modes d'établissernent dans I'espace et la natrue de I'autorité
dite de régulation foncière qu'ils exercent, indifférenciée ou différenciée.

onorr sr socrÉrÉ, vol. s4.20t l


r69 onorr ¡.r socrÉrÉ, vol.54,20r I
168
LA TERRË DE L'AUTRE LE RÉclMË D'AppRopRIATIoN FoNCIÈRE ( EN coMMUNs )

Les modes d'établissement nous sont déjà connus par le tableau n'6 þ. 143) u = contrôle au titre d'une conquête et d'un pouvoir de police ;
-que nous reproduisons ci-après. v = contrôle au titre d'une attribution et d'un pouvoir de police ;
w = contrôle au titre d'une première occupation et d'un pouvoir de gestion sur
'

TegtBAU No 6 gls
les terres ;
cES oeux cnrrÈngs DANS LES TRots STATUTS TYPES
x: contrôle au titre d'une conquête et d'un pouvoir de gestion sur les tenes ;
CovrsNersoN DE
y = contrôle au titre d'une attribution et d'un pouvoir de gestion sur les terres.
DU RÉGrME oe nÉpnnttrtox
Découverte Réservation Prea Comme on l'avait déjà expérimenté, les statuts des acteurs relevés lors de
Dépossession Annexion c I'enquête de terrain sont reportés dans chacune des cases, en employant la ter-
Arrangement Autorisation Á minologie originale (avec un lexique annexé) et en introduisant autant de sub-
divisions au sein des neufcritères pour que chaque statut bénéficie d'une seule
La régulation foncière est ici approchée par deux critères, la compétence et
case, donc d'un traitement original, sauf homologies dûment justifiées.
les attributions, affectant trois statuts-types identifiés à partir de l'association ou
Dans TAE 1970 j'accompagnais cette identification des statuts d'une repré-
non du contrôle sur les hommes et du contrôle sur les terres.
sentation diagrammatique de la matrice pour mettre en évidence les transferts
d'autorité sur la terre déterminant I'ordre en fonction duquel la société hiérar-
TesLseu N" 27 chise ses statuts, donc organise ses modes de contrôle, ce qui est utile quand la
Srarurs DES ACTEURS oe Le nÉpA,nrtrloN sELoN L'oBJET DE, LA RÉcuLRrloN
société combine plusieurs modes de contrôle de I'autorité sur la terre. La repré-
Homme Terre Statut Compétence Attributions sentation diagrammatique exploite la désignation alphabétique de chacune des
Chefde Suprématie au titre Pouvoir direct sur les neuf cases de la matrice des acteurs.
oul oul
terre de la conservation hommes et sur les terres Sur la base de < qui commande à qui ? >> on décrit la hiérarchie des modes
Seigneur de
Police des hommes Pouvoir sur les hommes, d'organisation de l'autorité sur la terre qu'on présente sous la forme de formule
ou1 non au titre de indirectement sur les de type u/v/y, quand I'autorité réside dans un conquérant qui n'a pu se faire re-
terre
leur adminishation terres connaître que seigneur de terre (u), exerçant son pouvoir sur ses cornmensaux
Production au Pouvoir sur les terres, (v) qui eux-mêmes commandent à des maîtres de terre (y) conquis et intégrés
Maître de
non oul moyen de règles indirectement sur les
terre dans le nouveau dispositif politique.
de sestion hommes
Dans SRT 1973 (ft.26), j'en avais déduit un système de codage des trans-
ferts de l'autorité sur la terre distinguant entre vecteurs verticaux, horizontaux
Ces deux séries de facteurs sont croisées dans la matrice des acteurs de la
et obliques, système qui permettait d'afftner la modélisation et de pousser la
répartition.
comparaison entre sociétés d'une manière assez sophistiquée. On ne la reprend
pas pour ne pas surcharger un ouvrage déjà assez difficile à maîtriser pour le
Tesr-B¡u No 28 lecteur. On ne reprend pas non plus la place des rapports de parenté dans la dé-
MATRICE DEs STATUTS D'ACTEURS DE LA RÉPARTITION termination des statuts en fonction de ce qu'on avait appelé (dans SRT 1973,
Etablissement
p.22-23) les modes de fixation par appartenance à une communauté d'ancêtres,
l"'occupant Conquérant Attributaire de résidence ou de croyance car ces dimensions de I'analyse sont communes
Réeulation aux autres régimes d'appropriation et ont été préalablement identifiées.
Chefde terre q r s
Le régime juridique de la répartition des ferres
Seisneur de terre t u
Maître de terre w x v Nous retrouvons la combinaison entre modes de contrôle, que nous avons
identifiés cidessus avec les acteurs de la répartition et les modes d'utilisation
Modes de contrôle associés aux statuts :
:
q contrôle au titre de la première occupation et d'une suprématie sur les
que nous avons déjà exploités en matière d'exploitation des sols et qui prennent
ici une signification plus territoriale: terres cultivables, terres résidentielles,
hommes et les terres ;
terres de réserve l5s.
r : contrôle au titre d'une conquête et d'une suprématie sur les hommes et
les terres ;
s: contrôle au titre d'une attribution dans le cadre d'une suprématie-sur les
155. Aucun des cherchcurs qui ont participé à la conception et à l'expérimcntation de ccttc démar-
hommes et les terres ; che n'a relevé dc différences significatives dans la tcrminologie dcs modcs d'utilisation des
t: contrôle au titre d'une première occupation et d'un pouvoir de police ; espaces entre exploitation dcs sols et répariition dcs tencs. Mais il est évident que la question

nnort ¡r socrÉrÉ, vol-. 54, 20l I


t70 t7l onorr Br socrÉrÉ, vol. 54, 20l I
LA TERRE DE L'AUTRE LE RÉGIME D'APPROPRIATION }-ONCIÈRE (( EN COMMUNS ),

TABLEAU NO 29 Ce privilège du représentant à accéder seul à la vie juridique.( externe )) est


RÉcltr¿e runrDreue DE Lr nÉpentlrtoN DES TERRES ntut un principe de rêgulation que d'exclusion car la pluralité des statuts aux-
genre,
ãuels p"ut accéder le membre d'une société au titre de sa lignée, de son
Contrôle á,,on âge, de son expérience, de sa notabilité ou de sa réputation, laprise en
q r s t u w x v des activités professionnelles ou des rapports à I'invisible_rend chaque
compte
Utilisation par là I'art de trico-
ãcteur bénéficiaire d'une part du tricotage social, entendant
ier les rapports sociaux pour en faire du lien puis du tissu social.
Terres pe cè-fait, deux problèmes me paraissent conduire les modalités d'ajus-
cultivables tement dans la répartition, d'une part l'organisation du politique dans son rap-
port à la parenté, á'autre part,laconstruction de I'espace comme territoire.

Terres Parenté et politique


Résidentielles Dans SRT 7elZ,1p.ZS et s.) je distinguais entre normes parentales et nor-
mes politiques, les unes et les autres interférant directement dans la théorie de
Terres la représentation juridique.
de réserve <iTrois processus d'organisation des communautés de vie, en fonction des
(brousses ou
richesses communes partagées, sont définis et exploités par ces sociétés :
passaqes)
les processus fondés sur le rattachement de I'individu au groupe ;
Légende
- les processus fondés sur l'alliance entre communautés et constituant un en-
-s€mble communautaire Plus vaste ;
Chacune des lignes et des colonnes est susceptible de distinctions pour spé- poli-
les processus fondés sur des pactes entre les groupes (donc à dimension
cifier la positionjuridique de chacune des catégories d'espaces inhoduites dans -tique).
les cases et support de droits. Chacun des termes est présenté et détaillé dans -
Ces processus vont déterminer trois séries de normes, le droit de l'héritage,
une annexe lexicale selon les indications déjà mentionnées du Dictionnaire
le droit õontractuel acquisitifet le droit contractuel translatif, découlant des ac-
d' anthropologie juridique.
cords entre les groupes et permettant une certaine fluidité dans les rapports fon-
Les modalités d'ajustemenfs au sein du régime de répartition des terres ciers sans remettre en question le < dogme >> de I'incessibilité des terres ou exo-
inaliénabilité.
Le fait que la répartition des terres soit associée au hoisième temps du déve-
Les normes politiques dans ces sociétés nous sont moins connues, faute
loppement de I'appareillage juridique a deux conséquences.
d'intérêt des chercheurs, mais nnen n'ont pas moins une place importante dans
D'une part, l'autonomie du politique à l'égard de la parenté a pour consé-
les ajustements. Nous avons au moins deux ensembles à observer, la justice et
quence une certaine spécificité de la juridicité vis-à-vis des normes parentales.
le droit judiciaire cornme cadre de règlement des différends et d'autre part ce
Les fonctions politiques etjuridiques s'affinent et se différencient.
que je dénommais alors les normes réglementaires pour caractériser les déci-
D'autre part, nous traitons ici de relations entre groupes, ce qui veut dire
tioni der souverains, variété des normes générales et impersonnelles, ayant la
que seuls les représentants qualifiés des groupes peuvent intervenir à ce niveau
même fonction que la loi dans la société modeme et imposant des normes ori-
de la vie juridique. Ceci suppose une théorie pratique de la représentation du ginales dans le contexte de la répartition des terres.
groupe qui reste à généraliser mais dont j'avais observé les implications tant au
Depuis la synthèse que j'ai rédigée dans Ies Africains et l'Institution de la
Sénégal qu'au Congo entre 1968 et 1973. J'avais proposé deux principes struc-
Justice, (Le Roy, 2004), je sais combien I'articulation des différents dispositifs
turants : l'accès progressifaux statuts par des procédures de formation ou d'ini-
de prise en charge des conflits peut être complexe. Quant aux procédures et aux
tiation et la réciprocité des droits et des obligations, le représentant ne pouvant preitations, on stinspirera des considérations des rubriques des deux paragraphes
exciper de ses droits qu'après avoir fait face à ses obligations correspondan-
õoncemant l'exploitation des sols et la distribution/circulation des produits pour
16s 156.
sélectionner, présenter et commenter les données de terrain, le tableau ci-dessous
ne prétendant être qu'un aide-mémoire orientant I'intérêt du chercheur vers cer-
tains domaines particulièrement révélateurs des dynamiques d'appropriation.
reste ouverte. L'avantage de cette absence de difference est de permettre un passagc aisé d'un
régime à I'autre. Son inconvénient est d'introduire une source d'insécuritéjuridique.
I 56. Étienne LE RoY, < Les chefferies traditionnelles et les problèmes de leur intégrati on >. in Gê-
rard Co¡¡ac (êd.), Les institutions administratives des Etats francophones d'Afrique noire,
Economica, Paris, 1979, p. 105-132.

onorr ¡r vol. onotr er soctÉrÉ, vol. 54, 20t I


soctÉtÉ, 54, 2ol I
172 t73
LA TERR-E DE L'ÀU'|RE LE RÉctME D'AppRopRrArtoN toNCtÈRE ( EN coMMUNs >

T¡.slseu No 30 africaines et leurs régimes d'appropriation ( en communs >. Ce qui est essen-
PnocÉounss ET pRESTATI0NS D'AJUSTEMENTS tiel, c'est I'architecture de ce dispositif complexe et ceci pour des raisons qui
DANS LA RÉp¿,nrtrtoN DES TERRES ¡'ont rien à voir avec quelque ethnographie nostalgique. Nos sociétés, au Nord
comme au Sud, redécouvrent les exigences d'une gestion ( en communs ))
o
I
parce que c'est une des hypothèses crédibles d'un développement durable que
Normes o
bo E.g -P
a.a R9 ã'associer I'ensemble des parties prenantes à des décisions qui, engageant
cd ÉÉ
Õ¿!
5.e
FO
oÈ I'avenir, doivent trouver leurs fondements dans la longue histoire de leurs so-
&
Procédures
Prestations
.o
¡Jr zg (€
zE z9 Òo
ciétés. C'est donc dans cet esprit qu'on découvrira dans le chapitre suivant
,o
k quelques expériences africaines avant d'en comparer les enseignements avec
celles du Nord, dans la troisième partie.
Procódure
Intitulé
Nature
Obiet
Responsable
Parties
Effets
Prestation
Intiruló
Nature
Montant
Responsable
Exécution
Effets sociaux

Territoire et politique
La répartition des terres est le principal domaine de la régulation des socié-
tés où on peut observer, dans sa plus grande spécificité, donc dans sa très réelle
complexité, le régime de I'appropriation des terres ( en communs >. N'oubliant
jamais que la répartition ne peut jamais apparaître indépendamment des deux
autres dimensions de I'appropriation, on dispose avec ce niveau d'analyse, de
I'ensemble des informations qui permettront de répondre aux questions que
nous avons commencées à poser depuis le début de I'ouvrage, en particulier
comment cohabitent diverses représentations d'espaces et comment les diffé-
rents acteurs enjouent pour produire leurs territoires de vie.

Conclusion de section et de chapitre

Avec ces considérations, nous en avons terminé avec la partie théorique de


la présentation de la démarche d'analyse matricielle, élaborée entre 1969 et
1975 et revisitée en 2009 en simplifiant un exposé qui avait tendance, au milieu
des années 1970, à sacrifier au formalisme et qui, sans prétendre < mathémati-
ser les sciences humaines >, favorisait les ressources du codage et de la mise en
équations. Non sans intérêt, mais les priorités de la recherche ne sont plus dans
le détail de dispositiß qui ont eu de grandes chances de disparaître depuis la fin
des années 1960, sous l'effet des calamités qui se sont abattues sur les sociétés

DRorr ET socrÉTÉ, vol-. 54,201 l nnorr sr socrÉrÉ, vol. 54, 20l I


t74 17s
Chapitre 4

Savanes, forêts, Sahels.

Quelques montages juridiques


de I'appropriation ( en communs >
des terres et des territoires chez des peuples
pasteurs, sylvicoles, agriculteurs

lntroduction
Anivé à ce point de la présentation des résultats, I'anthropologue ne peut
cacher au lecteur les difficiles choix qu'il a dû faire pour assumer les réelles
contradictions entre le souci d'illustrer la pertinence des modèles proposés dans
le chapitre précédent et I'exigence d'une démarche qui doit être d'abord ethno-
logique donc sensible à la qualité des matériaux de terrain. Nous devrions, dans
ce chapitre 4, exploiter les applications qui ont été proposées dans chacun des
documents de référence de I'analyse matricielle identifiés dans I'introduction
de cette partie. Or ce choix, logique, n'en pose pas moins des problèmes prati-
ques. Car ces matériaux utilisés dans les documents d'analyse matricielle des
années 1970 souffrent visiblement de diverses limites. Ils sont anciens, incom-
plets, contradictoires et produits par des étudiants en cours de formation. Ce ne
sont pas toujours des données de première main et elles n'ont pas fait I'objet de
tous les recoupements que suppose la prudence scientifique. Des sources utili-
sées par lesjeunes chercheurs de l'époque ne sont pas identifiées. Les transcrip-
tions de termes utilisés ne sont pas coordonnées, faute de connaissance par cer-
tains des principes ayant présidé à la collecte de la terminologie par les auteurs
cités à une période où la linguistique était encore marginalisée. Et on pourrait
continuer ainsi, ad nauseam.
Tout cela n'est que trop vrai et pourtant !
Je voudrais rappeler ici ce qu'écrivait André Régnier, cité au terme de
l'introduction de cette deuxième partie; <il s'agit toujours de sortir de
l'empirisme, c'est-à-dire d'une connaissance fragmentaire et dont les frag-
menß ont été recueillß au hasørd des circonstances, pour qrriver ò prévoir
comment on poulTa imposer aux choses d'aller à peu près comme on voudrait

177 DRotr ET soctÉTÉ, voL 54, 20l I


LA 1 F;RRu t)Fì t.'AtrrRFl LE RÉcrME D'AppRopnr¡.¡loN ¡oruclÈttE ( EN coMMUNs )

qu'elles aillent. Devant de tels impératífs, un modèle, même médiocre, est e¡7 Ácononrique propre à illustrer des modes de production différents. Nous avons
bienfait ; pour le construire il afallu se décider au sujet de ce qu'on veut pren- ilnc d'abord une société de pasteurs, les Nuer, vivant en Afrique de l'Est, dans
dre en considération, et de ce qu'on peut négliger, et au sujet des rapports i^.tu.t Sud-Soudan d'élevage et aussi de polyculture. Ensuite les Fang repré-
qu'on peut tenir pour permanents entre les dffirentes variables. Preuve et ré- .*taient une société de sylvicoles et d'horticulteurs, arrivés à la fin du XtX" siècle
migration
sumé de ce travail, l'existence d'un modèle est capitale. > (197 I , p. 34) ,ui t" riuug" de I'océan Atlantique, entre Cameroun et Gabon après une
Il ne s'agit pas pour moi de vérifier que les modèles conçus il y a quarante niuri-centenaire à travers les forêts de l'Afrique centrale. Enfin, les Wolof, dans
ans sont vrais mais qu'il y a une possibilité de mettre à jour, dans un ensemble i'extrême Occident de I'Afrique, entre Savane et Sahel, sont devenus agriculteurs
précolonial essentiellement
de pratiques d'une telle diversité << qu'on y perd son latin > des réponses propo- iaute de pouvoir continuer à reproduire un modèle
sant des régularités qui pourraient continuer à faire sens pour les acteurs sueffier fondé sur I'exploitation des hommes, I'organisation des territoires et, aux
contemporains et à partir desquelles on pourrait refonder des politiques fonciè- ivll'et xvltle siècles, sur la traite des esclaves.
res soucieuses de développement durable. Chacune de ces sociétés représente une histoire complexe dont on ne saisira
La seule question pertinente n'est donc pas pour le modèle proposé d'être que quelques traits, une histoire qui n'est guère plus typique qu'une autre mais
vrai ou faux mais d'être bon ou mauvais pour faire avancer la connaissance des oui peut nous permettre d'entrer dans ces logiques d'organisation. Si, pour les
pratiques des collecteurs, pasteurs ou agriculteurs qui reproduisent dans Ñu"i, Euant-Pritchard donne pour consigne < cherchez la vache >> (1994,
I'Afrique contemporaine, mais aussi sur d'autres continents, des habitus fon- p. 33), je relevais une préoccupation analogue pour parler des Wolof dans
ciers à la fois archaïques et les plus adaptés aux contraintes des milieux. i'introduction de ma thèse de 1970 en parlant d'une < civilisation du cheval >
Tenu éloigné du terrain depuis une dizaine d'années, je sais que les données eîayant repéré, outre leur amour de I'animal et la place qu'il tient dans leur
que je vais exploiter, ainsi pour les Wolof, ne correspondent plus aux pratiques histoire, I'atnpleur de la terminologie que ceux-là y consacrent. Quant aux
actuelles de ces populations, mais je crois savoir aussi qu'elles en sont comme Fang, ils étaient réputés < sortir de I'arbre ) colnme nous le verrons dans
I'ombre poftée, qu'il y a des continuités dans les représentations et des diffrac- I'introduction de la section deux.
tions ou des dilutions dans les pratiques. Bref, c'est davantage pour mieux ap-
précier le champ des questions à poser lors de retours aux terrains que pour dis-
poser de réponses avérées qu'on va passer à cet exercice d'anthropologie du Les Nuer : le régime de I'exploitation des ressources du sol
droit où, pour reprendre une formule de Rousseau que citait Claude Lév! dans le contexte d'une soc¡été pastorale, ma¡s aussi horti'
Strauss, << il faut d'abord obseryer les dffirences pour d,lcouvrir les proprié- cole et piscicole dans les savanes du Sud'So¡¡d¿¡ tsl
tés > (Essai sur I'origine des langues, cité par Claude Lévi-Strauss, Anthropo-
logie structurale deux, Plon, Paris, 1973,p.47). La manière selon laquelle le Nuer traite son bétail et la place centrale que
Notre argumentation de base repose sur trois colpus utilisés dès I'origine de l'élevage occupe dans la société ont fait de la monographie d'Evans-Pritchard,
ces travaux, mais pas sous la forme où ils seront présentés. rédigée à la suite de plusieurs séjours au Soudan durant les années 1930, r.rne
Pour les Nuer qui représentent la première section de ce chapitre, je ne dis- référence ethnologique mondiale. Mais le centre d'intérêt de l'auteur tenait aux
posais en 1967-68 que de la version anglaise originale dans son édition de institutions politiqués caractéristiques de ces < sociétés sans État > qui I'ont fait
1950. La traduction de Louis Evrard, en 1968, avec une préface de Louis Du- également connaître comme théoricien du structuro-fonctionnalisme. Si donc
mont dans l'édition de 1994, constitue un apport important. ses descriptions du mode de vie des peuples nilotes apportent de bonnes illus-
Ensuite, dans la deuxième section, outre les informations de l97l,j'exploi trations des activités de production, certaines infonnations relatives aux catégo-
terai la thèse de doctorat de spécialité de Marcel Roch Nguema Mba snr les ries utilisées par les Nuer dans I'organisation de leur système d'exploitation des
Fang du Gabon, soutenue en1972 en y associant des informations que j'ai pu sols restent lacunaires. L'ouvrage n'est pas une monographie foncière' Dans
collecter personnellement au Gabon en 1998 et auprès de certains collègues I'attente de nouvelles monographies portant sur le foncier de sociétés pastora-
fang, particnlièrement Isaac Nguema, haut magistrat et ancien ministre, prési- les, ce texte n'en reste pas rnoins précieux, au rnême titre que I'ouvrage de
dent de la commission des droits de l'homme et des peuples de I'OUA, qui Marguerite Dupire sur les Peuls que j'avais exploité à la même époquelss.
m'avait honoré de son arnitié.
Enfin, dans la troisième section, je mettrai de I'ordre dans 1'énorme corpus
de données collectées sur le terrain au Sénégal de 1969 à 1999, relativement
157. Sourccs: Edward Evan Ev¡Ns-PnlTcHARD, The Nuer, a Descríptiott of the Modes ol'Live-
aux rapports des Wolof à I'espace et aux ressources. hootl ancl Political lilstitutions of a NiloÍic People, O.tJ.P. Oxford, 1950 [l't cd. Clarcndon
Le choix de ces trois sociétés correspond dès les premiers travaux d'analyse Prcss, 193?]. Vcrsion française Les Nuer, clescription des nodes de vie et des inslitutions polï
matricielle (TAE, 1970, p.26-29) au souci d'une double répartition des exem- tiques d'un peuple nilote, Gallimard, Paris, 1994, coll. <Tcl>, [1" cd 1968]' Traduit par
ples retenus, l'une d'ordre géographique et écologique et I'autre d'ordre plus Louis Evrard, préfacc dc Louis Dumotrt.
158. Margucritc DuPIRE, Peuls nonndeg Institut d'cthnologic, Paris, I 966.

DRorr ET socrÉTÉ, vol. 54, 20l I DRorr ET socrÉTÉ, vol.54,201 I


178 179
,I.ERRÐ
L'AUTRE
LE RÉGIME D'APPROPRIA]ìON T'ONCIÈRE ( DN COMMUNS )
LA DE

Après quelques considérations générales sur la société, son écologie et ses Une organisation des rapports qui privilégie l'échette de Ia tribu et une
ctroix d'organisæion sociale et productive, je réunirai des éléments de réponse réponse plus politique que juridique
puis
autorisant ã remplir les matricei des exploitants, du régime d'exploitation
des modalités d' ajustement. < Chøque tribu, chaque section tribale a ses pâturøges et ses points
d'eau. La division politique recoupe étroitement la répartition de res-
sources naturelles dont la propriëté trouve généralement son expression
Gonsidérations générales dans les noms de clans ou de lignages. > (1994,p.34)

Si, dans la version originale, I'auteur parle bjen d'ownership quand il traite du
Des contraintes écotogiques qui dictent les rapports de I'homme à la terre
statutjuridique de la propriété des ressources (1950, p. l6), les développements
que nous avons consacrés à la notion d'appropriation tendent à considérer que
< L'économie des Nuer est à Ia fois pastorale et agricole, mais leur pays
l'usage de la notion de propriété appliquée à la terre est ici métaphorique. Þar
se prête mieux à l'élevage qu'a l'agrículture et ne les encourage pas ò
(1994,p'76) contre, elle est pertinente pour ce qui conceme le bétail (1994, p.34l3i). Cette
,"ir"rr", le rapport auprofit de l'horticulture. >
observation est renforcée par la notation suivante illustrant qu'il n'existe pas de
L'auteur précise Plus loin : système de répartition des terres : << la terre étant assez vaste pour tout le monde
en l'état présent de I'agriculture, les Nuer ne se posent pas de problème de pos-
< IJne vie tout à nomade sont I'une et
fait sédentaire, une vie tout à fait
qui exige la transhu- session. on se tient pour dit que chaque homme a le droit de cultiver derrière
I'autre incompatibles avec l'économie des Nuer,
villages de la sqison hu- chez lui ò moins qu'un autre n'y soit déjà, et qu'il peut choisir hors du village
mance. L'emplacement et les dimensions des
tout emplacement où un autre n'a pasfait son jardinD (1994, p.96). Ce sont
mide, de même que la direction du mouvement de la saison sèche, sont
donc selon des considérations et des perspectives politiques, plutôt que juridi-
déterminés par-l'ëcologie. Le rythme ,lcologique partage I'année en ques, qu'il faut analyser les dynamiques territoriales et les règlements des
deux, la saiion humide où on réside dans le village et la saison sèche où
conflits.
on vit au camp ; la vie au camp se divise elle-même en deux parties,
c'est-à-dire une première përiode de petits camps temporaires, et une
une exploitation des ressources fondée sur Ia solidarité famitiate et ta
période plus nrãive de grandes concentrations dans des sites où on re-
mutualité à l'échelle du village.
vient chaque année. Ð (1994' p. ll6)
Ces indications permettent de comprendre que pour répondre à ces contrain- < Les petits groupes locaux þnt paître et s'unissent pour défendre møi-
tes écologiques, les Nuer font implicitement appel à trois des représentations sons et troupeaux. Leur solidarité s'observe surtout pendant la saison
que nous avons identihées dans la première partie. sèche, quand ils vivent dans un cercle de pare-vent, autour du kraal
commun ; mais on la constate aussi pendant I'isolement de la saison des
La première de ces représentations est celle de I'espace auquel on peut ac-
pluies. Une seule famille, un seul ménage ne sauraient protéger ni faire
céder, ce que nous uuoni déno-mé le territoire. L'auteur présente plusieurs
paître seuls le bétqil : c'est à lø lumière de cette nécessité qu'il faut
cartes des áéplacements de saison humide à la saison sèche tant à I'intérieur du
considërer la cohésion des groupes sociaux. Ð (1994,p. 34).
pays Nuer qù" .ur les marges des pays Dinka ou Shilluk, selon des déplace-
mËnts qui sont réguliers ou iabituelÃ, exprimant cependant au mieux des priori- on voit donc ici justifiée I'existence d'un mode de coopération par solidari-
tés dani I'accès u.r^."rrou.""s qui sont ici d'abord l'herbe, mais aussi le pois- té et son nécessaire dépassement.
son et accessoirement, car le pays Nuer est plat et faiblement arboré, le bois de
construction. Les représentations cartographiques de ces territoires dans I'ou- < Au sens étroit du mot, lq famille élémentaire peut être considérée
vrage (1994,p. 29,8^0,81; suggèrent deJ lignes et des limites, mais les descrip- comme I'unité économique, mais nous evons vzt qu'elle ne se sffit pas à
tioñs dìs u.iiuit¿r tuppor"niplutôt que le territoire est conçu à partir de deux elle-même, et qu'elle o souvent besoin de la participation active d'un
autres représentationi, la représentaiion odologique, surtout évoquée dans la groupe plus large, qu'il s'agisse de bôtir, de pêcher ou de chasser. De
circulatioì des villages aux camps de saison sèche et la représentation_topocen- même, il va de soi qu'une seule famille ne peut pas faire paître son bé-
trique mise en évidence à propos de la vie au village en période humide, autour tail sur des pâturages éloignés et, dans le même temps, soigner les
des parcs à bæufs ou kraals et selon les activités horticoles' veaux à un autre endroit, veiller sur les petits veaux dans le kraal,
traire, bqratter, nettoyer le kraal, préparer la bouse pour lefeu, cuire la
nourriture, etc. On collabore entre voisins, ce qui veut dire aussi entre
parents. On s'assiste mutuellement, même quand il n'est pas essentiel de

onorr nr soclÉrÉ. vol.54,20l I


180 l8l DRorr ET soctÉTÉ. voL. 54, 20t I
LA TERRE DIi L'AUTRE
LE RÉctMtì D'ÀppRopRlATloN FoNctÈRE (( EN coMMUNS )

coopérer pour accomplir une tache, par exemple pour sarcler ou récol- Commentaires : comme souvent les terminologies sont peu explicites et les
ter, car i[ est tout òfait normal d'appeler à l'aide et I'obligation de prê- traductions courantes pleines d'ambiguïtés. Les << chefs > en particulier ne sont
ter main-forte fait partie d'une relation générale de la parenté. Ð (1994, pas des chefs dotés d'un pouvoir d'autorité, de sanction et de contrainte. Le
p. lla) < chef>r est un < principal >r. J'extraie des analyses de I'auteur quelques indica-
dons destinées à éviter les amalgames les plus flagrants.
Ces observations, largement reprises dans l'ensemble de la monographie,
<< Lorsqu'une communauté locale agit en corps, lorsqu'il est besoin de
expliquent l'importance d'un mode complémentaire de coopération basé sur la
mutualité et ce à l'échelle du village principalement. commandement, et de conseil, ces fonctions reviennent aux aîn,és. Ce
sont ewc qui décident (...) Les jeunes gens acceptent ces décisions de
bon cæur, ne prenqnt d'ailleurs part à la discussion que si I'affaire les
Le statut des exPloitants nuer concerne directement. (...) Ces anciens sont des membres des classes
d'âge centrales (...) L'auteur souligne ensuite < qu'il n'existe pas
Je n'aurai pas la prétention d'en faire une présentation exhaustive car on
d'autorité constituée au sein de chaque classe et que tous les membres
devrait sans doute tenir compte de I'ensemble de deux genres à chacun des âges
des promotions plus jeunes respectent ceux des plus anciennes ;
de la vie. Les données sont insuffisamment précises pour qu'on aille au-delà de
I'autorité des vieux demeure personnelle, ou indéfinie )) car (( l'âge en
généralités rappelées par l' auteur (1994, p. 207).
soi ne donne à I'homme aucune position sociøle. Il luifaut d'autres quø-
Lexique lifications. Les qînés qui disposent de la plus grande influence sont les
tut =homme haut placé, dirigeant social, chef de famille étendue, gqqt twot, gaat twot, les enfqnts de taureaux. ù (1994, p. 208) < L'autorité d'un
les enfants du taureau, únés, tut wet, chef de campement, Kuaar muon, << chef à gaat twot ou, comme on le dit souvent, tut wec, tqureou du camp, n'est
peau de léopard, en relation mystique avec la tene (mun) <<(1994, p.201), wut
jømøß précisée. Il n'a pas de statut exact, ni de pouvoir, ni de sphère de
ghok, l'homme du bétail << qui est en relation rituelle avec le bétail > (1994, commandement. (...) Principal de sa fømille et de sa famille étendue, il
p.206). se charge d'un rôle prëpondërant dans les affaires de ses groupes ; mais
on ne saurqit dire qu'il s'agit là d'øutorité politique, puisque ces grou-
pes domestiques agissent indépendamment des autres groupes du vil-
lage, encore que des soucis communs imposent aux uns et oux autres
TRsI-seu No 3l une certaine coordination. )) (1994, p.209)
MerRIce DES EXPLoITANTS CHEZ LES NUER DU Soup¿'tl

La matrice nuer du régime juridique de I'exploitation des sols


Formes de
coopération SO SO SO MU MU MU Le régime juridique est, rappelons-le, la sornme des solutions observées ou
Po Dt DI Dt DI Af observables de sécurisation de l'exploitation des sols. Il est constitué par trois
Modes de (a) (e) (Ð (Ð c) (n)
éléments : des modes de contrôle déjà identifiés ci-dessus, des modes d'utili-
production
sation et des catégories d'espaces, supports respectivement d'un mode de
membre
de la
contrôle et d'un mode d'utilisation. Les informations que propose E. E. Evans-
Familial htt
famille Pritchard sont générales et n'offrent pas toujours la précision que nous pour-
kuaar membres rions en attendre. Retenons, entre autres, les remarques suivantes :
Local membres gaat
(villageois de la muon et tutwet du
< Chaque tribu porte un nom qui renvoie également à ses membres et à
trvot
et tribal) tribu wut shok villaee
leur pays (rol) (..) chacune possède son territoire à elle, et défend ses
sites habitables, ses pâturages, ses points d'eau, ses mares à poisson. >t
Légende
(1994,p.144)
Abréviations : so:solidarité ; mu:mutualité ; polossession ; dt:détention ;
dl:délégation ; af=affectation. Des informations diverses sont susceptibles d'être relevées au fil du texte.
Les données qui sont introduites dans la matrice suivante sont seulement illus-
(a): possesseur par solidarité, (e): détenteur par solidarité, (i): délégataire tratives d'un mode d'approche de la sécurisation qui valorise d'abord les col-
par solidãrité, (f : détenteur par mutualité, (i) : délégataire par mutualité, (n) :
lectifs et, de manière exceptionnelle, quelques individus dotés de pouvoirs par-
affectataire par mutualité. ticuliers. On en a exclu les prophètes dont on ne parlera qu'incidemment, à

onolr er socrÉrÉ, voI-. nnorr ¡r socrÉrÉ, vo¡-, 54,20t I


54, 20l I
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T¡,er-B^Au No 32
Mernrce ou nÉcrvre JURrDIqur o'exlrorrATroN DES soLS
cHEz LEs NUERDU SouDAN,ancua 1930

Contrôle (a) (e) (i) (D (Ð û) (n)


Utilisation tribu fa fa vi vi vi vi

Terres de
jardins
culture

dwil,
rol crcng dhor mun fetiche pare-vents
eol
æ
(r Terres de ré- case du kuaar étables/
sidence muon kraal

points d'eau
seanes abreuvoirs
permanents

pâturages wec wec wec


i
ñ
I Terres de
mares barrages à
ô passage
ñ. a polsson poissons
t (ou brousses)
-r.
savanne
!- plege
sèche
à girafe
chasse

ã=aä83 g;= $i üã Eñ ÈÈ ìr-ì$t d +Ë âcg
iãgËÊiîti Ëg yA d i{ Ìì +ììT +;l:e
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TeeLseu No 33
PRESTATIONS NUER DU NÉCNVIE D'EXPLOITATION DES SOLS
(a) (e) (i) (i) bis (Ð (') (n)
Tribu Famille Famille village village village village
(a) Partage les Participe aux Participe aux Assiste aux
Médiation
Tribu discussions discussions discussions discussion
Travaille pour Échange les Applique les
(e) Famille Ecoute
le groupe expériences décisions

Anime Échange des


(i) Famille Accueille Accueille Ecoute
les décisions danses

(i) bis Échange les Reçoit Sollicite Accepte dé-


Ecoute Décide
village informations les conseils médiation cisions
oo (Ð Partage des Partage Echange in-
\) Conseille Ecoute
village informations le travail formation
0) Partage Sollicite
Écoute obéit Sollicite avis
villaee des décisions avls
Partage
(n) Échange des Organise cam-
Informe les tâches Conseille
village informations pement
communes
o Rappelons les protagonistes derrière les formes d'exploitation :
4
IE (a) Membres de la tribu unis par une solidarité fondée sur la possession commune des ressources.
(e) Chef de famille étendue agissant au titre d'une solidarité avec détention des ressources de la famille.
ô
E. (i) Membres de la famille, qu'ils soient cheß de ménages ou membres individuels intervenant par délégation de droits comlnuns.
I
-ú- (i) bis Chef à peau de léopard et notables participant au règlement des différends.
o (f) Chef de campement de saison sèche, initiateur des activités hors du village.
!'
O Résidents dans les campements de saison sèche.
9 (n) Membres du village, acteurs et bénéficiaires de la vie quotidienne
LE RÉcrME D'AppRopRIAÏtoN r,oNCtÈRE ( DN coMMUNs )

honte s'ils ne føisaient aucun effort pour venger I'homicide. Le meur-


Deux types de conflits sans règlements définitifs trier, lui, en vivant chez le chef comme son invité à partir du moment où
Dans une perspective comparative, on a proposé dans le chapitre précédent son bras a été incisé jusqu'au règlement final, dispose d'un asile, car le
de differencier notre analyse en distinguant les conflits selon le mode chefest sacré et le sang ne doit pas être répandu dans saferme. l (1994,
d'exploitation à l'échelle de la famille et du < local >, dans notre cas l'échelle p. 180)
du village et de la tribu. Le tableau suivant (lecture en ligne) présente les deux La description se poursuit par la conduite de la négociation entre le chef à
principaux types de conflits, mettant I'un et l'autre en cause le bétail et, pour oeau de léopard et la famille de la victime pour le versement d'une compensa-
les razzias, le rapport au territoire. iion qui peut aller jusque cinquante têtes de bétail. La négociation va durer au
moins plusieurs semaines et on y retrouve les < trucs >, < ficelles > et procédés
T¡sr-pRu N' 34 qu'on observe dans toutes pratiques de médiation et de négociations. < La cou-
PRISE EN CHARGE DES DIFFÉRENDS PAR LES NUER tume plaide ëgalement pour le compromis. Néanmoins il convienl que les pro-
ches pørents refusent de prêter l'oreille au chef avant qu'il ait ëpuisé tous ses
FA MI LIAL LOCAL arguments. Et quand ils Jìnissent par øcquiescer, ils d,lclarent qu'ils acceptent
ce bëtail dans le seul souci d'honorer le chef et non point pour remplacer par
S vendetta suite homicide râz:¿la houpeâux dinka
des animaux la vie d'un homme qui leur était cher. )) (1994, p. I 8 I )
ayanl
T chef à peau de léopard prophète
initié
I'attaque E. E. Evans-Pritchard a ensuite une formule, << il faut apaiser les esprits et
U médiation vengeance suspendue partage du butin soutenir l'honneur des vivqnts > (Ibidem), qui met en évidence le rôle pacifica-
pacifica- peffna- teur du chef qui << souvent n'y gagne rien, car on compte qu'il donne au meur-
V temporaire du conflit
tion nence trier une vache afin de I'aider à payer la compensation ; et il lui a fallu dépen-
ser pour lui accorder une longue hospitalité Ð (1994, p. 182). Pourtant
S) les sources du droit ou de lajuridicité, <<l'offense n'est jamøis pardonnée et, pourfinir, le compte se règle evec une
T) les autorités appelées à trancher vie humaine (...) La paix peut s'établir pour un temps, par les mêmes raisons
U) la nature de la décision, ou son absence, qui ontfoit accepter une compensation, et en considëration du bétail reçu, mais
V) les effets notoires. l'inimitié continue et les gens des deux bords demeurent jite, c'est-à-dire gens
en état de vendetta, même s'il n'y a pas d'hostilité ouverte. Ce n'est pas la lutte
Les vendettas et le chef à peau de léopard à tout bout de champ, ce n'est pas une virulence sans relâche, c'est une plaie
Les conflits étant, en quelque sorte, la contrepartie de I'interdépendance en- qui s'envenime : la vendetta estformellement terminée, mais elle peut se rani-
tre les différentes fractions de la société à l'échelle des tribus, puis des sections mer à tout moment Ð (1994, p. 182/183).
et des fractions, leur prise en charge et leur régulation étaient une condition
< structurale > dans les termes de I'auteur de la reproduction de la société. De Les razzias des troupeaux dinka
ce fait, les Nuer sont entrés dans la littérature avec leur fameux < chef à peau de < De temps immémorial, les Dinka furent les ennemis des Nuer. Les deux
léopard > dont on a identihé la fonction mais dont on doit maintenant préciser peuples se ressemblent par l'écologie, la civílisation et le système social ; d'où
le rôle, essentiel en cas de meurtre et de possible vendetta entre deux familles. vient que les indívidus d'un peuple peuvent aisément s'assimíler à I'autre ? Il
< À peine un homme a+-il tué qu'il se rend en hâte à la maison du chef à peut sefaire que I'opposition équilibrée d'un segment politique nuer et d'utt
peau de léopard, pour se nettoyer du sang qu'il a répandu, et pour cher- segment politique dinka se change en une autre relation, où le segment nuer
cher asile afin d'échapper aux représailles. Il ne peut ni manger ni boire devient complètement dominant : il n'en r,lsulte pas une structure de classe
avant que le sang de l'homme mort ait quitté son corps car on pense que mais une fusion t. Cette fusion a en fait été réalisée en moins d'un siècle sur la
le sang est entré en lui en quelquefaçon; ò ce dessein, le cheffait une base d'une conquête d'une large partie du tenitoire dinka puis de I'absorption
ou deux incisions verticøles sur son bras, ò partir de l'épaule, en pro- de lignages dinka dans chacune des tribus ou sections tribales nuer.
menant l,lgèrement une lance de pêche sur sq peau. Le meurtrier fait < Si haut qu'on remonte dans I'histoire et la tradition, et jusque dans les
présent au chef d'un bouvillon, d'un bël