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L'amitié, une passion calme

Comme en amour, on ne choisit pas ses amis au hasard, mais en fonction de critères qui échappent
en grande partie à notre conscience.

Qu'est-ce que l'amitié ? Question moins anodine qu'il y paraît au premier abord. L'amitié, pense-t-on
spontanément, c'est une relation privilégiée fondée sur des affinités et une sympathie mutuelle, une
forme d'attachement librement choisie qui ne doit rien aux liens familiaux. Mais que l'on songe à son
faux frère, l'amour, et tout se complique. Fluctuante et perméable, la frontière entre ces deux
sentiments universels ne se laisse pas définir si aisément. Dans les deux cas, il s'agit bien d'aimer. Et il
s'agit bien d'une passion, au sens du terme latin passio (souffrance) : selon le Robert, le "fait de subir,
de souffrir et d'éprouver" .

Bien sûr, l'amitié n'est pas que souffrance, tant s'en faut. Pour la plupart d'entre nous, elle évoque au
contraire des sentiments joyeux et conviviaux. Avoir des amis, c'est ne pas être seul, c'est avoir des
échanges complices, partager souvenirs et projets, compter les uns sur les autres toutes choses qui
aident à traverser les difficultés de la vie plutôt que les alourdir. Mais l'amitié, la vraie, ne peut se
réduire à cette entente bienveillante, qui caractérise également et peut-être mieux la camaraderie.
Si la majorité d'entre nous, selon les enquêtes psycho-sociologiques, dit avoir "entre trois et quatre
amis intimes" , c'est que l'amitié implique des affinités très électives. Comme l'amour, elle repose sur
un choix d'objet qui ne doit pas grand-chose au hasard, mais dont les ressorts, la plupart du temps,
échappent à notre conscience.

(...)

Comme la relation amoureuse, l'amitié serait ainsi, en quelque sorte, une manière de régler ses
comptes avec ses amours d'enfant... Corollaire : elle comportera nécessairement sa part
d'idéalisation. Un cadeau empoisonné qui peut être mortel. Ou décevoir si fort que plus rien, la
désillusion venue, ne sera comme avant.

"On ne sait pas toujours dans le vif des choses que l'amitié comporte un but à atteindre. Mais à partir
du moment où l'un des partenaires paraît se soustraire aux exigences, fussent-elles tacites, de
l'autre, la relation évolue sur un fond d'amertume" , précise Danièle Brun. La psychanalyste va même
jusqu'à soutenir qu'il existe une forme d'amitié "au négatif" , au sens où "elle vient s'échouer sur une
demande qui, dès l'origine, paraissait difficile sinon impossible à satisfaire" . Ce que signifiait peut-
être à sa manière La Rochefoucauld, qui affirmait que "quelque rare que soit le véritable amour, il
l'est encore moins que la véritable amitié" .
Entre ces deux états qui, l'un et l'autre, participent à notre équilibre affectif et psychique, où se
nichent donc les différences ? Dans l'union des corps, répondra-t-on. De fait, c'est aux amants, pas
aux amis, que revient cette dernière. Mais la sexualité, affirment les psys, affleure aussi dans l'amitié.
Entre personnes du même sexe (les tendances homosexuelles, écrivait Freud, constituent "la
contribution de l'érotisme à l'amitié" ), et, plus encore sans doute, lorsqu'elles sont de sexe opposé.
Les adolescents le savent bien, qui entretiennent avec leur "meilleur (e) ami (e)" de l'autre sexe des
"amitiés amoureuses" dans lesquelles s'ébauchent sensations et contacts physiques, sans pour
autant que soient envisagées, avec ce (tte) même partenaire, de relations sexuelles ni même de
véritable flirt.

Est-ce du fait de cette sexualité latente que les amitiés entre homme et femme restent si
minoritaires ?

(...)

Sur ces affinités pour le même sexe, les sujets interrogés s'expliquent par des raisons
psychologiques : sentiment de sécurité, d'identification, complicité masculine ou féminine. En amitié,
"l'attrait du même l'emporterait de loin sur celui de l'autre sexe, voire le protégerait contre ses
sortilèges" , en conclut Jean Maisonneuve. Bien plus que l'amoureux, l'ami est "un autre soi-même" .

(...)

"Mon ami ne donnait jamais d'explications. Il me croyait peut-être semblable à lui. Mais moi,
malheureusement, je ne sais pas voir les moutons à travers les caisses. Je suis peut-être un peu
comme les grandes personnes. J'ai dû vieillir" : par le biais du Petit Prince, n'est-ce pas à lui-même,
enfant, que Saint-Exupéry tente de s'adresser, pour surmonter l'angoisse de sa perdition dans le
désert ?

Autre différence majeure : si l'amour peut être à sens unique, l'amitié ne se conçoit que dans le
partage et la réciprocité. "Si je vous aime, écrivait Goethe, en quoi cela devrait-il vous concerner ?"
L'affirmation, en amitié, perdrait tout son sens. Le psychiatre suisse Ludwig Binswanger (1881-1966),
grand ami de Freud, distinguait quant à lui l'amitié de l'amour par l'aspect dual, non fusionnel, de la
première. "Une part de chacun est avec l'autre, une part reste avec elle-même, notait-il. Il subsiste
un peu d'espace entre mon ami et moi, ce qui nous permet à chacun de nous connaître mieux, l'autre
et soi-même." Un espace qui permet au passage un meilleur respect de l'autre, de sa liberté d'action
et de ses choix affectifs.

L'amitié, une passion ? Sans doute, mais une passion calme. Possession, fidélité : avec ou sans
mariage, l'amour conjugal convie les partenaires à passer un contrat, dont la condition première est
l'exclusivité. L'amitié n'a pas ces exigences. La jalousie, certes, peut y tenir sa place, mais elle est le
plus souvent mal venue : les enfants protestent lorsque leur "meilleur ami" va jouer avec d'autres,
mais ils apprennent vite à composer avec cette réalité. Avant tout et bien plus que l'amour, l'amitié
est une union libre.

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