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réflexion

Douleurs chroniques et dépression :


un aller-retour ?

Douleurs chroniques et dépression sont fréquemment asso­


ciées. Leurs liens complexes sont de mieux en mieux documen­
tés. Il est entre autre connu que la dépression s’accompagne
d’une augmentation du nombre et de l’intensité des plaintes
douloureuses. Réciproquement, la présence de dou­leurs com­
plexifie le diagnostic et aggrave le pronostic de la dépres­sion.
La question de la poule et de l’œuf, souvent posée, reste sans
réponse univoque et mérite d’être dépassée. La prise en soins
des patients passe par la reconnaissance des diverses facet­
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tes de leur souffrance, dans un modèle holistique de type bio-
psycho-social, tenant compte de l’irréduc­tible singularité des
D. Rentsch cas. Les traitements proposés, notamment les antidépresseurs,
V. Piguet doivent être un post-scriptum à l’établissement d’un lien thé­
rapeutique.
C. Cedraschi
 J. Desmeules
définitions
C. Luthy
L’Association internationale pour l’étude de la douleur (IASP)
A. Andreoli donne une définition de la douleur qui, bien que souvent ré-
A.-F. Allaz pétée, mérite à chaque fois une lecture attentive : Expérience
sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à une lésion tissulaire
réelle ou potentielle ou décrite en des termes évoquant une telle lésion.
Cette définition a l’avantage de s’ouvrir d’emblée sur la mul-
tiplicité des dimensions impliquées, laissant une grande pla-
Chronic pain and depression ce à la subjectivité. L’appareil sensoriel avec ses détecteurs périphériques, ses
Chronic pain and depression are frequently connexions, ses modulateurs et son lecteur cérébral complexe n’est pas dissocié
associated. Links between them are nume-
de l’appareil encore plus complexe du psychisme. Le dommage tissulaire ou le
rous and well documented. It is known for
example that depression is associated with a
risque d’un tel dommage, traqué par le système d’alarme de la douleur aiguë,
greater number and higher intensity of pain n’est pas forcément présent. D’avantage que cela, il suffit que les termes d’un
symptoms. Similarly the presence of pain processus lésionnel soient utilisés pour que l’expérience décrite soit douleur.
complicates the diagnostic evaluation and Bref, est douleur ce que le patient dit être douleur. Enfin, la définition de l’IASP
aggravates the prognosis of depression. The nous rappelle que la douleur n’est pas seulement une expérience solitaire mais
question of the causality link has no clear qu’elle s’inscrit aussi dans une dimension relationnelle et sociale.
answer. Taking care of these patients implies
La douleur est dite chronique lorsqu’elle persiste au-delà de trois à six mois.
to acknowledge the different aspects of their
suffering in a holistic bio-psycho-social mo- Elle perd dès lors le plus souvent sa fonction d’alarme pour devenir une maladie
del. Treatment or medication, for instance anti­ en soi. Le symptôme devient syndrome. Certains auteurs remettent ainsi en ques­
depressants, should be a post-scriptum to the tion une définition de la douleur chronique basée sur ce seul critère de durée et
construction of a therapeutic relationship. proposent plutôt d’envisager le diagnostic dès l’apparition de la douleur s’il y a
présence de facteurs de chronicisation.1
La diversité des tableaux de douleurs chroniques est considérable. Il est fré-
quent de les organiser selon un axe d’organicité des symptômes, c’est-à-dire se-
lon l’importance de la composante lésionnelle identifiée par le bilan pratiqué. A
un extrême de cet axe se situent par exemple des patients avec un tableau cli-
nique et radiologique de coxarthrose sévère, pour laquelle une intervention
chirurgicale peut être proposée. A l’opposé se trouvent des patients qui présen-
tent des plaintes douloureuses récurrentes en l’absence de toute lésion identi-
fiée. Cet axe d’organicité, cher à la culture biomédicale, n’est pourtant qu’une
dimension de la douleur chronique qui ne peut être correctement appréhendée

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que dans un modèle multidimensionnel. L’organicité des diagnostiques mais seulement d’évaluation et de suivi de
symptômes ne dit en effet rien de leur intensité, ni de la la sévérité des symptômes. Certains auteurs parlent pour­
souffrance psychique ou sociale qui les accompagne et qui tant de dépression, en utilisant parfois le terme de dépression
peut être considérable, que les douleurs reposent sur un mineure, sur la seule base d’une symptomatologie légère
substrat organique ou qu’elles restent sans organicité dé- mise en évidence par une échelle d’évaluation. D’au­tres
montrée. réservent le terme de dépression aux tableaux qui répon-
Le concept de somatisation, défini comme l’expression dent aux critères d’épisode dépressif majeur des classifi-
d’une souffrance intrapsychique ou psychosociale dans un langage cations internationales. Cette variation d’usage terminolo-
de plaintes corporelles suivie d’une consultation médicale,2 est fré- gique est importante à connaître pour une bonne lecture
quemment invoqué pour appréhender les douleurs dont des études de la littérature.
l’étiologie reste peu claire. Pourtant, si la dimension émo- Le terme de dépression masquée, non retenu dans les clas-
tionnelle de la souffrance est généralement perceptible sifications internationales, est encore souvent utilisé pour
par le soignant, elle est souvent non reconnue par le pa- qualifier des tableaux dans lesquels la symptomatologie
tient, qui reste focalisé sur des plaintes somatiques. Les affective de la dépression semble occultée par des plain-
classifications internationales des maladies qualifient ces tes somatiques. Les patients concernés ne reconnaissent
tableaux de troubles somatoformes, plus précisément de syn- ni tristesse, ni perte d’envie ou de plaisir mais se plaignent
drome douloureux somatoforme persistant 3 ou trouble douloureux de différents symptômes dits fonctionnels car non asso-
chronique.4 ciés à des lésions objectivées, le plus fréquemment des
Le terme de dépression, dans son usage courant, cou- douleurs. Le concept de dépression masquée fait en réa-
vre quant à lui également un large spectre clinique avec lité à nouveau appel pour sa compréhension au processus
potentiellement des tableaux très différents. Les classifi- de somatisation et nous ramène à la catégorie des troubles
cations internationales des troubles psychiques donnent somatoformes.
une définition de la dépression en tant que syndrome. Le Ainsi, il existe un clair chevauchement entre certains ta-
tableau 1 présente les critères de la CIM10 qui requièrent, bleaux de douleurs chroniques sans organicité et certaines
pour le diagnostic d’un épisode dépressif, la présence d’au formes de dépression sans tristesse. Il reste pourtant logi-
moins deux symptômes parmi un abaissement de l’humeur, que de considérer que douleur chronique et dépression
une diminution de l’intérêt et du plaisir et une réduction forment deux entités distinctes. En effet, diverses études
de l’énergie. Ces symptômes dits majeurs doivent être as- de population mettent en évidence que si les patients
sociés à deux, trois, ou quatre symptômes mineurs per- douloureux chroniques montrent des scores élevés d’in-
mettant respectivement de poser le diagnostic d’épisode somnie ou d’asthénie, ils ne s’écartent que peu de la po-
dépressif léger, moyen ou sévère. Les symptômes doivent pulation générale pour des symptômes typiques de la dé-
être présents depuis plus de deux semaines mais sans li- pression que sont la tristesse, la baisse de l’estime de soi
mite supérieure de durée, le terme d’épisode étant utilisé ou la culpabilité.5 On ne peut ainsi pas considérer la dou-
même si la symptomatologie se prolonge. Il y a de légères leur comme simple symptôme de dépression. Inversement,
différences de critères et de terminologie entre la CIM10 la dépression n’est pas systématiquement associée aux
et le DSM-IV, ce dernier utilisant le terme d’épisode dé­pres­ douleurs chroniques, fréquemment accompagnées de trou­
sif majeur, probablement le plus souvent retrouvé dans la bles anxieux ou de personnalité.
littérature.
Il est important de préciser que les échelles couram-
ment utilisées, notamment le Hamilton rating scale for depres- épidémiologie
sion (HRSD), le Beck depression inventory (BDI) ou le Hospital La fréquence de la comorbidité entre douleurs chroni-
anxiety and depression scale (HADS) n’ont pas valeur d’échelles ques et dépression va bien au-delà de la cooccurrence at-
tendue de ces deux pathologies, elles-mêmes fréquentes.
Tableau 1. Diagnostic d’épisode dépressif selon On retrouve dans la littérature que 20 à 50% des patients
CIM10 atteints de douleurs chroniques présentent les critères
d’un épisode dépressif majeur.6,7 L’importante variabilité
• Abaissement de l’humeur
des prévalences retrouvées semble avant tout liée au ca-
• Diminution de l’intérêt et du plaisir
dre de recrutement des patients, les prévalences les plus
• Réduction de l’énergie
élevées étant régulièrement retrouvées dans les consulta-
• Diminution de la concentration et de l’attention tions spécialisées de la douleur. Quoi qu’il en soit, ces
• Diminution de l’estime de soi et de la confiance en soi prévalences sont bien supérieures aux 5% de dépressions
• Idées de culpabilité ou de dévalorisation majeures dans la population générale mais également su-
• Attitude morose et pessimiste face à l’avenir périeures à la prévalence de dépression retrouvée en mé-
• Idées ou actes auto-agressifs ou suicidaires decine de premier recours (10%) ou chez des patients hos-
• Perturbation du sommeil pitalisés (18%).8
• Diminution de l’appétit Par ailleurs, une grande étude de population européen­
ne a montré que 50% des patients présentant un épisode
Le diagnostic requiert la présence pendant au moins deux semaines de dépressif majeur se plaignent de douleurs,9 avec comme
deux symptômes majeurs (en gras) associés au minimum à deux symp-
tômes mineurs.
facteurs favorisant le sexe féminin, l’âge avancé et le faible
niveau d’éducation. Là encore, ce chiffre est bien supérieur

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à la prévalence moyenne de la douleur chronique retrouvée Outre ces considérations biologiques, la dépression s’ac­
dans la population générale qui est de l’ordre de 20%. compagne également de modifications cognitives et affec-
tives qui peuvent conduire à une interprétation particulière­
ment négative, voire alarmiste des sensations corporelles.
liens démontrés Cette tendance parfois appelée catastrophisme s’accompa-
Les rapports entre douleurs et dépression sont com- gne d’un cortège fait à la fois d’hypervigilance aux symptô-
plexes et de mieux en mieux documentés. Une importante mes et d’évitement du mouvement qui peut à son tour
revue de littérature, effectuée en 2003,10 met en évidence mener à une amplification de la perception douloureuse.
que les patients souffrant de dépression présentent des Enfin, sans développer le concept de somatisation, dé-
plaintes douloureuses à la fois plus nombreuses, de plus fini plus haut et emprunté à la psychodynamique, on ne
forte intensité et de plus longue durée que les contrôles. peut oublier les hypothèses impliquant des éléments d’éco­
Ainsi, par exemple, un patient déprimé a un risque plus nomie psychique. Pour exemple, la dépression est souvent
que dou­blé de souffrir d’une douleur lombaire.11 L’asso- associée à un important sentiment de culpabilité, doulou-
ciation d’une dépression à un tableau douloureux chroni- reuse moralement, notamment dans le cadre de deuils in-
que a également un effet délétère sur les limitations fonc- suffisamment élaborés. Il est possible que la douleur res-
tionnelles et l’absentéisme au travail, augmente le nombre sentie physiquement prenne une fonction autopunitive et
de consultations, d’examens pratiqués et donc le coût de soit investie, évidemment le plus souvent inconsciemment,
la prise en soins. Le nombre de médicaments antalgiques de par le soulagement de culpabilité qu’elle procure. Cette
prescrits est plus important alors que leurs effets sont ré- notion, appelée bénéfice primaire du symptôme, aide à
duits. Chercher à identifier et traiter une dépression asso- comprendre qu’un soulagement trop rapide de la douleur
ciée à des douleurs chroniques tombe ainsi sous le sens. puisse ne pas être systématiquement souhaitable.
Réciproquement, la présence de douleurs chez des pa- Après avoir abordé l’idée que la douleur soit cause de
tients déprimés est associée à une symptomatologie dé- dépression puis la dépression cause de douleur, il faut en-
pressive plus sévère, rend l’établissement d’un diagnostic core postuler que douleur et dépression peuvent partager
correct de dépression plus aléatoire et a des répercussions des facteurs étiologiques communs. Une plus grande pré-
négatives sur son pronostic.12 Le risque de passage à l’ac- valence de troubles de l’humeur chez les ascendants des
te suicidaire est plus que doublé en présence de douleurs patients douloureux chroniques a été mise en évidence,
selon les rares études à disposition.13 S’intéresser à la dou­ en faveur d’une prédisposition génétique commune aux
leur en présence d’une dépression semble donc là aussi deux troubles.18 Par ailleurs, il est de mieux en mieux éta-
indispensable. bli que des facteurs développementaux, tels que l’exposi-
tion à la violence ou à la négligence infantile jouent un rôle
central. Un environnement précoce carencé peut com­
la question des liens de causalité promettre gravement la maturation du psychisme de l’en-
Si la forte association entre douleurs et dépression est fant et notamment ne pas permettre, dans les premières
bien établie, la question du lien de causalité entre ces deux années de vie, la différenciation progressive des sensa-
entités reste très débattue.14 tions corporelles et des affects, qui nécessite, pour se faire,
Le fait que la pénibilité de la douleur chronique avec le une mise en mots par des adultes bienveillants. Les émo-
sentiment de perte de contrôle qu’elle engendre puisse tions, notamment la colère, peuvent dès lors être éprou-
mener à la dépression ne heurte pas le sens commun. Plu- vées durablement comme des menaces de destruction
sieurs auteurs valorisent cette hypothèse sur la base d’étu­ physique et être de ce fait fortement réprimées. La mal-
des montrant que l’apparition des douleurs précède le plus traitance engendre par ailleurs des failles narcissiques avec
souvent dans le temps celle de la dépression.15 parfois un corolaire d’impuissance acquise, conviction de l’in-
Envisager inversement la dépression comme cause de dividu qu’il ne peut rien pour influer favorablement le
symptômes douloureux implique des réflexions plus com- cours de son existence. Les événements peuvent alors être
plexes. Commençons au niveau biologique avec le fait bien vécus avec une passivité apparente qui ne masque parfois
établi que douleur et dépression partagent des mécanis- que partiellement une importante agressivité. Finalement,
mes communs notamment une neurotransmission impli- la maltraitance précoce compromet également la capacité
quant noradrénaline et sérotonine. La diminution de ces d’établir des liens objectaux stables, avec notamment une
neurotransmetteurs dans la dépression pourrait affecter le difficulté de faire confiance à autrui qui peut compliquer
fonctionnement des voies corticospinales inhibitrices qui gravement l’établissement d’un lien thérapeutique. Tous
modulent l’activité des neurones nociceptifs de la corne ces éléments constituent des facteurs de risque communs
postérieure, menant le patient à ressentir comme douleur et indépendants de la douleur chronique et de la dépres-
des stimuli liés au fonctionnement normal de son organis- sion.19
me.16 Cette hypothèse est cohérente avec les données
épidémiologiques citées plus haut mettant en évidence
une augmentation du nombre et de l’intensité des plain- prise en soins
tes douloureuses en cas de dépression. Bien que plaisante, Si elles sont indispensables sur le plan théorique, les
elle est remise en question par plusieurs études qui mon- réflexions ci-dessus ne s’avèrent pas forcément très effi-
trent de manière contradictoire une élévation expérimen- cientes pour aborder un patient donné, tenant compte de
tale du seuil de la douleur chez les patients déprimés.17 l’irréductible singularité de chaque situation.

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Les patients qui associent des plaintes douloureuses toninergique et noradrénergique (duloxétine, mirtazapine,
durables et une symptomatologie dépressive plus ou moins venlafaxine) en constituent des alternatives valables alors
criante sont souvent qualifiés de difficiles. que les inhibiteurs du recaptage de la sérotonine ne sont
pas un premier choix dans cette indication.
Respecter et légitimer la plainte Les techniques de relaxation et l’hypnose, en général
Une attitude guidée par le respect du symptôme dou- bien acceptées parce que laissant une large place au corps
loureux, reconnu d’emblée comme pénible, avec une in- et pouvant être pratiquées par tout médecin ayant suivi
vestigation étiologique soigneuse, reste évidemment la une formation spécifique, sont également d’un bénéfice
base de la prise en soins,20 qu’elle se fasse par un médecin re­connu.
de premier recours ou par un spécialiste. Cette première Le travail psychothérapeutique, non détaillé dans le
phase de soins va habituellement déboucher sur la pres- cadre de cet article, nécessite quant à lui généralement de
cription d’une antalgie, voire d’un traitement curatif en fonc­ référer le patient à un psychothérapeute.
tion de la pathologie organique, dans une perspective bio­
médicale. Une large place sera donnée à la physiothérapie Référer sans rejeter
visant à interrompre le cercle vicieux du déconditionne- Pour certains patients, parfois en dépit de la mise en
ment physique et de la peur de la douleur. En cas d’effet évidence de symptômes dépressifs, toute tentative d’élar-
bénéfique de ces traitements sur la douleur, on observe sou­ gissement de la plainte à une souffrance psychique et par-
vent une régression simultanée des symptômes dépressifs. là même toute évocation d’un possible traitement psycho-
thérapeutique ou antidépresseur sera vécue comme un
Elargir la plainte, aborder la souffrance défaut de légitimation de leur douleur.20 La référence à un psy-
Pourtant, il arrive aussi fréquemment que le patient re- chiatre-psychothérapeute ne sera pas aisée dans ces cas.
vienne avec des symptômes inchangés, voire avec de nou- Ces patients risquent en effet de se sentir rejetés, pas pris
velles plaintes potentiellement liées aux effets secondai- au sérieux dans leurs symptômes physiques, se présentant
res des traitements. D’où la nécessité dès le début de la avec une recrudescence de plaintes somatiques remettant
prise en soins d’élargir la plainte douloureuse en se mon- d’emblée en cause la faisabilité d’un travail psychothéra-
trant sensible à la souffrance qu’elle peut certes engendrer peutique. D’où un retour à la case départ. Référer le pa-
mais aussi parfois recouvrir. Il ne faut jamais perdre de vue tient pour évaluation à une consultation multidisciplinaire
que plus de la moitié des patients souffrant de dépression de la douleur est parfois un moyen de contourner cet écueil,
consultent leur médecin avec des plaintes initialement ex- le psychiatre y étant intégré d’emblée comme partie d’une
clusivement somatiques, majoritairement des douleurs.21 équipe dont les divers spécialistes sont présentés sans
Diverses échelles de dépistage de la dépression peuvent hiérarchie comme complémentaires, en écho aux multiples
être utilisées, bien documentées et prenant en compte le composantes de la souffrance du patient. Il est souvent
double écueil de manquer d’identifier la dépression en important de rassurer le patient sur le fait que le référer à
présence de plaintes majoritairement somatiques ou à un spécialiste ne remet pas son suivi en question. Fixer un
l’inverse de poser un diagnostic erroné de dépression sur rendez-vous destiné à résumer et intégrer l’avis du consul-
la base de symptômes pouvant être l’unique conséquen- tant est une démarche qui va dans ce sens.
ce des douleurs.22 Au-delà du choix de l’outil diagnostique,
le plus important est selon nous d’inclure dans l’anamnèse Ne pas oublier la souffrance du médecin
une recherche systématique des symptômes dépressifs, Il est pour finir important de mentionner que la relation
basée par exemple sur les critères CIM10 (tableau 1), vi- médecin-malade peut s’avérer particulièrement tendue
sant autant à évaluer l’ampleur de la souffrance psychique avec certains de ces patients. Les mises en échec théra-
qu’à établir un diagnostic éventuel de dépression. peutiques successives exposent en effet les soignants à
leurs limites. Il en résulte souvent une souffrance doublée
Offrir des approches spécifiques d’un risque de contre-attitudes pouvant prendre la forme
Certains patients seront soulagés de l’opportunité don- d’un rejet (je ne peux plus rien pour vous) ou encore d’un
née d’aborder leur détresse psychique et rapidement mo- interventionnisme teinté d’agressivité, exposant le patient
tivés à une prise en soins spécifique, idéalement médica- à la iatrogénie. La participation du médecin à un groupe
menteuse et psychothérapeutique. Balint ou la mise en place d’une supervision psychologi-
Les méta-analyses confirment que les antidépresseurs que est une aide précieuse pour l’élaboration de ces mou-
peuvent apporter d’importants bénéfices, tant par leur ef- vements complexes.
fet antidépresseur proprement dit que par leur effet élé- La détermination d’un setting thérapeutique supportable
vateur du seuil de la douleur.10 Ils doivent être prescrits pour le médecin est également essentielle. Des rendez-
en prenant soin de détailler leur indication, leur effet at- vous fixés à intervalles réguliers seront habituellement
tendu mais aussi leurs effets secondaires. Il est proposé préférés à des consultations urgentes dictées par les exa-
de lire la notice d’emballage avec le patient, car cette der- cerbations douloureuses.
nière mentionne rarement l’indication antalgique.23 Rete-
nons que les tricycliques restent les mieux étudiés pour Renforcer le lien
leur effet élévateur du seuil de la douleur, notamment Les pistes ci-dessus, très éloignées de guidelines ap-
l’amitriptyline avec un number needed to treat (NNT) entre 2 plicables de manière systématique, doivent avant tout per­
et 3.24 Les molécules plus récentes à double action séro- mettre au médecin de renforcer le lien avec son patient. Il

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faut certes viser d’emblée une réduction des douleurs et riser leurs efforts et d’entendre la complexité de leur souf-
des symptômes dépressifs mais aussi et surtout se donner france pour tenter d’y répondre sans se laisser envahir.
le temps de découvrir la complexité de l’individu et de son Puissent les quelques pistes abordées dans cet article nous
histoire. Cette dernière se cache, souvent longtemps, der- aider dans cette lourde tâche.
rière l’irritant simplisme de la plainte douloureuse. C’est à
ce prix qu’un certain plaisir pourra progressivement repren­ Implications pratiques
dre une place au sein de l’interaction soignant-patient. Cel-
le-ci pourra alors évoluer d’une démarche de soutien bien­ > Douleurs chroniques et dépression méritent d’être systéma-
veillant, parfois prolongée et frustrante vers une démarche tiquement recherchées. Leur association est fréquente avec
thérapeutique passionnante où la complexité de chaque des effets réciproques clairement négatifs
situation n’est plus un inconvénient mais une richesse. > L’investigation soigneuse d’une cause organique au symptô­
me douloureux doit s’accompagner d’une lecture d’emblée
élargie aux dimensions psychiques et sociales de la souffran­ce
conclusion
Douleurs chroniques et dépression sont solidement in- > Un traitement antidépresseur, en priorité tricyclique, peut
être envisagé dans ces situations avec une double indication
triquées. L’expérience clinique et les données de la litté-
antidépressive et élévatrice du seuil de la douleur
rature nous mènent à réfléchir à l’association de ces deux
pathologies en termes d’influence réciproque, de coexis- > Le respect et la légitimation des plaintes sont des prérequis
tence ou encore d’aller-retour, plutôt qu’en termes de lien pour établir un lien thérapeutique durable
de causalité linéaire.
Une prise en soins empathique avec une investigation > C’est dans le cadre de ce lien de confiance que peuvent au
mieux s’élaborer la complexité de chaque situation et se dis-
soigneuse des symptômes tant douloureux que dépressifs
cuter des approches spécifiques, notamment une démarche
débouche généralement sur des mesures thérapeutiques psychothérapeutique
efficientes.
Certains patients sont pourtant à risque de devenir des
nomades, voire des apatrides dans un monde de soins Adresse
dominé par une culture biomédicale. Ils y sont parfois re- Dr Denis Rentsch
Pr Antonio Andreoli
foulés par des thérapeutes du corps, lassés d’être mis en Service de psychiatrie de liaison et d’intervention
échec dans leurs essais de traitement ou embarrassés par de crise
leur perception d’une importante détresse psychique. Re- Département de psychiatrie adulte
Drs Valérie Piguet, Christine Cedraschi
foulés parfois également par des psychothérapeutes peu et Jules Desmeules
enclins à inclure le langage du corps dans leur vocabulaire. Service de pharmacologie et toxicologie cliniques
Centre multidisciplinaire de la douleur
Ces patients trouvent leur meilleure terre d’accueil auprès Pr Anne-Françoise Allaz
de médecins tant généralistes que spécialistes, qui savent Drs Christine Cedraschi et Christophe Luthy
collaborer entre eux et se détacher de la dichotomie soma- Service de médecine interne de réhabilitation
HUG, 1211 Genève 14
psyché. Il s’agit dès lors d’écouter les plaintes de ces pa- denis.rentsch@hcuge.ch
tients avec respect, de légitimer leurs difficultés, de valo-

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