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Jean-Louis

Crémieux-Brilhac
Soldat de la
république
par Bertrand Lauzanne

A
égrainer la vie de Jean-Louis camps soviétiques à Londres, dans le luxu-
Crémieux, c’est une certitude, on eux salon de l’hôtel Dorchester, puis dans le
tient l’un de ces héros impériss- saint des saints de la France Libre.
ables : une vie entière sous le signe Ici pourtant, dans cet appartement du bou-
de l’exigence morale, un sens aigu levard Saint-Germain qui domine la Seine
de l’honneur et du sacrifice, des actes de bra- comme la cabine d’un vaisseau amiral les
voure entrepris au péril de sa vie… L’époque étendues salées, Jean-Louis Crémieux-
s’invente des héros pour bien moins que Brilhac n’y pense pas, n’en parle pas. A
cela. Et puis, il y a ce “Brilhac” qui, comme l’image de ceux que vient toucher cet hon-
la vieille malle en osier remisée au grenier neur, à l’époque il lui a suffi de s’écouter, de
excite l’imagination, vient agiter discrètement respecter les principes qu’il avait chevillés à
le patronyme de la promesse d’une autre vie. l’âme, de faire ce qui devait être fait, tout sim-
Celle du soldat vaincu de 40, prisonnier en Al- plement, sans calcul. “Héros”, c’est dans la
lemagne avant de s’évader et de rejoindre ce bouche des autres, quand une société érige
que l’URSS fait alors de mieux : des geôles. en idéal les actes d’une vie. Mais les sociétés
Jusqu’à ce que la providentielle attaque de changent, leurs idéaux aussi. Alors “héros”,
l’Allemagne en juin 1941 ne le propulse des c’est un statut trop précaire pour s’y attacher.
On a même vu parfois, à trop les sol- çais en ces années 1920, ardemment 1930 le jette souvent dans la rue, en
liciter, les héros les plus respectés pacifiste et intensément patriote, tout observateur attentif. Le dimanche,
finir dans la boue, comme ce jeune à la fois. C’est au lycée Condorcet, sur les Champs-Élysées, le jeune
communiste de 17 ans, fusillé au dans cette fabrique républicaine des militant socialiste voit alors défiler
camp de Châteaubriant en octobre élites de la nation, que le jeune Jean- les Croix de Feu du colonel de La
1941, la Marseillaise en bouche. Louis Crémieux fait ses humanités, Rocque, une véritable force politique
après d’illustres prédécesseurs : Ver- antiparlementaire qui attire à elle
Même aux héros les plus laine, Proust, Martin du Gard, Schoe- des milliers d’anciens combattants
modestes il faut le bain des origines. lcher, Caillaux ou le jeune Raymond déçus et indignés par l’inconscience
Jean-Louis Crémieux voit le jour à Aron, sorti en 1922. Dans la sacoche des parlementaires et les désordres
Colombes le 22 janvier 1917. Au- du lycéen, un manuel d’allemand économiques. Jusqu’à ce que le
dessus du berceau manque un vis- et chaque été, dès l’âge de 14 ans, scandale Stavisky – du nom de cet
age, celui de Ferdinand, son père, of- des vacances outre-Rhin, dans une escroc protégé par des parlemen-
ficier dans l’infanterie coloniale, à la famille allemande. C’est que le père taires et des ministres – ne réunisse
tête d’un bataillon de Sénégalais. A est un très bon germaniste et que autour du Palais-Bourbon, le 6 février
cette époque, le général Joffre, vain- cette République de Weimar, dont 1934, des milliers de militants des
queur de la Marne, a été écarté au on perçoit pourtant les faiblesses, Ligues venus dénoncer la corrup-
profit de Nivelle. Il promet est une promesse de paix. tion des parlementaires et menacer
une offensive pour mars, “Le canon Immergé dans une famille al- la République. Ce jour-là, place de
capable enfin de rompre le c’est la paix !” lemande socialiste et pacifiste, la Concorde, un jeune sorbonnard de
front. Ce sera finalement l’adolescent noue très vite 17 ans, militant socialiste, observe la
pour avril, sur le Chemin des Dames des relations amicales et politiques. scène appelée à entrer dans la my-
: 200 000 morts en deux mois côté Jean-Louis finira par descendre de la thologie de la gauche : “J’ai passé
français, un échec militaire total et montagne magique, comme le héros une partie de la soirée au coin de la
une hécatombe de trop. C’est le début de Thomas Mann, pour assister, bou- rue Royale et de la place de la Con-
des mutineries qu’un certain Philippe leversé, aux batailles de rues qui, corde, avec une grande foule. Je me
Pétain viendra mater en même temps dès 1931, opposent les communistes souviens qu’à cet endroit, un groupe
qu’il gagnera cet impérissable titre de et les chemises brunes : “En 1933, de militants communistes chantait
“sauveur de la France”. j’ai vu le pays dominé complètement, l’Internationale tandis qu’une énorme
C’est seulement au moment de après six mois de pouvoir, par les Hit- bagarre grondait de l’autre côté du
l’armistice, près de deux ans après lériens. On ne peut pas comprendre pont, au pied de l’Assemblée !”.
sa naissance, que le père décou- ce qu’a été la fascination hitlérienne
vre le fils. Avec, comme tous ceux si on ne mesure pas l’humiliation De cette fièvre fasciste qui
rentrés saufs, une chape de plomb qu’a été pour l’Allemagne sa défaite, agite la France, naît le grand ras-
posée sur l’expérience ineffable du son découpage et l’occupation de la semblement antifasciste dont le
front. Restent les veuves, les ca- Ruhr, et d’autre Front Populaire
marades orphelins et les gueules part si on ignore “En 1933, j’ai vu le pays sera l’expression
cassées pour rappeler sans cesse, l’ampleur et la dominé complètement, après politique et gou-
dans les rues, à l’école ou au bistrot, cruauté de la crise vernementale : le
pendant tout l’entre-deux-guerres, le économique de
six mois de pouvoir, par les 14 juillet 1935, le
poids de la “der des ders”. Mais ce 28 1929 : six millions Hitlériens.” jeune Jean-Louis,
juin 1919, toute la famille est réunie. de chômeurs et casquette vissée
Il est 11h11, les canons tonnent sur vraiment la faim, la faim, la faim… un sur la tête, est l’un de ces 500 000
la ville : Clemenceau vient d’arracher pays en guerre civile larvée et dans manifestants qui, de la Bastille à la
à l’Allemagne le Traité de Versailles. un état de sous-alimentation et de République, défilent aux côtés de
Et du haut de ces deux ans et demi, désespoir profond”. Thorez, Blum, Daladier et des lead-
le petit Jean-Louis a l’une de ces sor- ers syndicaux.
ties qui font les légendes familiales : 1933. Sinistre année. Après Quand la gauche remporte les élec-
“Le canon c’est la paix !”. avoir obtenu le bacho à 15 ans et tions législatives de mai 1936, l’espoir
demi, Jean-Louis Crémieux entre à est immense de voir le pays se méta-
Chez les Crémieux, on est la Sorbonne pour étudier l’histoire. morphoser : “On se faisait beaucoup
républicain, laïque et socialiste. Et, L’agitation politique quasiment per- d’illusions sur les réformes sociales
comme la grande majorité des Fran- manente de ce début des années indispensables dans un pays qui était

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tout de même resté très patriarcal, Contre le juif Blum, la presse tard, à la stupéfaction de Chamber-
paysan, dominé par une bourgeoi- d’extrême droite se déchaîne. C’est lain, Hitler réclame les Sudètes. C’est
sie aveugle qui n’avait rien compris l’heure où Daudet et Maurras dénon- un Daladier lucide qui rentre le 30
à l’évolution économique”. A cette cent chaque jour dans l’Action Fran- septembre de Munich, un pacte dou-
bourgeoisie aveugle, le soldat de 40 çaise les “juifs au pouvoir” et fulmi- teux de non-agression sous le bras,
fera d’autres reproches. Mais pour nent contre le cabinet “crétin-talmud”. l’abandon de la Tchécoslovaquie
l’heure, le jeune militant socialiste Les Crémieux ne sont pas seulement sur la conscience. Le jeune militant
ne voit pas seulement dans Blum le républicains, laïques et socialistes. Ils SFIO voit aussi clair : “Après Munich,
négociateur habile et courageux qui sont aussi les descendants de l’une la guerre semble inéluctable. Après
impose à la droite et au patronat les des plus anciennes familles juives l’occupation de Prague, la guerre
accords de Matignon. En ardent paci- de France, installée dans le Narbon- était certaine, on savait que c’était
fiste, il le voit tel un rempart contre nais il y a cinq siècles. Il y a l’ancêtre pour après les vacances”.
les menaces qui s’amoncellent dans Adolphe, à l’origine de ce décret qui,
le ciel européen : “J’ai espéré que en 1870, fit des juifs d’Algérie des Le soldat de 1940
Blum susciterait un grand enthousi- citoyens français. Alors forcément, Pour Jean-Louis Crémieux,
asme de l’Europe non hitlérienne, un cette intolérance est choquante et le pire n’est pas la certitude chaque
rassemblement international pacifiste s’exprime parfois cruellement, com- jour plus forte d’une guerre éminente.
qui bloquerait l’Allemagne”. me chez ce camarade royaliste, le Non. La véritable catastrophe, celle
Depuis mars, l’Allemagne a réoccupé futur historien de renom Philippe qui balaie l’espoir avant même le dé-
la Rhénanie, un temps démilitarisée Ariès, qui dans l’ignorance lui jette : but des hostilités, c’est le pacte de
par le Traité de Versailles. Le gou- “Un juif, mois je le sens !”. Il faudra at- non-agression germano-soviétique
vernement français est resté sans tendre Vichy et les vertus éducatives par lequel Ribbentrop et Molotov, on
réaction, inaugurant cette ne tardera pas à l’apprendre,
politique accommodante “J’ai été bouleversé par (...) le scandale scellent le sort de la Pologne.
qui conduira à Munich. En d’une presse française saluant les généraux “Le pacte germano-sovié-
juillet, la jeune République tique mettait la France dans
espagnole, conduite par fascistes qui étranglaient cette république une situation dramatique,
un Front populaire élu tri- espagnole naissante !” avec une incertitude très forte
omphalement aux législa- de pouvoir faire face aux Al-
tives six mois plus tôt, subit le coup de sa célèbre exposition Le Juif et la lemands… C’était une trahison hor-
d’État du général Franco et de ses France, pour que de telles erreurs rible, pour la classe populaire, pour
troupes. Avec l’appui militaire al- d’identification se fassent plus rares. la classe ouvrière, pour le peuple
lemand et italien, les insurgés fran- Pour Jean-Louis Crémieux, l’enjeu français…l’horreur !”. Staline n’avait
quistes infligent aux combattants ré- est alors ailleurs : “Moi, je n’ai pas pensé qu’à lui.
publicains de lourdes défaites. Blum été bouleversé par l’antisémitisme de Le 3 septembre 1939, la
doit intervenir ! C’est la conviction l’époque. Le problème allemand était France et l’Angleterre déclarent
du jeune militant. Mais comment in- pour moi beaucoup plus important”. la guerre à l’Allemagne après que
tervenir sans déclencher une guerre En effet, l’heure est au soutien des ses armées ont envahi la Pologne.
européenne ? Comment intervenir émigrés allemands, communistes, C’est avec sa préparation militaire
quand radicaux et socialistes paci- socialistes ou juifs persécutés par le supérieure en poche, réservée aux
fistes s’y refusent ? Comment engag- régime nazi. Le Front Populaire est futurs officiers, que Jean-Louis
er la France quand la moitié du pays mort en juin 1937. Un an plus tard, Crémieux est mobilisé. A Laval, il
est favorable à Franco ? Jean-Louis le gouvernement Daladier liquide reçoit de l’armée française un panta-
Crémieux raconte, et l’on perçoit sou- une partie de l’héritage social et lon bleu horizon, ceux de la Grande
dain, chez cet homme d’ordinaire si économique de 1936 pour rassurer Guerre. Mauvais présage ? Pourtant,
posé, une indignation intacte : “J’ai les milieux financiers, résorber le dé- les quatre mois de formation à Saint
été bouleversé par le scandale de ficit budgétaire et réarmer la France. Cyr lui avaient donné le sentiment
la guerre d’Espagne ; le scandale Réarmement ? C’est que le 12 mars d’une armée solide : “Étant potache,
d’une presse française saluant les 1938, les troupes allemandes ont j’avais beaucoup méprisé Saint-Cyr.
généraux fascistes qui étranglaient envahi l’Autriche. L’Angleterre a C’est avec curiosité que je l’ai décou-
cette république espagnole naissante fait savoir qu’elle n’interviendra pas vert, un mélange d’école militaire à la
! L’abandon de l’Espagne fut pour moi contre l’Anschluss. La France reste discipline rude et de collège anglais
quelque chose de cruel.” muette. Voilà que quelques mois plus avec ses équipements sportifs, et

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des instructeurs de grande qualité”. A la corne d’un bois, la section tion de politesse, de bienséance.
Il faudra attendre la défaite pour d’infanterie de l’aspirant Crémieux Pour le reste, héroïsme ou lâcheté,
que le soldat Crémieux porte sur assiste impuissante à leur avancée. sur l’instant la question ne se pose
l’institution un regard moins aimable Quand soudain, des mitrailleuses qui pas. C’est plus tard, quand l’histoire
: “J’ai compris par la suite combien protègent le flanc droit de la section, est achevée, que l’on agence ou non
l’enseignement que nous avions con- on n’entend plus monter le crépite- vos actes sur l’axe de l’héroïsme.
sidéré comme excellent était défi- ment sec. Les soldats de la section La France est vaincue. Le
cient : nous n’avons jamais appris à ont foutu le camp ! Et ils ne sont pas soldat Crémieux abasourdi. Six divi-
tirer contre avion, ni jamais su que les seuls…Quand l’agent de liaison sions blindées modernes et quelques
des chars pouvaient nous attaquer ; qu’il a envoyé informer le chef de centaines d’avions auront suffi. Car
en quatre mois, j’ai vu un seul canon bataillon revient de sa mission, c’est pour le reste, l’historien Crémieux
anti-char de 25mn que je n’ai même le sait bien, l’armée allemande était
pas appris à servir ! L’enseignement “Je leur ai dit : on ne s’en va aussi démunie que l’armée française,
était celui tiré de la guerre 14-18, to- pas ! Il n’en est pas question avec du matériel tiré par des baudets.
talement déphasé par rapport à ce ! Pas question d’abandonner Une fois dans ces “troupeaux désar-
que les Allemands nous ont opposé”. més”, en marche vers la Belgique
son poste !” puis le Reich allemand, encadrés de
Mai 1940. Front du nord-est. pour lui dire, le souffle court : “Je suis vieux soldats réservistes, il croise
A la tête d’une section d’infanterie du arrivé au moment où le chef de batail- ces divisions de choc montant vers
47ème régiment, composée de Bret- lon et le médecin auxiliaire partaient l’ouest : “c’était impressionnant, un
ons dans la trentaine, “des ruraux dans leur Traction avant !”. Voici les armement que nous n’avions jamais
abîmés par l’alcool mais de bons minutes où tout se joue, enfin c’est ce vu, écrasant…démoralisant…”. Côté
soldats”, l’aspirant officier Crémieux, qu’on dit après. Entre le héros et le moral, justement, c’est en chemin
22 ans, apprend le commandement lâche, y a-t-il seulement cette feuille qu’il apprend avec exaltation la prop-
des hommes : “Je l’avais redouté de papier à cigarette comme le croit osition de Churchill : constituer, en-
avant mais, une fois en situation, Lord Jim, le héros de Conrad ? Sur tre la France et la Grande-Bretagne,
cela a été tout à fait simple”. Le sort le moment, vos soldats vous disent une véritable union politique, un État
de la France se jouera sur la Marne, : “Alors on s’en va aussi !”. Ce n’est unique, pour continuer la lutte. C’est
comme en 1914. C’est là, sur cette pas le moment de tergiverser : la encore sur la route, quelques jours
rivière qui barre l’accès à Paris, qu’il réponse, il faut l’avoir déjà au fond après, qu’il apprend, comme ces mil-
est donné aux troupes françaises de de soi, comme préparée à l’avance, liers de soldats abattus, que Pétain
“combattre sans esprit de recul”, sel- prête à surgir, ce n’est pas ici, sous a demandé l’armistice : “cet armistice
on la terminologie officielle de l’état la mitraille, qu’il faut y penser. Quel nous paraissait inévitable parce que
major. Finie donc la longue retraite est le poids de la circonstance à ce nous ne pouvions pas imaginer une
à marche forcée. Les Allemands moment, et celui des principes bien autre solution dans l’état où était la
doivent être repoussés. A tout prix. établis ? Toujours est-il qu’il faut France, envahie, écrasée…”.
Mais la puissance de l’ennemi est choisir : abandonner son poste ou

“La défaite (...) était un écrasement mental, mais l’avachissement, l’horreur de cet
avachissement des officiers...J’ai eu le sentiment d’être plus dignes qu’eux.”

écrasante. L’armée allemande at- rester, au risque de tomber aux mains Jean-Louis Crémieux rejoint
taque le front de l’ouest forte de 145 de l’ennemi. Alors le soldat Crémieux alors un camp d’officiers français en
divisions dont les puissantes Panzer, raconte : “Je leur ai dit : on ne s’en Poméranie, à quelques encablures
3500 bombardiers et 1500 de ces va pas ! Il n’en est pas question ! Pas de la Baltique et de l’Oder. 6000 of-
avions de chasse, les terribles Stu- question d’abandonner son poste !”. ficiers, répartis en trois blocs, “un bel
kas, dont les plongeons en piqué, Et d’ajouter, après un silence : “En- échantillonnage de la bourgeoisie
toute sirène hurlante, vous glacent le fin…nous avons été encerclés et faits française, notamment la plus conser-
sang avant même la mitraille. prisonniers”. Ne pas abandonner son vatrice et droitière !” précise-t-il, dont
Le combat est trop inégal. Les ar- poste. C’est alors la seule certitude, ce Darquier de Pellepoix – pour lequel
mées de la Reichswehr jettent à dis- la seule ligne à tenir, “ça ne se fait il ne cache pas son mépris profond –
tance plusieurs ponts sur la Marne. pas précise-t-il. Presque une ques- qui devait s’illustrer à Vichy comme

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grand maître des persécutions anti- Allemands demandent au colonel An- lâche indifférence et d’ignorance de la
sémites, après avoir été libéré par les dréi de recenser le nombre d’officiers nature profonde du régime hitlérien.
Allemands. “de race ou de religion juives”, il
Dans le calme relatif du Stalag II B, s’exécute, comme d’habitude. Pas Septembre 1940. Quand
les esprits ressassent la défaite, étab- avant tout de même qu’un jeune Jean-Louis Crémieux rejoint le camp
lissent les responsabilités, “tous ces aspirant de 23 ans, accompagné de de simples soldats, sa décision est
hommes politiques, de tous les par- son capitaine, ne tente d’éveiller en déjà prise : il va s’évader. Il y a là
tis, qui n’avaient pas armé la France lui un peu de prudence : “Est-ce que Claude, un ami d’enfance, leurs re-
suffisamment”. Le maréchal Pétain vous vous rendez compte que dans trouvailles sont pleines d’émotion.
est alors considéré comme un grand huit jours, on vous demandera la “Après nos embrassades, je lui dis :
homme, “car on pensait qu’après tous liste nominative de ceux qui se sont je vais m’évader, tu viens avec moi
ces dirigeants désastreux, il allait ré- déclarés ? Alors il m’a dit : jamais je ?! Et lui de me répondre : Tu rêves,
sister aux Allemands. C’est la grande ne tolérerais la moindre atteinte à tu rêves, à noël on sera à la maison”.
escroquerie de Pétain, être apparu mes officiers !”. Il passera plus de quatre années
aux Français comme un bouclier qui Et lui, Jean-Louis Crémieux, le pa- prisonnier en Allemagne. L’évasion
résisterait aux Allemands”. D’autres triote, le républicain acharné, le so- se fera sans lui mais avec un autre
s’y sont laissés prendre, dont ces cialiste de cœur, le laïque et tant de volontaire, Jean Riou qui, fier comme
“Je ne peux pas me considérer de religion juive, d’autre part, race juive, je ne sais pas ce
que c’est... Mais enfin, par point d’honneur, comptez moi parmi eux.”

569 parlementaires qui, le 10 juillet choses encore… voilà qu’on voudrait s’il possédait la seule et véritable clé
1940, donnent les pleins pouvoirs à le réduire à rien d’autre qu’une “race” du succès, dit à Jean-Louis : “Je sais
Pétain. ou une religion ?! Là encore, il s’agit comment on peut s’accrocher sous
Comme si la déroute des de ne pas abandonner son poste. un wagon !”. Une évasion avec tous
armes n’était pas une indignité suf- L’aspirant Crémieux au Colonel An- les ingrédients du roman d’aventure
fisante, il faut encore que les es- dréi : “Je ne peux pas me considérer : une carte de l’Allemagne dessinée
prits démissionnent, que les âmes comme de religion juive, d’autre part dans la doublure de sa veste, la ca-
de ses milliers d’officiers sombrent “race juive”, je ne sais pas ce que c’est, pote noire d’un soldat danois trans-
: “Dans ce camp, j’ai eu beaucoup ce n’est pas une notion reconnue par formée en manteau par les mains
de mépris pour un grand nombre la France, par le droit français… Mais habiles d’un tailleur juif polonais,
d’officiers qui m’entouraient, non enfin, par point d’honneur, comptez un brassard nazi et un faux laissez-
pas parce qu’ils étaient coupables moi parmi eux”. Par point d’honneur, passer pour passer les contrôles à la
mais parce qu’ils étaient complète- comptez moi parmi eux… Au total, sortie du camp…
ment avachis. La défaite a été un sur la liste, six officiers et l’aspirant Samedi 4 janvier 1941, 16h30. Après
véritable coup d’assommoir, capable Crémieux. Il faudra que les règles trois mois de préparation, les voilà
de désespérer la nation et ses élites. changent, que les aspirants ne soi- en marche, chacun son petit bal-
C’était un écrasement mental, mais ent plus considérés comme officiers lot de vêtements civils sous le bras,
l’avachissement, l’horreur de cet ava- mais comme simples soldats pour les guérites en ligne de mire. Deux
chissement des officiers... J’ai eu le que Jean-Louis Crémieux change de barrières à franchir. Deux occasions
sentiment d’être plus digne qu’eux.” camp et échappe à un sort funeste. d’être démasqués. Ils se présentent
A la tête de ces milliers d’officiers, Mais avant de quitter le Stalag II B, à la première et lâchent avec aplomb
chargés de les représenter auprès il y aura cette dernière nuit passée un “Heil Hitler” qui ne laisse s’infiltrer
des Allemands, le colonel Andréi, “un dans une baraque avec ces six offi- aucun doute dans l’esprit du gardien.
zouave magnifique avec son grand ciers, isolés ici avant leur départ vers Puis vient la seconde barrière, une
manteau rouge” dont le caractère un autre camp : “J’ai été le seul, sur fois encore le geste honni joint à la
accommodant permet d’obtenir des 2000 officiers, à venir leur tenir com- parole exécrée. La liberté n’a pas de
Allemands des suppléments de nour- pagnie”. Antisémitisme ? “Je n’ai pas prix. La barrière s’ouvre encore. Pe-
riture. Mais à force de céder aux entendu un seul propos antisémite tit à petit, le camp s’éloigne derrière
demandes pour des questions de dans ce camp…mais c’est vrai que eux…Chacun d’eux, le souffle court,
confort, il arrive qu’on ne voie pas les je n’étais pas avec Darquier de Pelle- peut sentir encore longtemps le re-
vraies menaces, ni les enjeux réels. poix !”. Non. Plus simple et pire à la gard du gardien sur leur dos. Côte
Alors, ce 20 juillet 1940, quand les fois : un mélange d’inconscience, de à côte, ils marchent sans détour,

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sans regard ni parole. Les minutes magne. Donc on était en liberté”. les funestes sous-sol de la Loubian-
s’étirent, douloureuses, tout peut en- En liberté ? À voir. Car le territoire où
ka, le siège du NKVD, le sommet du
core basculer, l’alerte déclenchée... les évadés viennent de pénétrer est sommet dans l’art de l’interrogatoire
Puis le camp s’éloigne, disparaît à celui de la Lituanie, cette petite ré- et de la persuasion. Transférés à
la vue. Les voilà libres… au cœur du publique balte tout juste tombée sous Boutirki, une prison presque mod-
IIIe Reich. la tutelle soviétique, en application de
erne au regard des conditions de
Débarrassés de leur brassard à croix l’une des clauses secrètes du pacte Kaunas, les deux évadés ont la sur-
gammée, revêtus de leurs habits germano-soviétique. Pour le militant prise de retrouver en cellule d’autres
civils, les évadés vont aller de gare du Front Populaire, se prépare l’une soldats français. Le cas des évadés
en gare, de contrôle en contrôle, des plus terrible déconvenue politique français avait déjà été considéré et
d’alerte en alerte, jusqu’à Königs- et sans aucun doute l’expérience hu- on avait commencé un regroupe-
berg. C’est là, dans un cinéma de maine la plus difficile à traverser. ment. C’est ici, dans cette cellule de
la ville où ils se réfugient quelques 25, qu’il rencontre Daniel Georges, le
heures, qu’ils découvrent aux actu- Prisonniers de la liberté frère du Colonel Fabien, dont l’ardeur
alités un maréchal Pétain acclamé à communiste ne lui aura pas épargné
Lyon par des Français, le bras ten- Immédiatement arrêtés par l’humiliation du “grand frère” sovié-
du dans ce geste qui leur a permis, les miliciens du village, les deux tique. L’aspirant de mai 1940 n’est
quelques jours plus tôt, de recouvrer soldats Français sont envoyés à la plus seul. Il a rejoint d’autres soldats
la liberté. Après cette journée de prison centrale de Kaunas. C’est que de la France, tous évadés des camps
repos, les deux soldats reprennent la suspicion soviétique est en passe allemands, tous prêts à continuer la
le train vers la frontière est, vers le de devenir légendaire. Depuis le lutte interrompue en mai 1940 : “Ce
territoire polonais désormais partagé milieu des années 1930, le nombre qui à distance me frappe le plus (…)
entre l’Allemagne et l’URSS. Après de convois vers la ce n’est pas cet appareil spec-
une nuit entière de marche dans la Sibérie et l’archipel “Ce qui me frappe taculaire des évasions bonnes
neige par -15°C, équipés de gants, du goulag ne cesse le plus, c’est à romancer non, c’est d’abord
de passe-montagnes, de caleçons d’augmenter. Des d’abord le refus le refus de ces paysans, ces
de laine et de chemises blanches millions de citoy- ouvriers de France – refus de
pour se rendre moins visibles sur les ens soviétiques, de ces paysans, la lâcheté, du servage, de la
étendues blanches, les deux com- victimes de la para- de ces ouvriers capitulation, refus solitaire dont
pères font route vers l’URSS : “On a noïa du régime et de France - refus ils ont pris la décision malgré
marché toute la nuit jusqu’au matin des dénonciations les promesses de Vichy, mal-
et nous sommes arrivés près d’un en tous genres, de la lâcheté, du gré l’intimidation des chefs,
village… Nous sommes entrés dans rejoignent la ver- servage, de la l’indifférence des camarades –
le cimetière, à l’extérieur, j’ai balayé sion moderne de la capitulation (...).” et l’espoir toujours agité d’une
la neige d’une pierre tombale…et maison des morts libération prochaine”. C’est
j’ai vu que l’épitaphe n’était pas en du défunt empire tsariste. Déjà les pénétrés de ce destin commun que
allemand… On n’était plus en Alle- procès de Moscou ont-ils liquidé les Français de Bourtirki organisent
l’essentiel des officiers de l’armée la résistance, avec les moyens du
rouge. Enfin, le pacte de non-agres- bord. D’abord une grève de la faim,
sion signé avec l’Allemagne fait de la pour améliorer le quotidien – ils y
France et de l’Angleterre les ennemis gagneront des brosses à dent et une
indirects de l’Union soviétique. Dans nourriture meilleure – mais surtout
ce contexte, le sort des deux Français pour être autorisé à écrire aux am-
est joué à l’avance : l’URSS ne peut bassades de France et d’Angleterre.
tolérer en liberté sur son territoire Armés de cuillers, ils communiquent
deux soldats d’une armée ennemie de cellule en cellule grâce au code
de l’Allemagne. morse transmis par la tuyauterie.
D’où l’étonnement des Russes, qui
Après l’horreur des cellules finissent par “mobiliser des éminenc-
de Kaunas où ils s’entassent avec les es de plus en plus hautes pour venir
“politiques” et les “droits communs”, nous prier de recommencer à manger
Jean-Louis Crémieux et son cama- et qui finalement nous ont accordé un
rade de route rejoignent Moscou et certain nombre de choses, y compris

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d’écrire des lettres aux ambassades, Tous doivent à l’attaque éclair de seillaise jamais entendue. C’est tout
qui n’ont bien entendu jamais été en- l’URSS par l’Allemagne nazie, le 6 le navire qui chante. La voix de Jean-
voyées”. juin 1941, d’échapper à la déporta- Louis Crémieux tremble, l’émotion
Quand une partie des Français de tion en Sibérie. Les voilà maintenant est là, intacte, 67 ans plus tard : “Ce
Boutirki part pour une destination conduits au nord de la Russie, dans fut une chose inouïe !”.
inconnue, l’aspirant Crémieux prend la région de Vologda, un autre archi- Quelques minutes après, mêlés aux
la tête d’une nouvelle grève de la pel concentrationnaire. La donne a soldats canadiens, les soldats fran-
faim pour tenter d’obtenir le droit changé. L’URSS, l’Angleterre et la çais ont à nouveau un uniforme : le
de correspondre avec les ambas- France deviennent des Alliés con- battle-dress anglais avec “France”
sades. Cette fois-ci, la répression est tre l’ennemi commun. De Gaulle, sur le haut de la manche. Les voilà à
sévère : “Nous sommes restés cinq informé de la présence de Français nouveau dans la guerre.
à la faire, nous avons été descendus évadés en URSS, demande aux
dans les sous-sol de la prison où l’on Anglais d’intervenir. L’Angleterre est
a commencé à nous nourrir par le elle-même concernée : six de ses of-
nez, à l’aide d’une sonde”. L’aspirant ficiers sont avec les Français. Mais La France Libre
Crémieux donne alors l’ordre aux au- dans ce nouveau contexte, la soli- 6 Juillet 1941. Londres. Jean-Louis
tres soldats de mettre fin à la grève. darité du groupe tend à se disjoindre Crémieux rencontre René Cassin, un
pour laisser apparaître, à nouveau, ami de la famille et l’un des pères fon-
Finalement ce sera Kozielsk, les engagements politiques de cha- dateurs de la France Libre. Neveu de
un camp à 150 km au sud-ouest cun. Sur 218, 186 décident de partir Benjamin Crémieux alors secrétaire
de Moscou où ils retrouvent tous pour Londres et de rallier de Gaulle. général du Pen-Club International,
les autres Français évadés, 218 au Les autres préfèrent cette Union So- Jean-Louis se voit proposer par Cas-
total. C’est ici, dans le couvent de viétique qui, à aucun moment, ne leur sin d’assister, le jour même de son
Kozielsk qu’ont été enfermés 1500 aura offert la liberté ni la moindre hu- arrivée, à la réunion de l’association,
des officiers polonais massacrés à manité. recréé à Londres par Raymond Aron,
Katyn. Les Français sont regroupés C’est à Arkhangelsk, sur la mer un ancien de Condorcet. Le soir venu,
dans l’ermitage et c’est là, entourés blanche, que les Français, toujours il se présente aux portes de l’Hôtel
de palissades de 3,5 mètres et de encadrés par des soldats, baïonnette Dorchester. Ici, rien n’a changé depuis
fils barbelés, qu’ils sont amenés à au fusil, embarquent sur un petit car- la guerre. A peine débarqué, l’esprit
constituer une espèce de commu- go policier. Après une heure de navi- encore obsédé par les privations et
nauté française des évadés : “Malgré gation dans une mer de brouillard, l’humiliation endurés dans les camps
l’isolement, les menaces et le temps les soldats, serrés les uns conte les soviétiques, Jean-Louis Crémieux
qui s’écoule, nous nous répétions les autres sur le pont, voient s’avancer foule d’un pied mal assuré les épais
uns après les autres, inlassablement, une haute masse sombre. Petit à tapis du Dorchester, la vue chavirée
cette phrase talisman : « nous som- petit, de l’épais brouillard cotonneux par les milles feux des lustres de
mes des soldats français »”. Parmi qui enveloppe les hommes, balayé cristal. Aron est sur un sofa rouge, en
eux, des officiers promis à une plus par le faisceau d’un unique project- discussion avec des écrivains britan-
grande renommée, dont le futur gé- eur, les traits se dessinent, à chaque niques. On sert du champagne et des
néral Billotte, libérateur de Paris et instant précis, d’un immense paque- petits fours. Le choc est terrible. C’est
ministre d’Etat. Mais pour les pris- bot… l’Empress of Canada. C’est le plus tard dans la soirée, à une table
onniers de la liberté, “Billotte restera premier bâtiment anglo-canadien de de l’Ecu de France, que le soldat
pour nous ce capitaine en haillons, ravitaillement de l’URSS. A toutes les de mai 1940 apprend de Raymond
évadé des camps de Poméranie, rambardes, à tous les ponts, des sol- Aron la politique de collaboration du
responsable d’une poignée de Fran- dats canadiens observent ces hom- maréchal Pétain : “Jusqu’alors, j’étais
çais en révolte dans une clairière de mes tassés, les visages émaciés, les pétainiste, gaulliste et pétainiste,
Grande Russie”. C’est le même Bil- regards hallucinés. Lorsque le pre- Pétain défendait la France, Pétain
lotte qui, à l’officier soviétique venu mier soldat français s’engage sur la s’opposait aux Allemands. Aron m’a
les réduire par la force après la dé- passerelle de l’Empress of Canada, ouvert les yeux”.
couverte d’un tunnel d’évasion, bal- de chaque pont, de chaque point du Janvier 1942 – Jean-Louis Crémieux
ance crânement : “J’ai commandé un paquebot, dans la nuit et le brouillard, est désormais Brilhac, officier
bataillon de chars sur le front français, s’élève de la bouche des soldats ca- des Forces Françaises Libres. Le
et je n’admets pas, quand je salue, nadiens, chaque minute plus assurée voilà détaché au Commissariat à
qu’on ne me rende pas mon salut !”. et plus forte, la plus formidable Mar- l’Intérieur, l’organe chargé des rela-

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tions politiques avec la France et de du grave conflit qui oppose gaullistes instamment à d’Astier, le patron du
la propagande. C’est ici qu’il travaille, et communistes quinze jours avant Commissariat Intérieur, d’être para-
jusqu’en août 1944, au carrefour des le débarquement. Sur un point au chuté en France. Le parachutage est
services secrets français et anglais, moins, tous sont d’accord : la libéra- prévu le 8 août dans les maquis de
de la résistance française et de la tion nationale est inséparable d’une l’Ain, auprès d’Henri Romans-Petit,
propagande. Il est sous- insurrection nationale. chef du maquis, en compagnie d’un
lieutenant. Il a vingt cinq “Jusqu’alors, j’étais Mais plus les études officier américain, Allister Forbes et
ans. Ses responsabilités pétainiste, gaulliste du débarquement se d’un officier anglais. Son équipement
? Rien moins que de créer et pétainiste... précisent, plus on com- est prêt. On lui a même proposé la
un service de documenta- prend que les alliés capsule de cyanure qu’il a refusée.
tion, superviser la créa- Pétain défendait la seront longtemps dans Il a embrassé sa femme et sa fille,
tion d’un service d’écoute France, Pétain leurs têtes de pont de née un an plus tôt, ici, à Londres. Le
radiophonique des émis- s’opposait aux Normandie. Il ne faut 1er jour, le temps est trop mauvais,
sions françaises puis, une donc pas que la France le parachutage est annulé. Le 2ème
fois secrétaire du Comité Allemands. Aron se soulève, que tous jour, l’officier américain ne se présente
exécutif de propagande, m’a ouvert les les réseaux de résis- pas, le parachutage est encore an-
assurer pour Jean Moulin yeux.” tance entrent en action nulé. Il n’y aura pas d’autre occa-
et les chefs de réseaux en même temps sous sion : “Je suis donc rentré sans avoir
français la diffusion et l’envoi de peine d’être exterminés sans servir combattu…ce qui n’a cessé de me
tracts clandestins et d’informations à rien. Les communistes jugent alors tourmenter, jusqu’à aujourd’hui…”.
sur la vie dans les pays alliés. Tous les gaullistes trop attentistes. Il faut Dans la demi obscurité qui habille
les chefs de mouvement de la résis- à Georges Boris toute sa force de maintenant les lambris et le parquet à
tance font alors l’aller-retour à Lon- persuasion et huit jours de dialogue chevrons de l’appartement, le silence
dres. Il travaille et noue des relations acharné avec Waldeck-Rochet, tombe et occupe tout l’espace, le

“Je suis donc rentré sans avoir combattu…


ce qui n’a cessé de me tourmenter, jusqu’à aujourd’hui…”
amicales avec d’Astier de Libération, représentant du PCF à Londres, temps de revoir en un seul coup d’œil
Fresnay de Combat, Jean-Pierre pour que celui-ci accepte de ne pas tous les engagements de cet homme
Lévy de Franc-Tireur ou encore Gil- lancer d’appel à l’insurrection dès le au cours de la guerre, du soldat de
bert Védy, alias Médéric de Ceux de 7 juin 1944 : “J’étais là, derrière eux, 40 au gréviste de la faim de la prison
la Libération (CDLL). A partir de 1943, écoutant, rédigeant mes directives, Boutirki, de l’unique compagnon de
il est aussi officier de liaison auprès c’était un moment extraordinaire !”. six officiers français et juifs promis à
de la BBC et assiste chaque jour au C’est qu’en cette période précédant la mort à l’officier des Forces Fran-
comité de rédaction de l’émission du le débarquement, il faut transmettre çaises Libres ; alors prend-on un peu
soir, celle que les Français écoutent à la masse non organisée les instruc- la mesure de cette immense décep-
en sourdine au nez de l’occupant. tions à suivre pendant la période du tion de ne pouvoir accomplir jusqu’au
Dès cette époque, de Gaulle débarquement, ce que devaient faire bout sa mission.
est à Alger, et la plupart des services les gendarmes, les policiers, les mé- D’une certaine manière, l’après-
français avec lui. A Londres, restent decins, les cheminots pour contribuer guerre va donner l’occasion à Jean-
les marins, les aviateurs et les servic- à l’effort de libération national le mo- Louis Crémieux-Brilhac de poursuiv-
es en relation avec la résistance. Le ment voulu. re sa mission.
patron du Commissariat à l’Intérieur, Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent
Emmanuel d’Astier, toujours entre sur les plages de Normandie. Au Com- Les aventures de l’après-guerre
Londres et Alger, celui-ci est en ré- missariat Intérieur, Brilhac continue
alité tenu par Georges Boris, l’ancien à envoyer ses directives en France, Octobre 1945. Depuis plus
directeur de cabinet de Léon Blum, jusqu’au mois d’août. Mais l’aspirant d’un an, de Gaulle est à la tête d’un
dont le jeune Brilhac est l’adjoint, “le Crémieux, celui de l’humiliation de gouvernement provisoire avec, com-
chef de cabinet du chef de cabinet” mai 1940, n’est jamais loin sous me ministre des Affaires Étrangères,
comme aime à plaisanter Boris. C’est l’officier Brilhac des Forces Fran- Georges Bidault, président du Con-
dans ce contexte-là qu’il est amené à çaises Libres. Alors, libérer la France seil National de la Résistance. Le 21,
tout connaître ou presque, y compris sans lui ? Pas question. Il demande les Français ont rejeté tout retour à la

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IIIe République en même que le ré- direction (1964-1976) Jean-Louis politiques ont repris leur droit. Jean-
gime parlementariste proposé par les Crémieux-Brilhac obtiendra de MM. Louis Crémieux-Brilhac, sans renier
communistes. Quant au sous-lieu- Chaban-Delmas et Giscard d’Estaing son attachement à l’homme du 18
tenant Brilhac, il revient à la vie civile, une charte garantissant la neutralité juin, ne partage pas les convictions
détaché au ministère de l’Information. et l’objectivité de la Documentation politiques du général : “J’ai revu de
C’est d’ici qu’il va piloter, avec Marcel française, sans subir l’influence du Gaulle occasionnellement et jamais
Koch, la naissance d’une institution politique ni des services de propa- personnellement, jamais seul… Je
aujourd’hui référence incontournable gande. Sans cette indépendance, la n’avais pas adhéré au RPF, je le con-
du paysage intellectuel français : la Documentation ne serait jamais dev- testais, et puis j’avais été ensuite très
Documentation française. L’objectif enue la référence d’aujourd’hui. proche de Mendès, cela me mettait
? Fournir aux relais de l’opinion dans une situation en porte-à-faux”.
française, journaux, parlementaires, 18 juin 1954. Mendès-France est in- Pourtant, par l’intermédiaire de sa
préfets et intellectuels, une documen- vesti président du Conseil. Quelques nièce, Geneviève de Gaulle, avec
tation objective sur les problèmes semaines plus tôt, le 7 mai, l’armée laquelle il a d’étroites relations, il ap-
politiques, économiques, sociaux française a été défaite à Diên Biên porte au général “sur un plat en or”, le
et administratifs de la France. Avec Phu, en Indochine. A Londres, Jean- programme de développement de la
une conviction profonde liée à la Louis Crémieux-Brilhac avait noué recherche scientifique, élaboré dans
défaite de 1940 : si la France a été une amitié fidèle avec Georges Bo- le consensus avec toutes les par-
incapable de comprendre la menace ris, son ancien patron du Commis- ties prenantes. Là encore, l’objectif
de l’Allemagne nazie et d’y répon- sariat à l’Intérieur, dont il achève ces est clair : la science et la technologie
dre, c’est par manque d’une docu- jours-ci la biographie. Celui-ci, dev- doivent contribuer non seulement au
mentation sérieuse sur enu éminence grise de développement économique du pays
l’Allemagne et le régime “J’ai revu de Gaulle Mendès-France et con- mais également à la force de dissua-
hitlérien, mais aussi par seiller personnel, le fait sion militaire de la nation.
manque de documenta-
occasionnellement entrer dans l’aventure
tion statistique. Il faut et jamais person- mendésiste. En charge Mai 1981. Après le Cartel des gauch-
donc, à côté des journaux, nellement, jamais de l’action en faveur es en 1924, le Front Populaire en
véhicules de l’information de l’enseignement et 1936 et le gouvernement Mollet en
immédiate, produire des
seul… Je n’avais de la recherche scien- 1956, la gauche revient au pouvoir.
études approfondies, des pas adhéré au RPF, tifique, il organise à ce Après trente cinq ans d’absence.
dossiers contradictoires je le contestais, et titre, à Caen - lors de Au même moment, Jean-Louis
qui puissent être mis à la seconde expérience Crémieux-Brilhac quitte la Documen-
la disposition des relais
puis j’avais été en- gouvernementale de tation française, rejoint le Conseil
d’opinion. C’est dire si suite très proche de Mendès-France en d’Etat pendant quatre ans et entame,
le soldat vaincu de 1940 Mendès, cela mai 1956 - le premier à 65 ans, une carrière d’historien.
inspire toujours le fonda-
teur de la Documentation
me mettait dans une colloque clusions
dont les con-
prennent
Pendant toutes ces années, il n’avait
pas cessé de s’intéresser à l’histoire
française. L’analyse de la situation en porte-à la forme d’un pro- de la résistance et de la France Libre,
France et de son environ- faux.” gramme d’expansion participant à des colloques et écriv-
nement demeure la clé de l’enseignement et ant quelques articles. Mais le défi que
d’un Etat fort et moderne, capable de la recherche scientifique, autour se lance ce jeune retraité n’est pas
d’affronter les menaces qui pour- duquel – fait exceptionnel – syndi- mince : ni plus ni moins qu’un pan-
raient dissoudre à nouveau la nation. cats, politiques, scientifiques et fi- orama complet de la France de 1940
L’autre combat de la Documentation nanciers s’accordent. Avec Jérôme . Car les années ont eu beau passer,
française sera celui de son indépen- Monod et le mathématicien André les projets ambitieux être couronnés
dance. Un premier pas est franchi Lichnérowicz, il fonde le Mouvement de succès et la vie active prendre
après la suppression du ministère de pour l’expansion de la recherche sci- le dessus, Jean-Louis Crémieux-
l’Information et son rattachement au entifique (1956-1972) et crée une re- Brilhac n’a jamais oublié le soldat de
Secrétaire général du gouvernement, vue scientifique éponyme. mai 1940, lâché par ses supérieurs,
un poste plus technique que poli- A Londres, l’officier Brilhac avait sou- vaincu par un ennemi trop puissant
tique, dont la Documentation contin- vent côtoyé le général mais ici, dans avant d’être jeté dans ces colonnes
ue aujourd’hui de dépendre. Pendant la France de la fin des années 1950, de prisonniers hébétés marchant vers
les douze années où il en assure la il y a longtemps que les oppositions l’Allemagne. Alors le temps est venu

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de tenter de comprendre les raisons 2. Les Français de l’an 40, Tome 1, La
de la défaite, “je ne l’avais jamais di- guerre oui ou non ?, 648 pages ; Tome
gérée !”, s’exclame-t-il. Il faudra pour 2, Ouvriers et soldats, 744 pages, col-
cela écarter l’expérience personnelle, lection La Suite des Temps, Gallimard,
le ressentiment, l’amertume, simple- 1990.
ment garder l’humiliation comme un 3. La France Libre, de l’appel du 18 juin
aiguillon de la recherche. C’est en à la Libération, 976 pages, Gallimard,
1996.
historien, rompu aux maniements
des statistiques, armé des seules ar-
chives, qu’il étudie la France de 1940
dans ses dimensions politiques, so-
ciales, économiques, industrielles ou
militaires ; un travail jamais entrepris
jusqu’alors ; une somme colossale
dont les analyses sont aujourd’hui
incontestées. Et puis encore, tout de
suite après, un autre travail de ré-
férence, plus personnel encore, une
histoire monumentale de la France
Libre . Là, le travail de distanciation
de l’historien avec son objet est plus
ardu encore. Sous le coup de son
analyse tomberont quelques mytholo-
gies. Car dès la fin de la guerre, com-
munistes et gaullistes se disputent
la paternité de la résistance. Jean-
Louis Crémieux-Brilhac n’hésite pas
à le dire : “les mémoires de Soustelle
et de de Gaulle ont alimenté le mythe
d’une résistance française animée
par Londres tandis que les commu-
nistes ont engagé une action poli-
tique visant à affirmer l’autonomie de
la résistance intérieure, condamnant
l’attentisme et les visées politiques
de la France Libre et du gaullisme”.

29 août 2008. Jean-Louis Crémieux-


Brilhac revient d’un périple d’un mois
en Chine. C’était un rêve de toujours.
A Shanghai, il a rencontré des histo-
riens, leur a raconté sa vie, parler de
ses livres. Ils l’ont invité à revenir, à
participer à un colloque. Il a accepté
tout de suite. Décidemment, le soldat
Crémieux est infatigable.

Notes

1. Titre du livre que Jean-Louis Crémieux-


Brilhac a consacré à l’aventure des 218
Français évadés par l’URSS, paru aux édi-
tions Gallimard en 2004.
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