You are on page 1of 19

Cet article est disponible en ligne à l’adresse :

http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=RFPS&ID_NUMPUBLIE=RFPS_023&ID_ARTICLE=RFPS_023_0145

Fixations somatiques et fonctionnement mental

par Jacques PRESS

| Presses Universitaires de France | Revue française de psychosomatique

2003/1 - N° 23
ISSN 1164-4796 | ISBN 2-1305-3871-1 | pages 145 à 162

Pour citer cet article :


— Press J., Fixations somatiques et fonctionnement mental, Revue française de psychosomatique 2003/1, N° 23, p.
145-162.

Distribution électronique Cairn pour les Presses Universitaires de France.


© Presses Universitaires de France. Tous droits réservés pour tous pays.
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière
que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur
en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 145

Point de vue

JACQUES PRESS

Fixations somatiques et fonctionnement mental

« Un important problème subsiste donc, lequel réside sans doute,


pour une part, dans notre impossibilité humaine de concevoir l’inor-
ganisation » (Marty, 1976, p. 126), écrit Pierre Marty à propos de
l’évolution individuelle. La cohérence extrême de sa construction théo-
rique n’en est que plus frappante, donnant sans doute la mesure de
son effort pour rendre compte des degrés d’inorganisation qu’il a été
amené à côtoyer. Il m’est souvent arrivé de penser qu’une part non
négligeable de notre travail consistait à déconstruire son modèle, non
seulement pour en faire travailler les jointures, mais aussi pour que
nous puissions, adossés à lui, régresser et nous approcher de plus
près, de cet inorganisé, à l’intérieur de nous comme chez nos
patients, dans notre parcours personnel comme dans notre travail cli-
nique et notre effort de théorisation, ces trois temps me paraissant
étroitement liés.
Le présent article participe de cette réflexion. Je commencerai par
rappeler quelques points de la théorie de Pierre Marty sur la question
des fixations. J’aborderai ensuite un aspect plus spécifique et relierai
l’extension de la notion de fixation et de régression chez Marty à celle
à laquelle procède un autre grand théoricien des états non névrotiques,
D.W. Winnicott. Ceci me conduira à reprendre brièvement la question
du clivage du moi et de sa relation à ce que Marty nomme les fixations
somatiques. Enfin et de manière liée, je ferai quelques remarques sur
la question du sens de la manifestation somatique dans les maladies
qui, selon la classification psychosomatique, correspondent à de telles
fixations.
Rev. franç. Psychosom., 23/2003
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 146

146 Jacques Press

LA PLACE DES FIXATIONS SOMATIQUES DANS L’ÉDIFICE THÉORIQUE


DE PIERRE MARTY

La notion de fixation somatique occupe une place singulière et com-


plexe dans l’édifice théorique construit par Pierre Marty.
Elle est indissolublement liée à celle de régression. Comme on le sait,
c’est, dans la pensée de Marty, la régression qui est première, s’installant
à la suite de périodes limitées de désorganisation au cours du dévelop-
pement psychosomatique de l’être humain. Autour de ce noyau, s’établit
une fixation, l’ensemble ainsi formé constituant un système de fixation-
régression. « Nous comprenons ainsi le phénomène de fixation dans sa
liaison avec une régression qui en constitue le cœur » (Marty, 1976,
p. 121).
Ces systèmes s’établissent tout au long du développement psychoso-
matique de l’être humain. L’hérédité elle-même est, selon Marty, à conce-
voir en termes de fixations phylogénétiquement établies. Ce point de vue
le conduit à considérer qu’une partie des fixations somatiques « engage
des fonctions psychosomatiques non relationnelles » (Marty, 1980,
p. 157), ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’elles se construisent en
dehors de tout système relationnel mais qu’elles échappent par consé-
quent aux modalités habituelles de traitement psychanalytique.
Les systèmes de fixation-régression constituent les bases d’un narcis-
sisme conçu comme étant psychosomatique dans son essence, ils en assu-
rent la solidité, qui permettra au sujet d’éviter les désorganisations. Il en
découle que, si la qualité du fonctionnement mental est la meilleure
garante de l’équilibre psychosomatique, elle n’est pas seule en cause : il
convient de prendre en compte, à l’autre bout de la chaîne, de l’in-
fluence déterminante qu’exerce l’héritage phylogénétique du sujet
comme ses toutes premières interrelations avec l’environnement.
De manière liée, les systèmes de fixation se constituent pour Marty en
une chaîne successive dont les différents éléments interagissent, d’une
façon qui représente, selon ses propres termes, une extension de la
notion d’après-coup. C’est ainsi qu’il faut supposer, dans le cas de l’al-
lergie, qu’il prend pour exemple :
1) « des fixations immunologiques chez le fœtus » ;
2) « des fixations de fonctions prenant pour la plupart valeur nouvelle
autour de la naissance » qui « préciseront ultérieurement la pathologie
des régressions somatiques » ;
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 147

Fixations somatiques et fonctionnement mental 147

3) « des fixations d’ordre sensori-moteur dont nous connaissons mal


la nature » et qui vont instituer « un sentiment particulier, atypique, du
corps propre (et) … perturber l’organisation habituelle des représenta-
tions successives de l’espace et du temps » (Marty, 1980, p. 151).
Marty différencie de manière très nette fixations et régressions. Les
premières traduisent ce qui s’est passé à un moment donné de l’évolution
(Marty, 1976, p. 136 et 161), mais sont en revanche noyées dans le flot
évolutif ultérieur et sont par conséquent souvent difficiles à retrouver
(Marty, 1980, p. 137), sauf dans des moments de désorganisation par-
tielle, touchant le niveau évolutif situé au-dessus d’elles. Les secondes
sont grosses de tous les enrichissements et déformations de l’évolution
ultérieure ; elles disent par conséquent moins de ce qu’on pourrait appe-
ler la vérité historique du moment, mais plus du parcours et de la
construction psychosomatique d’un individu, ce qui explique aussi que
Marty leur ait consacré tout un chapitre de L’ordre psychosomatique.
Par ailleurs, fixations et régressions sont, pour Marty, dans une relation
équivalente à celle d’un couple vulnérabilité-défense (Marty, 1976,
p. 134-135), les fixations reflétant plus l’élément traumatique, les régres-
sions l’aspect défensif.
Il convient enfin de rappeler que c’est à l’occasion des développe-
ments concernant les fixations et les régressions que Marty introduit sa
notion de chaînes latérales et de dynamismes parallèles, qui constitue un
approfondissement et un renouvellement de la notion de clivage. Ce fait
ne relève pas du hasard, mais donne sa cohérence théorique à son point
de vue selon lequel « au début était le morcellement » : inconscient par-
cellaire, psychosomatique dans son essence, qui doit être unifié grâce à
la gérance assurée par la fonction maternelle. Son point de vue stricte-
ment génétique le conduit à sous-entendre que ces modalités de clivage
seraient plus l’effet d’une non-intégration de différentes modalités fonc-
tionnelles qu’un véritable mécanisme de défense.
C’est de ce dernier point que je partirai pour la suite de ma réflexion,
car il revêt une valeur heuristique considérable pour notre théorie et
notre pratique.
D’abord, le clivage dont il est ici question est non seulement un cli-
vage du moi, mais un clivage engageant l’être humain dans sa globalité
psychosomatique : Marty élargit donc la notion freudienne telle qu’elle
était habituellement en usage : les clivages dont il s’agit ici semblent pou-
voir se produire « sans contrepartie économique positive ». Ce point de
vue évoque des aspects développés, dans des contextes variables selon
des optiques diverses, par différents auteurs, de Ferenczi avec sa notion
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 148

148 Jacques Press

de clivage traumatique à de M’Uzan (le moi en archipel), en passant par


certains aspects des travaux winnicottiens (la dissociation, le faux self).
Ensuite, la perspective génétique offre effectivement une nouvelle
profondeur1, un nouvel élargissement des points de vue, puisque ce qui
peut sembler avoir été intégré au niveau de la pointe évolutive peut se
désorganiser sous l’effet d’événements traumatisants, et, dans le cours de
cette désorganisation, révéler un clivage surmonté, mais non complète-
ment résolu dans le développement de l’individu.
Enfin et comme je l’ai relevé plus haut, si certaines des fixations
somatiques engagent des fonctions non relationnelles, cela ne signifie pas
pour autant que ces fonctions se construisent indépendamment de tout
engagement relationnel, mais qu’il importe de tenir compte de ce que
Pierre Marty aurait, dans sa terminologie, appelé le niveau évolutif
considéré. Dans une de ces notes de bas de page dont il a le secret, il
écrit : « La neutralité du psychanalyste est nécessaire. Elle n’est pas
indifférence mais, au contraire, intérêt maximum pour l’autre. Appli-
quée à autre chose qu’à l’analyse des névrosés classiques, la neutralité
rejoint l’indifférence » (Marty, 1976, p. 131).

RÉGRESSION À LA DÉPENDANCE ET FIXATIONS

Cette remarque évoque la réflexion d’un autre grand découvreur, je


veux parler de Winnicott, lorsqu’il écrit qu’« avec le patient régressé, le
terme de désir n’est pas exact ; il faut utiliser à la place celui de besoin ».
Et Winnicott d’ajouter : « Si on ne répond pas à ce besoin, il n’en résulte
pas de la colère ; on reproduit la situation de carence de l’environnement
qui a arrêté les processus de croissance du self. La capacité de l’individu
de “désirer” s’est trouvée entravée et nous assistons à la réapparition de
la cause originaire du sentiment de futilité » (Winnicott, 1955, p. 261, ita-
liques de Winnicott).
Le rapprochement me paraît éclairant entre un analyste qui, d’avoir
trop voulu être un vrai analyste, ne serait pas « vrai » pour son patient,

1. « Cette latéralité évolutive rend compte de ce que l’on considère souvent plus tard comme des
“clivages” en des niveaux déterminés » (Marty, 1976, p. 127). Et encore : « Le concept de dynamismes
parallèles éclaire le problème classique du clivage au sens freudien du mot. Le clivage, peut-être trop
habituellement considéré sous un angle topique étroit, nous paraît ici pouvoir retrouver un sens géné-
tique profond, riche de perspectives » (Marty, 1976, p. 155).
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 149

Fixations somatiques et fonctionnement mental 149

et « l’indifférence » dont parle Marty dans le passage dont il vient d’être


question : si le patient ressent l’attention flottante de l’analyste comme
indifférence, c’est bien qu’on se trouve dans une problématique où désir
et besoin sont encore indistincts ou confondus, ou que le désir n’a pu
encore advenir comme tel ; c’est bien aussi qu’être analyste dans ces
situations implique des modifications techniques, soit à l’intérieur du
cadre classique divan-fauteuil, soit une modification du cadre lui-même,
à laquelle Marty comme Winnicott ne se sont pas privés de recourir, bien
que l’un l’ait systématisée et l’autre non.
En d’autres termes, aussi bien Winnicott que Marty se situent sur le
plan non des défenses et de leur interprétation, mais des fonctions et de
leur maintien1. C’est dire que, par-delà les horizons théoriques différents
(encore que Winnicott cite Fain et Marty), il y a une parenté souterraine
entre les deux auteurs, y compris dans les aménagements techniques
auxquels ils sont entraînés.
À l’évidence, il y a aussi des différences importantes. Je n’en relève-
rai qu’une : Winnicott s’occupe au premier chef de la survie psychique
de ses patients, alors que Marty s’intéresse à leur survie physique et
construit son modèle en fonction de cette préoccupation. Ce modèle
l’amène à se demander ce qui manque au patient pour parvenir à la
pointe évolutive œdipienne. La position de Winnicott est inverse, la ques-
tion qu’il se pose constamment étant : « Qu’est-ce qui a manqué dans
l’histoire de cette personne, qui se rejoue avec moi maintenant et va me
conduire à répéter, dans le transfert, la défaillance originelle de l’envi-
ronnement ? » Il est illusoire de penser qu’on puisse échapper à la répé-
tition de cette défaillance ; la question est beaucoup plus ce que
l’analyste et l’analysant pourront en faire pour créer une situation nou-
velle. En d’autres termes, l’analyste n’est dès lors plus seulement utilisé
pour ses capacités, mais tout autant pour ses failles.
On aura par ailleurs reconnu dans le texte que je viens de citer un
extrait d’un article de 1955, « Les aspects métapsychologiques et cli-
niques de la régression au sein de la situation analytique », dans lequel
Winnicott décrit une autre modalité régressive, celle de la régression à la
dépendance absolue dans la relation analytique : article fondamental
parce que fondateur d’une métapsychologie de la régression, comme
d’ailleurs de la non-régression, envisagée – et théorisée – dans la relation

1. La psychosomatique s’intéresse « à la fonction elle-même », alors que la psychanalyse s’attache


au « témoignage repris et remanié par l’évolution ultérieure… de la prépondérance d’une fonction
somatique évolutivement “en pointe” à une époque déterminée » (Marty, 1976, p. 117).
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 150

150 Jacques Press

analytique et non plus comme un mouvement concernant l’individu seu-


lement : dans sa description en effet, c’est à l’analyste qu’est attribuée la
tâche d’assurer le maintien (le holding) de son patient au cours des épi-
sodes de régression. Pour le dire autrement : avec sa notion de régression
à la dépendance absolue, Winnicott étudie l’arrière-plan, le cadre, néces-
saire à ce que les modalités régressives classiques – temporelles, formelles
et topiques – prennent place. Cet arrière-plan est habituellement silen-
cieux chez les patients névrotiques – je préfère dire : dans les moments
où le jeu transfert-contre-transfert se déroule à un niveau névrotique.
Il me paraîtrait intéressant, bien que cela dépasse le cadre de cet
article, d’articuler théoriquement l’extension que donne Winnicott à la
notion de régression avec les développements de Marty. Lui aussi donne,
en effet, au terme de régression une extension nouvelle en introduisant
les concepts de régressions fonctionnelles (c’est-à-dire « s’étendant […]
en deçà du champ de la vie mentale […] pour rejoindre jusqu’à des évé-
nements somatiques prénataux, d’ordre immunologique par exemple »
(Marty, 1980, p. 138), de régressions intrasystémiques (de la program-
mation à l’automation) et de régressions « dans l’organisation même du
noyau de l’inconscient » (ibid.) de la programmation à l’automation,
dans la vie opératoire par exemple.
Par ailleurs, les situations où se pose la question de la régression –
entendue ici comme régression à la dépendance absolue – impliquent,
écrit Winnicott, une défense organisée (le faux self) visant à geler une
situation de carence, dans l’espoir que se présente une fois une occasion
de la dégeler. « Pour que le progrès soit inversé, il faut que l’individu dis-
pose d’une organisation permettant à la régression de se produire » (Win-
nicott, 1955, p. 253), ce qui suppose « une capacité latente de régresser
[…] et une organisation du moi complexe » (ibid., p. 254). Et plus loin :
« Lorsque nous parlons de régression en psychanalyse, nous sous-enten-
dons l’existence d’une organisation du moi et la menace d’un chaos. »
C’est donc bien que ce gel de la situation de carence est lui-même à
rapprocher d’un point de fixation, comme Winnicott le souligne (« j’y
vois une relation avec le concept du point de fixation », ibid., p. 255). En
d’autres termes – à mon avis c’est un point que la clinique corrobore et
qui rejoint les observations psychosomatiques –, le moment où cède le
faux self est aussi le moment de tous les dangers, y compris somatiques.
On pourrait dire que, dans ces situations, c’est l’analyste, qui pendant
tout un temps est le garant des fixations du patient, qui parie sur leurs
potentialités.
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 151

Fixations somatiques et fonctionnement mental 151

Le fonctionnement opératoire me paraît ressortir à un autre registre.


Ce que les psychosomaticiens ont appelé fonctionnement progrédient ou
incapacité à régresser – qu’on pense à l’article de Michel Fain, « Régres-
sion ou distorsion » (Fain, 1995) – trouve d’ailleurs aussi son équivalent
dans les descriptions winicottiennes, d’abord dans l’article précité,
lorsque Winnicott écrit qu’« il faut beaucoup de courage pour avoir un
effondrement, mais [qu’] il est possible que l’autre terme de l’alternative
soit la fuite dans la santé, condition qui est comparable à la défense
maniaque devant le dépression » (ibid. p. 261, italiques de Winnicott),
puis dans ses deux articles « La crainte de la folie » (Winnicott, 1965) et
« La crainte de l’effondrement » (Winnicott, 1971). On pourrait dire que
les développements de Pierre Marty se sont concentrés sur ces patients
fuyant dans la « guérison » psychique, mais tombant malades somati-
quement de cette fuite.

FIXATIONS SOMATIQUES ET CLIVAGE DU MOI

Mais il nous faut élargir la description winnicottienne. Comme cela a


souvent été relevé, la notion de faux self prête à de nombreuses discus-
sions. Je préfère utiliser deux termes : celui de noyau pulsionnel, noyau
qui peut être d’une violence et d’une brutalité inouïes, mais qui, effecti-
vement – je rejoins ici Winnicott –, est vrai ; et celui de clivage du moi,
pris dans une conception élargie.
Rappelons que le clivage freudien se caractérise par le maintien de
deux positions simultanées et incompatibles quant à la question de la
possession du pénis par la femme. Les deux positions – « la femme a
conservé son pénis » et « elle a été châtrée » – sont inconscientes. La ruse
qui permet à la fois de reconnaître la réalité de la castration et de la
dénier est une solution qui apparaît au premier abord extrêmement ingé-
nieuse et rend ces patients insaisissables, puisqu’il leur est toujours pos-
sible de mettre en échec une interprétation en ressortant l’autre côté :
« Vous dites que je ne reconnais pas la différence des sexes ; mais voyons,
ça n’est pas vrai, vous le voyez bien : c’est vous qui vous trompez. »
Je crois que cette ambiguïté, cette insaisissabilité, constituent un
caractère commun à la plupart des types de clivage du moi, qu’il s’agisse
d’un clivage freudien ou de cas de clivage traumatique au sens de
Ferenczi (Ferenczi, 1931). Cela me paraît également vrai dans beaucoup
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 152

152 Jacques Press

de cas de « clivage évolutif » au sens des chaînes latérales de Pierre


Marty. C’est ce qui fait leur force et les rend si résistants au traitement :
que cette insaisissabilité soit primaire ou secondaire, une fois qu’on a
goûté à ses délices, il paraît bien difficile d’y renoncer.
Bien difficile et aussi bien dangereuse : la mise en échec des modalités
de clivage, quelles qu’elles soient, qui réactualise toujours les conditions
traumatiques qui ont présidé à leur mise en œuvre et sont donc, comme
je l’ai déjà dit, des moments à haut risque du point de vue psychosoma-
tique. Car c’est le clivage lui-même qui a dès lors valeur de fixation,
valeur antitraumatique qui évite un effondrement au sens winnicottien
du terme. Il serait plus exact de dire qu’il a à la fois valeur de fixation au
trauma et de défense contre lui, témoignant de ses effets premiers comme
de la modalité défensive mise alors en place.
Malgré ces « avantages », la solution du clivage a un prix élevé :
appauvrissement du moi ; confusion qui prend le moi à son propre
piège : à force de défendre deux positions simultanées et incompatibles,
le pauvre s’y perd. Par ailleurs, le déni de réalité, quelle que soit son
intensité, s’accompagne toujours d’un mouvement vers la création
d’une néoréalité. Ce mouvement peut prendre différentes formes et aller
de l’hallucination psychotique à des formes plus complexes telles cer-
taines formes de rêverie diurne compulsive, ce que Winnicott a décrit
par le terme de fantasying (Winnicott, 1975) et que j’ai fréquemment
rencontrées chez des patients allergiques ou migraineux.

Je peux maintenant énoncer mon hypothèse centrale, qui comporte


deux propositions.
La première est que les patients souffrant de maladies renvoyant à
des fixations somatiques présentent une forme particulière de clivage,
qui ne se joue plus – en tout cas plus seulement – entre deux positions
par rapport à la question de la castration féminine, mais entre une par-
tie « adaptée » et une partie que j’appellerai « sauvage », le noyau pul-
sionnel. Là où les choses se compliquent, c’est qu’il est inexact, à mon
avis, de soutenir que la partie dite adaptée n’apporte aucune satisfaction
pulsionnelle. Bien au contraire, cette partie, qui rappelle souvent aussi
certains aspects des descriptions psychosomatiques touchant le dévelop-
pement prématuré du moi, est investie d’une énergie pulsionnelle consi-
dérable et permet souvent au sujet des réalisations, pulsionnelles, elles
aussi, de grande qualité.
Un autre caractère de ces modalités de clivage est qu’ils ne séparent
pas deux parties du moi présentant un niveau de développement com-
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 153

Fixations somatiques et fonctionnement mental 153

parable, comme le fait le clivage du moi classique. Au contraire, nous


avons d’un côté une partie développée plus ou moins selon la forme
d’une névrose de caractère, par exemple anal, où prédominent les qua-
lités de maîtrise et de contrôle de l’excitation. Cette partie sert d’enve-
loppe, de contenant à l’autre partie, celle que Winnicott aurait appelée
le vrai self, et qui est caractérisée par un chaos qui, selon les cas, paraît
surtout pulsionnel ou dans lequel domine, d’autres fois, un vécu de
détresse. En d’autres termes, la partie clivée n’est pas du tout du même
niveau évolutif que la partie dominante : au contraire, elle est caractéri-
sée par un défaut de représentation, c’est un noyau brut, mélange
inchoatif de pulsion à l’état brut et de souffrance agonique.
Ce point de vue pourrait amener à reconsidérer les relations entre
névrose de caractère au sens de Pierre Marty et une manifestation aller-
gique, asthmatique par exemple. Dans son schéma théorique, Marty
oppose une lignée allergique évoluant parallèlement à une autre lignée,
par exemple de type anal (Marty, 1976, p. 145). À l’opposé, Joyce Mc-
Dougall interprète le rôle de l’analité dans ces cas comme traduisant les
modalités relationnelles précoces de ces patients à leurs premiers objets
et étant de ce fait directement reliées à leur symptomatologie somatique
(McDougall, 1996).
Je m’engagerai dans une voie un peu différente : les manifestations de
maîtrise et de caractère (rappelons-nous que le trait de caractère consti-
tue une sorte de psychose privée, ainsi que le notait déjà Ferenczi) sont
à la fois clivées du noyau pulsionnel fondamental et lui servent d’enve-
loppe. Elles n’ont donc pas de lien symbolique avec les manifestations
somatiques, elles ne renvoient pas à une hystérie, même archaïque. En
revanche, leur valeur de contenant au sens d’une sorte de moi-peau
autogénéré et auto-entretenu, comme aussi dans leurs aspects répressifs,
est considérable.
Cette remarque m’amène à ma deuxième proposition : ce qui se révèle
comme noyau pulsionnel dans ces cas est un noyau psychotique enclavé,
je serais tenté d’écrire une psychose actuelle limitée, si le terme de psy-
chose actuelle n’avait déjà été utilisé par M. de M’Uzan dans un autre
contexte pour décrire le fonctionnement opératoire (de M’Uzan, 1998).
C’est un tableau fréquemment rencontré dans les maladies régressives
(migraines, épilepsie, allergie, auxquelles j’adjoindrai certains cas de
recto-colites et de maladies de Crohn, ce qui laisse supposer dans ces cas
un point de fixation précocissime jouant comme attracteur). Joyce Mc-
Dougall a défendu une hypothèse assez proche à propos de ses patients
somatisants, dont la majorité présente des maladies à caractère critique.
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 154

154 Jacques Press

Elle défend l’idée que le conflit dans ces cas se joue moins autour de la
sexualité que des racines de l’identité subjective, je dirai volontiers des
fondements du narcissisme primaire (McDougall, 1996).
Une double question de pose dès lors : celle du maniement clinique de
ce type de situations d’une part ; et celle du rapport entre cette enclave
psychotique et la manifestation somatique. Je suis, je dois l’avouer, bien
moins assuré de la réponse qu’il y a quelques années et me propose
d’illustrer la complexité des choses par un exemple clinique. Je l’ai choisi
parce qu’à côté de traits particuliers, il me paraît présenter certains
caractères ayant une valeur plus générale dans les affections classées par
Marty comme correspondant à des fixations somatiques.

UN EXEMPLE CLINIQUE

Cela fait quelques années que la cure de B. s’est terminée après sept
ans d’analyse. D’origine maghrébine, âgée à l’époque de trente-huit ans,
elle était venue me demander de l’aide pour une affection douloureuse à
caractère critique qui lui empoisonnait la vie, mais aussi pour des
craintes hypocondriaques quant au fait que cette symptomatologie soit
d’origine tumorale. Et encore d’une absence de désir sexuel, ainsi que du
sentiment de ne pas être ancrée dans la vie.
Issue d’une famille modeste, elle avait fait, seule de sa famille, des
études secondaires et supérieures à l’étranger avant de s’installer à
Genève où elle poursuivait une brillante carrière. Elle mettait en relation
ses angoisses avec le fait que sa mère avait perdu toute petite sa propre
mère et qu’elle n’avait cessé de l’entendre dès sa première enfance répé-
ter qu’elle allait mourir jeune elle aussi, en laissant ses enfants seuls.
Il régnait dans cette famille une atmosphère de violence verbale et
physique exercée principalement par le père. Le conflit culminera à
l’adolescence par une rupture radicale avec eux. Lorsqu’elle est venue
me consulter, son parcours professionnel lui avait permis d’occuper un
poste de cadre dans une grande entreprise, mais sa vie affective était
inexistante et elle avait pour but affiché de se débarrasser définitivement
de sa famille d’origine.
Très tôt dans sa cure apparut la conviction que j’allais, tôt ou tard,
la rejeter et mettre fin à son traitement parce que je ne pourrais plus la
supporter. Comme on pouvait s’y attendre, elle fera tout pour provoquer
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 155

Fixations somatiques et fonctionnement mental 155

ce rejet : absences inopinées et répétées, souvent liées à sa symptomato-


logie somatique ; sentiment inlassablement exprimé que cette analyse
représentait un poids insupportable et qu’elle ferait mieux d’y mettre
fin ; contre-transfert marqué par une irritation et une lassitude telles que
j’accueillais ses absences par un « ouf » de soulagement. En d’autres
termes, j’avais pris la place de la famille honnie.
Après quelque temps, elle engagea une épreuve de force autour du
cadre. Je cédai la rage au cœur, ne voulant pas lui donner une si belle
occasion de rompre. Puis elle me lança un ultimatum. Même si elle avait
maintenant une relation affective stable, rien n’avait bougé au fond : tou-
jours autant de douleurs, toujours aussi peu de désir. En conséquence,
si quelque chose ne se passait pas dans les prochains mois, elle arrêterait
les frais. Or c’est précisément dans ces mois-là que « quelque chose » se
mit en mouvement, d’où sans doute la menace de rupture. La sympto-
matologie somatique commença à s’atténuer pour disparaître à peu près
complètement, le désir sexuel refit surface.
J’avais, au cours des mois précédents, noté un frémissement dans
l’atmosphère des séances : moins d’absences, plus d’ouverture à mon
égard. Ce changement se confirma, la carapace caractérielle s’atténuant
quelque peu. Elle commença à me parler de son monde de rêveries qui
fonctionnait comme un véritable cocon et qu’elle utilisait dans une sorte
d’autobercement lui permettant de s’endormir. Le clivage apparut plus
clairement et put s’élaborer : clivage entre le monde des rêveries et la
réalité quotidienne ; entre la réussite professionnelle et l’investissement
intellectuel d’une part, le marasme affectif de l’autre ; entre le monde
extérieur et l’analyse.
Un schéma répétitif se mit en place ; quand une séance avait, de mon
point de vue, « bien marché », la suivante était à coup sûr marquée par
un retrait ou elle ne venait pas. Lorsqu’à son tour ce schéma s’atténua,
elle passa par une période où les angoisses hypocondriaques flambèrent.
Puis ce furent ses « fantômes » qui surgirent dans le transfert à la place
de l’hypocondrie.
Il y avait bien sûr le fantôme de la grand-mère maternelle. Mais il y
avait aussi un jeu de fantômes dans la relation au père. La relation ana-
lytique devenant plus libre, elle put me dire que les séances, avec leur
côté calme et mon attitude non retaliative, lui apparaissaient irréelles. Ce
qui était vrai, c’était l’expression méchante qu’elle voyait dans mes yeux
dans le court moment où elle croisait mon regard en entrant et en sortant
de mon bureau : en d’autres termes, les aspects psychotiques étaient
déposés dans le cadre (Bleger, 1974). Je qualifierai ces fantômes – le père
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 156

156 Jacques Press

violent, la grand-mère malade – de « positifs » : tout fantômes qu’ils fus-


sent, ils avaient trop de réalité, trop de présence, trop de concrétude.
Mais il y avait aussi des fantômes qui étaient des « négatifs » au sens
photographique du terme. Le père violent avait en effet aussi un fan-
tôme, celui d’un pauvre type, méprisé par sa femme et ses enfants, bru-
talisé par ses propres parents, inexistant comme tiers – ou n’existant que
comme un fantôme de tiers. Et il y avait un dernier fantôme qui put être
abordé plus tard dans sa cure et dont l’existence se révélait dans ses dif-
ficultés d’endormissement, dans l’activité de rêveries qui allait de pair
avec elles comme aussi dans ses tentatives forcenées d’automaintien : ce
fantôme-là, c’était celui d’une mère prise dans le deuil impossible de sa
propre mère et son identification mélancolique à celle-ci. Quand B. me
disait que je n’étais pas réel, cela condensait ces deux courants transfé-
raux, celui du fantôme du père et celui de la mère fantomatique.
Si j’ai rapporté cette vignette clinique, c’est qu’elle me paraît bien
illustrer à la fois mes développements précédents sur les rapports entre
organisation caractérielle et somatisations à manifestations critiques,
comme aussi la complexité des rapports entre sens et force dans ces pro-
blématiques. De plus, elle introduit un autre élément dans la discussion
de leur pathogenèse : à travers les fantômes occupant l’espace psychique
de B., c’est en particulier la question des effets somatiques de problé-
matiques transgénérationnelles qui est soulevée.

LES TROIS NIVEAUX D’ORGANISATION DE L’ENCLAVE PSYCHOTIQUE

J’ai parlé tout à l’heure de noyau psychotique enclavé. L’exemple


de B., comme celui d’autres patients du même genre, conduit à relever
plusieurs éléments constitutifs de cette enclave, présente d’abord à l’état
naissant et qui se déploie ensuite dans la cure. Comme dans d’autres cas,
il me semble y avoir une organisation sur trois niveaux.
Il y a d’abord celui de l’organisation de caractère, ici anal. Cet élé-
ment, clivé du reste du fonctionnement psychique, fonctionne en même
temps comme contenant pulsionnel et défend un vécu psychotique. Son
importance est considérable, car, sans lui, ces patients ne pourraient pas
entrer dans un cadre analytique. En contrepartie, sa valence de résis-
tance devient prédominante au cours de la cure et exige un travail
contre-transférentiel intense.
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 157

Fixations somatiques et fonctionnement mental 157

Ensuite vient la symptomatologie d’allure psychotique (la conviction


que je la mettrai dehors, mes yeux méchants), qui m’apparaît comme une
défense contre le dernier niveau, celui d’un vécu agonique en relation
avec l’objet maternel, vécu qui renvoie aux descriptions winnicottiennes
que je rappelais tout à l’heure. Car, quelle qu’ait été la réalité de la vio-
lence paternelle, elle ne jouait un rôle si important que dans la mesure où
elle défendait B. d’un vécu d’effondrement dans la relation à sa mère. Il
est par ailleurs évident que le père avait échoué à remplir efficacement un
rôle de tiers qui puisse la dégager de la dépression maternelle.
Par ailleurs, il faut relever un mode relationnel particulier de B. à
ses objets : elle procédait à une sorte de captation de l’objet, qu’il soit
paternel ou maternel, dans un mouvement évoquant la mélancolie :
convaincue d’être destinée à mourir tôt comme sa mère l’était,
convaincue que je la rejetterai à cause de sa violence, qui est d’essence
paternelle.
De façon liée, j’ai longtemps et à tort considéré l’attente d’un rejet
violent de ma part comme l’expression d’une relation sadomasochiste
avec un scénario fantasmatique sous-jacent qu’il faudrait interpréter.
Puis, je me suis rendu compte que je faisais fausse route. Cette violence
dont elle était possédée – le mot n’est pas trop fort – n’était pas que la
sienne, c’était aussi un fantôme : la violence du père l’habitait comme un
corps étranger et empêchait la constitution d’un scénario œdipien viable
et organisateur. Entrer dans un scénario œdipien sur la scène du trans-
fert débouchait sur une impasse dans la mesure où cela la mettait immé-
diatement en contact avec cette imago et avec le caractère incestuel de
cette violence, dans le sens d’une confusion des langues et d’une identi-
fication à l’agresseur (Ferenczi, 1932).
De façon caractéristique, il m’a fallu beaucoup de temps pour laisser
venir au jour en moi le sentiment que la violence rôdant dans sa cure ne
lui appartenait pas en propre, qu’il y avait confusion sur le fait de savoir
qui en était le détenteur. Je le lui ai alors dit. Ce moment a constitué un
tournant, qui lui a ensuite permis, pour la première fois de sa vie me
semble-t-il, de prendre cette violence à son compte et de s’en sentir
actrice.
Ainsi donc, le colmatage du noyau de détresse primitif passe par une
double captation : captation de l’objet de type mélancolique ; captation
par l’objet au sens de la confusion des langues. Sur cette base se
construit ensuite une tentative projective de guérison, et c’est contre
cette dernière et les éléments délirants qu’elle implique que se met en
place l’organisation de caractère.
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 158

158 Jacques Press

IMPASSE PSYCHIQUE ET FIXATION SOMATIQUE

C’est dans l’impasse entre le trop d’excitation entretenue dans la


relation à l’imago paternelle et le vécu intolérable de détresse dans la
relation à la mère psychiquement absente que me paraît naître la symp-
tomatologie somatique, qui est double, celle de l’hypocondrie et celle des
crises douloureuses.
La symptomatologie hypocondriaque ressortit à une incorporation
(Abraham et Torok, 1985), mais elle a encore une valeur positive avec une
potentialité d’hystérisation. Le fait que les angoisses hypocondriaques
s’exacerbent dans le temps même où disparaissent les crises douloureuses
va dans le même sens.
En revanche, ces dernières m’apparaissent, au niveau psychique,
comme résultant à la fois de l’impasse elle-même et de l’effort de
contention que la symptomatologie de caractère représente. Elles
constitueraient une tentative d’autoguérison par rapport aux failles
de l’investissement maternel précoce en même temps qu’elles portent
la trace de sa nature, celle d’une préoccupation, probablement déjà
prénatale, pour cette partie du corps de sa fille aînée, lieu de tous les
dangers (y compris celui de la rivalité œdipienne) et de toutes les
pertes.
Les rapports entre sens et force s’y trouvent déjà présents, non pas
en tant qu’investissement par le sujet lui-même, mais en tant que traces
du jeu des modalités d’investissement – désinvestissement du sujet par
son premier objet et, dans le même mouvement, du sens de ces modali-
tés pour l’objet. Il y a un sens, mais il est chez l’objet – donc, dans le
transfert, chez l’analyste –, il ne pouvait être appréhendé par B. elle-
même, du moins pendant un très long temps. Je serai tenté de penser que
c’est cette double trace – investissement-désinvestissement d’une part,
sens de ces mouvements pour l’objet de l’autre – remontant à une
époque reculée, qui ferait lit de la fixation somatique.
La crise douloureuse survient à l’extrême de l’effort de contention
en même temps qu’elle signale son échec : c’est seulement pendant
leurs crises que ces personnes peuvent se laisser aller et se mettent à
l’abri, dans une sorte de cocon douloureux, qui forme le pendant
négatif du cocon autogénéré de B. chez elle (les rêveries). Ce double
caractère – survenue à la place d’un moment d’effondrement des
défenses et régression possible dans et à travers la symptomatologie
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 159

Fixations somatiques et fonctionnement mental 159

somatique – a été noté par les auteurs psychosomaticiens depuis long-


temps et paraît revêtir une valeur générale dans toutes les affections à
caractère critique.
Simultanément, la crise somatique éponge en quelque sorte l’effon-
drement psychique qui devrait alors apparaître. Il me semble qu’on
assiste dans la crise à la transformation du mode de relation du sujet à
lui-même d’une manière qui n’est pas sans évoquer la transformation
d’une relation objectale en une relation narcissique sous l’effet d’un
trauma (Ferenczi, 1931), mais avec une complication supplémentaire : il
y aurait non pas deux niveaux, comme dans ce que Ferenczi décrit, mais
il s’agirait, ainsi que je le disais il y a peu, d’une structure à trois étages
que je retrouve maintenant dans les modes de relation d’objet.
Le premier niveau, le plus superficiel, se manifeste dans la relation
objectale où dominent la maîtrise et la captation. À l’abri de cette
coque, il y a une relation de nature narcissique entre le sujet et son
monde de rêveries, entre la partie caractérielle et le noyau pulsionnel.
Enfin, lorsque cet équilibre est mis en danger, survient la crise soma-
tique, qui représente en même temps le troisième niveau, que je vois
comme la reprise au niveau du corps propre des aléas de la relation
narcissique primitive : investissement, désinvestissement, détresse,
tentative de maîtrise douloureuse par captation. De façon réciproque,
la symptomatologie somatique disparaît progressivement au fur et à
mesure que la contention par la carapace caractérielle s’atténue et que
la relation, de narcissique, devient objectale, en d’autres termes que
s’établit un lien transféral objectal. Ainsi, la crise a-t-elle un statut
ambigu, signant l’échec de la défense identitaire, mais en même temps
la reprise de cette problématique à un niveau narcissique élémentaire,
celui du soma.
Pour conclure, quelques brèves remarques sur les conséquences
d’une telle façon de voir, qui me paraissent de la plus grande importance
pour l’analyste. Car il est le dépositaire d’un sens qui n’apparaît pas
comme énigme au sujet, mais comme non-sens alors même qu’il est ins-
crit dans son corps propre. Dès lors, ce n’est pas tellement de la nature
imprévisible de son investissement par l’analyste que la personne doit se
défendre ; tous ses efforts visent bien plutôt à se prémunir de ce qui
pourrait apparaître, si on lui en laissait l’espace, comme un défaut ou
une perte de sens dans la relation.
La relation violente au père faisait sens. En revanche, le risque lié
aux mouvements particuliers d’investissement et de désinvestissement
maternel, pour chargé de sens qu’il fût, ne pouvait être vécu par B. que
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 160

160 Jacques Press

comme une perte de sens, d’autant plus redoutable qu’elle n’avait jamais
été nommée comme telle (en même temps, se cantonnant dans la relation
violente au père, prenant le parti de sa mère et évitant la dépression de
transfert, elle épargnait celle-ci). C’est dans cette impasse que naît la
symptomatologie somatique. Cela implique que ces cures ne trouvent
leur issue que lorsqu’a pu se vivre dans le transfert l’écho des conditions
ayant présidé à sa survenue, donc que l’analyste soit prêt à vivre une
dépression de transfert.
Pendant très longtemps, le travail est chez l’analyste, qui commence
par faire fausse route et ne peut que faire fausse route. La question n’est
pas en effet qu’il se trompe, mais bien comment la relation et le cadre
analytiques vont survivre. Avec B., j’avais commencé par considérer sa
provocation à me mettre en échec comme l’expression d’un sadisme à
mon égard et à l’interpréter comme tel. C’était vrai, mais comme l’aurait
dit Winnicott, c’était six ans trop tôt. Car c’était aussi de ma part agir
contre-transférentiellement une violence paternelle donnant prématuré-
ment forme à l’informe de son noyau pulsionnel et favoriser ainsi le mode
relationnel qu’elle connaissait bien, l’automaintien par le refus de rela-
tion avec moi dans les séances d’une part, les rêveries dans le cocon de
son chez-soi de l’autre.
Le point important est le suivant : avant qu’elle puisse reprendre ce
sadisme à son compte, ce qui a été le mouvement ultérieur de sa cure et
a finalement permis que celle-ci se termine dans de bonnes conditions,
il a d’abord fallu que je reconnaisse le poids de réalité de son histoire,
« le noyau de vérité historique » dont Freud parle dans ses derniers
travaux, de L’homme Moïse à « Constructions » (Freud, 1939, 1937).
Prendre en considération ce noyau de vérité, c’est à mon sens ressen-
tir et vivre pleinement dans le jeu transfert-contre-transfert le fait que
la question fondamentale à ce stade réside dans la réponse de l’objet,
en l’occurrence l’analyste. Comme je l’ai déjà relevé, c’est dans ce
mouvement, allant d’une relation intranarcissique entre les deux élé-
ments clivés à une relation objectale, que se résout la symptomatologie
somatique.
La question des fixations en psychosomatique nous fait ainsi abor-
der deux questions fondamentales de la psychanalyse contemporaine,
celle de l’articulation théorique et clinique entre pulsionnalité et
réponse de l’objet d’une part, et de son rôle dans l’éclosion des soma-
tisations de l’autre, le soma devenant bruyant dans la faille entre ces
deux éléments premiers. Si nos théories ne rendent compte que de
manière très insatisfaisante de la compréhension des processus de
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 161

Fixations somatiques et fonctionnement mental 161

somatisation, au moins ai-je l’espoir que mes réflexions auront fait tou-
cher du doigt la nécessité de cette articulation dans le domaine qui est
le nôtre.

JACQUES PRESS
62, quai Gustave-Ador
1207 Genève

Bibliographie

Abraham N. et Torok M. (1985), L’Écorce et le Noyau, Paris, Aubier-Montaigne.


Bleger J. (1974), Symbiose et Ambiguïté, trad. fr. Paris, PUF.
Fain M. (1995), « Régression ou distorsion ? », in Rev. Franç. Psychanal., 59, p. 59-67, Paris, PUF.
Ferenczi S. (1931), « Analyse d’enfant avec des adultes » in Psychanalyse IV, Paris, Payot.
— (1932), « Confusion des langues entre l’adulte et l’enfant » in Psychanalyse IV, Paris, Payot.
Freud S. (1926), Inhibition, Symptôme et Angoisse, trad. M. Tort, Paris, PUF, 1954.
— (1937), « Constructions dans l’analyse », in Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985.
— (1939), L’Homme Moïse et la Religion monothéiste, trad. C. Heim, Paris, Gallimard.
McDougall J. (1996), Éros aux mille et un visages, Paris, Gallimard.
Marty P. (1976), Les Mouvements individuels de vie et de mort, Paris, Payot.
— (1980), L’Ordre psychosomatique, Paris, Payot.
de M’Uzan M. (1998), « Impasses de la théorie, théories indispensables », in Rev. Franç. Psy-
chanal., 62(5), p. 1459-1465, Paris, Gallimard.
Winnicott (1955), « Les aspects métapsychologiques de la régression au sein de la situation ana-
lytique », in De la pédiatrie à la psychanalyse, trad. J. Kalmanovitch, Paris, Payot.
— (1965), « La crainte de la folie », trad. fr. in La crainte de l’effondrement et autres situations
cliniques, 2000, Paris, Gallimard.
— (1971), « La crainte de l’effondrement », trad. fr. in La crainte de l’effondrement et autres
situations cliniques, 2000, Paris, Gallimard.
— (1975), Jeu et Réalité, trad. C. Monod, Paris, Gallimard.

RÉSUMÉ — Après avoir rappelé les lignes de force de la théorie des fixations chez
P. Marty, l’auteur la met en relation avec l’extension de la notion de régression dans
l’œuvre de Winnicott. Il émet ensuite l’hypothèse que les maladies correspondant à des
fixations somatiques dans la théorie martyienne correspondent à des enclaves psycho-
tiques dans le soma.

MOTS CLÉS — Fixations somatiques. Régression. Régression à la dépendance absolue.


Maladies à crise.

SUMMARY — The author reviews and links the main lines in the theory of fixation accor-
ding to P. Marty to the extension of the notion of regression in the work of Winnicott. He
RevPsy23_p145p162 26/04/06 14:00 Page 162

162 Jacques Press

then hypothesizes that those illnesses corresponding to somatic fixations in Marty’s theory
correspond to psychotic barriers in the soma.

KEY-WORDS — Somatic fixations. Regression. Regression to absolute dependence. Crisis


illnesses.

ZUSAMMENFASSUNG — Nach einer Darstellung der Hauptzüge der Fixierungstheorie von


Pierre Marty, stellt der Autor diese Theorie in Beziehung zum Begriff der Regression im
Werk Winnicotts. Er wirft danach die Hypothese auf, dass Krankheiten, die in der mar-
tyschen Theorie den somatischen Fixierungen entsprechen, den psychischen Enklaven im
Soma gleichzustellen sind.

STICHWÖRTER — Somatische Fixierungen. Regression. Regression bis zur absoluten


Abhängigkeit. Krisenkrankheiten.

RESUMEN — Tras haber recordado las lineas de fuerza de la teoría de las fijaciones de
P. Marty, el autor la relaciona con la extensión de la noción de regresión en la obra de
WInnicott.Propone la hipótesis que las enfermedades correspondientes a las fijaciones
somáticas en la teoría martyniana corresponden a terrenos psicóticos en el soma.

PALABRAS CLAVES — Fijaciones somáticas. Regresión a la dependencia absoluta. Enfer-


medades con crisis.