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M Le magazine du Monde n o 487.

Supplément au Monde n o 23646/2000 C 81975


SAMEDI 16 JANVIER 2021. Ne peut être vendu séparément.
Disponible en France métropolitaine, Belgique et Luxembourg.

JOURS DE
LES DERNIERS
DONALD TRUMP
CARTE BLANCHE À Chris WARE. JUSQU’EN MARS, L’AUTEUR AMÉRICAIN, CONNU POUR SA RÉINVENTION DU
ROMAN GRAPHIQUE, RACONTE, CHAQUE SEMAINE DANS M, LE QUOTIDIEN
D’UN COUPLE DE CHICAGO, DANS UNE ÉPOQUE MARQUÉE PAR LA PANDÉMIE.

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OLIVIER PEUT
ÉPARGNER DANS
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Crédit photo : Getty Images -
Au programme D É S O L A N T E S, I N O U Ï E S, I N I M AG I N A B L E S, Trump a demandé en décembre que soit fusillé pour
RÉVOLTANTES… Les images de la « prise du Capitole » l’exemple un res­ponsable fédéral des élections qui
par les partisans de Donald Trump, le 6 janvier, ont avait réfuté l’hypothèse d’une fraude.
plongé le monde entier dans l’effroi et la stupéfaction. Cette semaine, dans un tout autre registre, l’effroi, la
Retransmise en direct, cette violente agression à l’égard révolte, la stupéfaction, le dégoût, la tristesse sont aussi
de la démocratie a fait de ses spectateurs des témoins là à la lecture du beau portrait que dresse Dominique
impuissants. D’autant plus désarmés qu’il était mani- Perrin d’Eva Thomas. Elle est la première femme à
feste que c’est le président américain lui-même qui, avoir raconté à la télévision française à visage décou-
par ses mots, a incité – si ce n’est appelé – ces hommes vert le viol commis par son père alors qu’elle avait
et ces femmes vociférants à envahir le bâtiment. À se 15 ans. C’était en 1986 aux « Dossiers de l’écran ».
livrer à une démonstration de force. Voire pire… Parce L’inceste était nommé. Ses terribles conséquences
qu’il n’a qu’un sens très relatif du respect des insti­ étaient dites. Eva Thomas avoue qu’elle s’est jetée sur
tutions de son pays. Parce qu’il méprise tout simple- le beau livre déflagratoire de Camille Kouchner,
ment le suffrage universel. Parce que cet homme colé- La Familla grande (Seuil), sorti en ce début janvier.
rique a ceci d’enfantin qu’il ne supporte pas de perdre. L’auteure y accuse son beau-père, le très influent
Donc de voir le pouvoir lui échapper. « Il est rongé par constitutionnaliste Olivier Duhamel, homme de pou-
la peur de l’échec », rappelle Gilles Paris, le correspon- voir s’il en est, d’avoir violé son frère jumeau à plusieurs
dant du Monde à Washington, qui suit la présidence reprises alors qu’il n’avait que 14 ans. « Elle est sauvée »,
Trump depuis quatre ans, jour après jour. Et c’est pré- dit Eva Thomas. Sauvée par son courage. Sauvée par sa
cisément ce qu’il raconte dans ce numéro de M parole. Elle dit aussi que, avec ce livre, l’année com-
Le magazine du Monde : les derniers jours de Trump. mence bien. Il est permis d’espérer.
Son récit est aussi brillant que vertigineux. On y
apprend, entre autres choses, qu’un avocat proche de Marie-Pierre LANNELONGUE

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Le sommaire

LA SEMAINE LE MAGAZINE
12 Entre-soi 18 À Amsterdam, la pause 23 La descente aux enfers 36 La victime oubliée
Les presque profs coffee pour les touristes, de Donald Trump. Depuis d’Oradour-sur-Glane.
de Sciences Po. c’est (bientôt) fini. l’élection du 3 novembre, Tuée par les nazis lors du
le chef de l’État a tout mis massacre du village martyr,
13 
L a femme qui brisa 19 Le combat de Léone-Noëlle en œuvre pour ne pas le 10 juin 1944, Ramona
l’omerta de l’inceste. Meyer pour garder reconnaître sa défaite. Domínguez Gil a longtemps
sa bergère. Au risque de mettre en péril été effacée des mémoires.

Lindokuhle Sobekwa/Magnum Photos, cour tesy Rubis Mécénat


15 C’est là que ça se passe la démocratie américaine Jusqu’à ce qu’un enseignant
Le Petit Cambodge. 20 Débat de soirée et ruiner pour de bon espagnol la sauve de l’oubli.
Un ministre en exercice Ulrich Lebeuf/MYOP pour M Le magazine du Monde.
son capital politique.
16 
Le Ghana s’inquiète peut-il se permettre 40 PORTFOLIO
pour la génération perdue d’écrire un livre ? 30 Trou d’air à Airbus Ville. Vies sans issue. À Daleside,
du COVID. Dans la banlieue de Toulouse, ex-cité afrikaner prospère,
21 C’est peut-être le quartier Andromède, né à quelques dizaines de
17 L’histoire se répète un détail pour vous… dans les années 2000, pâtit kilomètres de Johannesburg,
Les revers de fortune La conférence de presse du de la crise économique liée deux photographes, l’un
des magnats chinois. 7 janvier de Jean Castex. à la pandémie. Cet ensemble sud-africain et noir, l’autre
immobilier, voisin du site de français et blanc, ont su
22 La première fois que construction aéronautique, saisir sous leur objectif sa
“Le Monde” a écrit est déserté par les salariés population désenchantée.
Gauche caviar. d’Airbus et ses sous-traitants.
LE GOÛT
53 Loué soit le design. 60 Des nouvelles de… 78 Traitement de saveur Photo illustration
de Jean-Baptiste
Delphine Courteille, Tête d’œufs. Talbourdet-
55 Fétiche directrice de Napoleone/
En mains propres. salons de coiffure. 79 Écologiquement vôtre M Le Magazine
du Monde à partir de
Le bâton de palo santo. photos d’Anass Bachar
56 Tête chercheuse 62 Un peu de tenues /EyeEm/GettyImages
Quinzequinze, Grandeur nature. 80 Jeux et Delihayat/
Getty Images.
polynésie psychédélique.
72 À l’origine 82 Dans l’album photo de…
58 Librement inspiré Chic reptilien. Lison Daniel.
Her vé Goluza. Stylisme James Valeri. Chris Rhodes

La balle au doigt.
74 Voyage immobile à…
59 Variations Bruxelles.
À plein tubes.
76 En service commandé
Penny Lane,
COORDONNÉES DE LA SÉRIE « GRANDEUR NATURE », P. 62.
climax méditerranéen. A l ig h i e ri  : alighieri.co.uk — A m i  : amiparis.com — A r ma n i  : armani.com — B ar r i e  : barrie.com — B ot t e ga V e n e ta  :
bottegaveneta.com — C a r e l  : carel.com — C a rt i e r  : cartier.fr — C e l in e  : celine.com — C h an e l  : chanel.com — C h arve t  :
charvet.com — C om m i ss ion  : commission.nyc — E m i l io P ucc i  : emiliopucci — F al k e  : falke.com — F e n di  : fendi.com —
77 Produit intérieur brut S a lvator e F e r r aga mo  : ferragamo.com — G i v e nc h y  : givenchy.com — H e r e u  : hereustudio.com — J i l S an de r  : jilsander.
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Y v e s S a i n t L au r e n t  : ysl.com

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DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION_
Marie-Pierre LANNELONGUE

DIRECTEUR DE LA CRÉATION_
Jean-­Baptiste TALBOURDET-NAPOLEONE

RÉDACTION EN CHEF ADJOINTE_


Grégoire BISEAU, Agnès GAUTHERON, Clément GHYS
DIRECTRICE DE LA MODE_
Suzanne KOLLER
RÉDACTRICE EN CHEF TECHNIQUE_
Anne HAZARD

RÉDACTION Samuel BLUMENFELD, Zineb DRYEF, Laurent TELO.


Avec Dominique PERRIN et Robin RICHARDOT.
Sabine MAIDA (cheffe adjointe Lifestyle et beauté), Caroline ROUSSEAU
(cheffe adjointe Mode) et Fiona KHALIFA (coordinatrice Mode).
Chroniqueurs_Marc BEAUGÉ, Guillemette FAURE.
Assistantes_Aurore SALCEDO et Marie-France WILLAUME.

DÉPARTEMENT VISUEL Photo_Lucy CONTICELLO et Laurence LAGRANGE (direction),


Hélène BÉNARD-CHIZARI, Françoise DUTECH, Federica ROSSI.
Avec Ronan DESHAIES (Instagram) et Soizic LANDAIS.
Graphisme_Audrey RAVELLI (chef de studio), Camille DURAND et Marielle VANDAMME.
Photogravure_Fadi FAYED, Philippe LAURE. Avec Ingrid MAILLARD.

ÉDITION Stéphanie GRIN, Julien GUINTARD et Paula RAVAUX (chefs d’édition adjoints).
Boris BASTIDE, Béatrice BOISSERIE, Nadir CHOUGAR, Joël MÉTREAU, Agnès RASTOUIL.
Révision_Jean-Luc FAVREAU (chef de section), Adélaïde DUCREUX-PICON.
Avec Vanessa FRANÇOIS.

PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE, DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : Louis DREYFUS


DIRECTEUR DU “MONDE”, DIRECTEUR DÉLÉGUÉ DE LA PUBLICATION,
MEMBRE DU DIRECTOIRE : Jérôme FENOGLIO
DIRECTRICE DE LA RÉDACTION : Caroline MONNOT
DIRECTION ADJOINTE DE LA RÉDACTION : Grégoire ALLIX, Maryline BAUMARD,
Hélène BEKMEZIAN, Philippe BROUSSARD, Nicolas CHAPUIS, Emmanuelle CHEVALLEREAU,
Emmanuel DAVIDENKOFF, Alexis DELCAMBRE, Harold THIBAULT, Françoise TOVO
DIRECTEUR DÉLÉGUÉ AUX RELATIONS AVEC LES LECTEURS : Gilles VAN KOTE
DIRECTRICE DES RESSOURCES HUMAINES : Émilie CONTE
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA RÉDACTION : Sébastien CARGANICO

Documentation : Muriel GODEAU (cheffe de service) et Vincent NOUVET / Infographie : Le Monde / Directeur de la diffusion et de la production : Hervé BONNAUD / Fabrication : Xavier LOTH (directeur), Pascal
DELAUTRE (chef de fabrication), Alex MONNET / Directeur du développement numérique : Julien LAROCHE-JOUBERT / Directeur informatique groupe : José BOLUFER / Responsable
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papier@lemonde.fr / M Le magazine du Monde est édité par la Société éditrice du Monde (SA). Imprimé en France : Maury imprimeur SA, 45330 Malesherbes.
Origine du papier : Italie. Taux de fibres recyclées : 0%. Ce magazine est imprimé chez Maury certifié PEFC. Eutrophisation : PTot = 0.018kg/tonne de papier. Dépôt légal à parution. ISSN 0395-2037
Commission paritaire 0712C81975. Agrément CPPAP : 2000 C 81975. Distribution Presstalis. Routage France routage.
1 – GILLES PARIS est correspondant du Monde à 2 – ANNE DEGUY , journaliste indépendante, a cou- 4 – ALEXANDRE DUYCK, journaliste et écrivain, col-
Washington, accrédité à la Maison Blanche depuis vert l’arrivée à Toulouse-Blagnac du mythique labore régulièrement à M Le magazine du Monde.
2014. « Le 7 novembre, quand l’agence Associated A380 en 2003. Celui-ci est alors accueilli comme Au hasard de lectures, à l’automne dernier, il
Press a annoncé que Joe Biden avait remporté un prince des airs. Dix-sept ans plus tard, elle y apprend l’existence de Ramona Domínguez Gil, vic-
l’élection présidentielle américaine, Donald Trump retourne pour voir comment la crise aéronau- time oubliée d’Oradour-sur-Glane. « J’ai été très tou-
aurait pu accepter la défaite en vantant ses 74 mil- tique affecte la capitale européenne de l’aviation. ché par cette nouvelle et aussi par le travail de David
lions de voix, plus qu’aucun républicain avant lui, « Je lisais que la région était touchée par le syn- Ferrer Revull, enseignant espagnol qui a retracé la
et se poser en recours pour 2024. Il s’est lancé au drome de Detroit. J’ai voulu en avoir le cœur net. » vie, le parcours, la mort de tous les Espagnols vic-
contraire dans une course destructrice qui menace Elle s’intéresse au quartier Andromède, créé avec times du massacre le 10 juin 1944. » Ce reportage
aujourd’hui d’occulter son héritage politique, pour- l’arrivée de l’A380. En pleine pandémie, ses com- raconte la vie de cette famille décimée mais aussi, à
tant non négligeable, et de le condamner durable- merçants tentent de traverser une période de très travers elle, la présence des républicains espagnols
ment à une ignominie nationale. » P. 23 fortes turbulences. P. 30 dans le Limousin. Et leur fin tragique. P. 36

3 – ULRICH LEBEUF est un photographe français.


Pour M Le magazine du Monde, cette semaine, il
a réalisé le reportage dans le quartier Andromède.
Il est également depuis 2014 le directeur artis-
tique du festival de photographie MAP, à
Toulouse. Membre de l’agence MYOP depuis jan-
vier 2007, ses travaux sont publiés dans Le Monde,
Libération, The New York Times ou des maga-
zines comme Grazia, VSD, Geo et M Le magazine
du Monde… Il est aussi l’auteur de plusieurs livres,
dont Khaos (Éditions de Juillet, 2019). P. 30

Elles et ils ont participé à ce numéro.


Le Monde. Paul Khayat. Ulrich Lebeuf. Laurent Bagnis

1 2 3 4

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ENTRE-SOI LES PRESQUE PROFS DE SCIENCES PO.
À L’HEURE OÙ OLIVIER DUHAMEL, PROFESSEUR ÉMÉRITE À L’INSTITUT D’ÉTUDES POLITIQUE DE PARIS,
MET FIN À TOUTES SES FONCTIONS, “PROF À SCIENCES PO” DEMEURE UNE ÉTIQUETTE RÉPUTÉE,
QUE S’ARRACHENT POLITIQUES, AVOCATS ET JOURNALISTES. PEU IMPORTE S’ILS NE SONT
EN FAIT QUE DE SIMPLES VACATAIRES.

Texte Guillemette FAURE

SI LA FÊTE N’AVAIT PAS ÉTÉ pas de prix et vaut bien le déplace- « Tu ne trouves pas que la bibliothèque
ANNULÉE « en raison de la démission ment. « Professeur à Sciences  Po » ressemble à un Apple Store ? »
d’Olivier Duhamel et de la crise sani- ajouté sur la jaquette du livre d’un haut Et depuis deux semaines :
taire », les profs de Sciences Po auraient fonctionnaire ou sous une tribune « Cette affaire Duhamel, c’est un cata-
dû se retrouver le 14 janvier pour la tra- publiée dans la presse, ça donne une clysme. » « C’est bizarre que Frédéric
ditionnelle saint Guillaume de l’école de crédibilité intellectuelle. « Professeur à Mion [le directeur de l’école] n’ait pas
la rue Saint-Guillaume, afin d’évoquer Sciences Po », c’est aussi un sésame convoqué Olivier Duhamel, ne serait-ce
l’incroyable silence qui a entouré cet pour être présenté dans les médias. que pour se couvrir. » « Si l’institution
inceste familial qui n’en finit pas de Autre avantage, depuis l’agrandisse- perd son directeur, c’est la merde. On a
secouer l’establishment parisien. Si tous ment de la salle des profs de la rue des déjà perdu un président avec Richard
les profs de Sciences Po (et moi avec) se Saint-Pères, on peut y faire des ren- Descoings… » « Je ne vois pas comment
donnaient la main, ils formeraient une contres – professionnelles, s’entend –, Mion peut rester. »
grande ribambelle qui pourrait aller de enrichir son carnet d’adresses. Ceux
la place de la Bastille à l’Arc de triomphe. qui y ont été étudiants s’amusent d’y LEURS GRANDES VÉRITÉS
L’école de la rue Saint-Guillaume, à revenir, d’autres, aux passés scolaires L’avantage d’être prof à Sciences Po,
Paris, est une grande entreprise de vaca- plus cahotiques, se disent que ça aurait c’est que ça permet de ne pas se laisser
taires qui distribue un label à 4 500 per- amusé leurs parents de les voir ici. impressionner par quelqu’un qui est
sonnes. Seuls 7 % sont des permanents. prof à Sciences Po. De la collapsologie
Parmi les vacataires, des gens aux noms À QUOI ON LES RECONNAÎT aux études de genre en passant par
prestigieux qui ne sont généralement Ils se disent entre eux que 50 euros net « New Luxury et art de vivre », la fron-
pas professeurs à temps plein. Mais ça, de l’heure si on prépare ses cours tière est toujours mince entre les disci-
seuls les vrais, ceux qui ont les titres et sérieusement, c’est pas cher payé, mais plines avant-gardistes et le ridicule. Les
les diplômes, le savent. en même temps Emmanuel Macron élèves internationaux sont les plus
Quand un élu échoue à une élection aussi a été prof à Sciences Po. En cours, sympas et ce sont eux qui rapportent le
municipale ou législative, quand un ils lorgnent les ordinateurs de leurs étu- plus. Ce ne sont pas les comptes de
ministre quitte le gouvernement, il diants, plus récents et plus rapides que l’école qui sont tendus, mais le
explique qu’il va devenir enseignant à les leurs. Ils tutoient la terre entière contexte.
Sciences Po. Peu importe que l’activité mais vouvoient les assistantes. Au fil
n’occupe que vingt petites heures par des réunions et des documents à parta- LEUR QUESTION EXISTENTIELLE
an : elles suffisent à embellir un CV ou, ger, ils ont découvert que tous les pro- « Tu fais quoi, toi, avec les écrans en
mieux, son profil Twitter. Machine à fessionnels de leur profession étaient cours ? » (devenue, depuis l’enseigne-
recycler les anciens politiques, aussi profs à Sciences Po. Quand ils font ment à distance, « toi, tu forces les étu-
Sciences Po donne l’impression à Jean- partie des jurys de sélection, ils diants à allumer leur caméra pour les
François Copé ou à Hubert Védrine de entendent des étudiants expliquer visios ? »).
rester dans les allées du pouvoir qu’ils ont envie du label Sciences Po et
(cénesthésie qui passe bien mieux que se disent qu’après tout eux aussi. LEUR GRAAL
d’avoir à dire qu’on est devenu Mettre en anglais « teaches @sciences
« consultant indépendant », cette autre COMMENT ILS PARLENT po » sur sa bio Twitter, ce qui évite
façon de ne pas dire qu’on est en « C’est pas bien payé, mais c’est mieux l’emploi du mot « professeur ».
recherche d’emploi). qu’à la fac. » « Soixante pour cent des
Sur l’échelle des priorités, les vacataires enseignants sont quand même des LA FAUTE DE GOÛT
sont, après les étudiants, l’administra- enseignants professionnels, il n’y a pas La limite à 96 heures par an du nombre
tion et les permanents, la quatrième que des avocats, des consultants et des d’heures de cours de TD d’un ensei-
communauté de Sciences Po. C’est une journalistes… » « Sciences Po n’a jamais gnant vacataire.
population sous-payée – du moins par statué sur le sujet des vacataires qui se
rapport à ce à quoi elle croit pouvoir présentent comme professeurs. Ça per-
prétendre – mais flattée. L’étiquette n’a met à des gens de devenir des faiseurs. »
LA SEMAINE

Eva Thomas,
chez elle,
à Grenoble,
le 11 janvier.

LA FEMME QUI BRISA ELLE S’EST PRÉCIPITÉE SUR LE LIVRE DE CAMILLE


KOUCHNER. Grâce à un ami libraire, Eva Thomas l’a obtenu le
L’OMERTA DE L’INCESTE. mercredi 6 janvier, la veille de sa sortie, et lu d’une traite. Elle
ne pouvait attendre davantage. Eva Thomas est la première
Le 2 septembre 1986, Eva Thomas créait femme à avoir parlé d’inceste à visage découvert à la télévision
un choc salutaire en dévoilant aux “Dossiers française, en 1986. La Familia grande (Seuil), livre dans lequel
Camille Kouchner accuse son beau-père, le constitutionnaliste
de l’écran” le viol dont elle fut victime par Olivier Duhamel, d’inceste sur son frère jumeau, a déjà embué
son père. Aujourd’hui, à 78 ans, la créatrice quelques yeux de lecteurs. Il a enchanté la Grenobloise. « J’ai
ressenti de la joie, comme avec Le Consentement, le livre
de l’association SOS Inceste se réjouit pour de Vanessa Springora, raconte-t-elle. Je me suis dit : “Ça y est,
tous ceux qui, comme Camille Kouchner elle est sauvée.” Je sais ce que ça coûte de parler de l’inceste,
le travail que ça demande. Parler permet de retrouver son
dans le roman “La Familia grande”, osent identité, d’arrêter la danse permanente avec la mort. Je suis
enfin parler. La commission sur l’inceste tellement contente. 2021 commence bien, c’est un petit pas
de plus dans la prise de conscience de la société. »
mise en place par le gouvernement doit Eva Thomas nous reçoit à Grenoble le 8 janvier, jour de soleil
prochainement solliciter son opinion. sur les Alpes enneigées. Petit gabarit et grande énergie, humeur
joyeuse, regard vert et vif, elle a 78 ans mais en paraît bien
Texte Dominique PERRIN – Photo Sébastien ÉRÔME moins. Assise au bout de la grande table de sa cuisine, elle

13
LA SEMAINE

ôte son masque et s’excuse : « Le fait de ne pas avoir pu 4 centimètres d’épaisseur. On l’aperçoit sur une photo aux côtés
parler pendant longtemps était pour moi comme un bâillon, donc de l’actrice Delphine Seyrig, qui l’a soutenue. « J’ai sauté dans le
porter le masque m’est difficile. » Elle avait 44 ans quand, lors vide en allant à cette émission, se remémore-t-elle. Ensuite, je me
d’une soirée des « Dossiers de l’écran », elle a raconté avoir été suis sentie portée par un combat collectif. » Mais en 1990, « pour
violée par son père, une nuit, à l’âge de 15 ans. Un basculement éviter le burn-out », elle se met en retrait de son association.
historique qui a permis aux Français de prendre conscience de la Sa force, Eva Thomas dit la tirer de ses premières années
réalité de l’inceste et le traumatisme qu’il crée. À trente-cinq ans normandes. « J’ai eu une enfance heureuse, j’étais construite,
d’écart, sa parole et celle de Camille Kouchner provoquent le je pense que c’est ça qui m’a sauvée. » Elle est aussi très détermi-
même effet de souffle, comme si le basculement n’avait pas été née. Sa mère est couturière, son père jardinier, des gens très
complet. « L’inceste dérange tellement… C’est une sorte de déni catholiques qui vivent dans un village de l’Orne. Elle est l’aînée
collectif, analyse Eva Thomas. On brise le silence, puis la société de six enfants. « J’étais la première petite-fille de mes grands-
oublie vite et le déni se réinstaure. Alors, il faut en reparler. » parents des deux côtés, j’étais jolie, j’ai été vraiment aimée par
En 1986, son témoignage est un joli coup médiatique. Elle vient toute la famille. » Son destin est tout tracé. Un mari, la couture,
d’écrire un manuscrit sur son histoire, sous le nom de plume des enfants. Seulement, elle rêve d’être institutrice. Fascinée par
d’Eva Thomas, et contacte diverses personnes pour tenter de les récits de sa tante missionnaire à Djibouti, elle s’invente une
le publier : l’écrivaine Nancy Huston, la ministre des droits vocation. À 10 ans, elle annonce au curé que Dieu l’appelle pour
de la femme Yvette Roudy… Un an plus tôt, elle a créé l’asso- partir en Afrique. Sa tactique fonctionne, elle intègre une école
ciation SOS Inceste à Grenoble. Au printemps 1986, l’équipe de religieuses grâce à une bourse. Elle décrit son père comme
d’Armand Jammot la contacte pour une émission le 2 sep- un homme tendre, pas autoritaire. Un été pourtant, juste après sa
tembre. Elle l’annonce aux éditions Aubier, qui décident de troisième, il la viole. « Tout d’un coup, de façon incompréhensible,
publier son manuscrit, Le Viol du silence, le lendemain des mon père devient complètement autre et le lendemain redevient
« Dossiers de l’écran ». En direct sur Antenne 2, ses mots sur normal. » Elle en parle au curé de la pension : « Oubliez ça,
l’inceste portent : « C’est comme de la dynamite, si vous essayez mon enfant ! » L’adolescente craint d’être enceinte et devient
d’y penser, tout explose dans votre tête. C’est pas pensable. » anorexique plusieurs mois. Puis elle se remet à manger pour
Il s’agit d’un moment où « la télévision échappe au grand éviter d’être hospitalisée, ce qui interromprait sa scolarité.
spectacle », note l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, Avec le bac pour seul diplôme, elle enseigne dans une institu-
auteure d’Histoire de la pédophilie. xixe-xxie siècles tion religieuse à Flers (Orne), puis pour des enfants sourds-
(Fayard, 2014). « Ce qui marque, c’est le témoignage d’Eva muets à l’institut du Bon Sauveur, à Caen. En 1964, elle part
Thomas, mais aussi son visage. Elle est belle, très souriante, travailler un an dans l’Algérie indépendante, avant de s’installer
mesurée. Elle n’incarne pas une victime détruite et montre avec son compagnon au Tchad, où naît leur fille. Elle vit cinq
qu’on peut s’en sortir. » En trois ans, elle participe à une ving- ans dans le pays et s’investit dans le développement rural et
taine d’autres émissions (y compris en Suisse, Belgique, Italie l’éducation populaire auprès de femmes. De retour en France,
et au Québec) et à une soixantaine de débats. Chez elle, elle devient rééducatrice en psychopédagogie dans des écoles,
Eva Thomas conserve un book des articles de presse : il fait près de Grenoble. Comme elle tombe malade après chaque
visite à ses parents, elle décide, en 1980, d’écrire une lettre à
son père pour lui parler de son viol. C’est la première fois.
Dans sa réponse, il reconnaît les faits et lui demande pardon.
“L’inceste dérange tellement… C’est une sorte Lui et sa mère, qui ont toujours été protégés par le pseudo-
nyme de leur fille, sont décédés depuis une vingtaine d’années.
de déni collectif. On brise le silence, puis Pour lutter contre l’inceste, Eva Thomas croit au poids de la loi.
la société oublie vite et le déni se réinstaure. Elle-même n’a jamais porté plainte, car le crime était prescrit.
Pour sortir de ses douleurs somatiques et d’une phase de
Alors, il faut en reparler.” Eva Thomas dépression, elle a peint à la gouache rouge des toiles géantes
et fabriqué des poupées violentées, « une sorte d’art-thérapie
inconsciente ». Mais elle a tout de même eu recours à la justice.
Elle a demandé un changement de prénom avec un motif précis :
avoir été violée par son père. Sur ses papiers d’identité, elle garde
le nom paternel, mais Eva est son prénom officiel depuis 1991.
« Ça a été magique, assure-t-elle, mes cauchemars se sont
arrêtés et j’ai pu écrire Le Sang des mots. Les victimes,
l’inceste et la loi [republié en 2004 par Desclée de Brouwer]. »
Aujourd’hui, elle se félicite de la recommandation de la députée
Alexandra Louis (LRM) de faire des violences sexuelles sur
mineurs un crime spécifique. Elle jugerait utile un nouvel
allongement du délai de prescription, mais, à l’inverse de beau-
coup d’associations, elle estime que l’imprescribilité doit rester
réservée aux crimes contre l’humanité. Elle détaillera sa posi-
tion à Élisabeth Guigou, présidente de la nouvelle commission
sur l’inceste, qui doit la contacter le 20 janvier. Dans le livre
de Camille Kouchner, elle a beaucoup aimé le passage sur
les mots de la loi. Un avocat annonce au frère jumeau qu’il a
été « victime d’un crime ». Eva Thomas nous lit un long extrait :
Eva Thomas « Les mots, ces mots que Victor est en train d’entendre.
Capture d’écran

aux « Dossiers
de l’écran », le
Les mots, ces mots que je n’ai eu de cesse d’aller chercher
2 septembre 1986. durant mes années de droit et qui n’ont pas suffi jusque-là… »
Puis elle ferme le livre : « J’en ai encore des frissons. »

14
C'EST LÀ QUE ÇA SE PASSE

48° 52’ 25’’ N


2° 22’ 13’’ E
SQUATTÉ DEPUIS DEUX MOIS
PAR DES MILITANTS ANTI-
GENTRIFICATION, UN LOCAL
APPARTENANT AU “PETIT CAM-
BODGE”, À PARIS, VIENT D’ÊTRE
LIBÉRÉ. SON OCCUPATION AVAIT
SUSCITÉ L’ÉMOI EN RAISON DE
LA CHARGE SYMBOLIQUE DE CE
RESTAURANT, MEURTRI LORS DES
ATTENTATS DE NOVEMBRE 2015.

Texte Robin RICHARDOT

ÉVACUATION SANS HEURTS COLLECTIF ANTI-BAILLEUR HORREUR DU VIDE CIBLE MAL CHOISIE
La justice a mis un terme au squat Durant huit semaines, les lieux Le local du Petit Cambodge, lui, Les manifestants de la place
de l’Arche. Le 4 janvier, le tribunal ont été occupés par un groupe appartient à la Siemp, bailleur Sainte-Marthe ne se sont pas
de Paris a ordonné que les occu- nommé « les révolté.e.s de la social de la ville de Paris. Loué attaqués à n’importe quel lieu.
pants quittent dans les quarante- place Sainte-Marthe », dénonçant depuis décembre 2015 pour près « Le Petit Cambodge est devenu
huit heures le local situé la gentrification du quartier et de 5 000 euros par mois, il est le symbole de ce que nous avons
au croisement de l’avenue défendant « une écologie radicale pourtant toujours vide. De quoi vécu il y a cinq ans et de la manière
Claude-Vellefaux et de la rue à Paris », selon un communiqué. provoquer la colère des associa- dont on s’est relevé ensemble,
Jean-et-Marie-Moinon, dans le Une manifestation dans la lignée tions. Simon Octobre, dirigeant du décrit Alexandra Cordebard,
10e arrondissement parisien. du camp installé sur la place Petit Cambodge, explique que son maire PS du 10e arrondissement.
Loués par les gérants du Petit Sainte-Marthe, fin septembre, projet d’annexe a pris du retard en Les occupants auraient dû saisir
Cambodge, les lieux étaient à l’initiative de Youth For Climate raison d’une remise en route diffi- la charge symbolique et partir
investis illégalement depuis le et de Désobéissance écolo Paris. cile, en 2016, après les attentats d’eux-mêmes. » En effet, le Petit
14 novembre. Les restaurateurs Ces associations, supposées du 13 novembre 2015, et qu’il fut Cambodge est tristement connu
(qui disposent de deux autres proches de la mouvance anar- retoqué une première fois avant pour avoir été l’une des cibles des
­établissements dans le quartier, chiste, occupaient elles aussi le d’être validé en 2018. L’enseigne attentats du 13 novembre 2015.
rue Alibert et rue Beaurepaire) squat, tout comme des collectifs espérait ouvrir sa troisième Ce soir-là, une dizaine de per-
avaient déposé une plainte trois féministes et antiracistes. Au-delà adresse début 2020, mais l’épidé- sonnes ont été tuées dans le
jours plus tard pour « violation de du local du Petit Cambodge, c’est mie de Covid-19 a occasionné un ­restaurant de la rue Alibert.
domicile » et une enquête avait la transformation de l’ensemble nouveau report. Après 1 million Parmi les établissements atta-
été ouverte par le parquet de du quartier, ancienne cité d’euros d’investissement, Simon qués, il avait été un des derniers
Paris dans la foulée. En début ouvrière, qui suscite le débat. En Octobre n’a donc pas encore pu à rouvrir, quatre mois plus tard,
de semaine, le squat se vidait janvier 2020, artisans et artistes présenter son « projet novateur et le 14 mars 2016.
Patrick Aventurier/Sipa

­progressivement et dans le calme, du coin ont manifesté à la suite social » au grand public. Il estime
ne nécessitant pas, a priori, l’inter- de ­l’arrivée d’un nouveau bailleur, qu’il lui reste encore deux mois de
vention des forces de l’ordre. la société d’investissement travaux si « un nouveau confine-
Edmond Coignet, qui faisait ment très strict ne complique
craindre une hausse des loyers. pas encore les choses ».
LA SEMAINE

15 janvier, les lycées, le 18 janvier, sauf la première année et


certaines classes de deuxième année, qui reprendront le
10 mars. Quant aux établissements d’enseignement supérieur,
ils accueillent déjà les étudiants depuis le 9 janvier.
Pour limiter les risques de propagation, le président a promis la
mise en place d’un protocole sanitaire strict : désinfection des
salles de classe avant la rentrée, port du masque obligatoire,
lavage systématique des mains avant chaque cours. La distan-
ciation physique devrait devenir la nouvelle norme, même dans
les petites classes. « Nous avons fermé la cantine, les élèves
mangeront dans leur salle, détaille Mabel Owusu-Addo, la provi-
seure de l’École internationale d’East Airport. Nous avons aussi
réduit le temps de récréation à dix minutes et les classes pren-
dront leurs pauses à tour de rôle. Les élèves pourront courir,
mais pas se toucher. » Dans cette école, l’interruption des cours
n’a duré de facto que les deux semaines du confinement, avant
une reprise en ligne dès le mois d’avril 2020. Le système a si
Une classe de primaire dans
la banlieue d’Accra, à l’heure bien fonctionné, se réjouit Mabel Owusu-Addo, qu’il sera par-
du déjeuner, en 2017. tiellement maintenu. Dans cette école où l’année coûte jusqu’à
1 000 euros, un quart du revenu national par habitant, il va de
soi que tous les foyers disposent d’une connexion Internet.
LE GHANA S’INQUIÈTE POUR Tel n’est pas le cas dans les secteurs moins fortunés de la capi-
tale, où les préoccupations sanitaires sont passées au second
LA GÉNÉRATION PERDUE DU COVID. plan : l’urgence est désormais de ramener les enfants sur
les bancs de l’école (75 % des enfants en âge d’être scolarisés
Fermés depuis le 15 mars 2020 en raison de l’étaient en 2019). Dans le quartier pauvre de Nima, où les
la pandémie, les établissements scolaires vont cahutes en tôle ondulée s’étalent autour d’égouts à ciel ouvert,
la plupart des élèves ont dû prêter main forte à leur famille, à la
rouvrir le 15 janvier. Dans un pays où le taux maison ou au travail. « J’ai travaillé avec ma sœur, qui est coutu-
de scolarité est élevé, on craint de ne pas pouvoir rière, raconte Sumaya Tijani, 15 ans, qui s’apprête à entrer en
première année de lycée. Je suis vraiment contente d’arrêter le
ramener en classe les enfants des quartiers populaires. travail et de reprendre l’école. J’ai besoin d’étudier pour réaliser
mon rêve : devenir journaliste. » Tous les enfants du quartier ne
Texte Marine JEANNIN
suivront pas la même voie, regrette-t-elle. « Beaucoup de filles
sont tombées enceintes ces derniers mois. Et, quand on a un
bébé à mon âge, on ne retourne pas à l’école. »
Dans son bureau, au cœur de Nima, le chef local, Nii Ayie
ON POURRAIT PRESQUE CROIRE À UNE VEILLE DE REN- Bonso, ne cache pas son inquiétude. « La fermeture des écoles
TRÉE COMME LES AUTRES. À quatre jours de la reprise des a créé beaucoup de problèmes, explique-t-il, le visage fermé.
cours, l’École internationale d’East Airport, quartier cossu du Les enfants n’ont pu aller ni à l’école publique ni à l’école cora-
nord d’Accra, est encore quasiment vide. Quelques employés nique. Quand ils n’aidaient pas leurs parents, ils n’avaient plus
rafraîchissent la peinture des murs bleu ciel, des parents rien à faire, alors ils se sont mis à traîner dans la rue. » Ici, le
d’élèves défilent à la réception pour récupérer les uniformes décrochage s’annonce massif. S’il n’existe pas de statistiques
scolaires et les bulletins de notes. Le campus de 700 élèves officielles, Awa Adways, professeure de primaire, estime qu’un
rouvrira ses portes le 15 janvier, dix mois (une durée record en élève sur trois ne reviendra pas dans son école. « Cette généra-
Afrique) après la fermeture nationale des établissements sco- tion du Covid sera une génération perdue, confesse-t-elle. Tous
laires pour endiguer la propagation du Covid-19. « Au début, ces enfants intelligents qui vont arrêter l’école, ça me brise le
c’était difficile d’empêcher ma fille de décrocher, admet Judith cœur. » Le gouvernement n’ayant pas cessé de payer les pro-
W. Kormle, venue chercher l’uniforme de Jaron Jaidyn, en troi- fesseurs, certains, comme Awa Adways, ont accepté d’ensei-
sième année de primaire. Elle n’a que 7 ans, alors suivre les gner bénévolement à leurs anciens élèves. Une goutte d’eau à
cours sur un ordinateur, ça lui offre beaucoup de distractions. l’échelle du pays. « Ça va être difficile, prévient Madeez Adamu-
Mais elle a gagné en indépendance et maintenant je n’ai plus Issah, spécialiste de l’éducation à l’Unicef. En dix mois, la majo-
besoin de la surveiller. » Sur le bulletin de notes qu’elle brandit, rité des élèves, ceux qui n’avaient pas de parents disponibles
une enfilade de « A+ ». « Elle est tellement contente de pour les aider ni d’accès suffisant aux cours en ligne, ont eu le
reprendre les cours ! s’exclame la jeune mère, présidente de temps d’oublier tout ce qu’ils avaient appris. Rattraper ce retard
l’un des Rotary Clubs d’Accra. Mais je ne peux pas m’empê- va nous prendre du temps. » Pour inciter les familles à renvoyer
cher d’être un peu inquiète. Même si on apprend à nos enfants leurs enfants à l’école, le ministère de l’Éducation a lancé l’ini-
les gestes barrière, qui nous assure que les autres parents tiative « Back to School », une vaste campagne médiatique
feront de même ? » associée à des opérations de sensibilisation dans les commu-
Alors que le Ghana ne déplore que 336 morts depuis le début nautés rurales. Le Ghana a également décidé, en suivant les
José Nicolas/Hans Lucas

de l’épidémie, selon l’OMS, les mesures sanitaires com- recommandations de l’Unicef, d’accorder à tous les élèves le
mencent juste à s’assouplir. Dans son discours à la nation du passage à l’année supérieure, afin de respecter la classe d’âge
3 janvier, le président Nana Akufo-Addo a annoncé un calen- recommandée. « Il faut faire de la place pour les suivants, justi-
drier échelonné pour la reprise des cours. Les écoles mater- fie Madeez Adamu-Issah. Ils devront travailler dur, et rattraper
nelles et primaires, ainsi que les collèges rouvriront le en un an le contenu de deux années scolaires. »

16
LES REVERS DE FORTUNE
L'HISTOIRE SE RÉPÈTE DES MAGNATS CHINOIS.
DISPARU DES RADARS LE 2 NOVEMBRE 2020, JACK MA, LE PATRON D’ALIBABA,
A-T-IL ÉTÉ ARRÊTÉ OU FAIT-IL SIMPLEMENT PROFIL BAS ? SI LA SECONDE OPTION
EST LA PLUS PROBABLE, IL N’EN RESTE PAS MOINS QUE NOMBRE D’HOMMES
D’AFFAIRES CHINOIS ONT DÉJÀ EU À SUBIR DE VIOLENTS RAPPELS À L’ORDRE.

Texte Simon LEPLÂTRE


Jin Liangkuai/Xinhua-REA. Che Liang /Imaginechina via AFP. The New York Times/NYT-Redux-REA. Sun Xinming/Imaginechina via AFP. Nora Tam/South China Morning Post via Getty Images

2020, L’ÉTRANGE 2018, L’INCARCÉRATION 2017, LE MYSTÉRIEUX 2015, LA RETRAITE FORCÉE 2015, LA FUGUE
­É VAPORATION DE JACK MA LONGUE DURÉE DE ­K IDNAPPING DE DE GUO GUANGCHANG ­I MPROMPTUE DE YIM FUNG
Le fondateur d’Alibaba, WU XIAOHUI XIAO JIANHUA À 53  ans, le président de Le patron hongkongais de
56 ans, le géant chinois du Âgé de 54  ans, l’ancien Il avait fondé Tomorrow Fosun International, conglo- Guotai Securities, une des
commerce en ligne, et patron de l’assureur Group, un fonds d’investis- mérat qui détient notam- principales banques d’inves-
homme le plus riche de Anbang, numéro 3 en Chine, sement qui gérait notam- ment le Club Med et le tissement de Chine, avait lui
Chine, n’a pas été vu en utilisait ses connexions poli- ment la fortune de fils de Cirque du Soleil, est sur- aussi disparu un mois, fin
public depuis un congrès sur tiques pour développer son dirigeants communistes. En nommé le « Warren Buffet 2015, pour « collaborer dans
la finance fin octobre 2020. entreprise à toute vitesse. Il savait-il trop ? Menacé d’ar- chinois » pour son talent à le cadre d’une enquête »,
Il y avait accusé les banques multipliait les investisse- restation depuis 2013, il conclure des affaires. Il avait avant de reprendre ses fonc-
et les autorités financières ments risqués, comme le s’installe à Hongkong, censé été porté disparu fin 2015. tions. Comme les autres,
chinoises d’avoir une « men- rachat de l’hôtel Waldorf être plus sûre. Mais, en 2017, L’entreprise avait alors indi- l’homme de 57 ans faisait les
talité de prêteur sur gage ». Astoria à New York, pour il est enlevé par des hommes qué qu’il « collaborait dans frais d’une campagne de
Avec la filiale financière près de 2 milliards de dol- en civil, dans sa chambre du le cadre d’une enquête », sans lutte contre la corruption
d’Alibaba, Ant Group, Jack lars, en 2015. Mais, depuis Four Seasons. On n’a plus plus de précisions. Il avait lancée par le président
Ma voulait révolutionner le 2016, la Chine a fait de la jamais entendu parler de lui pu reprendre ses fonctions chinois Xi Jinping, qui visait
secteur, en prêtant à ses lutte contre les risques (il aurait 48 ans aujourd’hui), une semaine plus tard. à la fois à nettoyer le Parti, à
clients grâce à une évalua- financiers une priorité. Wu m a i s ce r t a i n s m é d i a s l’image ternie, et à asseoir
tion de leur solvabilité fon- Xiaohui est arrêté en assurent qu’il est en rési- son pouvoir, en affaiblissant
dée sur le big data. Mais sa juin 2017. Un an plus tard, il dence surveillée en Chine des factions rivales.
sortie n’a pas plu aux autori- est condamné à dix-huit ans continentale. Son groupe a
tés : le 2 novembre, Jack Ma de prison pour fraude et été démantelé.
était convoqué par le régula- abus de pouvoir.
teur bancaire et l’introduc-
tion en Bourse d’Ant Group
annulée. Il n’est pas réap-
paru en public depuis.
LA SEMAINE

AMSTERDAM VILLE REINE “DE LA DROGUE ET DU SEXE” ? autorisé, dans les années 1970, l’ouverture des coffee shops
Il faudra, sans doute, bientôt revoir cette opinion largement et la possession de 30 grammes d’herbe par personne, mais
répandue, car la maire de la capitale des Pays-Bas, elle en ­interdisait la culture. De quoi encourager la naissance
la Néerlandaise Femke Halsema, entend ­visiblement la corri- d’une activité clandestine, de type quasiment industriel désor-
ger. La dirigeante écologiste, qui a détrôné les socialistes mais, organisée par diverses mafias qui s’enrichissent en ali-
longtemps à la tête de la mairie, se fixe l’objectif d’une trans- mentant un marché gigantesque très peu ­surveillé par les
formation radicale d’ici à 2025, l’année où Amsterdam fêtera autorités. Dans les années 1990, le royaume a compté jusqu’à
le 750e anniversaire de sa création. Elle entend d’abord 2 000 coffee shops, dont un quart opérait sans autorisation…
s’attaquer – dès cette année, en principe – aux célèbres coffee La police estime aujourd’hui qu’environ 300 à 800 tonnes de
shops. La ville en compte 166 (un tiers du nombre total dans cannabis sont produites chaque année aux Pays-Bas, dont
le pays) et, selon les estimations officielles, 1,5 million de 10 % à 20 % pour alimenter le marché ­national. Les cartels
touristes franchissent, chaque mois, la porte de l’un d’eux pour approchent des agriculteurs pour les inciter à se reconvertir
s’y approvisionner en cannabis. Pas question, selon la mairie, dans cette spécialité très lucrative, et 90 % des fermiers
de transformer la ville en zone « cannabis free ». « Il y a désor- ­n’informent jamais les autorités qu’ils ont été ainsi contactés,
mais, ici, une énorme aspiration à gérer le flux du tourisme. selon une enquête parue en 2019. Marocains, turcs ou est-
Notre liberté ne peut être un laissez-passer pour des groupes européens, ces groupes criminels, aux ressources considé-
importants de jeunes qui vomissent dans les canaux parce rables, ont essaimé dans les pays voisins. Ils se sont aussi
qu’ils ont trop fumé ou trop bu », a expliqué l’élue verte dans orientés, au fil du temps, vers la production d’autres drogues,
un style imagé. Elle entend donc, d’une part, limiter à quelque plus dures, notamment synthétiques.
70 le nombre de coffee shops et, surtout, interdire désormais En échange de la limitation du nombre de coffee shops et de
leur accès aux visiteurs étrangers. L’afflux de consommateurs l’interdiction qui leur serait faite de vendre aux touristes, les
français, allemands, britanniques ou belges durant l’été, patrons de ces commerces pourraient détenir de plus grandes
alors que les pays déconfinaient, a achevé de convaincre les quantités de cannabis : quelques kilos, au lieu des 500 grammes
autorités locales qu’il fallait agir, comme l’a déjà fait un autre autorisés – en théorie – à l’heure actuelle. Pas de quoi contenter
« hub » néerlandais de la vente d’herbe, Maastricht. les détaillants, qui redoutent de voir s’évaporer le gros de leur
Appuyée par des commerçants, la police et plusieurs magis- clientèle : plus des trois quarts des touristes interrogés l’an
trats, Femke Halsema veut aussi durcir les critères d’implanta- dernier à Amsterdam affirmaient que la première motivation
tion pour les coffee shops et contrôler leurs sources d’appro- de leur voyage était l’existence des coffee shops… Aux experts,
visionnement. Vaste projet, car l’étrange loi néerlandaise a qui avertissent sur le risque de développement d’un trafic de rue
susceptible de se substituer au commerce légal, Femke
Halsema rétorque que les acheteurs étrangers sont, de toute
façon, majoritairement des consommateurs réguliers d’herbe
À AMSTERDAM, LA PAUSE COFFEE POUR qui peuvent s’en procurer dans leur pays. Selon la maire, ils
ne se rendent aux Pays-Bas que pour un peu plus de « fun »,
LES TOURISTES, C’EST (BIENTÔT) FINI. pour « la couleur locale » (en français dans le texte), à savoir
le fait de pouvoir fumer tranquillement dans les cafés. « Je pense
La maire écologiste Femke Halsema compte qu’ils comprendront qu’ils ne doivent plus venir ici seulement
interdire l’accès des coffee shops aux visiteurs pour les coffee shops », affirme Femke Halsema. Elle prévoit
toutefois une période transitoire, durant laquelle il lui faudra
étrangers. Une façon de limiter le tourisme d’ailleurs convaincre toutes les composantes de sa majorité.
du cannabis, de lutter contre les narcotrafiquants Au sein de celle-ci, son propre parti, GroenLinks, et les centristes
de D66 manifestent quelques réticences face à cette nouvelle
et de redorer l’image de la ville. ambition et ont obtenu, en décembre, le rejet d’une pétition
populaire réclamant des mesures de limitation du tourisme
Texte Jean-Pierre STROOBANTS
de masse et de la vente de drogue.
En vue de la « renaissance » du centre-ville, la responsable
écologiste a décrété, par ailleurs, l’interdiction des logements
de type Airbnb au sein de cette zone particulièrement
­touristique d’Amsterdam et prône la reconversion en
logements des nombreux hôtels à bas prix qui accueillent
les jeunes fêtards. Elle espère, enfin, limiter le nombre de
sex-shops, « théâtres érotiques », péniches à strip-tease
et autres fenêtres à néons multicolores dans De Wallen,
le fameux quartier rouge de la ville, haut lieu européen de
la prostitution. Pour l’instant, son projet est soutenu par des Ilv y Njiokiktjien/The New York Times-Redux-REA

associations d’habitants et des patrons qui avaient appelé,


durant le confinement, à ce que des mesures soient prises
pour éviter, après la pandémie, de nouveaux afflux de
touristes. Les opposants à la politique de la mairie, eux,
dénoncent des mesures qui aboutiront à accroître encore
la gentrification d’un centre-ville qui est déjà inaccessible
pour les personnes à revenus faibles et moyens.

La ville compte 166 coffee shops,


contre 570 sur l’ensemble des Pays-Bas
(ici, le Boerejongens, à Amsterdam, en novembre).
LE COMBAT DE LÉONE-NOËLLE MEYER
POUR GARDER SA BERGÈRE. est-elle supposée traverser l’Atlantique en 2021
pour une durée de trois ans. « Une nuit, à
L’héritière d’un Pissarro qui avait été volé par les nazis bataille 2 heures du matin, mon avocat américain m’a
pour que son tableau reste exposé au Musée d’Orsay au lieu de mis une pression forte pour que j’accepte cette
transaction, regrette aujourd’hui Léone-Noëlle
devoir rejoindre l’Amérique, comme le prévoit un accord de 2016. Meyer. Je n’avais pas le choix, je ne voulais pas
risquer de perdre un procès. Mon erreur, c’est
Texte Roxana AZIMI
d’avoir traité cette affaire à distance. »
Une clause supplémentaire, particulièrement
alambiquée, engage Léone-Noëlle Meyer à
léguer de son vivant la toile à un musée fran-
çais, lequel devra accepter le principe de rota-
tion perpétuelle. À défaut, son décès déclen-
chera un nouveau transfert, permanent
celui-là, et l’inscription du Pissarro au pro-
gramme Art in Embassies dans les déléga-
tions américaines à travers le monde… Déjà
victime de l’escroc américain Bernard Madoff,
la fille adoptive de Raoul Meyer estime avoir
été bernée. « Cet accord est tout sauf une res-
titution », plaide l’héritière, connue pour son
caractère tranché. « Avant la signature de la
transaction, j’étais même prête à racheter le
tableau pour l’offrir à Orsay, ajoute-t-elle, mais
le musée de l’Oklahoma ne le veut pas. Pour
eux, pas question de céder. »
Avec l’avocat parisien Ron Soffer et épaulée par
l’agence de communication Publicis, dont elle
Léone-Noëlle Meyer, 81 ans, estime avoir été bernée en signant une transaction qui prévoit que la Bergère rentrant fut autrefois actionnaire, Léone-Noëlle Meyer
ses moutons, de Pissarro, doive régulièrement traverser l’Atlantique. La justice française se prononcera le 19 janvier. se bat devant la justice française pour obtenir le
droit de léguer l’œuvre au Musée d’Orsay, sans
C’EST UNE PASTORALE COMME LE Lafayette puis adopte une petite fille, Léone- rotation. Il faut dire que l’établissement public
PEINTRE CAMILLE PISSARRO EN A TANT PEINT. Noëlle, dont la mère a péri à Auschwitz. est plus que réservé à l’idée d’avoir à prendre à
Son évaluation même est modeste, de l’ordre En 1951, il apprend que sa Bergère rentrant sa charge les frais pour organiser les allers et
de 1,5 million d’euros. Pour la richissime ses moutons a été repérée en Suisse. Sa ten- retours du tableau entre la France et les États-
Léone-Noëlle Meyer, cependant, la valeur tative de retrouver la propriété de l’œuvre se Unis. « On est arrivé à un blocage, il faut s’as-
sentimentale et symbolique de la Bergère solde par un échec : au plaignant spolié, seoir autour de la table et négocier, mais le
rentrant ses moutons (1886) est inversement la Confédération helvétique oppose une pres- musée d’Oklahoma ne veut rien entendre »,
proportionnelle à sa valeur financière. Bien cription de… cinq ans. assure Ron Soffer. L’avocat du musée améri-
qu’âgée de 81 ans et à l’abri du besoin, l’héri- Le combat de Léone-Noëlle Meyer ne s’en- cain, Me Olivier de Baecque, réplique qu’« une
tière lutte aujourd’hui contre le Musée Fred gage vraiment que soixante et un ans plus transaction a été signée, homologuée par des
Jones Jr de l’université d’Oklahoma pour gar- tard, en 2012, lorsque l’un de ses fils repère juges français et américains, et Mme Meyer doit
der en France, au Musée d’Orsay, ce tableau le Pissarro du grand-père sur le site du Musée la respecter », précisant, que, « en cas de diffi-
Olivier Roller/Divergence. Patrice Schmidt/Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais

qui avait appartenu à ses parents adoptifs, Fred Jones Jr. Les recherches permettent culté, il est stipulé qu’il faut retourner devant un
Raoul et Yvonne Meyer. « Je serais beaucoup de pister un achat, en 1957, par un couple de juge américain ».
plus tranquille si je ne faisais rien, mais c’est collectionneurs américains, Aaron et Clara Le 4 janvier, la justice américaine, saisie par
mon devoir de me battre », lâche l’énergique Weitzenhoffer, qui l’a légué au musée, le Musée Fred Jones Jr, a d’ailleurs condamné
ex-présidente du conseil de surveillance des en 2000, parmi 32 autres tableaux impres- Léone-Noëlle Meyer pour injure à la cour pour
Galeries Lafayette et pédiatre retraitée. sionnistes. Trop heureux, le musée américain avoir refusé de se désister de la procédure
Le contentieux sera examiné le 19 janvier par n’avait pas pris la peine de vérifier le pedigree engagée en France, en violation du contrat.
la justice française. Mais l’histoire commence du cadeau, qui figurait sur le répertoire des « Le danger, dans le comportement de
en 1941, quand l’occupant allemand met la œuvres spoliées et non restituées, établi dès Mme Meyer, c’est qu’il peut entraîner un coup
main sur un coffre du Crédit foncier de France 1947. Armée de sa bonne foi et conseillée par d’arrêt à la résolution amiable des dossiers de
contenant la collection des Meyer. Signés de solides avocats, la direction de l’institution restitution », commente Me de Baecque. Ron
Bonnard, Renoir, Modigliani et… Pissarro, les n’entend pas céder à l’injonction tardive de Soffer, lui, espère casser l’accord de 2016 en
trésors acquis par le couple dans les Léone-Noëlle Meyer. s’appuyant sur un arrêt de la Cour de cassation
années 1930 sont spoliés, puis dispersés dans L’accord concédé en 2016 témoigne de l’âpreté datant de juillet 2020 dans le cadre d’une autre
des conditions troubles, comme le sont à de l’affrontement juridique : le tableau est resti- affaire de Pissarro spolié, La Cueillette des pois
l’époque nombre d’œuvres d’art appartenant tué à Mme Meyer moyennant une rotation perpé- (1887), dont la restitution a été obtenue en vertu
à des juifs. Ayant survécu à la guerre, Raoul tuelle entre le Musée Fred Jones Jr et une insti- de l’ordonnance du 21 avril 1945, déclarant
Meyer, homme d’affaires original, organiste tution française. Ainsi, la Bergère qui est nulles toutes les ventes effectuées sous le cou-
à ses heures, devient directeur des Galeries accrochée au Musée d’Orsay depuis 2017 vert des lois antijuives du régime de Vichy.

19
DÉBAT DE SOIRÉE UN MINISTRE EN EXERCICE PEUT-IL
SE PERMETTRE D’ÉCRIRE UN LIVRE ?
“L’ANGE ET LA BÊTE” (GALLIMARD) EST LE TROISIÈME OUVRAGE PUBLIÉ PAR BRUNO LE MAIRE DEPUIS QU’IL
EST MINISTRE DE L’ÉCONOMIE. EN PLEINE CRISE SANITAIRE ET ÉCONOMIQUE, EST-IL BIEN ­R AISONNABLE
QU’UN MEMBRE DU GOUVERNEMENT PASSE DU TEMPS À PRENDRE LA PLUME ? Texte Laurent TELO

LE CONTRE- LE CONTRE- LE CONTRE-


ARGUMENT DE ARGUMENT DE ARGUMENT DE
TRANSPARENCE PUBLICITÉ MAUVAISE FOI
ET DE VÉRITÉ Ministre ou écrivain, Dans l’histoire de la
Commettre un ouvrage il faut choisir. L’excuse Ve République, il y a
alors que son action de l’insomniaque n’est bien un ministre qui
ministérielle est tou- pas suffisante pour aurait pu s’arroger le
jours en cours est tenter de justifier droit de publier son
la preuve évidente l’entretien chrono- livre en plein exer-
de la poursuite d’un phage d’une telle cice : le ministre du
objectif très personnel double vie. Qu’au temps libre, apparu,
– prendre de vitesse ses beau milieu d’une avec l’instituteur
collègues ministres sur crise sanitaire et André Henry, en 1981,
l’agenda médiatique – économique sans mais qui disparaîtra
et d’un narcissisme sus- précédent Bruno avec Edwige Avice
pect quand on est censé Le Maire ­parvienne à en 1984. Un porte-
œuvrer pour l’intérêt publier son troisième feuille inédit dont la
général. Sans parler des ouvrage depuis mission consistait à
risques d’un tel mélange qu’il est en poste « conduire une action
des genres. En 2018, à Bercy interroge de promotion du loisir
l’association anticorrup- ­inévitablement. Un et de maîtrise de son
tion Anticor avait épin- éparpillement qui temps ». Pourtant,
glé Marlène Schiappa, ne devrait pas, aux aucun de ces deux
secrétaire d’État char- yeux du grand public, ministres n’a eu le
gée de l’égalité entre les ­redorer l’image temps de publier quoi
femmes et les hommes, de marque du que ce soit durant son
pour avoir envoyé, par personnel politique. mandat.
l’intermédiaire du minis-
tère, une invitation pour
L’ARGUMENT DE L’ARGUMENT L’ARGUMENT DE la promotion de son
TRANSPARENCE DE PUBLICITÉ MAUVAISE FOI nouveau livre.
ET DE VÉRITÉ Un livre peut permettre Un ministre en exer-
Si l’écriture d’un livre à un ministre d’« impri- cice ne devrait pas
destiné au grand mer » dans l’opinion, ce avoir du temps à
public peut inciter un qui n’est pas un luxe consacrer à l’écriture ?
ministre à 1) des- dans un gouvernement Mais arrêtons l’hypo-
cendre de sa tour qui compte un Darma­ crisie ! S’insurge-t-on
d’ivoire, 2) réfléchir nin, une Bachelot et contre ces ministres
posément au sens de un Dupond-Moretti. qui partent en cam-
son action, 3) s’adres- Avec L’Ange et la Bête, pagne électorale en
ser, sans faux-sem- Bruno Le Maire nous délaissant les affaires
blants ni langue de dévoile son érudition gouvernementales ?
bois, au citoyen et le – le titre est une réfé- Les exemples sont
guider dans les cou- rence à Pascal – et légion tant ce « cumul
lisses du pouvoir en lui ses qualités d’homme des mandats » est
donnant des clés de d’État. Comme dans constitutif de la vie
compréhension des ce passage qui relate la nationale. Prenez
décisions gouverne- formation du gouver- Jean-Michel Blanquer,
mentales, il devrait en nement d’Édouard ministre de l’éduca-
publier au moins un Philippe : « “Quel poste tion. Il n’a pas prévu
par an ! Comme le dit veux-tu ?”, me d’écrire de livre pro-
Bruno Le Maire, avec demanda [Emmanuel chainement, mais
cet ouvrage sur la Macron]. Je lui répon- pourrait bien être tête
gestion de la crise : dis : “Les finances” (…) de liste LRM aux
« J’ai voulu être au plus Il laissa un long silence : prochaines régionales
près de la vérité. » “Et Matignon ?” » en Île-de-France.
LA SEMAINE

C’EST PEUT-ÊTRE
UN DÉTAIL POUR VOUS... MAIS PAS POUR MARC BEAUGÉ

LE 7 JANVIER, LE PREMIER MINISTRE JEAN CASTEX ANNONÇAIT


DE NOUVELLES MESURES DESTINÉES À LUTTER CONTRE LA PANDÉMIE.

1. SYMPHONIE EN COVID-19 2. PERDU DE VUE 3. ÉCART DE CONDUITE 4. CULTURE CLUB 5. ROI DE PIQUES
Est-ce un premier ministre Si vous avez raté l’épisode À force de gesticulations, Au moins, la cravate du Au-dessus de la tête
ou un chef orchestre ? précédent, rappelons que Jean Castex finit-il par premier ministre, elle, est de Jean Castex planent
Vitupère-t-il devant une les lunettes du premier convaincre son auditeur ? en place… Même en deux ombres
énième question pénible ministre firent causer lors Dur à dire, mais il parvint cherchant bien, on ne trou- dangereusement
sur la pandémie ou bat-il d’une conférence de assurément à nous vera pas grand-chose à pointues, voire carrément
la mesure pour ses presse, le 3 décembre, convaincre de redire au sujet de cette menaçantes.
musiciens ? En ce jour de présentant la stratégie l’imprécision de sa tenue cravate club sobrement L’avenir dira s’il fallait s’en
conférence de presse sur vaccinale du et de son costume. nouée d’un four in hand, méfier. Au présent, nous
le Covid-19, Jean Castex gouvernement. Avant sa Le premier ministre le plus simple et élégant nous contenterons
ne lésine pas sur les effets prise de parole, le présente en effet sur des nœuds de cravate, de préciser que ces
de manches pour faire premier ministre chercha cette photo un colossal n’en déplaise aux pointes viennent
entendre la petite musique frénétiquement sa collar gap, soit un vide stakhanovistes du Windsor traditionnellement
gouvernementale, nous monture, soulevant ses de plusieurs centimètres et autres cochonneries. On se poser sur des hampes,
faisant presque regretter notes et papiers, tâtant entre le col de la veste et en profitera pour rappeler les supports auxquels sont
qu’il ne porte pas une ses poches, alors même celui de la chemise. Les que les cravates club sont accrochés les drapeaux.
baguette dans sa main que celle-ci se trouvait esprits généreux diront censées matérialiser Les hampes prestige,
droite, comme le font les tranquillement posée sur que c’est le danger, l’appartenance à un cercle parfaites pour les
chefs d’orchestre depuis son nez. Il n’en fallut pas dans le feu de l’action, restreint, et que les toutes cérémonies officielles et
qu’un certain Guillaume- plus pour déclencher un quand on donne de sa premières furent dévelop- autres conférences de
Alexis Paris inaugura la buzz d’ampleur auquel personne. Les esprits pées, en 1880, par l’uni- presse Covid-19, sont
Ludovic Marin/AFP

pratique en 1794… Mais nous refusâmes de lucides noteront, eux, versité d’Oxford pour ses en bois et mesurent près
Jean Castex était sans participer. De fait, il nous que même au repos le étudiants les plus sportifs. de 3 mètres. Comptez
doute trop heureux d’avoir arrive d’avoir Jean Castex premier ministre n’est pas Les modèles anglais sont 200 euros environ
retrouvé ses lunettes. sous les yeux sans le voir. toujours bien fagoté. rayés de gauche à droite. pour un beau modèle.

21
LA SEMAINE

LES EXPRESSIONS SE DÉMODENT PLUS plus que moi le titre d’héritiers », lance le parcours de deux femmes ministres bien
QUE LES VÊTEMENTS. Supplantée à partir le député UDF du Var François Léotard. décidées à peser sur le PS : Élisabeth Guigou
des années 2000 par « les bobos », terme lui- « La gauche caviar cela existe. Et ceux qui et Martine Aubry. « L’une était réputée incon-
même déjà devenu désuet, « gauche caviar » apprennent à jouer L’Internationale sur un sistante, “gauche-caviar” et technocrate.
semblait d’un autre temps. Celui des années piano à queue aussi ! », renchérit un autre UDF. L’autre héritait d’une image de femme entêtée,
Mitterrand et du long règne de Jack Lang à la Et la journaliste Christine Fauvet-Mycia un brin gauchiste et terriblement ambitieuse. »
culture. Mais la voici qui resurgit dans le sillage conclut : « À chaque parti ses magnats, qu’ils Des accusations dans lesquelles la misogynie
d’une affaire en forme de poupée russe : les soient de la presse ou du pétrole. À chacun ses tient une bonne part : « L’une était suspectée
accusations d’inceste portées dans un livre riches : antiquaire ou banquier. De ce jeu des d’être une des marionnettes de François
contre le politologue Olivier Duhamel par sa sept familles, il est difficile de sortir indemne. » Mitterrand, et l’autre de n’être que la petite fille
belle-fille Camille Kouchner. Depuis, chaque Parmi les personnalités taxées d’appartenir à dévouée de papa Delors. » Élisabeth Guigou
jour apporte son lot de révélations sur ceux la gauche caviar, « une emmielleuse de génie » se trouve aujourd’hui prise dans le tourbillon
qui, dans l’entourage amical et professionnel dont Laurent Greilsamer signe le portrait le de l’affaire Duhamel. Certaines associations
de l’ancien président de la Fondation nationale 19 janvier 1987 : « Un dimanche sur deux, de lutte contre l’inceste lui reprochent sa
des sciences politiques, savaient mais n’ont Anne Sinclair enjôle de son regard bleu les proximité avec Olivier Duhamel, dont elle est
rien dit. Le 6 janvier, Le Parisien titrait « Le pro- “grands” du petit monde de la politique, des une amie, alors qu’elle vient juste de prendre
cès de l’inceste et de la gauche caviar ». Et, sur affaires, de la culture et du show-biz », écrit-il. la tête d’une mission sur les violences
les réseaux sociaux, des voix, souvent venues Le journaliste s’attarde sur son carnet sexuelles commises contre les enfants.
de l’extrême droite, se délectent de ce rac- d’adresses : « Les Badinter, les Chaban, Mais revenons aux récurrences de « gauche
courci douteux, comme si l’inceste ne sévissait Laurent Fabius (“un ami d’enfance”) et caviar » dans Le Monde : sans surprise, 1995
pas dans tous les milieux sociaux – selon Jacques Attali (“un vieil ami”) sont de ses et 2002, deux années électorales, lui sont
un sondage Ipsos paru en novembre 2020, proches. (…) Et qui mieux qu’elle peut vous particulièrement propices, d’autant que le
un Français sur 10 en a été victime. raconter ses discussions passionnées avec débat sur l’immigration y occupe beaucoup
« Gauche caviar » : si l’expression renvoie à la Elie Wiesel, son dîner, l’autre soir, avec Shimon de place. Or, au fil du temps, c’est surtout dans
gauche mitterrandienne, c’est avant la victoire Pérès, à Paris, chez Montand, ses fous rires ce contexte que l’accusation est brandie.
du président socialiste qu’elle apparaît dans avec son copain Bedos, ses virées chez Lipp, Quiconque s’élève contre le durcissement
Le Monde le 23 janvier 1978. Il n’est alors ses déjeuners “rares et denses” avec Elisabeth de la politique française en la matière est
pas question de politique mais de chanson. Badinter ? » De quoi la ranger « parmi les hus- accusé par la droite d’appartenir à la gauche
Dans une longue enquête, Pierre Georges sardes de la “gauche caviar”» ? « Je ne sais caviar – bientôt, ce sera d’« angélisme ».
et Dominique Pouchin expliquent la difficulté pas ce que c’est », répond l’intéressée, « moue L’objectif est de clore le débat, mais cela ne
pour nombre de chanteurs « à texte » d’accéder incrédule » et « regard apitoyé ». fonctionne pas toujours. En 1997 – l’une de
aux plateaux de radio et de télévision. « La Pendant les années 1990, l’expression est celle où l’expression sera le plus utilisée –, un
réponse est toute prête : les chansons sont ­utilisée à tort et à travers par la droite pour article de la loi Debré est retiré face au tollé
trop longues, ésotériques, les textes inacces- disqualifier une gauche supposément décon- qu’il suscite. Il obligeait toute personne héber-
sibles au grand public, incompréhensibles, le nectée des réalités des Français. Lors de geant un étranger à signaler aux autorités
“show-biz” a son grand sac toujours ouvert où l’université d’été du RPR en 1990, Hervé le départ de la personne accueillie. Autant
fourrer en bloc tous les “diseurs”, les “préten- Mecheri, secrétaire national à la jeunesse, dire une incitation à la ­délation. « Quiconque
tiards”, les chanteurs à thème ou à thèse, pour fustige « cette gauche caviar qui ne connaît s’interrogeait sur l’opportunité de l’article
cause de non-talent évident ou d’apparte- l’immigration que par ses gens de maison » litigieux s’est vu traiter de “Parisien”, de
nance à la “gauche-caviar”… » Le terme va (Le Monde du 10 septembre 1990). Jack Lang “salonard”, de “gauche caviar” (quolibet en
faire florès après la victoire de François en est alors pour l’opposition l’incarnation pleine vogue), ou, faussement, d’“irresponsable
Mitterrand, en 1981. Un an plus tard, lors parfaite. Après avoir admis que ce dernier favorable à l’immigration c ­ landestine”, écrit
d’une passe d’armes à l’Assemblée nationale, a « fait progresser la cause de la culture », le 26 février 1997 Bertrand Poirot-Delpech,
la majorité accuse les députés d’opposition le député UDF Hervé de Charette brocarde comme si la liberté d’opinion ne consistait pas
d’être les « défenseurs des intérêts capita- lors d’un débat sur le budget de la culture à penser, le cas échéant, contre son milieu,
listes ». La réponse de la droite est cinglante, à l’Assemblée nationale « les travers de la son quartier, son intérêt. »
rapporte Le Monde le 5 février 1982 : « Je ne ­personnalité de M. Lang, qui, outre son style
fréquente pas les salons mondains et je n’ai “gauche caviar”, pèche par excès de “politique
pas de leçon à recevoir de gens comme médiatique” et une “dérive monarchique” »,
MM. Laurent Fabius et Gaston Defferre, qui écrit Frédéric Bobin, le 31 octobre 1991.
disposent d’une fortune acquise et méritent Deux ans plus tard, Daniel Carton retrace Texte Agnès GAUTHERON

GAUCHE CAVIAR
LE 23 JANVIER 1978, LA PREMIÈRE FOIS QUE “LE MONDE” A ÉCRIT
LE MAGAZINE

Donald Trump,
le 31 décembre
à Washington.

La descente aux enfers.


LE 20 JANVIER, JOE BIDEN PRENDRA SES FONCTIONS À LA MAISON BLANCHE, ENTÉRINANT L’ÉCHEC DE
LA FOLLE STRATÉGIE DE DONALD TRUMP. AU SOIR DE L’ÉLECTION DU 3 NOVEMBRE, LE PRÉSIDENT SORTANT
S’EST LANCÉ DANS UNE ENTREPRISE PÉRILLEUSE : CELLE D’UN IMPOSSIBLE MAINTIEN AU POUVOIR
DANS LA RUE. DEUX MOIS PLUS TARD, L’ASSAUT DE SES PARTISANS SUR LE CAPITOLE MARQUE UN POINT
Evan Vucci/AP/Sipa

DE NON-RETOUR. BANNI DE TWITTER ET DE FACEBOOK, POUSSÉ VERS LA SORTIE JUSQUE DANS LE CAMP
RÉPUBLICAIN, CELUI QUI AVAIT RÉUNI LES SUFFRAGES DE PLUS DE 46 % DES AMÉRICAINS ET POUVAIT
ESPÉRER PESER SUR LE FUTUR POLITIQUE DU PAYS SEMBLE AVOIR BRÛLÉ TOUTES SES CARTES.
UNE FUITE EN AVANT DANS LE DÉNI ET LA VIOLENCE QUI S’EST FRACASSÉE CONTRE LE RÉEL. Texte Gilles PARIS

23
LE M AG A ZINE

Le 4 novembre,
Donald Trump
refuse de
reconnaître sa
défaite depuis la
Maison Blanche.
LON GTEMPS, Donald Trump a aimé
raviver le souvenir de l’escalier mécanique qui
l’avait conduit, le 16 juin 2015, des hauteurs de
la tour qui porte son nom, à New York, vers
l’atrium où avait été installé son premier pupitre
de candidat à l’élection présidentielle. Moins de
six ans plus tard, sa carrière politique pourrait
s’achever par une autre descente, cette fois-ci
vers les enfers, là où l’a conduit son refus obs-
tiné d’accepter sa défaite, dans le tumulte san-
glant de l’assaut donné par certains de ses par-
tisans contre le Congrès. En moins de
quatre-vingts jours d’une chute vertigineuse, il
est passé du statut de président à celui de paria.

MAISON BLANCHE, NUIT DU 3 AU 4 NOVEMBRE


Hail to the chief, la marche militaire guillerette
réservée au président des États-Unis, résonne
dans l’East Room de la Maison Blanche. Il est un
peu plus de 2 h 30 et la salle d’apparat est trum-
piste. Des panneaux de campagne ont été dispo- fraude majeure. Nous allons devant la Cour pas me sentir bien. Je devrais peut-être quitter le
sés de part et d’autre du micro qui fait face aux suprême des États-Unis, on veut que le vote s’ar- pays, je ne sais pas », avait-il ajouté, mi-sérieux,
invités. Lorsque Donald Trump s’avance enfin, il rête, on ne veut pas qu’ils trouvent des votes à mi-ironique. Par ces déclarations répétées sans
affiche un sourire mécanique sur des traits cris- 4 heures du matin pour les ajouter à la liste. C’est cesse, Donald Trump s’est lui-même mis dans
pés. À sa droite, sa femme, Melania, offre celui un moment très triste. » l’embarras. Il ne peut désormais l’emporter
qu’elle arbore en toutes circonstances, pour la Une telle saisine est évidemment impossible et la qu’en prouvant que ce scrutin, objet de toutes
visite d’un homme d’État comme pour le pardon lenteur des opérations de dépouillement aux les attentions, a été saboté dans des propor-
de la dinde de Thanksgiving. États-Unis est légendaire. Invité à partager cette tions industrielles. Cette nuit-là, il vient d’ar-
Des semaines durant, les experts électoraux ont froide indignation, le vice-président, Mike Pence, mer d’un coup sec les mâchoires de ce piège
décrit le déroulement de la nuit électorale à prudent, se contente de vagues formules sur la qui s’apprête à le broyer.
venir. Une avance initiale du président sortant, nécessaire « intégrité du vote ». « Nous sommes sur
qui a conseillé à ses fidèles de voter en personne la route de la victoire, nous allons, de nouveau, SIÈGE DU PARTI RÉPUBLICAIN, JEUDI 19 NOVEMBRE
le 3 novembre et dont les bulletins sont immé- rendre de nouveau sa grandeur à l’Amérique », Cela fait déjà presque deux semaines que la
diatement décomptés. Puis une « vague bleue » lance-t-il avec un enthousiasme économe. vénérable agence Associated Press, le juge de
démocrate, alimentée par le vote par corres- Les deux hommes quittent la pièce accompa- paix par défaut des élections américaines, a
pondance, privilégié pour se protéger du coro- gnés de leurs épouses au son d’un autre air mar- proclamé Joe Biden vainqueur, le 7 novembre,
navirus et dépouillé ultérieurement dans cer- tial. Ironie du sort, le préposé à la sonorisation et tous les regards convergent en fin de matinée
tains États décisifs. Seule la hauteur de cette a choisi la Washington Post March. Elle a été vers l’avocat personnel du président, Rudy
vague reste à définir. créée en l’honneur d’un quotidien que le pré- Giuliani. L’ancien maire de New York, 76 ans, a
La nuit s’installe et Donald Trump s’accroche à sident déteste autant que le New York Times. annoncé des révélations susceptibles de provo-
cette avance qui n’est que provisoire. « On a Pendant toute la campagne, Donald Trump a quer le plus grand tremblement de terre poli-
gagné la Géorgie, ils ne pourront pas nous rattra- assuré que Joe Biden ne pourrait gagner qu’en tique de l’histoire des États-Unis. Il avait déjà
per », affirme-t-il. « On est en train de gagner en trichant et que les votes par correspondance, parlé le 7 novembre, lorsque Donald Trump
Pennsylvanie avec un énorme écart », poursuit- contre toute évidence, alimenteraient une avait quitté la Maison Blanche en président,
il, avant d’ajouter à sa liste le Michigan et le fraude massive. Au fur et à mesure que les pour sacrifier une fois de plus à sa passion du
Wisconsin. « On n’a même pas besoin de tout heures s’égrènent, la puissance de la mobilisa- golf, et s’en était revenu en début d’après-midi
ça », assure-t-il entre deux salves d’applaudisse- tion démocrate s’affirme. Il est encore temps en « canard boiteux », l’image consacrée aux
ments. La « vague bleue » commence pourtant à pour le président sortant de se résoudre à la États-Unis pour désigner un élu qui termine
se matérialiser et Donald Trump est d’autant reconnaître. D’autant qu’il s’apprête à recueillir son mandat alors que son successeur a été dési-
plus contrarié que sa chaîne préférée, Fox News, plus de voix qu’aucun candidat républicain gné. Rudy Giuliani avait alors tenu une confé-
a été la première à attribuer quelques heures avant lui. Une porte de sortie honorable. La rence de presse spectaculaire. Une erreur de
plus tôt un bastion conservateur, l’Arizona, au garantie d’une influence durable sur le Grand l’équipe de campagne du président l’avait expé-
démocrate Joe Biden. Le camp républicain s’est Old Party. De quoi nourrir des espoirs de recon- dié non pas comme prévu dans les salons du
récrié. L’expert électoral de la chaîne, Arnon quête en 2024. Four Seasons de Philadelphie, mais devant
Mishkin, est resté impavide. « Je suis désolé que Mais la dénonciation préventive et obsession- l’entrepôt d’un magasin de jardinage qui porte
nous ne nous soyons pas trompés dans ce cas par- nelle de cette fraude n’est pas le seul carcan qui le même nom, coincé entre un crématorium et
ticulier », a-t-il répondu aux responsables de la l’emprisonne. À de nombreuses reprises, une boutique borgne consacrée à une littéra-
chaîne qui l’interrogeaient. « Il a dit qu’il était comme le 17 octobre, à l’occasion d’un mee- ture spécialisée. La proximité du sex-shop avait
Doug Mills/NYT-Redux-REA

assez peu probable qu’on rattrape [Joe Biden] », ting, il a assuré que « concourir contre le pire suscité plus de curiosité que les maigres argu-
s’exaspère le président devant ses fidèles, les candidat de l’histoire de la politique américaine ments développés ce jour-là.
bras écartés d’impuissance. [lui] met[tait] la pression ». « Pouvez-vous ima- Ce 19 novembre, l’adresse est la bonne : il s’agit
Puis l’inquiétude s’engouffre brutalement dans giner si je perds ? Toute ma vie, que vais-je du siège du Parti républicain. Les thèses défen-
l’East Room. « Franchement, nous avons gagné faire ? Je vais dire que j’ai perdu face au pire dues par l’ancien maire de New York, en
cette élection, répète le président. Il y a une candidat de l’histoire de la politique ! Je ne vais revanche, emprisonnent l’avocat dans le

25
même registre grotesque. « Saviez-vous
que nos votes étaient comptabilisés en Allemagne
et en Espagne par une compagnie possédée par
les affiliés de [l’ancien président vénézuélien
Hugo] Chávez et de [l’actuel président, Nicolás]
Maduro ? », lance Rudy Giuliani avec une jubila-
tion gênante. L’incrédulité est générale et les
échanges avec les journalistes se tendent vite.
Dans ce climat électrique, la teinture qu’il a
appliquée à ses tempes fait symboliquement
naufrage en deux coulées sombres de part et
d’autre de son visage.
Vingt ans plus tôt, un autre candidat républi-
cain, George W. Bush, avait rassemblé une for-
midable armada pour mener la bataille en
Floride dans le contentieux qui l’opposait au
démocrate Al Gore. L’avocat en chef du républi-
cain était Ben Ginsberg, une fine gâchette des
lois électorales, et son équipe était dirigée par
James Baker, ancien chief of staff du président
Ronald Reagan et ancien secrétaire d’État de
George H. W. Bush. Mais, cette fois, les conseils
réputés qui avaient assisté Donald Trump dans
sa mise en accusation par le Congrès, un an
plus tôt, se sont fait porter pâle. Et Ben Ginsberg
raille sur les chaînes de télévision des recours
de pacotille. Rudy Giuliani n’est guère épaulé
que par Jenna Ellis, une juriste de formation
plus connue sur les plateaux de Fox News que
dans les prétoires. Trois jours après cette confé-
rence de presse, l’équipe de campagne de
Donald Trump annonce d’ailleurs qu’elle met
fin à sa collaboration avec une autre avocate
présente au côté de Rudy Giuliani, Sidney
Powell, qui annonce soir et matin sans qu’il ne
se matérialise jamais le « Kraken », un recours
miracle, dans une allusion au monstre marin
des légendes scandinaves. Le Parti républicain
assiste tétanisé au chemin de croix de Rudy
Giuliani, tout de même facturé 20 000 dollars
la journée. Dossiers vides, récriminations fan-
taisistes, l’avocat n’attire l’attention que par ses
écarts, comme lorsque l’une de ses philip-
piques, au cours d’une audition au Congrès du
Michigan, est ponctuée du son caractéristique
d’une flatulence qui interloque Jenna Ellis,
assise à sa gauche. Donald Trump s’accroche à
sa théorie du complot électoral, mais il est seul,
terriblement seul.

Kevin Dietsch/CNP/Newscom/Sipa. Rod Lamkey/CNP/Zuma Wire


Donald Trump tolère uniquement la presse qui soutient
aveuglément sa théorie de la tricherie électorale, comme
la chaîne One America News Network ou encore Newsmax.
Avant que son compte Twitter ne soit définitivement
fermé, le chef de la première puissance mondiale
partage frénétiquement les messages jugés servir la cause.
Même ceux, manifestement parodiques, des comptes
“penisdechat” et “crottedechat”.
LE M AG A ZINE

SALLE DE PRESSE DE LA MAISON BLANCHE,


MARDI 24 NOVEMBRE Donald Trump,
lors d’une
La matinée s’éternise dans la salle de presse de la très courte
Maison Blanche. Plus d’un jour sur deux depuis le conférence
4 novembre, l’agenda du président est totalement de presse louant
la situation
vide. Fini les déplacements et les visites : aucune économique
chance de rencontrer Donald Trump dans le du pays,
bureau Ovale ou sur la pelouse sud de la demeure le 24 novembre.
présidentielle pendant que l’hélicoptère Marine Page de gauche,
One patiente, moteurs grondants, dans des Rudy Giuliani
effluves de kérosène. Soudain, pourtant, Margo le 19 novembre.
Martin, une assistante du service de presse,
rameute les journalistes de permanence. L’heure
est grave, puisque la jeune femme a chaussé les
hauts talons qu’elle garde toujours en réserve au
pied de son bureau. Très vite, des aides installent
le sceau présidentiel sur le pupitre de la salle ainsi
que deux drapeaux, celui du président et la ban-
nière étoilée. Encore quelques minutes et la porte
coulissante qui sépare la salle de presse de la West
Wing laisse le passage à Donald Trump, suivi par
le vice-président, Mike Pence. Un instant solen-
nel ? La reconnaissance de la défaite ? L’air sombre
du président nourrit les attentes.
Mais Donald Trump est simplement venu célébrer
sans un sourire le record « sacré » battu par Wall
Street, qui a franchi le seuil de 30 000 points. Le
président parle pendant soixante-quatre secondes,
remercie et s’esquive. La plus courte conférence
de presse de son mandat vient de s’achever. Sans
la moindre question. L’ironie de la situation tient
à ce que ce record découle de la publication, la
veille, d’un message qui sonne comme un début
de concession sur son compte Twitter. Tout en
assurant que « nous serons vainqueurs », avec point
d’exclamation, le président y annonçait, sous la
pression d’élus républicains, avoir recommandé à
la responsable des services généraux de la prési-
dence d’engager formellement la procédure de
transition permettant notamment à l’équipe du
président élu de contacter les divers départements
fédéraux et de disposer des moyens alloués à cet
effet. L’homme qui s’est longtemps repu de la
presse, de ses interrogations et de la caresse des
objectifs la fuit désormais comme la peste. Lors de
sa première intervention publique après l’élection,
le 13 novembre, dans la roseraie de la Maison
Blanche, consacrée au déploiement du vaccin
contre le coronavirus, il s’en est fallu de peu pour
qu’il admette qu’une autre administration que la qui entretient elle aussi l’illusion dans laquelle
sienne en aurait la charge. Il ne s’est repris qu’à la il est désormais claquemuré. Sur son compte
dernière seconde, assurant qu’il trônerait toujours Twitter, le chef de la première puissance mon-
dans le bureau Ovale. diale partage frénétiquement les messages jugés
Donald Trump évite les médias, car la fraude servir la cause. Même ceux, manifestement
électorale claironnée reste indémontrable et les parodiques, des comptes « penisdechat » et
recours s’effondrent les uns après les autres. « crottedechat ».
L’heure n’est donc plus aux échanges musclés de
naguère avec des journalistes désormais en SIÈGE DU GOUVERNEMENT DE L’ÉTAT
position de force. À vrai dire, Donald Trump DE GÉORGIE, MARDI 1 ER DÉCEMBRE
tolère encore une certaine presse, mais unique- Après deux recomptages, la réalité s’obstine à
ment celle qui soutient aveuglément sa théorie contredire le président en Géorgie, remportée
de la tricherie électorale, comme la chaîne One par Joe Biden. Ce mardi matin, un homme en
Ameria News Network (OANN), l’un des relais colère prend place derrière le bouquet de micros
de la mouvance complotiste QAnon qui s’est installé au bas du grand escalier de marbre du
engouffrée dans la psyché du président. Ou bâtiment qui abrite le gouvernement de l’État, à
encore Newsmax, celle de son ami Chris Ruddy, Atlanta. À sa droite, un interprète en langue

27
Le matin de ce 1er décembre, des signes, vêtu de noir, attend sa première
phrase. Gabriel Sterling, responsable républicain
presse tenue au siège du Parti républicain, a d’ail-
leurs recommandé qu’un responsable fédéral des
Joseph diGenova, un avocat des élections, retire son masque anti-Covid-19, élections, Christopher Krebs, limogé pour avoir
inconditionnel du président, reprend sa respiration. « Je vais essayer de rester
calme. » Une pause. « Parce que tout est allé trop
écarté catégoriquement l’hypothèse de la
moindre fraude, soit fusillé pour l’exemple.
a recommandé qu’un loin, tout », poursuit-il en détachant chaque mot. Entre le responsable des élections de Géorgie et
responsable fédéral des Gabriel Sterling énumère les menaces de mort
venues des rangs ultra-conservateurs qui com-
le président des États-Unis, un gouffre béant
s’est creusé que personne ne vient combler. Au
élections, Christopher Krebs, mencent à s’accumuler en Géorgie contre les che- Sénat, les républicains modérés croient encore,
limogé pour avoir écarté villes ouvrières du scrutin du 3 novembre et leurs
supérieurs, pourtant républicains. Puis il inter-
ou veulent encore croire, que ces semaines de
dénégations forcenées ne sont que des étapes
catégoriquement l’hypothèse pelle l’emmuré de la Maison Blanche. « Vous devez sur le chemin d’un deuil. Lamar Alexander,
de la moindre fraude, intervenir et cesser d’inspirer les gens à commettre
potentiellement des actes de violence. Quelqu’un
sénateur républicain du Tennessee, se souvient
que le vice-président Al Gore, élu du même État,
soit fusillé pour l’exemple. va être blessé. Quelqu’un va se faire tirer dessus. a prononcé « le plus beau discours de sa vie »
Quelqu’un va se faire tuer. Et ce n’est pas juste. Ce lorsqu’il a accepté sa défaite face à George
n’est pas juste », martèle-t-il, prémonitoire. W.  Bush, après le décompte homérique de
La présidence Trump a régulièrement balancé Floride arbitré par la Cour suprême. Mais
entre le burlesque et le tragique. Comme Donald Trump n’a que faire d’un discours, fût-il
lorsque le président évoquait l’injection d’eau le plus beau. Il veut gagner, quel qu’en soit le
de Javel dans le corps pour lutter contre le coro- prix. Encore quelques jours et l’élu du Tennessee
navirus ou qu’il ponctuait d’un glacial « c’est prendra élégamment congé de la politique et du
comme ça » l’évocation du nombre de morts de Sénat en prenant place derrière le piano droit
l’épidémie. Au bout de quatre semaines, son installé dans le hall d’une annexe du Congrès.
enfermement dans le déni du résultat de la pré- Pour une sérénade avant la tempête qui vient.
sidentielle commence à produire des effets
délétères sur ses fidèles, qu’il ne cesse de chauf- COUR SUPRÊME DES ÉTATS-UNIS,
fer à blanc. De messages en messages sur VENDREDI 11 DÉCEMBRE
Twitter. Ou comme lorsque son convoi en par- On va voir ce qu’on va voir. Donald Trump a rela-
tance pour son golf de Virginie fait le détour par tivisé le chapelet de déroutes essuyées devant les
la place de la Liberté, au cœur de la capitale tribunaux en annonçant l’imminence du « Big
Donald Trump, le 24 novembre,
à la Maison Blanche. fédérale, pour saluer ceux qui sont venus défiler One ». Ken Paxton, procureur général du Texas,
contre « le vol » de l’élection. peut-être en quête d’un pardon présidentiel pour
Page de droite, des partisans Le matin de ce 1er décembre, Joseph diGenova, un solder ses propres démêlés avec la justice, a
de Trump escaladent l’enceinte
du Capitole à Washington, avocat inconditionnel du président présent au demandé à la Cour suprême d’annuler les élec-
le 6 janvier 2021. côté de Rudy Giuliani lors de la conférence de tions dans quatre états-clés remportés par Joe
Biden, ce qui permettrait d’invalider ainsi son
élection. « Nous avons un nouveau prétendant
pour le recours le plus absurde concernant les élec-
tions », a ironisé le professeur à l’université du
Texas Steve Vladeck, sur son compte Twitter.
Le matin même, le président publie des
menaces maquillées en vœux pieux sur le même
canal. « Si la Cour suprême fait preuve d’une
grande sagesse et de courage, le peuple américain
gagnera peut-être l’affaire la plus importante de
l’histoire, et notre processus électoral sera à nou-
veau respecté. » Quelques heures plus tard, la

Jasin Botsford/The Washington Post via Getty Images. Craig Ruttle/Redux-REA


réponse des juges tombe, brutale, remarquable
par son économie de mots. Ken Paxton n’a pas
« démontré un intérêt reconnaissable d’un point
de vue juridique concernant la manière dont un
autre État organise ses élections ».
La conception purement transactionnelle du
pouvoir de Donald Trump vient de se fracasser
définitivement contre le droit. Dans ses
Mémoires, James Comey, le directeur du FBI bru-
talement limogé par le président, a comparé,
deux ans plus tôt, son fonctionnement à celui
d’un chef mafieux, pointant « le cercle silencieux
de l’assentiment. Le patron en contrôle total. Les
serments de fidélité. La vision du monde qui se
résume à “nous” contre “eux” ». Le mensonge sur
toute chose, grande et petite, au service d’un code
de loyauté qui place l’organisation au-dessus de la
morale et au-dessus de la vérité ».
LE M AG A ZINE

Donald Trump avait imaginé dans son scénario Dans quelques heures, le chaos s’abattra sur
idéal que les juges qu’il avait nommés, « ses » le Congrès, sans pour autant arrêter le cours
juges, trouveraient le moyen, d’une manière ou de l’histoire. Un président des États-Unis vient
d’une autre, de lui éviter la défaite. À l’instant de repousser une dernière fois les limites de la
fatidique, le sol se dérobe sous ses pieds. Trois morale, de la décence et de la dignité. De s’aven-
jours plus tard, le collège des grands électeurs turer là où aucun de ses prédécesseurs n’a jamais
désignés le 3  novembre, conformément au osé s’avancer. Pour conjurer la débâcle, Donald
mécanisme de scrutin indirect, valide les résul- Trump s’est lancé dans sa dernière entreprise de
tats. L’heure de vérité s’approche. Il va falloir démolition, celle de la démocratie américaine,
poser les gants. mais c’est lui qu’elle va emporter.

PELOUSE DE L’ELLIPSE,
FACE À LA MAISON BLANCHE, 6 JANVIER
La présidence Trump s’est progressivement dis-
soute dans cette obsession de l’échec qui ronge le
locataire de la Maison Blanche comme une pour-
riture. Dimanche soir 3 janvier, l’agenda officiel
d’une présidence crépusculaire, pour la journée de
lundi, s’est limité à une phrase. « Le président
Trump va travailler tôt le matin jusqu’à tard le soir.
Il va passer plusieurs coups de fil et avoir plusieurs
rendez-vous. » Au premier jour de ses vacances en
Floride, manifestement exécrables et écourtées,
pendant que l’épidémie de Covid-19 faisait rage et
battait des records quant au nombre de victimes,
son service de presse avait déjà assuré que, « à
l’approche des fêtes de fin d’année, le président
Trump continuera à travailler sans relâche pour le
peuple américain ». « Son emploi du temps com-
prend de nombreuses réunions et des appels télé-
phoniques », avait-il ajouté.
Ce programme vaporeux est répété désormais
avec constance. Les journalistes de permanence
à la Maison Blanche sont contraints de se fier à la
présence du marine, à l’entrée de la West Wing,
qui signale la présence du président à son bureau.
Si l’on s’en remet à ce critère, Donald Trump n’est
même plus un président à temps partiel, recro-
quevillé dans son mensonge.
Une ultime étape le sépare d’une défaite sans
retour, celle de la certification par le Congrès des
votes de ses concitoyens. Une formalité qu’il
espère encore transformer en coup de théâtre. Il
s’est trouvé des élus à la Chambre des représen-
tants, par lâcheté ou par ambition cynique, déter-
minés à contester les résultats, sans aucun espoir
de les inverser. Une dernière fois, Donald Trump
rassemble donc ses troupes sur la vaste pelouse
située entre la demeure présidentielle et l’obé-
lisque majestueux du Washington Monument.
La tension est matérialisée par la vitre blindée
qui le protège et ses mots sont ceux d’un
apprenti factieux qui dirige encore les États-
Unis. Tout y est. L’invitation à la violence : « il va
falloir se battre plus durement », « vous allez
devoir montrer votre force, et vous allez devoir
être forts ». La menace contre le vice-président,
Mike Pence, par ailleurs président du Sénat,
dont le rôle se limite pourtant ce mercredi à lire
les résultats : « J’espère qu’il va prendre la bonne
décision, s’il prend la bonne décision, nous rem-
portons l’élection. » Donald Trump met en
demeure ceux qui l’adulent : « Si vous ne vous
battez pas comme des chiens, vous n’aurez plus de
pays. » Il y ajoute une fausse promesse : « Nous
allons au Capitole et je serai avec vous. »

29
Au début des années 2000, dans cette banlieue de Toulouse, il n’y avait que des champs.
C’est alors qu’Andromède voit le jour. Situé à proximité de l’usine d’assemblage de l’A380,
ce projet d’urbanisme vert et moderne accompagne l’âge d’or d’Airbus. Un petit eldorado…
jusqu’à ce que la crise sanitaire plonge le secteur aérien dans la tourmente et vide le quartier
de milliers d’employés du constructeur et de ses sous-traitants. Depuis, les commerçants
et les propriétaires de restaurants sont en apnée, avec les habitants pour seuls clients.

TROU
Texte Anne DEGUY
Photos Ulrich LEBEUF/M.Y.O.P

AIRBUS
LE M AG A ZINE

L’écoquartier Andromède
(ci-contre), à cheval sur
les communes de Blagnac
et de Beauzelle, compte
près de 4 000 habitants. Il a été
construit sur 270 hectares
de terres agricoles, à proximité
des sites industriels d’Airbus
et du musée aéronautique
Aeroscopia (en bas).

D’AIR À
VILLE. 31
N DROMÈDE, UN QUARTIER DE BLAGNAC, dans la minutes pour un sandwich ou un plat à emporter. « Dès 11 h 30, ils arrivaient par
banlieue de Toulouse, un vendredi automnal. Un grappes », se souvient Éric Dulau, propriétaire de la pizzeria Papa Calvo, pointant
vent léger balaie les feuilles tombées sur l’avenue au loin une ligne de débarquement. Depuis, une crise mondiale historique s’est
principale, déserte. Assis à un touret faisant office abattue sur tout un secteur et, par ricochet, sur ce quartier en développement de
de table posé sur une large terrasse en fin gravier, la capitale européenne de l’aéronautique, qui compte 4 000 habitants (et devrait
un trentenaire, seul, finit son hamburger en en avoir 10 000 dans dix ans, une fois achevé).
léchant sa fourchette jusqu’à l’usure. Vêtu de noir Airbus Ville. Avec près de 800 entreprises implantées en Occitanie, la métropole
avec, comme seule touche de couleur, un badge toulousaine abrite 60 000 emplois de la filière aéronautique, dont 27 000 rien que
rouge – celui qui identifie les employés des sous- pour Airbus. « À Toulouse, une personne sur deux y travaille, rappelle un médecin.
traitants d’Airbus – le jeune homme est une tâche Dans la famille, les dîners entre copains, chez le coiffeur… on est toujours entouré
humaine dans ce paysage nu. Il y a dix mois, d’au moins un Airbusien. ». Depuis une dizaine d’années, les arrivants, attirés par
avant le premier confinement, le mangeur d’An- cet eldorado, ont afflué au rythme de 18 000 par an, avec famille et bagages. Il a
dromède n’aurait jamais pu figurer dans ce bien fallu les loger. La conception du quartier Andromède, assis sur les communes
tableau à la Hopper. Il aurait été attablé dans ce de Blagnac et Beauzelle, au nord-ouest de Toulouse, remonte aux débuts des
restaurant parmi des centaines de salariés issus années 2000. C’est l’âge d’or d’Airbus : le constructeur européen vient de lancer le
de la même filière aéronautique. Devant la développement et la construction de son A380, le plus gros avion de ligne au
­boulangerie ou les traiteurs, entouré de salariés monde, celui qui doit entériner une bonne fois pour toutes la suprématie euro-
d’Airbus, du motoriste Safran, du cabinet de péenne sur le grand rival américain Boeing. Les premières pièces de ce géant du
conseil Accenture ou du centre technique d’Air ciel s’apprêtent à être acheminées de Hambourg, en Allemagne, et de Saint-
France, il aurait fait la queue pendant vingt Nazaire, en Loire-Atlantique, vers Blagnac via le port de Langon, à une cinquan-
taine de kilomètres de Bordeaux. Pour faire passer ces gigantesques cortèges hauts
comme un petit immeuble et longs de neuf camions, des communes sacrifient des
arbres centenaires et des ponts. Des maisons sont détruites. Au bout des pistes de
l’aéroport Toulouse-Blagnac, sur le site industriel de 270 hectares d’Aéroconstel-
lation, une usine d’assemblage de 11 hectares est édifiée pour ces ailes du délire.
Une cathédrale qui méritait d’avoir son quartier. « La conception d’Andromède était
en concomitance avec celle de l’A380, reconnaît le maire (divers gauche) de Blagnac,
Joseph Carles. Mais on n’a pas imaginé Andromède pour les salariés d’Airbus. Blagnac
s’est inscrit dans la politique métropolitaine de créations de logements, car c’est un
réel besoin dans la région. Le dernier foncier disponible était là. » Soit 210 hectares
de terres agricoles, à la périphérie d’Aéroconstellation, transformés en écoquar- Ulrich Lebeuf/MYOP pour M Le magazine du Monde

tier : un projet de 70 hectares d’espaces verts, un « parc central », 15 kilomètres de


pistes cyclables, un système de récupération des eaux pluviales, des toitures pho-
tovoltaïques, de la géothermie…
« Cette offre nous a séduits », reconnaît Christine, ingénieure chez Airbus, comme son
mari, Fernando. En 2007, le couple, qui attend son premier enfant, veut quitter
Toulouse pour vivre dans du neuf. Une publicité sur le quartier en poche, ils se
rendent aux réunions d’information de la mairie de Blagnac, où on leur parle de
l’école, du collège, du lycée et des commerces à venir. Enthousiastes, ils achètent sur
plan, pour environ 500 000 euros, un terrain de 400 mètres carrés avec une maison
de 130 mètres carrés en duplex et piscine. Ils y emménagent en 2009. « Excepté le
terrain de foot, l’usine d’assemblage de l’A380 et un centre Leclerc, il n’y avait rien »,
LE M AG A ZINE

se rappellent-ils. Cela ne nous faisait pas peur. La seule chose que l’on ne voulait pas, l’épicerie et une supérette. Les bâtiments ne L’habitat
c’était d’être entourés d’Airbusiens, pour couper de nos journées de travail. » Raté. Sur dépassent pas, en général, quatre étages. En d’Andromède
(ci-dessus et
les seize maisons qui constituent le lot dans lequel Christine et Fernando s’installent, brownstone (grès rouge), ils font écho aux villes du page de gauche),
six sont habitées par leurs collègues, dont Claude Christal, 62 ans, marié et père de nord des États-Unis. Derrière l’avenue Andromède, signé de divers
trois enfants. « Tout autour, c’étaient des champs, pointe-t-il. Nos enfants y construi- des ruelles évoquent plutôt celles des villages fran- architectes,
est composé
saient des cabanes dans les arbres, sortaient sans aucune crainte. Il y avait un senti- çais et entraînent le promeneur dans une éton- de maisons
ment de liberté. » De son balcon, Philippe Cartau, consultant dans l’aéronautique, a nante balade architecturale. Entre maisons de ville individuelles
et de petits
documenté en photos l’évolution du quartier dès son arrivée, en 2014. « Dans ce individuelles et immeubles avec balcons ou ter- immeubles.
territoire, je me sentais comme Adam et Ève. Les champs de maraîchers ont petit à petit rasses, chacun des 40 îlots offre une diversité
été remplacés par des champs de grues. Avant, c’était beau mais mort. » Benjamin et d’ouvrages signés par 27 architectes (dont 12 ont Page de gauche,
en bas, Fernando
Jess Leitz, un jeune couple propriétaire d’Uncle Ben Tattoo, le salon de tatouage local, reçu des prix régionaux et nationaux). et Christine,
se sont délectés de cette zone en friche : « Dans cette immense caisse de résonance, Les pionniers se retrouvent chez Monsieur Poule ingénieurs
avec les premiers arrivants, on faisait des fiestas sur les toits et les terrasses. » 2014 le seul bar-­restaurant. Son propriétaire, Matthieu chez Airbus,
et leurs enfants.
signe l’arrivée des premiers commerces. « Quel bonheur quand la boulangerie a enfin Binette, a misé sur une intuition : « J’ai ouvert un Le couple a
ouvert ! », se souvient Christine. Mais pour les boulangers, Philippe et Isabelle an trop tôt. Il n’y avait pas un rat. Mais, un an plus emménagé
Blanchard, originaires d’Angers, la rencontre avec Andromède est mitigée : « C’était tard, jamais je n’aurais eu ce spot stratégique. » dans le quartier
en 2009.
morose, mais on sentait qu’il y avait du potentiel. L’infernal bruit des travaux signifiait Comprendre sur l’avenue Andromède, face au
que nous investissions dans un quartier jeune. » Même impression pour Barbara Marriott Hotel et à la coulée verte bordée par
Kaskosz, qui a abandonné son poste de gestionnaire de patrimoine pour celui de Safran et son immeuble signé Jean-Michel
directrice d’un institut de beauté à Andromède : « Le coin promettait une belle clien- Wilmotte, Akka Technologies et ses 1 200 employés,
tèle : employés de l’aéronautique et cadres supérieurs. » Accenture et ses 1 000 mètres carrés de bureau et
Andromède se développe dans une atmosphère de conquête de l’Ouest. Son artère enfin par l’immeuble D55, où un millier d’ingé-
principale, l’avenue Andromède, est bordée par la poste, le barbier, l’hôtel, la laverie, nieurs d’Airbus mettent au point le Beluga XL,

33
Lorsqu’ils de beaux produits, de diversité de métiers, avec des perspectives de travailler à l’inter-
ont démarré, national ». « Non seulement on fabrique des avions, mais ils sont beaux », résume
les boulangers
Philippe Florent Veletchy, syndicaliste CFTC Airbus. Un univers néanmoins hiérarchisé entre
et Isabelle Airbus et ses sous-traitants. Dans les rues, l’orgueil airbusien se porte bleu autour
Blanchard du cou : le badge de l’employé choyé par son entreprise. Airbus, c’est un comité
(ci-contre)
ont lancé social et économique (CSE) de plusieurs dizaines de millions d’euros et une poli-
des formules tique salariale qui permet à un ouvrier de partir à la retraite avec 3 000 euros brut
déjeuners par mois. Un technicien triple son salaire en dix ans, un employé peut se faire
baptisées
« A350 », financer une formation de 28 000 euros… L’Airbusien profite de facilités de paie-
« A380 », ment sans frais pour des dépenses comme l’électroménager ou des voyages, de
« A315 ».
ristournes chez de nombreux commerçants, dont quelques-uns à Andromède.

LE
« Je faisais Forcément, ça irrite : « Avec ce cordon qui pendouille à leur cou, ils se croient tout
100 couverts permis », s’agace un restaurateur. Une suffisance que le syndicaliste de la CFTC
à midi. À l’heure
du déjeuner,
reconnaît et regrette : « Quand j’en voyais chez Leclerc le week-end faire leur course
8 000 employés avec leur badge autour du cou, je leur faisais remarquer que ce serait mieux de l’ôter. »
prenaient la
pause », soupire
Matthieu Binette
retour de bâton risquait d’être violent. Il a
(en bas), du été terrible. Pierre*, employé à la logistique
bar-restaurant chez Airbus, témoigne : « Avec la crise, des
Monsieur Poule.
gens autour de moi se sont réjouis. J’avais
Page de droite, été un employé jusqu’à présent à l’abri, j’al-
à Andromède. lais maintenant avoir peur de perdre mon
l’un des plus gros avion-cargo au monde. job. » Au printemps 2020, la pandémie pro-
C’est en pensant à ces salariés que Matthieu ima- voque la plus grave crise de l’histoire de
gine une cuisine « fast good » : « Du MacDo adapté l’aéronautique. Les cinq continents sont
au cadre pressé de 30-55 ans qui veut manger vite confinés et le déclin des voyages en avion
et bien. Je faisais 100 couverts à midi. À l’heure du cloue les compagnies aériennes sur le
déjeuner, 8 000 employés prenaient la pause. » Sur Tarmac. Un carnage qui, selon l’Association
les trottoirs, ce sont alors de longues files d’attente. internationale du transport aérien (IATA),
« Devant chez moi, la queue allait jusque-là », devrait faire perdre au secteur de l’aéronautique 118,5 milliards de dollars en 2020.
raconte, en pointant un poteau à 8 mètres, Sabrina En France, où l’aérien a perdu la totalité des postes créés entre 2009 et 2019, c’est
Bobet, qui a inauguré Chez Jo & Angie, le premier « 14 000 emplois de la filière aéronautique menacés, dont 30 % en Occitanie, s’alarmait
bar à salades de Blagnac. Il y a aussi la boulangerie la présidente socialiste de la région, Carole Delga. La filière régionale est face à une
des Blanchard, dont les formules déjeuners crise sans précédent et l’arrêt brutal du marché touche l’ensemble de la chaîne de sous-
« A350 », « A380 », « A315 » ont fait sourire ses pre- traitance. » Comme un symbole, après l’annonce, en février 2019, par Airbus de l’arrêt
miers clients. « On entendait parler allemand, de la production de l’A380, faute de commandes suffisantes, Air France décide à son
hindi, anglais. C’était très exotique », se souvient tour de ne plus faire voler son avion star. Le constructeur européen annonce un plan
Isabelle Blanchard. « On entendait surtout “bilan social de 15 000 personnes, dont 5 000 en France, et évoque la possibilité de départs
électrique”, “système embarqué”, “A350”… », modère contraints. À Airbus Ville, on craint le syndrome de Detroit, ville américaine elle aussi
une employée du cabinet dentaire voisin. « J’avais mono-industrielle (automobile) qui s’est écroulée dans les années 1970. « On a déjà
l’impression de manger à la cantine d’Airbus », eu des crises, mais là, avec le Covid, c’est bien plus grave. Pour la première fois, j’ai
reconnaît un technicien de chez Teleperformance, peur d’être virée. Et je ne suis pas la seule », lâche Michelle*, 54 ans, trente-deux ans
leader mondial des centres d’appels, qui s’efforçait
d’aller un peu plus loin lors de sa pause du midi.
L’ambiance des apéros ressemble à celle des
déjeuners. « Qui dit afterwork dit fin de journée de
boulot entre collègues. Alors, oui, ça parlait beau-
coup aéronautique », s’excuse Nathalie Laurent,
cadre chez un équipementier électronique, dont
l’appartement à Andromède offre une vue impre-
nable sur… le bureau de son patron. Certains
consommateurs du soir, comme Philippe, tentent
d’y distiller un peu de mixité : « Je faisais venir des
amis qui n’ont rien à voir avec l’aéronautique, pour
regarder des matchs ou écouter des concerts. » Les Ulrich Lebeuf/MYOP pour M Le magazine du Monde

fins de journée chez Monsieur Poule sont un tel


succès qu’il fait des émules. « Il y avait des bagnoles
partout et les terrasses étaient pleines », se souvient
Yanis Cherisi, 21 ans, mécanicien chez Air France
et résident d’Andromède.
« Avec l’aéronautique, on avait les rois du monde
comme clients », souffle Éric Dulau, assis à la ter-
rasse de sa pizzeria. Des rois fiers comme Nathalie
Laurent « de travailler dans un monde d’experts,
dans un secteur qui recrute ». Ou comme Christine,
l’ingénieure chez Airbus, qui évoque « un univers
LE M AG A ZINE

“JE NE DOUTE PAS


QUE CE QUARTIER
AIT ÉTÉ VIVANT
MAIS, AVEC SEULEMENT
UNE CINQUANTAINE
DE PERSONNES
DANS LES BOÎTES,
LE DÉGRAISSAGE CHEZ
TOUS LES SOUS-TRAITANTS,
LES PROJETS MIS
À L’ARRÊT… LE COIN
EN A PRIS UN SACRÉ COUP.”
UN INGÉNIEUR DE BORDE AUX ,
DE PASSAGE À ANDROMÈDE POUR UNE RÉUNION

d’ancienneté chez Airbus. Fabrice*, 38 ans, depuis sept ans chez Airbus, appréhende qui y règne : « C’est la catastrophe ! Il ne faut pas
un plan social « pour mieux pressurer l’ensemble des salariés ». En octobre, après cinq qu’il m’arrive le moindre pépin, car je n’ai plus du
mois de négociations entre direction et syndicats, on ne parlait plus de suppressions tout de trésorerie. » De leur vaste terrasse,
de postes, mais de départs volontaires. Sur les 1 900 départs attendus à Toulouse, Benjamin et Jess Leitz, du salon de tatouage,
1 500 ont déjà été validés en décembre. Restent encore à trouver environ 400 can- regardent le ciel vidé des 200 vols quotidiens d’il
didats. Actuellement, il y en aurait trop. Ce ne sera pas difficile. Toulouse respire. y a dix mois : « Quarante pour cent de notre
« Certes, tempère Éric Moyen, syndicaliste CFTC Airbus, Airbus n’a annoncé aucun chiffre d’affaires s’est envolé. »
plan de départ contraint mais, avec une baisse de production de 40 % et moins de Dans cet état de sidération, le maire de Blagnac
personnel du fait des départs volontaires, la crise est bien là. » se veut apaisant. « En attendant la reprise, il faut
Au centre de Toulouse, le long du canal du Midi, au lycée Airbus, sis dans une ancienne être optimiste, assure Joseph Carles. Nous avons
usine du constructeur, 350 élèves se forment à l’usinage, la mécanique, l’avionique… ici un savoir-faire incomparable dans le domaine
Historiquement assurés d’avoir un job à la sortie de leur scolarité, les étudiants, désor- de l’aéronautique, des systèmes embarqués, de
mais, s’interrogent. « Avec cette crise, je me suis demandé s’il était prudent de poursuivre l’intelligence artificielle. Ce qui nous permettra de
mes études dans ce secteur, avoue Margaux, option avionique. Nos professeurs nous rebondir. » Les commerçants d’Andromède ont
proposent de continuer en BTS ou d’opter pour des CDD et des CDI dans des industries fini par se tourner vers les résidents du quartier.
comme le cycle ou l’automobile. » Installé dans le fauteuil d’un salon de thé de la jolie Ils les avaient jusqu’alors négligés au profit des
place Saint-Sernin, à Toulouse, Raphaël, 25 ans, nous raconte cette crise qu’il vit milliers de ces salariés qui « débarquaient par
comme un crash : « J’ai quitté il y a sept ans le Honduras pour rejoindre à Toulouse le grappes » sur le site pour se nourrir. « On avait
monde fantastique de l’aéronautique, et voilà qu’aujourd’hui je me retrouve dans la choisi ce quartier d’affaires afin de fermer le soir
merde. » Mi-mars, alors qu’il est sur le point d’être engagé par Airbus, où il travaille et le week-end et d’avoir une vie de famille, sou-
depuis deux ans, en alternance avec son master en génie mécanique à l’université de pire Sabrina Bobet, de Chez Jo & Angie, avant
Toulouse, les embauches, dont la sienne, ont été gelées par le constructeur dès l’an- d’ajouter, émue : « Aujourd’hui, les habitants que
nonce du confinement. Et Raphaël de se retrouver dans une situation kafkaïenne : l’on ne connaissait pas bien s’inquiètent pour nous.
« N’ayant pu signer mon contrat de travail, je n’ai pas pu renouveler en avril, comme Ils ne veulent pas que l’on ferme. » Alors, pour les
c’était prévu, ma carte de séjour, raconte-t-il dans un sourire touchant. Et sans elle je séduire, chacun y est allé de sa recette : Chez
ne peux pas travailler, pas même trouver un petit boulot pour vivre. » Jo & Angie propose une formule pour le télétra-
Le télétravail et le chômage partiel ont fini par assécher le site d’Aéroconstellation : vailleur et le Marriott Hotel des déjeuners domi-
les entrées quotidiennes des salariés passent de 11 000 à 3 500. Andromède assiste, nicaux pour les familles. La pizzeria Papa Calvo
angoissé, à la réduction des effectifs chez Akka (de 1 200 à 100) et chez Safran (de est désormais ouverte le week-end et le soir – le
1 200 à 200), ainsi qu’à la désertion de l’immeuble D55, dit « Beluga ». « Pour des résident confiné a désormais remplacé les clients
contraintes budgétaires, Airbus rationalise ses investissements immobiliers, avec une des bureaux. Matthieu Binette, lui, se désespère :
diminution de 30 % des surfaces de bureau, explique le syndicaliste Florent Veletchy. « Le menu “Fast Good” est un produit que j’ai
Le D55 a dû en faire partie. » Accoudé à un touret, buvant un café sur l’avenue conçu pour le salarié pressé, le contraire d’un plat
Andromède, un quinquagénaire parcourt du regard cette zone désertée. Ingénieur à déguster en famille à la maison. Quant à mes
à Bordeaux, il a été convoqué en cette fin novembre pour une réunion en présentiel apéros, seuls 10 % des résidents du quartier en
chez Safran : « Je ne doute pas que ce quartier ait été vivant mais, avec seulement profitent. » Pour l’instant, les agences immo­
une cinquantaine de personnes dans les boîtes, le dégraissage chez tous les sous- bilières du quartier affirment que le prix du
traitants, les projets mis à l’arrêt… le coin en a pris un sacré coup. » La lave d’un mètre carré n’a pas baissé. Cette année,
volcan s’est déversée sur Andromède, figeant tout sur son passage, à l’instar de ces Andromède fêtera les 20 ans de sa conception.
centaines d’avions immobilisés derrière des grilles à Aéroconstellation. Effondrée, Un anniversaire maudit.
Sabrina Bobet regarde ses rares clients du midi : « Cinquante pour cent de ma clien-
tèle a disparu. » Dans son restaurant, Matthieu Binette est plombé par le silence * LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ MODIFIÉS.

35
D’ELLE, IL NE RESTAIT PLUS lieu du plus grand massacre de civils 642 victimes. Après sa visite des
RIEN. « Disparue », comme on dit commis en France pendant ce décombres, David Ferrer Revull
pudiquement pour dire la mort, conflit, le 10 juin 1944. découvre que des Espagnols
mais, dans son cas, disparue totale- David Ferrer Revull, 51 ans, vient de figurent parmi elles. Il prend le
ment, à tout point de vue. Ni acte de la région de Barcelone, où il temps de lire leurs noms, une ving-
décès, ni emplacement au cime- enseigne l’anglais. Il parle aussi taine qui périrent eux aussi quand la
tière, ni photo, ni descendant. Rien. ­couramment le français et se rend division SS Das Reich, en route pour
Comme si Ramona Domínguez Gil régulièrement en vacances outre- la Normandie où le Débarquement
n’avait jamais existé. Mais qui s’en Pyrénées. « Je connaissais Oradour avait débuté quatre jours plus tôt,
souciait ? Personne pour mener de nom, mais comme on connaît le décida de terrifier la région en
l’enquête, réclamer la vérité, Mont-Saint-Michel. C’était un lieu anéantissant en quelques heures un
connaître sa destinée. Une femme, français célèbre, dramatique, mais village et ses habitants. Près de
une de plus, évanouie quelque part sans plus de précision pour moi. » 300 hommes furent fusillés puis
en Europe au cœur de la seconde Dans le cimetière qui fait le lien leurs corps incendiés tandis que
guerre mondiale. Jusqu’à ce qu’un entre le village martyr et le village plus de 300  femmes et enfants
visiteur plus attentif, plus sensible, moderne se trouve une immense furent rassemblés dans l’église avant
plus méticuleux que les autres se plaque de marbre sur laquelle ont d’y mourir brûlés vifs. Au fil des ans,
rende en 2016 à Oradour-sur-Glane, été gravées les identités des des visiteurs, des proches ont

Archives dépar tementales de la Haute-Vienne

Une photo d’identité


de Ramona Domínguez
Gil, le seul portrait
qu’il reste d’elle.
Page de droite,
son fils, Joan Téllez
Domínguez, lui aussi
tué à Oradour.
LE M AG A ZINE

déposé à même le sol des dizaines de tous tués eux aussi, ont été mal dates de naissance, retrouvé les
plaques funéraires en hommage à retranscrits – Miguel, Arménia et photos et retracé les vies des dix-
telles victimes « brûlées par les Philibert au lieu de Miquel, neuf victimes (dont onze enfants)
nazis », « massacrées par les SS », Harmonia, et Llibert. « J’ai voulu espagnoles du massacre.
« brûlées vives dans la sacristie ». rétablir leur identité, leur individua- À partir de février 1939, à la suite de
L’une de ces plaques, déposée par les lité, leur redonner un visage. Il fallait la victoire de Franco, plus de
partisans de la République espagnole rendre leur dignité aux victimes. Si le 500 000 Espagnols, dont Ramona et
antifranquiste, attire l’attention de crime est irréparable, l’oubli, lui, ne les siens, traversent la frontière sur
David Ferrer Revull. Il y compte dix- l’est pas », explique-t-il. les chemins escarpés des Pyrénées.
neuf noms. Or, sur le monument offi- Après sa visite à Oradour, David Débute la fameuse Retirada
ciel, sous l’intitulé « Espagnols dispa- Ferrer Revull contacte les archives (« retraite ») des réfugiés espagnols
rus à Oradour », on n’en dénombre départementales de la Haute-Vienne. de la guerre civile, avec son lot de
que dix-huit. Un de moins. Celui Les recherches démontrent que misère, de tristesse, de honte aussi
d’une certaine Ramona Domínguez Ramona Domínguez Gil n’a plus pour la France qui parque les
Gil a été omis. Contrairement à ce qui demandé le renouvellement de son familles des républicains dans des
est gravé dans le marbre du mémo- titre de séjour après juin  1944. camps de concentration. David
rial depuis des décennies et écrit Disparue, elle n’a jamais été déclarée Ferrer Revull a réussi à retracer le nationale du travail. En août 1923, il
dans tous les livres d’histoire, il n’y a décédée. La voici qui ressurgit aussi parcours de Ramona. Née le est de nouveau arrêté, mais ces
donc pas eu 642 mais 643 morts ce du néant par le biais d’une image 25  février  1871, elle a grandi à interpellations à répétition ne
terrible jour de juin  1944. David qu’une archiviste retrouve alors. Une Mianos, près de Pampelune. Un tout freinent ni son engagement syndical
Ferrer Revull vient de retrouver une photo d’identité toute simple, petit village, 230  habitants à ni ses activités de militant d’extrême
victime oubliée d’Oradour. l’unique portrait qui reste d’elle : la l’époque, à peine une trentaine gauche, qui justifieront, plus tard,
Pourquoi prend-il alors cet oubli tant vieille dame pose de profil, regard au­jour­d ’hui. À vol d’oiseau, la l’exil en France de la famille. Il
à cœur ? D’abord parce qu’il dans le vide, ses cheveux blancs ras- ­fron­tière française se trouve à défend ses camarades victimes d’ac-
découvre que, parmi les personnes semblés en chignon. Six rides barrent 40 kilomètres. Son père, Sébastián, cidents du travail, nombreux dans
assassinées, figurent deux petites son front. Elle porte un manteau de et sa mère, Evarista, sont originaires les usines de fabrication de briques.
filles, Emília et Angelina Masachs laine et un chemisier sagement noué du village, comme son grand-père De temps en temps, il écrit des
Borruel, 11  et 7  ans, originaires, à hauteur du cou. Dans l’angle supé- paternel et sa grand-mère mater- textes publiés dans les organes de
comme lui, de Sabadell, une ville rieur droit de l’image apparaît le nelle. En 1898, à 27 ans, elle épouse presse anarchistes tels que
située à trente minutes au nord de poinçon de la préfecture. Juan Téllez Guillén, avec qui elle vit Solidaridad Obrera. Il se marie avec
Barcelone. « Je n’en avais jamais Lunettes rectangulaires, petit bouc à Madrid. Leur fils, Joan Téllez Marina Domènech. Leur premier
entendu parler et personne ici ne sem- de barbe fine sur le menton, David Domínguez, naît le 2 janvier 1899 à enfant, Miquel, naît en 1933. Une
blait se souvenir d’elles. Cet oubli m’a Ferrer Revull est un modeste. Il ne Saragosse, dans leur nouvelle mai- petite fille vient au monde trois ans
semblé totalement insupportable. » Il tire aucune gloire de cette décou- son, une vieille bicoque située Calle plus tard. Elle se prénomme
réussit à retracer l’histoire de la verte. Au terme de quatre années de de la Meca, au n° 19, dans le quartier Harmonia. Mais un vent mauvais se
famille, retrouvant les photos du recherche, il a simplement autopu- de San Pablo. Elle n’aura pas d’autre lève sur l’Espagne. La guerre civile
domicile, de la maternité où blié en 2020 un livre remarquable, enfant. Son mari s’évanouit dans la éclate, Joan se soulève contre Franco
naquirent les deux fillettes qui Recuerda (Españoles en la masacre nature, sans que l’on sache quand. et ses alliés. Début 1939, les fascistes
posent joliment sur une autre photo de Oradour-sur-Glane) (« Souviens- Son fils grandit, travaille comme sont sur le point de l’emporter.
aux côtés de leurs parents : l’aînée, toi. Les Espagnols dans le massacre ­briquetier, s’installe à Barcelone, où Barcelone, place forte des républi-
debout, écharpe noire au cou, d’Oradour-sur-Glane »), qui attend sa mère le suit. Jusqu’à sa mort, cains, tombe, il faut fuir, immédia­
appuyée contre son père ; la cadette, qu’une maison d’édition française Ramona vivra avec son fils, sa belle- tement, avant d’être tués par les
encore bébé, assise sur les genoux veuille bien s’en emparer. Et depuis fille et leurs enfants. franquistes. L’arrivée de la famille à
de leur mère. Ensuite, parce qu’il le 24 décembre 2019, grâce à lui, le Le 19 octobre 1922, un policier est Portbou puis en France, à Cerbère,
suffit de s’intéresser quelques nom de Ramona figure désormais blessé à la porte de l’église Santa est enregistrée en février. Puis ­c’est le
minutes au monument aux morts sur un autre document : le jugement María à Barcelone. Selon la presse, camp de concentration d’Argelès-­
pour repérer des erreurs. Rien que déclaratif de décès prononcé par le trois individus, qu’il considérait sur-Mer, dans les Pyrénées-
p our la famille de Ramona tribunal de grande instance de comme suspects, lui ont tiré dessus. Orientales, de sinistre mémoire mais
Domínguez Gil, le nom de sa belle- Limoges, soixante-quinze ans après Parmi eux, le fils de Ramona, qui dont il ne reste plus rien aujourd’hui :
fille, Téllez, est devenu Telles, son sa mort. Au passage, le Catalan aura sera finalement relâché. Joan est 160 000 hommes, femmes et enfants
prénom, Marina, s’est transformé en aussi fait rectifier les multiples un  militant anarcho-syndicaliste y ont été internés – réfugiés espa-
Maria et ceux de ses trois enfants, erreurs sur les prénoms, noms ou actif au sein de la Confédération gnols, anciens des Brigades

La victime oubliée d’Oradour-sur-Glane. ELLE S’APPELAIT RAMONA DOMÍNGUEZ GIL. LE 10 JUIN 1944, ELLE A PÉRI,
À 73 ANS, ASSASSINÉE PAR LES NAZIS, DANS LE ­MASSACRE D’ORADOUR-SUR-GLANE.
COM M E LES 642 AUTRES HOM M ES, FEM M ES ET ENFANTS DE CE VILLAGE
DU LIMOUSIN. LONGTEM PS, POURTANT, CETTE ­R ÉFUGIÉE ESPAGNOLE N’A PAS
ÉTÉ COM PTÉE PARM I LES VICTIM ES. EFFACÉE DES MÉMOIRES ET DE L’HISTOIRE.
Texte Alexandre DUYCK JUSQU’À CE QU’UN VISITEUR MÉTICULEUX RÉPARE CET OUBLI.

37
Aucun des corps de la famille Téllez ne sera retrouvé. Aucun Page de gauche, un dimanche,
après un match de football,

de leurs objets personnels. Une famille anéantie en quelques devant la boulangerie Compain,
dans la rue principale du village,

minutes, le temps qu’il a fallu à la division SS Das Reich dans les années 1940.

pour rayer un village et ses habitants de la surface de la Terre. Ci-dessous, Oradour


après le massacre.

i nte r n at i o n a l e s e t j u i f s dans un village prospère de la Haute- rendait visite le dimanche : « Je ne


o­ riginaires d’Europe de l’Est. Vienne connu dans les environs pour connaissais pas leurs noms. Ils
Pour une raison que l’on ignore, la son marché, ses commerces et son n’étaient pas enfermés, ils étaient
famille se disloque. David Ferrer tramway qui conduit à Limoges : libres. Ils bricolaient, construisaient
Revull perd momentanément la Oradour-sur-Glane. « Jusqu’au des huttes avec des écorces de bois »,
trace de Joan mais pas celle de 10 juin 1944, les habitants n’ont pra- racontait-il dans Le Populaire du
Marina, son épouse, qui séjourne à tiquement jamais vu les Allemands », Centre, le 2 octobre 2020.
l’hôpital Saint-Michel de Forcalquier, raconte Benoît Sadry, chargé de la Au fil des ans, beaucoup décident de
dans les Alpes-de-Haute-Provence. mémoire à la commune d’Oradour. s’en aller. Certains restent et com-
C’est dans ce même département Lui-même a perdu une trentaine de mencent à s’installer en famille dans
qu’elle retrouve, au cours de membres de sa famille élargie le jour le centre du bourg. Ils y vivent tran-
l’été  1939, Ramona et les deux de la tuerie : « C’était un véritable quillement, des villageois parmi les
enfants, restés seuls avec leur grand- havre de paix. On ne manquait de villageois. Ce sont leurs noms que
mère du côté de Saint-Étienne-les- rien pour se nourrir, les commerces l’on retrouve gravés dans le marbre
Orgues, un village provençal au pied étaient nombreux, la campagne était du mémorial : Espinosa, Lorente-
de la montagne de Lure qui abrita de belle. Des juifs y vivaient cachés sans Pardo, Masachs, Serrano et Téllez, la
nombreux républicains espagnols et être jamais menacés. » famille de Ramona. Les premiers
des Italiens fuyant le fascisme. On C’est ici, à 1,5 km du bourg, que le habitent chez Martial Litaud et chez
sait que la famille de Ramona y est gouvernement de Vichy a installé un Marie Bardet, au champ de foire, les
hébergée par la municipalité et groupement de travailleurs étran- Lorente-Pardo vivent à la Fauvette
prend ses repas dans la taverne gers, le 643e GTE, composé presque puis au Vignaud chez Dagoury, un
tenue par Mme Esther Coulon. Puis exclusivement d’Espagnols, dont le cimentier. Une femme, Carme
tous les quatre traversent à nouveau matricule 643.247 : Joan, le fils de Juanos-Sampe, qui mourra elle
la France et s’installent dans Ramona. Une grande partie d’entre aussi, travaille comme domestique
­l’Essonne, à Pussay, à 70 kilomètres eux travaille au défrichement et à la chez le couple Maire-Robert.
au sud-ouest de Paris, où la jeune collecte du bois dans la forêt de
femme a trouvé un travail de coutu-
rière pour un an chez Les Fils de
Gustave Brinon, une usine de
­chaussons et de bonnets en laine.
Mais l’invasion allemande, à
Thouron ou dans les fermes envi-
ronnantes. Les Espagnols vivent
dans la châtaigneraie toute proche
du Rentier, où ils construisent un
camp de cabanes avec des bran-
RAMONA et les siens
habitent
la rue qui
mène au cimetière. Elle garde les
enfants pendant que les parents tra-
l’été 1940, précipite leur fuite vers le chages, le bourg ne disposant que de vaillent : Marina a retrouvé un emploi
Sud. Entre-temps, ils ont retrouvé la peu de maisons vacantes. Robert com­me gantière à Saint-Junien, à une
trace de Joan et c’est la famille enfin Hébras, qui a pu échapper au quinzaine de kilomètres ­d’Oradour.
réunie qui s’installe, en septembre, ­m assacre, se souvient qu’il leur Leur maison est une dépendance de
la propriété des Texier, qui ont et sa sœur fréquentent-ils l’école et
accepté de les héberger au lieu-dit apprennent-ils à leurs parents et à
chez Magnot. L’avant-dernière leur grand-mère des rudiments de
bâtisse de la rue en m ­ ontant, à français. « Mais beaucoup d’adultes ne
quelques mètres du café-restaurant le parlaient pas du tout couram-
Chez Milou, derrière lequel les SS ment », rappelle, au milieu des ruines,

Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane. Famille Masachs


assassinèrent une partie des Palmira Desseix, l’une des respon-
hommes le 10 juin. De la maison de sables de l’Ateneo Republicano du
Ramona et sa famille, il ne reste Limousin, l’association culturelle et
qu’un amoncellement de pierres et mémorielle des républicains espa-
de briques. « Sous l’effet de la cha- gnols dans la région. « L’idée était de
leur, quand les Allemands ont mis le ne pas rester en France après la guerre
feu à toutes les maisons les unes après mais de repartir. On pensait que,
les autres, les toitures, les charpentes comme Mussolini, comme Hitler,
et finalement les murs se sont écrou- Franco allait lui aussi tomber et per-
lés », détaille Benoît Sadry. mettre le retour en Espagne. »
Là, les Téllez vivent à six, depuis la Il faisait beau le samedi 10 juin 1944.
naissance, le 24 août 1942, à l’hôpital C’était jour de vaccination pour les
de Limoges, d’un troisième enfant, enfants, la plupart des parents ne
Llibert. Sans doute son grand frère travaillaient pas. À la mi-journée,
LE M AG A ZINE

réussira à s’enfuir, par un vitrail


brisé. Aucun des corps de la famille
Téllez ne sera retrouvé. Aucun de
leurs objets personnels. Une famille
anéantie en quelques minutes, le
temps qu’il a fallu à la division Das
Reich pour rayer un village et ses
habitants de la surface de la Terre.
On n’imagine pas le chaos qui s’ensui-
vit, la violence du traumatisme collec-
tif. L’impossible travail des ­services de
l’État dans une région libérée deux
mois et demi plus tard. On recense
comme on le peut les habitants dis-
parus, on identifie à grand-peine une
cinquantaine de dépouilles, on note
les identités, on enterre des osse-
ments, des dents, des bouts de
cadavres, on se trompe dans les
orthographes, les dates de naissance,
et Ramona, pour une raison incon-
nue, est omise. « Que des erreurs aient
été commises, cela n’a rien de surpre-
nant, reprend Benoît Sadry. Il fallait
faire au plus vite, régler des situations
indescriptibles, le maire et le curé
étaient morts, les archives détruites.
On oublie que c’était la guerre. Un
enfant italien a été déclaré mort alors
qu’il ne l’était pas. Et c’est ainsi que
Ramona a été oubliée au moment du
décompte des personnes décédées. »
David Ferrer Revull, après avoir
­corrigé les unes après les autres les
erreurs du passé, a retracé les par-
quand le tambour a convoqué les jamais remise. Pendant des années, cours de toutes les victimes espa-
habitants pour se rassembler, per- elle a placé un jouet retrouvé calciné gnoles et découvert des centaines
sonne n’a pris peur. Peur de quoi, de au pied du sapin de Noël. » Les d’images. Elles ont pris la place des
qui ? Quand les Allemands ont hommes, dont le fils de Ramona, cases trop longtemps laissées vides à
encerclé le village, les habitants ont sont rassemblés en cinq lieux à tra- l’intérieur du mémorial d’Oradour.
cru à un banal contrôle d’identité. vers le village, mais, là encore, aucun Mais de la famille de Ramona, il n’a
Sans doute cherchaient-ils des mouvement de panique. Le sujet de retrouvé personne. « Ce sont les seuls
armes, mais, comme personne n’en conversation, même à ce moment- pour lesquels il n’y avait plus aucun
cachait, que la Résistance n’était pas là, c’est le match de football du len- descendant, sauf un parent très éloigné
présente dans le bourg, il n’y avait demain. Jusqu’à ce que les SS leur que j’ai localisé en Argentine mais qui
rien à craindre. « C’est quand ils ont ordonnent de s’aligner et les exé- ne connaissait rien à leur histoire », se
séparé les hommes des femmes et des cutent avant de brûler leurs corps. désole-t-il. Personne pour se souvenir
enfants que certains ont commencé à Pendant ce temps, comme l’en- d’eux. Ou pour imiter ces proches ou
s’inquiéter », raconte Palmira semble des femmes et des enfants, descendants des victimes du mas-
Desseix. Le frère de son mari est Ramona, 73 ans, sa belle-fille Marina sacre, y compris espagnoles, qui,
mort dans l’église. Il avait 4 ans. « Il et ses trois petits-enfants, Miquel aujourd’hui encore, émettent la
avait été confié à leurs grands- (11 ans), Harmonia (7 ans) et Llibert, volonté d’être enterrés au cimetière
parents. Pour tout le monde, les qui n’a pas encore 2 ans, sont réunis d’Oradour. Ou que leurs cendres
enfants étaient plus en sécurité à la à l’intérieur de l’église qui, bientôt, soient dispersées dans les ruines de
campagne. Ma belle-mère ne s’en est s’embrase. Une seule personne la maison familiale.

39
Au xixe siècle, la richesse en or de cette région d’Afrique du Sud
fit de Daleside, près de Johannesburg, une cité afrikaner prospère.
Mais la désindustrialisation est passée par là et la ville est devenue
une banlieue fantôme, toujours blanche, mais pauvre. Pendant
cinq ans, deux photographes, l’un noir et sud-africain, Lindokuhle
Sobekwa, l’autre blanc et français, Cyprien Clément-Delmas,
sont allés à la rencontre de sa population désenchantée.
Photos Cyprien CLÉMENT-DELMAS
et Lindokuhle SOBEKWA
Texte Jean-Philippe RÉMY

VIES
SANS
ISSUE.
40
LE PORTFOLIO
Cyprien Clément-Delmas, cour tesy Rubis Mécénat

Family portrait,
2015, Cyprien
Clément-Delmas.
LE PORTFOLIO

Legende

Home of
champions,
2016, Lindokuhle
Sobekwa.

Page de droite,
The Army,
2019, Cyprien
Clément-Delmas.

Lindokuhle Sobekwa/Magnum Photos, cour tesy Rubis Mécénat

42
EST RARE QU’ON VIENNE À DALESIDE PAR HASARD, Dans la rue principale de Daleside, ce jour-là, À Daleside, il y a quelque chose dans l’air qui est
encore moins pour le plaisir. Ce fut presque mon ­certains des cyclistes de Vukani avaient fait une plus difficile à cerner que les marqueurs super-
cas, un dimanche matin d’été austral, début courte halte dans l’idée d’attendre une partie du ficiels de la pauvreté (les magasins d’alcool et de
décembre 2020, alors qu’on y passait, en peloton groupe qui s’était laissée distancer. Ce fut bref, paris, les chaînes de distribution les plus écono-
un peu distendu, avec le club de vélo auquel juste le temps de réaliser, dès le premier instant, la miques, l’habillement bon marché). Et qui
j’appartiens, nommé Vukani. Vukani, cela signi- densité de ce phénomène familier en Afrique du dépasse, de beaucoup, le simple fait qu’il s’agisse
fie « levez-vous » ou « éveillez-vous », en langue Sud, où, tout à coup, les passants cessent de vous d’une petite agglomération en voie de décrépi-
xhosa. Daleside, petite agglomération en regarder, agissent comme si vous étiez devenu tude. C’est en partie cette zone d’incertitude qui
­difficulté au sud de Johannesburg, la capitale transparent. L’expression d’une marque de a donné l’idée, un jour, il y a cinq ans, aux deux
économique de l’Afrique du Sud, est une ville qui méfiance, de désapprobation, voire d’hostilité, photographes de Static Dreams de tenter de
fut terriblement blanche et où, malgré les face à la présence de quelque chose ou de quel­ ­saisir quelque chose de ce lieu.
­transformations de l’ère postapartheid, se qu’un qu’on souhaiterait voir disparaître, l’annihi- L’idée émanait de Lindokuhle Sobekwa, qui
­perpétue cette identité, la dèche en plus. Une lation de la présence (tout cela à condition que ces explique ainsi l’origine de cette envie : ce qu’on lui
partie de la population parle de préférence l’afri- sentiments ne puissent s’exprimer de façon agres- avait interdit de voir auparavant. « La première fois
kaans, et il est peu vraisemblable qu’on y com- sive). Cette expression correspond à peu près à ce que je suis allé à Daleside, c’était pour voir ma mère,
prenne le sens du mot Vukani, inscrit sur les qu’on nomme blank look, littéralement « regard qui y travaillait comme employée de maison. À cette
maillots des cyclistes, mais l’injonction n’aurait perdu dans le vide », sachant que le mot blank époque, cet endroit à large dominante blanche
pu mieux t­ omber. Les photographes Cyprien signifie également « blanc ». Ce genre de blank look avait l’air d’un lieu isolé, d’une ville fantôme »,
Clément-Delmas et Lindokuhle Sobekwa, qui peut se décrire ainsi : si ce que je vois m’est insup- explique le photographe sud-africain dans Static
Cyprien Clément-Delmas, cour tesy Rubis Mécénat

ont passé plusieurs années dans ce microcosme portable, et si je ne peux annihiler cette image, Dreams. Et d’ajouter : « C’est un endroit avec lequel
à la dérive dans l’espace sud-africain, publient alors je cesse, justement, de la voir. Qu’y avait-il à j’ai toujours eu des problèmes, restés non résolus,
un ouvrage sous forme de diptyque (deux livres ne pas voir ce jour-là ? Un groupe de plusieurs mais aussi à l’égard duquel j’ai toujours éprouvé de
de 64 pages chacun) et exposent à Paris, à la dizaines de cyclistes noirs, bien équipés, bien la curiosité, depuis que je m’y suis rendu pour la
galerie P­ hoto-SaintGermain, leur travail sur entraînés, ha­billés pour renforcer l’effet de cohé- première fois. Quand j’étais encore petit, cette com-
Daleside, sous le nom de Static Dreams (« rêves sion habituel aux pelotons vêtus du même jersey munauté me semblait toujours en train de me
bloqués »). Comme si, dans cette ville, il était et faisant halte dans la rue principale. Les passants prendre quelque chose – c’était, pour l’essentiel, ma
devenu im­possible de changer de songe comme avaient les visages durs des quartiers durs. Ils mère, qui devait vivre sur place en raison du genre
on changerait de disque, condamnés que étaient blancs. Pauvres aussi. Quant à moi, j’étais d’emploi qu’elle y avait trouvé. Lorsque j’étais jeune
seraient ses habitants à la répétition tragique un peu l’exception ne confirmant aucune règle garçon, et que je lui rendais visite, on m’interdisait
d’une ritournelle dramatique. dans cette histoire, mais là n’est pas l’important. d’entrer à l’intérieur de ces (Suite page 46)
LE PORTFOLIO

Ci-dessous,
Swarm, 2018,
Cyprien
Clément-Delmas.
En bas, The Two
Friends, 2019

Page de droite,
Christmas Girl,
2018, Cyprien
Clément-Delmas.

Cyprien Clément-Delmas, cour tesy Rubis Mécénat.

44
LE PORTFOLIO

(suite de la page 43) maisons, qui m’apparais- qui débarquent par bateau ou simplement de de cols bleus et de cols blancs se créent, notam-
saient comme une sorte de paradis. » Bloemfontein, plus au sud, où sont exploités les ment dans l’East Rand, la vaste région minière à
Désormais, personne ne vient habiter à Daleside. diamants. Affluent des capitaux et des bras, un l’est de Johannesburg. Poussent des villes blanches,
Personne, même, n’y passe, sauf exception. Ceux monde se crée. On est à peine au tournant du comme Daleside ou Boksburg, qui sera le lieu où
qui restent semblent avoir été soumis à un passage xxe siècle. En 1913, l’Afrique du Sud produit 40 % de le grand photographe sud-africain David Goldblatt
au tamis, à une lente réduction, au sens chimique l’or mondial. L’industrie minière va battre son plein (mort en 2018) va produire une œuvre d’une très
du terme, qui explique la force des photos de Static des décennies durant, faire surgir de ce plateau grande force, In Boksburg (initialement publiée
Dreams, interrogation brûlante sur un corps social morne et venteux, le veldt, d’énormes terrils en 1982), où il dira, dans une préface qui aurait pu
et racial meurtri, abîmé. Et, comme chacun vient ­jaunâtres dont certains contiennent des substances s’appliquer à Daleside : « Boksburg est façonnée par
avec son regard, son propre contexte social et radioactives. Les mines vont polluer la nappe les rêves blancs et la propriété blanche. La plupart
racial, il n’est pas indifférent que deux photo- phréatique et enfanter une géographie encore plus de ses habitants sont animés par les mêmes types de
graphes, l’un blanc et français, l’autre noir et sud- pathogène que les eaux du sol. notions concernant la famille, la société et la
africain, y aient croisé les leurs, pas plus qu’il n’est Il faudra attendre 1948 pour que cela soit forma- citoyenneté des burghers [« citoyen », en afrikaans]
indifférent de savoir un peu de contexte sur lisé sous le nom d’apartheid, mais, bien avant, la que le reste du pays, tout en étant enfermés dans un
Daleside avant de poursuivre. séparation, la ségrégation, l’humiliation dictaient monde statique, aussi sinistre que profond, celui des
Johannesburg est donc la capitale économique de déjà la construction de toutes choses, petites et Blancs autoérigés en faiseurs de lois. Les Noirs n’ont

Lindokuhle Sobekwa/Magnum Photos, cour tesy Rubis Mécénat


l’Afrique du Sud, mais aussi le lieu où cette partie grandes. Naissent des villes blanches, comme pas de place dans cette ville. »
du pays, en substance, s’est inventée. À partir du Daleside, avec leurs hommes qui sont plutôt des En 1922, l’East Rand se soulève lors d’une grève
moment où, dans une ferme de cette région alors contremaîtres que des ingénieurs. Pendant la insurrectionnelle qui fera officiellement 200 morts
appelée Witwatersrand (« la crête des eaux splendeur des mines sud-africaines, de la main- et manquera d’abattre le premier ministre de
blanches ») par les colons afrikaners arrivés au d’œuvre blanche étrangère est encouragée à l’époque, Jan Smuts. Boksburg devient une place
siècle précédent, on trouve de l’or. C’est en 1886. immigrer. Apparemment, celle sur place ne suf- forte ouvrière blanche où flotte le drapeau rouge,
Quelques mois après la découverte de la première fisait pas pour priver tout à fait la majorité des mais où le racisme ne faiblit pas. Les randlords
pépite, des chars à bœufs sont alignés dans un Noirs de leurs droits à occuper autre chose que (« grands propriétaires des mines ») se sont enfer-
champ, ceux des chercheurs de minerais en train des emplois subalternes. més avec des armes dans leur club, à Johannesburg.
d’affluer. Ce parking couvert de chariots rangés Une petite internationale monocolore se crée, c’est Est-ce le grand soir des petits Blancs ? L’insurrection
côte à côte, ce sera la première rue de Johannesburg. le temps où la première version du Parti commu- est finalement réduite à l’aide de bombardements
Quelque temps plus tard, il y a encore plus de creu- niste sud-africain, fièrement, clame son slogan : aériens. La cause de tout cela : les seigneurs des
seurs, mais aussi, déjà, des journaux, des prosti- « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous [pour mines avaient eu l’idée d’ouvrir les emplois blancs
tuées, des banques, des voleurs, des investisseurs une Afrique du Sud blanche] ». Des communautés aux Noirs, pour faire des économies.

46
DÉSORMAIS, PERSONNE
NE VIENT HABITER À DALESIDE.
PERSONNE, MÊME, N’Y PASSE,
SAUF EXCEPTION. CEUX QUI
RESTENT SEMBLENT AVOIR
ÉTÉ SOUMIS À UN PASSAGE AU
TAMIS, À UNE LENTE RÉDUCTION,
AU SENS CHIMIQUE DU TERME.

Page de gauche,
Morne dans
son jardin, 2017,
Lindokuhle
Sobekwa.

Ci-dessus,
The Young
Worker, 2017,
Cyprien
Clément-Delmas.

Un siècle plus tard, la plupart des mines se sud-africaine, la porte à côté. Si loin en apparence, qu’il est pauvre ? Les deux photos suggèrent
meurent, comme Daleside, dans cette partie du cette autre île de l’archipel social et racial. ces deux hypothèses différentes. L’une seulement
pays dont l’étrange paysage mêle campagne Les débuts étaient prévisibles : laborieux, compli- est la bonne, mais voilà la démonstration : dans
morne, industrie, friches. Dans les environs qués, enthousiasmants. Il en va ainsi avec les villes l’espace incertain entre les deux formes de
tournent les voies rapides, les échangeurs, les de cette sorte, fatalement photogéniques. Comme ­représentations flotte à la fois une forme de
camions. On y fabrique des transformateurs élec- il ne s’agissait pas de tomber dans ce piège, le duo trouble et une forme plus complète, plus stéréos-
triques, de l’acide sulfurique, on y accumule des franco-sud-africain a organisé lentement sa pré- copique, de la réalité.
montagnes de ferraille. Le vent colporte de la pous- sence, nouant des relations, revenant à intervalles Alors, au bout du séjour à Daleside, qu’y avait-il ?
sière de ciment, du phosphate. Parfois, même, ce réguliers. Pendant cinq ans. Il y a eu ces moments Peut-être rien, justement. En tout cas rien du
vent est jaune, lorsqu’il se lève depuis les terrils. un peu difficiles, comme lors de cet anniversaire où monde mystérieux que s’imaginait, lorsqu’il lui

C’EST
deux frères se battent pendant plusieurs heures était interdit d’y pénétrer, Lindokuhle Sobekwa.
vers cette ville qui dans l’apathie générale. On voit dans Static Dreams Ou, et ce n’est pas contradictoire, la version locale
n’avait aucune des preuves de violence, comme il y a des preuves de tout un monde du xxie siècle, ce monde post-
envie de les voir, et d’amour, mais on voit aussi, justement, beaucoup presque tout : postmoderne, postapartheid, pos-
encore moins d’amour. Les hommes, les femmes, les enfants, les tindustriel. Les mêmes villes que l’extérieur juge
qu’on la regarde, que ces deux-là, le photographe adolescents se tiennent avec abandon ou caressent déglinguées, et que Cyprien Clément-Delmas a
français, blanc, le photographe sud-africain, noir, des animaux, un objet, une poupée. Tout cela photographiées au Texas, en Ukraine ou ailleurs.
se sont retrouvés à la chasse aux fantômes. Du ­palpite dans Static Dreams. Il fallait bien sûr une Comme ses homologues, Daleside est juste une
reste, il ne pouvait s’agir des mêmes spectres, dans belle complicité pour installer cette bonne distance petite ville pauvre, avec son futur incertain, ses
Cyprien Clément-Delmas, cour tesy Rubis Mécénat

leurs regards pas encore croisés. L’histoire de cette face à ce sujet piège. « On est très amis, donc on était rites, mais aussi son bourdonnement de vie irrésis-
dualité avait commencé lorsque Cyprien Clément- tout le temps ensemble, dans les mêmes maisons, au tible. La violence est-elle si différente de celle
Delmas avait entamé une série de cours de pho­ même moment, avec les mêmes personnes », d’autres villes, se distinguant seulement dans les
tographie dans le township de Thokoza. Parmi les explique Cyprien Clément-Delmas. Loin d’être un gradients raciaux ou sociaux ? Ce n’est pas certain.
étudiants, un jeune surdoué  : Lindokuhle simple exercice de style, cette approche met aussi Et c’est aussi pour cette raison que cela valait le
Sobekwa. Bientôt, plus d’enseignant, plus d’élève, en évidence la différence entre leurs façons de voyage. On devrait constamment s’arrêter dans
juste deux amis allant faire des photos ensemble. ­photographier, donc de voir. Le même homme à la toutes les Daleside du monde.
À Thokoza ou à Katlehong, townships voisins, joue couverte d’un sparadrap a-t-il été victime d’un DALESIDE : STATIC DREAMS, DE CYPRIEN CLÉMENT-DELMAS
pour commencer. Puis un jour a germé l’idée de coup de couteau ou sa blessure a-t-elle des raisons ET LINDOKUHLE SOBEKWA, TEXTE DE SEAN O’TOOLE.
GOST BOOKS, 2020, 128 P., 46 €. EXPOSITION AU FESTIVAL
Lindokuhle Sobekwa. Daleside, à une petite médicales ? Et souffre-t-il en réalité des consé- PHOTOSAINTGERMAIN, RUBIS MÉCÉNAT HORS-LES-MURS,
­vingtaine de kilomètres de Thokoza. À l’échelle quences de soins médicaux approximatifs parce 12, RUE GUÉNÉGAUD, PARIS 6 e. JUSQU’AU 23 JANVIER.
Des ouvriers
agricoles avec
l’enfant de leur
patron, 2019,
Lindokuhle
Sobekwa.
Lindokuhle Sobekwa/Magnum Photos, cour tesy Rubis Mécénat

LE PORTFOLIO

49
LE PORTFOLIO
Cyprien Clément-Delmas, cour tesy Rubis Mécénat.

En haut, Friend
Request, 2017, Cyprien
Clément-Delmas.
Ci-dessus, Fire, 2017,
Cyprien Clément-Delmas.

Page de gauche,
Rocket Man, 2019,
Cyprien Clément-Delmas.

51
Retrouvez l’actrice Camille Cottin dans “Le Goût de M”,
le podcast de “M Le magazine du monde”
sur lemonde.fr/le-gout-de-m
LE GOÛT

Texte Marie GODFRAIN


Illustrations Ana POPESCU

Loué soit
le DESIGN.
À L’HEURE OÙ LES FRANÇAIS CONSOM M ENT
PLUS DE M EUBLES QUE JAMAIS, LA LOCATION
SE RÉVÈLE UNE OPTION À LA FOIS MOINS
COÛTEUSE ET PLUS ÉCOLOGIQUE. PIÈCES
DE PRESTIGE POUR LE PLAISIR DES YEUX OU
MOBILIER DE BUREAU POUR LE TÉLÉTRAVAIL,
L’OFFRE NE CESSE DE S’ÉTOFFER.

53
LE GOÛT

dans le paysage de la location de mobilier, à durée », détaille Guillaume Legros, fondateur de


l’image de Move & Rent ou Flexlab, une start-up l’entreprise Semeubler.com.
qui propose différents kits pour les employés, Cette option longue durée, c’est la location avec
incluant lampe de bureau et machine à café. option d’achat (LOA), un crédit qui ne dit pas son
L’entreprise, qui a levé 1,5 million d’euros en nom. « Si l’on n’a pas les moyens ou que l’on ne
LE CHIFFRE EST ÉTOURDISSANT : 1,7 mil- novembre 2020, équipe déjà 1 800 salariés avec veut pas gaspiller sa trésorerie, cela permet de
lion de tonnes de mobilier usagé, démodé, du mobilier siglé. Autre nouveau venu, Yourse lever certains freins », avance Héloïse Bolle,
abîmé… est jeté chaque année en France. Sous propose des packs télétravail en collaboration ­fondatrice de la société de gestion de patrimoine
l’effet du « fast design », de la multiplication des avec des éditeurs prestigieux, mais, à la diffé- Oseille et compagnie. « Globalement, on anticipe
marques à bas prix et du renouvellement effréné rence de ses concurrents, compte surtout se que les particuliers conserveront le mobilier à la
des collections, les Français consomment plus de développer sur le marché des particuliers. fin de la location, puisqu’ils en auront payé la tota-
meubles que jamais. Pour mettre fin à cette situa- « Depuis une vingtaine d’années, les tentatives lité du prix », relève Franck Mallez, cofondateur
tion écologiquement insoutenable, une solution se multiplient, mais les Français restent attachés de Yourse. « J’ai découvert Yourse sur Instagram.
a récemment émergé : la location de mobilier. à la propriété en matière de mobilier », explique Je suis fan de design sans avoir les moyens d’en
« Nous nous sommes lancés il y a treize ans, après Christophe Gazel, directeur général de l’Institut acquérir. Jusqu’alors, je pensais que les crédits
avoir discuté avec des décorateurs de la pub et du de prospective et d’études de l’ameublement. étaient réservés à l’immobilier », raconte Eddy
cinéma, explique Matthias Vasselli, responsable Avec le développement de la location de voi- Moulai, 28  ans, fondateur d’une agence de
de la location chez le distributeur parisien Silvera. tures, de vélos, de films ou de téléphones, une talents, qui s’est offert pour 350 euros par mois
On a développé en banlieue un stock qui est nouvelle façon de consommer entre dans les deux canapés De Sede DS1025. Dès lors, quel est
­rapidement devenu trop exigu lorsque nous avons mœurs. La décoration, secteur qui a fortement l’avantage de la location, hormis l’étalement du
été contactés pour agencer des événements comme progressé en 2020, n’a aucune raison d’y échap- paiement ? « Nous incluons la maintenance et
la fashion week ou des salons et des espaces de per. « Nous répondons à une clientèle très variée, nous proposons diverses activités culturelles,
réception temporaires… » étudiants comme expatriés, à qui nous livrons comme la visite de studios de designers », détaille
Ces dernières années, les agences immobilières tout à domicile : matelas, bureau, chaises… Cette Franck Mallez. En bref, on fidélise le client en lui
et les promoteurs ont aussi fait appel à Silvera solution de courte durée, flexible, donc plus inté- inoculant le goût du beau. Une fois qu’il s’est
pour meubler des appartements ou des bureaux ressante d’un point de vue financier et logistique, offert un fauteuil Le Corbusier, la suite logique
avant de les faire visiter à de potentiels clients. a été récemment doublée d’une offre longue serait qu’il troque son abat-jour en papier pour
Mais une tout autre demande a percé sous l’effet une belle suspension italienne. « Grâce à nous, les
de l’actuelle crise sanitaire. « Les entreprises ont grands éditeurs peuvent parler aux moins de
dû équiper leurs salariés en mobilier ergono- 40 ans, qui ont grandi avec la culture de la sous-
mique, car l’improvisation des premières
semaines a provoqué une vague de lombalgies.
“Grâce à nous, les grands cription », renchérit le cofondateur de Yourse,
qui propose des chaises Jean Prouvé à partir de
Face à une contrainte dont on ignore la durée, éditeurs peuvent parler 15 euros par mois.
elles ont besoin de ces solutions provisoires »,
raconte Nathalie Damery, présidente de
aux moins de 40 ans, qui Parmi les hits de la jeune entreprise, la lampe
Pipistrello de Gae Aulenti, les chaises Capitol de
­l’ObSoCo, société d’études et de conseil en stra- ont grandi avec la culture Pierre Jeanneret ou le sofa Terraza d’Ubald Klug.
tégie, qui collabore avec des éditeurs comme
Cinna ou Gautier. La généralisation du télétra-
de la souscription”. Des poids lourds du secteur, tels Vitra ou Cassina,
figurent déjà à son catalogue, bientôt rejoints par
vail a permis à de nouveaux acteurs de s’inscrire Franck Mallez, cofondateur de Yourse des marques plus pointues (Faena, Atelier de
Troupe…). Certains organismes culturels pro-
posent aussi du prêt de mobilier à vocation éduca-
tive. C’est le cas de l’artothèque L’inventaire, à Lille,
qui cède pour quelques semaines des luminaires
contemporains au grand public. « Ceux qui n’ima-
ginent pas être “dans la cible” ont besoin de cette
phase d’expérimentation pour acquérir la culture
du design », explique Clotilde Lacroix, responsable
de l’artothèque. Même les éditeurs s’y mettent en
direct, Ligne Roset notamment. « Pour l’instant,
nous n’avons enregistré qu’une dizaine de com-
mandes en LOA, mais il est certain que le haut de
gamme se dirige tout droit vers ce genre d’offres »,
prédit Antoine Roset, directeur marketing de la
marque. Preuve que ce phénomène prend de
l’ampleur, Ikea développe la location dans six
pays, où des meubles seront livrés, assemblés et
Ana Popescu pour M Le magazine du Monde

même réparés pour augmenter leur durée de vie.


Le géant suédois a intégré qu’à long terme l’enjeu
de la location de mobilier est de s’inscrire dans
l’économie circulaire. Et le designer visionnaire
Philippe Starck de conclure : « Il y a trente ans, je
parlais déjà du devenir de mes objets avec mes
­éditeurs et j’étais parvenu à la conclusion qu’il
valait mieux louer qu’acheter. Aujourd’hui, nous y
sommes enfin, mais cela implique que le producteur
crée de la longévité. »
Gants Gala T, en
agneau lavable
doublés de soie,
Maison Fabre,
150 €.
maisonfabre.com

FÉTICHE En mains PROPRES. Si la perte du goût et de l’odorat est un symptôme associé désormais au Covid-
Scénographie : Juliette de Cadoudal

19, le toucher aussi est un sens chamboulé par la pandémie. Étreintes proscrites, bises envolées, poignées de main bannies… Il n’y a
plus qu’à travers les vêtements que les coudes quelquefois s’effleurent en guise de salut. Maîtres d’un produit qui joue également les
intermédiaires entre la peau et le monde, les gantiers français réfléchissent à l’avenir. Quelques mois après qu’Agnelle, basé en Haute-
Stylisme : Fiona Khalifa

Vienne, a imaginé un gant fin à enfiler afin de minimiser le contact avec tous types de surface, l’aveyronnais Maison Fabre, fondé
en 1924, y va de son gant lavable pour s’adapter aux contraintes sanitaires. Ses modèles, pour hommes comme pour femmes, sont
en agneau, parfois doublés de soie – recette miracle par grand froid. Mais, cette fois, le cuir est traité de façon à ce qu’il puisse sup-
porter un entretien régulier… à l’eau froide et au savon de Marseille, voire directement au gel hydroalcoolique. Valentin PÉREZ
— Photo François COQUEREL

55
LE GOÛT

TÊTE CHERCHEUSE

QUINZEQUINZE, Polynésie psychédélique.


TROP LOINTAINE, TROP ENCOMBRÉE, déploient au rythme de vagues géantes ou
PEUT-ÊTRE, DE CLICHÉS PARADISIAQUES, la de cataclysmes naturels… L’orero, l’art ora-
Polynésie a rarement inspiré les alchimistes toire traditionnel tahitien, imprègne les
des sons contemporains. À mille milles des textes d’un groupe qui se réapproprie cette
ballets de vahinés et des fleurs de tiaré, culture. « C’est le propre de ces traditions
Quinzequinze secoue les cocotiers et orales d’évoluer d’archipel en archipel, avec
trouble le lagon en nourrissant l’obsédante ceux qui les transmettent, rappelle Ennio.
étrangeté de ses créations numériques de Nous participons à notre façon à ces muta-
mythologies et de rythmiques îliennes. tions narratives, en créant nos propres
L’histoire de ce quintette commence pour- mythologies. »
tant loin du Pacifique. En 2013, fraîchement Acte fondateur du quintette, un premier
diplômés de l’École supérieure d’art et de titre, Nevaneva, doublé d’un fascinant clip-
design d’Amiens (ESAD), plusieurs de ses court-métrage qui transporte en Islande le
membres décident de fédérer un collectif mythe tahitien de la création du monde, a
avide de production artistique. Ambition : lancé une aventure incrustant instrumenta-
partager, tous les quinze jours (d’où le nom tion (les percussions to’ere) et polyphonies
Quinzequinze), sur leur site Internet, des locales (les himene tarava) dans une
performances et des installations devant mosaïque psychédélique brassant électro,
autant à la musique qu’aux images créées dub, steel drum caribéen ou boucles tri-
par ordinateur. Cette effervescence de mor- bales du candombe uruguayen. Signé par le
ceaux et de clips finit par rapprocher des nouveau label S76, créé par Jean-Philippe
personnalités qui choisissent de se concen- Aline avec l’aide du groupe phonogra-
trer sur un projet commun. Julia, Marvin et phique britannique Beggars, Quinzequinze
son frère Robin partagent avec deux amis, devrait semer tout au long de 2021 une
Ennio et Tsi Min, nés à Tahiti, une même série d’EP, préférée, pour l’instant, à l’idée
passion pour le R’n’B free-style du produc- d’un album. Publié fin 2020, alors que le
Le titre Le Jeune
teur anglais Jai Paul, la pop mutante de sa groupe aurait dû se produire aux
évoque les essais compatriote Micachu ou le groove spatial Tansmusicales de Rennes, un premier épi-
nucléaires effectués du Californien Flying Lotus. Ils sont surtout sode, Le Jeune, a cette fois plongé l’héritage
par la France en fascinés par les légendes ancestrales contées tahitien dans un cauchemar radioactif.
Polynésie (ici,
une image du clip). par leurs complices polynésiens. « Je tiens Illustré d’une vidéo en 3D photoréaliste
En haut, le groupe ces histoires de mon père, qui aimait me les réalisée par Marvin, le titre évoque les
(de g. à dr., Robin
Morisse Mac Lean,
raconter à mon réveil, quand on distingue conséquences des 196 essais nucléaires
Julia Dell’Angelo, encore mal le rêve de la réalité », se souvient effectués par la France en Polynésie entre
Ennio Neagle, Tsi Ennio, le bassiste et cochanteur (en polyné- 1966 et 1996. Sans qu’on sache s’il faut s’ef-
Min Siu, et Marvin
Morisse Mac Lean),
sien) de Quinzequinze. frayer ou se réjouir de la musique et des
en septembre 2020. Créatures mythologiques, prophète rebelle, créatures mutantes nées de ces expé-
chimères bienveillantes ou maléfiques se riences. Stéphane DAVET

RÉÉDITION Base MILITAIRE.


La nostalgie horlogère prend des formes diverses, et la montre militaire d’antan occupe
actuellement une place de choix. La sélection par un corps d’armée, voire l’épreuve
du feu, augmente la désirabilité de pièces d’autant plus dans l’air du temps qu’elles
sont simples. La réédition de la Marine nationale est un exemple typique. Fournisseur
Laurent Segretier. QuinzeQuinze. Longines

de la France dans les années 1950, Longines ressort sa « M.N. », augmentée à 38,5 mm


pour conserver son esprit vintage – une taille modeste pour le standard actuel.
D’autant que la lunette est assez forte, ce qui réduit l’ouverture du cadran. Celui-ci
est crème et piqué, deux attributs pensés pour donner à la pièce un effet « dans son jus ».
Pour parachever ce coup d’œil dans le rétroviseur, la marque renonce même à utiliser
son logo actuel en forme de sablier. Elle n’en est pas à un paradoxe près, puisque
Longines utilise un nom en anglais (Heritage Military) pour un modèle qui avait
exclusivement battu pavillon bleu, blanc, rouge. David CHOKRON
THE LONGINES HERITAGE MILITARY, BOÎTE EN ACIER DE 38,5 MM, ÉTANCHÉITÉ 30 MÈTRES,
MOUVEMENT À REMONTAGE AUTOMATIQUE AVEC HEURES, MINUTES, SECONDES, 1 980 €. LONGINES.COM

56
Crédit : Pixel Vinaigrette

Une exposition conçue et réalisée par

Partenaires médias
VU SUR LE NET

Pièces
PRÉCIEUSES.
Le fonctionnement est inédit :
Motley London se situe à mi-chemin
entre un producteur de bijoux et une
plateforme de vente. « Après avoir
travaillé chez Christie’s, j’ai dirigé la
Louisa Guinness Gallery à Mayfair,
une galerie qui demandait à des
artistes contemporains de dessiner
des bijoux en éditions limitées dont
le prix d’entrée tournait autour de
500 livres [557 euros] », retrace
la cofondatrice, Cecily Motley. Mais
La forme du
bijou reprend
ce sont surtout des joailliers qui
le dessin des demandent à la rencontrer. Elle réa-
joints du ballon lise alors qu’eux aussi aimeraient
(ci-contre,
le joueur
avoir un commissaire de ce genre, et
Rajon Rondo). lance l’initiative Motley London avec
une amie d’université, Ilana Lever.
Toutes deux rémunèrent ainsi
depuis 2018 de jeunes designers de
bijoux qui leur proposent des des-
sins exclusifs, puis elles se chargent
de faire réaliser les modèles en
petites quantités dans les ateliers
les plus adaptés (au Royaume-Uni,
en Italie, Turquie ou Thaïlande).
LIBREMENT INSPIRÉ
Ensuite, elles les commercialisent

La BALLE au doigt.
CRÉATEUR D’OBJETS LUXUEUX ISSUS DE L’UNIVERS DU BASKET,
sur leur site, en reversant pour
chaque vente un pourcentage à son
auteur. Les propositions sont
éclectiques : chaînes de différents
maillons et pendentifs talismans,
L’ARTISTE AMÉRICAIN VICTOR SOLOMON SE LANCE DANS LES BIJOUX joncs ou bracelets sinueux, boucles
AVEC CETTE BAGUE QUI PUISE SES LIGNES DANS LE BALLON ORANGE. à motifs clou ou éventail… Et,
puisque « plusieurs jeunes designers
D E P U I S 2 0 1 5 , V I C T O R S O LO M O N portables et accessibles (et de transformer ses avec qui nous travaillons se plai-
ALIMENTE LITERALLY BALLING, une plateforme admirateurs en clients), il dégaine désormais gnaient de ne pas pouvoir s’offrir
où il présente les objets qu’il crée en s’inspirant des bijoux. Notamment des bagues ajourées eux-mêmes leurs créations », le tout
de l’univers du basket-ball. « J’ai grandi à dont la forme imite celle des joints noirs qui est en argent ou vermeil, pour
Boston dans une famille modeste. J’étais à part, serpentent sur le fameux ballon orange. « Elles des pièces vendues de 150 à 300 €
un gamin juif et d’origine cambodgienne dans sont fabriquées, sur commande et à la main, à en moyenne. Valentin PÉREZ
une ville où l’immigration est surtout irlandaise Los Angeles, et se déclinent en vermeil, argent ou MOTLEY-LONDON.COM

Katharine Lotze/Getty Images/AFP. Literally Balling. Babyhouse New York


et italienne. À 8 ans, je rêvais de faire du hockey or, avec ou sans pavage de diamants, selon
sur glace, mais l’équipement était trop cher : qu’on recherche du minimal ou de l’opulent »,
avec le basket, un ballon suffisait pour jouer et précise Victor Solomon.
se faire une place. » Admirateur des basketteurs LeBron James ou
Après des études de cinéma à San Francisco, Rajon Rondo, pour leur jeu comme pour leur
le trentenaire suit une formation pour style, celui qui imagine aussi régulièrement
apprendre la technique du vitrail, puis réalise des trophées pour la NBA fait là un premier
un premier panier de basket « comme un autel pas en joaillerie. Avant de dessiner peut-être
au pied duquel on viendrait se prosterner », un jour des championship rings, ces maxi-
avec panneau en vitraux graphiques et filet bagues qui parent symboliquement les doigts
fait de vieux lustres. Une prouesse qui lui des vainqueurs au terme des tournois nord-
ouvre les portes de la foire Art Basel de Miami. américains. Valentin PÉREZ
Il a depuis exposé à New York ou à Shanghaï
et offert des déclinaisons ostentatoires : bal-
lons en céramique ou dorés à la feuille d’or, BAGUE SEAM RING, DE LITERALLY BALLING,
DISPONIBLE EN ARGENT, EN VERMEIL, EN OR 14 CARATS
panneaux diamantés… OU OR 14 CARATS ET DIAMANTS, DE 250 À 6 300 € SELON
Désireux de se tourner vers des propositions LA MATIÈRE ET LA TAILLE. LITERALLYBALLING.COM
LE GOÛT

De gauche à droite
et de haut en bas,
le Super Baume
à Usages Multiples
101 Ointment,
Lanolips, 14 € les
15 g. sephora.fr
Crème Mains Rose
of No Man’s Land,
Byredo, 33 € les
30 ml. byredo.com
Blush Cloud Paint
Spark, Glossier,
18 € les 10 ml.
glossier.com
Mini Crème
Dissolvante Remove
and Chill, The Sign
Tribe, 8 € les 25 ml.
sephora.fr

À pleins TUBES.
Scénographie : Juliette de Cadoudal

VARIATIONS

Le premier tube souple du secteur de l’hygiène et de la beauté a été inventé à la fin du xixe siècle par un dentiste pour y intégrer de
la pâte à dentifrice. L’inspiration ? Les tubes de peinture en métal brevetés cinquante ans plus tôt par le peintre américain John Goffe
Stylisme : Fiona Khalifa.

Rand. Aujourd’hui encore, les acteurs de la cosmétique puisent dans cette référence au tube de gouache fermé par un bouchon à
vis octogonal pour conditionner des produits de soin ou du maquillage. La crème pour les mains Rose of No Man’s Land de Byredo
mise sur la dimension arty en imprimant des taches de peinture sur l’emballage. Glossier détourne logiquement ce basique du
marchand de couleurs pour proposer une large palette de pigments pour les joues. Chez Lanolips et The Sign Tribe, le tube facilite
l’utilisation des onguents réparateurs et signe un effet remède miracle vintage. Claire DHOUAILLY — Photo François COQUEREL

59
Delphine Courteille (ci-contre) est installée au
28, rue du Mont-Thabor (ici), à Paris, mais a conservé
son précédent salon, situé au 34. Page de droite,
des produits de sa marque de soins capillaires.

Delphine
DES NOUVELLES DE…
JAMAIS ON N’AVAIT AUTANT PARLÉ
DE CHEVEUX que depuis le premier confine-
ment et la fermeture brutale des salons de
coiffure, fréquentés chaque jour par un mil-

COURTEILLE, directrice
lion de clients soudainement livrés aux
caprices de leur chevelure. Mal vécue par
de nombreux Français, cette crise capillaire
a eu le mérite de redorer l’image d’une pro-
fession trop souvent dévalorisée. « Les che-

de salons de coiffure.
veux, c’est l’une des premières choses que
l’on voit et c’est encore plus vrai avec le port
du masque », constate Delphine Courteille,
formée il y a vingt-cinq ans par Charlie,
coiffeuse superstar de la décennie 90. Dans
À LA TÊTE DE DEUX ADRESSES PARISIENNES, DELPHINE son ravissant salon du quartier des
COURTEILLE COIFFE ANONYM ES ET PERSONNALITÉS DE Tuileries, à Paris, Delphine Courteille reçoit
LA MODE ET DU CINÉMA. LA CRISE SANITAIRE L’A POUSSÉE aujourd’hui une clientèle fidèle d’ano-
À ÊTRE PLUS PRÉSENTE SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX, nymes et de personnalités de la mode et du
AVEC DES LIVE RÉGULIERS SUR INSTAGRAM. ELLE A AUSSI cinéma, dont Inès de La Fressange, Nathalie
LANCÉ SA LIGNE DE PRODUITS CAPILLAIRES. Rykiel ou Sofia Coppola. « Avec le confine-
ment, on s’est rendu compte de notre savoir-
faire et de notre utilité. Vouloir être bien
coiffé n’est pas quelque chose de futile, c’est
important pour l’estime de soi, la relation
aux autres. » La reconnaissance fait certes
chaud au cœur, mais elle ne paie pas les
Texte Claire DHOUAILLY factures. « Mes sept salariés ont été mis au

60
LE GOÛT

chômage, mais moi, en tant que patronne, si cependant pu se poursuivre : « J’ai toujours
je ne travaille pas, je ne gagne rien. Je n’ai pensé que continuer à travailler sur des tour-
pas d’actionnaire mais deux salons dont je nages, des défilés ou d’accompagner des célé-
dois acquitter les loyers. Mes propriétaires brités en promotion était une façon de nour-
sont de gentilles retraitées qui ne peuvent rir mon travail mais aussi d’assurer mes
pas m’en faire cadeau… » Rue du Mont- arrières. » La chute du chiffre d’affaires de
Thabor, Delphine est installée aujourd’hui l’année 2020 ne sera malgré tout pas com-
au numéro 28, mais elle a gardé son précé- pensée par ces missions, qui se sont de
dent salon, situé un peu plus loin, au 34, toute façon elles aussi raréfiées avec la pan-
pour y proposer bientôt une offre de soins démie. Quant aux défilés, c’est la première
et de coloration végétaux (la réouverture fois, après seize ans à collaborer avec des
est ­prévue en mai prochain). maisons de mode (Rabih Kayrouz, Lanvin,
Le 17 mars 2020, comme l’ensemble de sa Bouchra Jarrar, ou autrefois Sonia Rykiel…),
confrérie, la coiffeuse a posé ciseaux et que Delphine Courteille n’a pas travaillé. À
séchoirs mais n’a pas vraiment soufflé. défaut, elle a poursuivi ses live Instagram
Avides de conseils, beaucoup de femmes chaque ­mercredi, avant de passer au rythme “Aujourd’hui, un coiffeur doit
– et pas seulement ses clientes – ont ali-
menté en continu sa messagerie Instagram
de deux fois par mois depuis la réouverture
des commerces « non essentiels », fin
être sur tous les fronts s’il ne
et la boîte e-mail du salon. « J’ai fait la psy novembre. Professionnalisant l’expérience, veut pas couler. Être bon ne suffit
aussi, beaucoup de personnes allaient très
mal et l’état de leurs cheveux cristallisait
elle a aussi mis en place des consultations
vidéo, payantes, pour les femmes qui
plus, il y a trop de concurrence.
leur mal-être », confie-t-elle. Poussée par habitent loin de Paris et souhaitent profiter Il faut aussi être un excellent
son amie, la journaliste Sophie Fontanel
– rompue à l’exercice des réseaux sociaux
de son ­expertise. Et, comme beaucoup, elle
a i­nstauré un système de click and collect
gestionnaire et en même temps
avec les 230 000 abonnés qui suivent quo- pour maintenir son chiffre d’affaires et, hyperactif sur les réseaux sociaux,
tidiennement ses leçons de style —, la dis-
crète Delphine Courteille s’est lancée dans
­surtout, permettre à sa clientèle de récupé-
rer ses colorations sur-mesure, une façon
savoir se démarquer, créer de
des live Instagram. Elle a aussi tenu à d’éviter « les catastrophes capillaires du la nouveauté, former, dynamiser
répondre à un maximum de messages pri-
vés, allant jusqu’à guider les femmes dans
­premier confinement  ».
Ces initiatives sont venues s’inscrire dans
et fidéliser son personnel,
les rayons coiffure de la grande distribu- un quotidien déjà lourd. « Aujourd’hui, un tout en cherchant à évoluer
tion. « Avec ses kits de coloration, Garnier a
probablement fait de très bons chiffres pen-
coiffeur doit être sur tous les fronts s’il ne
veut pas couler. Être bon ne suffit plus, il y a
pour faire toujours mieux… ”
dant cette période… », ironise la cheffe trop de concurrence. Il faut aussi être un Delphine Courteille
d’entreprise, qui a craint de ne jamais voir excellent gestionnaire et en même temps
revenir ses clientes. La réalité fut tout hyperactif sur les réseaux sociaux, savoir se
autre : elle a même gagné une nouvelle démarquer, créer de la nouveauté, former,
clientèle drainée par Instagram. De quoi dynamiser et fidéliser son personnel, tout en
compenser la baisse de fréquentation cherchant à évoluer pour faire toujours
d’une partie des clientes habituelles, plus mieux… Car le plus petit faux pas est relayé
prompte à réclamer des coupes et des cou- sur les réseaux : on est mal noté, sanctionné
leurs « vieillissant bien » pour pouvoir tenir à la moindre faiblesse, c’est devenu très dur ;
en cas d’autres confinements… et limiter il faut avoir les nerfs solides… », constate
leurs dépenses. l’entrepreneuse, qui a reçu en  2017 la
Entre deux vidéos, pendant le premier médaille de Chevalier de l’ordre du Mérite.
confinement, Delphine Courteille a préparé À l’inquiétude des derniers mois s’est ajou-
la réouverture de son salon, guidée par un tée celle du lancement, début novembre,
protocole sanitaire ultra-strict : une série de de sa propre marque de produits, sur
mesures détaillées sur pas moins de laquelle elle travaille depuis quatre ans. « Je
80 pages. « Vu tout ce que nous avons dû voulais créer des soins capillaires pour
mettre en place pour sécuriser le parcours, ça accompagner mes clientes au quotidien. J’ai
ne s’est pas fait sans surcoût », insiste la mis beaucoup de temps à obtenir des for-
­coiffeuse, qui reconnaît avoir la chance de mules naturelles qui donnent de la brillance.
posséder des locaux spacieux adaptés à la Ces dernières années, où j’ai aussi effectué
Fe Pinheiro. Her vé Goluza. Victoire Letarnec

distanciation sociale. Ainsi, la zone consa- énormément de travaux dans mon salon
crée au shampooing est aménagée depuis actuel, ont été une période de gros investis-
l’ouverture du lieu comme la cabine affaires sements. J’ai eu très peur que la crise annule
d’un avion : « Je déteste l’idée qu’un client qui tous ces efforts et que mes produits ne voient
cherche à se relaxer au bac soit gêné par un jamais le jour… » La première production,
voisin qui raconte sa vie ». réduite par prudence, devrait bientôt être
Mais les salons ont dû de nouveau baisser le écoulée, et l’accueil très positif de la clien-
rideau le 1er novembre 2020 pour un second tèle s’avère encourageant. Une éclaircie qui
confinement, heureusement plus souple. fait dire à Delphine Courteille qu’il faut
Les activités des coiffeurs de studio ont réussir à tenir, coûte que coûte.
Ci-contre, gilet et
pantalon en grain
de poudre,
SAINT LAURENT
PAR ANTHONY
VACCARELLO.
Bracelet cadenas,
porté en ras-de-
cou, en perles
d’eau douce et
argent, collection
City HardWear,
TIFFANY & CO.

Page de droite,
chemise en
gabardine de
Nylon recyclé,
top et jupe en
Nylon recyclé,
cravate en soie,
PRADA.
Chaussettes en
coton, FALKE.
Chaussures à
brides Françoise,
en cuir, TL-180.

En médaillon,
veste croisée en
laine rayée,
chaîne et cadenas
en laiton
métallisé, CELINE
HOMME PAR
HEDI SLIMANE.
Boucle d’oreille
en perles de
culture du Japon
et or blanc,
MIKIMOTO.

62
UN PEU DE TENUES
Stylisme James VALERI
Photos Chris RHODES

GRANDEUR NATURE. PANTALON TAILLE HAUTE ET VESTE OVERSIZE, SHORT ET BABYS,


LES PROPORTIONS S’INVERSENT ET LES CONTRAIRES S’ATTIRENT.
Page de gauche,
manteau en lin
gaufré, chemise
en lin col
macramé, short
et cravate en lin,
collier en métal
doré pinces avec
mouchoir en lin
macramé, FENDI.

Ci-contre,
combinaison
courte en gaze de
coton, EMPORIO
ARMANI. Trench
double toile de
coton, BOTTEGA
VENETA.
Chaussettes
en fil d’Écosse,
CHARVET.
Page de gauche,
à gauche, trench
en soie et coton,
pantalon en soie,
bracelet LV Volt,
en or jaune et
manchette LV Volt,
en or jaune et
diamants,
LOUIS VUITTON.
Chemise classique
à franges
en coton,
COMMISSION.
En haut, chemisier
en soie, CHARVET.
Pantalon en cuir,
JIL SANDER PAR
LUCIE ET LUKE
MEIER. Chaîne
et cadenas en
laiton métallisé,
CELINE HOMME
PAR HEDI
SLIMANE.
En bas,
trench-coat et
surchemise en
coton et soie,
SALVATORE
FERRAGAMO.
Pantalon de
costume en laine,
MM6 MAISON
MARGIELA.
Collier Trinity, en
ors gris, rose et
jaune, CARTIER.
Chaussures
Oxford City II, en
cuir, JOHN LOBB.

Ci-contre,
chemise en
popeline de coton
et short en laine,
VALENTINO.
Collier ras-de-cou
L’Aura/Chapitre II,
en bronze plaqué
or sur chaîne
en argent,
ALIGHIERI.
Chaussettes
en fil d’Écosse,
CHARVET.
Chaussures à
brides Françoise,
en cuir, TL-180.
Ci-contre, débardeur
en mesh, GIVENCHY.
Caleçon en coton,
POLO RALPH
LAUREN. Pull-over
en cachemire
B Label, BARRIE.
Montre J12, boîte en
céramique noire et
acier, cadran laqué
serti de diamants,
CHANEL
HORLOGERIE.
Chaussettes en fil
d’Écosse, CHARVET.
Mocassins Roqueta,
en cuir, HEREU. En
médaillon, top drapé
en satin, GIVENCHY.
Pantalon en satin,
POLO RALPH
LAUREN. Pendentif
bague de fiançailles,
MM6 MAISON
MARGIELA.

Page de droite, veste


en double crêpe de
soie, CHANEL.
Chemise en popeline
de coton, pochette
en soie et
chaussettes en fil
d’Écosse, CHARVET.
Pantalon en laine,
MM6 MAISON
MARGIELA.
Chaussures Oxford
City II, en cuir,
JOHN LOBB.
Cardigan et
culotte en crêpe
de coton, EMILIO
PUCCI. Solitaire
1895, platine et
diamant,
CARTIER. Montre
Première,
bracelet chaîne,
CHANEL
HORLOGERIE.
Chaussettes
en fil d’Écosse,
CHARVET.
Mocassins Lopez,
en cuir, JOHN
LOBB.

Page de droite,
veste saharienne
en coton, AMI
ALEXANDRE
MATTIUSSI.
Chemise
en coton oversize
à rayures,
MARGARET
HOWELL. Cravate
en soie, LOUIS
VUITTON HOMME.
Short en coton,
MHL BY
MARGARET
HOWELL.
Chaussettes en fil
d’Écosse,
CHARVET.
Chaussures
Oxford City II, en
cuir, JOHN LOBB.
Mannequins : Sofia Hansson @Nisch Management et Amar Akway @Ford Models. Assistants du photographe : Laurent Chouard et May Truong.
Assistants du styliste : Elisa Schmitt, Arnaud Buisson, Alice Delarche et Lou Sarniguet. Casting : Julia Lange @Artistry London. Coiffure : Ramona
Eschbach @Total World. Maquillage : Karin Westerlund @Artlist. Manucure : Julie Villanova @Artlist. Scénographie : Olivia Aine @Artlist avec
Nathan Genestier. Production : FARAGO Projects.
LE GOÛT

2 3

À L’ORIGINE Chic REPTILIEN. C E S T R O I S D E R N I È R E S S A I S O N S , le


python pullule : sur les bobs, les blouses, les pan-
talons, les cuissardes, les escarpins, les sacs à
main, les manteaux, les robes de jour, les robes du
TOUTES LES TENDANCES ONT UNE HISTOIRE. QU’ELLE
soir et même, en tout petit, sur les ongles. En
SOIT GRANDE OU PETITE, “M” S’AM USE À LA RACONTER
divas accomplies, Kim Kardashian ou Céline Dion
À SA FAÇON. CETTE SEMAINE, LE MOTIF PYTHON.
ne manquent jamais de se parer de ses écailles.
Luxueux à l’excès, il est associé avant-guerre aux
noms les plus flamboyants de la mode comme
celui de la créatrice haute couture Elsa
Schiaparelli, du chausseur André Perugia ou du
costumier des studios MGM Gilbert Adrian, qui le
transforment en pièce de musée. Exceptionnel et
raffiné, très prisé sous forme de petite

72
(1) Sac Oskan, en cuir (5) Jeans ZW premium
imprimé, Isabel Marant, ‘90s imprimé python,
790 €. isabelmarant.com Zara, 39,95 €. zara.com

(2) Robe chemise (6) Bottines Wyatt,


imprimé serpent, zippées en python,
Celine par Hedi Slimane, Saint Laurent par
2 800 €. celine.com Anthony Vaccarello,
1 595 €. ysl.com
(3) Chemise en jersey
de viscose imprimé, (7) Sac Gucci 1955,
850 €. versace.com en python, Gucci, prix
sur demande. gucci.com
(4) Pull Reglis, en
cachemire imprimé,
Zadig & Voltaire, 395 €.
zadig-et-voltaire.com
6

maroquinerie ou de chaussures, il passe de l’« empereur » de la soul Isaac Hayes l’affectionne tard, l’esthétique en vigueur se gorge de tout ce
D’après Isabel Marant. Celine par Hedi Slimane. Versace.
Zadig et Voltaire. Zara. Saint Laurent. Cour tesy of Gucci

mode, jusqu’à ce que Marlon Brando dans en total look. Dans les ateliers, Valentino, Balmain qui a pu un jour faire outrage au bon goût. Si
L’Homme à la peau de serpent vienne comme tou- et, bien entendu, Yves Saint Laurent s’échinent à le le look Stones est le comble du classique, celui
jours tout dérégler. Durant la période des rendre, tout comme son grand rival le léopard, le de Christina Aguilera et des vedettes califor-
Swinging Sixties, qui voit à Londres le mariage de plus élégant et le plus vaporeux possible. La fin du niennes des années 2000 reste un souvenir
la jeunesse, de la pop music et de la mode, le cycle approche. Le groupe Guns N’ Roses d’abord, tendre à ­chérir. Le motif python sort de sa
créateur en vue Ossie Clark va signer certaines de les films Sailor et Lula, de David Lynch, ou Casino, réserve. On en est mordu ou l’on s’en pique.
ses réalisations les plus remarquables en utilisant de Martin Scorsese, ensuite… Son image criarde Entre vulgaire et chic, lui ondule sous le soleil,
de la peau de ­r eptile. En cuir véritable ou n’amuse plus beaucoup les adultes. Plus « Texas indifféremment.
imprimé, le serpent devient alors cool et sexy. Ranger » que rive gauche, le serpent se limite donc
Bohémien en chef, Keith Richards déambule dans à charmer les durs à cuire de la Sun Belt.
les années 1970 une paire de santiags en python Sa nouvelle mue opère autour de l’année 2000, Texte Gonzague DUPLEIX
aux pieds, Elvis monte sur scène dans des combi- où l’on accepte d’autant plus volontiers son côté Collages Martin COLE
naisons invraisemblables, tandis que excessif que le sexe devient chic. Vingt ans plus Stylisme Laëtitia LEPORCQ
1

7
LE GOÛT

VOYAGE IMMOBILE À… BRUXELLES.


EN ATTENDANT DES JOURS M EILLEURS, IL EST POSSIBLE DE DÉCOUVRIR
LE MONDE SANS QUITTER SA CHAM BRE… MÊM E SANS ALLER VOIR
LE MANNEKEN-PIS, L’AM BIANCE INIM ITABLE DE LA CAPITALE BELGE EST
ACCESSIBLE EN GARDANT LA FRITE.

Texte Clément GHYS

1 – PLONGER DANS UNE POIGNANTE BANALITÉ sans doute BXL Bleuette de la Française Belgique, « l’union fait la force », qu’un de nos
L’un des films les plus importants du cinéma se Françoiz Breut, installée à Bruxelles, dans son grands-pères, belge, avait coutume de reformu-
déroule à Bruxelles. Au 23, quai du Commerce, et album La Chirurgie des sentiments (2012). Celle ler : « L’oignon fait la sauce ».
très exactement dans une cuisine. En  1975, qui est notamment connue pour le couple PARLEMENT, DE NOÉ DEBRÉ, AVEC XAVIER LACAILLE.
Chantal Akerman a 25 ans, et suit avec minutie le qu’elle a formé avec Dominique A et son travail 10 ÉPISODES DE 26 MINUTES, SUR FRANCE.TV

quotidien d’une femme, mère d’un adolescent, avec lui y chante les « impasses camouflées », les
6 – AVOIR LA PATATE
veuve et prostituée. Elle demande à Delphine ­« boulevards qui s’effritent », le « ciel de perles
Rien ne vaudra jamais un cornet de frites
Seyrig, incarnation d’élégance dans L’Année der- grises » et les « deux, trois ans à attendre que
englouti, après une nuit de fête à Bruxelles, sous
nière à Marienbad (1961), de revêtir la blouse de l’été se présente ».
une bruine matinale. Il est possible de trouver
cette femme « ordinaire ». Le résultat, qui mar- LA CHIRURGIE DES SENTIMENTS, DE FRANÇOIZ BREUT
(CARAMEL BEURRE SALÉ). aussi quelques vraies frites belges à Paris.
quera durablement les cinéastes Michael Haneke
Notamment chez De Clercq, les Rois de la frite,
ou Gus Van Sant, est une fresque sur la normalité
4 – COURIR LA GUEUZE dans le quartier des Grands Boulevards. Des
– la réalisatrice ira jusqu’à dire qu’« on peut faire
Impossible de se transporter mentalement à pommes de terre bintje sont cuites, deux fois,
une tragédie à partir d’une tasse de café ». Ce qui
Bruxelles sans être aidé par la petite ivresse d’une dans la graisse de bœuf – aucune option végéta-
lui donne une indéniable belgitude.
gorgée de bière. La culture belge de la bière, rienne n’est proposée – et sont servies dans des
JEANNE DIELMAN, 23, QUAI DU COMMERCE,
1080, BRUXELLES (3 H 20), DE CHANTAL AKERMAN. reconnue au Patrimoine culturel immatériel de cornets. Les sauces, Piccadilly et autres, viennent,
DISPONIBLE EN DVD ET EN BLU-RAY. l’humanité par l’Unesco, a son centre dans la elles aussi, de Belgique. On trouve aussi de la
capitale du pays, entre bars qui en proposent une ­fricadelle, des burgers ou des gaufres. Tout est
2 – REMONTER LE TEMPS DES COLONIES vaste variété et microbrasseries artisanales. S’il disponible en livraison.
Il n’est que très peu question de Bruxelles dans fallait en déguster une, ce serait la gueuze, DE CLERCQ, 169, RUE MONTMARTRE, PARIS 2 e.
Congo. Une histoire, de David Van Reybrouck. ­surnommée le « champagne de Bruxelles ». Et LESROISDELAFRITE.COM

Mais il est partout question du Congo à Bruxelles. notamment celle de la brasserie Cantillon, où
7 – BULLER AVEC SPIROU
Dans les quartiers de la diaspora africaine, mais rien dans le processus de fabrication n’a changé
Difficile de choisir dans l’immense patrimoine
aussi dans les bâtiments érigés grâce à l’argent de depuis 1900 – ce qui explique un volume limité
Jo Voets/france.tv. Mar tin Lagardère. Le Spirou d’Emile Bravo par Bravo/Dupuis 2021.

de la bande dessinée francophone belge un per-


la colonie ou dans les collections faramineuses de production – et où la famille propriétaire sait
sonnage qui illustrerait la ville mieux que les
Prod DB/Paradise Films/Unité Trois/DR. Actes Sud. Joerg-Mar tin Schulze/Dalle.

du Musée royal de l’Afrique centrale, dans le parc célébrer l’histoire méconnue de la bière. À noter,
autres. Tintin, Gaston Lagaffe, Quick et Flupke ?
de Tervuren, rebaptisé AfricaMuseum. Pour com- la subtilité rare de leur kriek, un genre aromatisé
Spirou, groom au Moustic Hotel, puis reporter
prendre ce passé colonial, il faut lire le récit à la cerise, ici avec des griottes.
dans le journal qui porte son nom, est sans doute
romanesque, mais bien réel, du Congo tel que le CANTILLON.BE
le plus bruxellois des héros. La ville est très pré-
raconte le journaliste et historien David
5 – SUIVRE LES AVENTURES D’UN JEUNE ASSISTANT sente dans les albums de ses aventures, notam-
Van Reybrouck dans son best-seller paru en 2010.
Dans la série Parlement, on parle français, ment dans L’Espoir malgré tout, récente et
Un texte majeur, à la violence d’un thriller, sur ce
anglais, allemand et toutes les langues de superbe série qu’Émile Bravo consacre à la capi-
pays meurtri dans sa chair.
l’Union européenne. Et pour cause, puisque tale belge pendant la seconde guerre mondiale.
CONGO. UNE HISTOIRE, DE DAVID VAN REYBROUCK.
ÉDITIONS ACTES SUD, 720 PAGES. 28 EUROS. l’action se déroule au Parlement européen, à Dans une gamme de couleurs sombres, Bruxelles
Bruxelles. Le héros, Samy, est un jeune Français est le théâtre des exactions allemandes, mais
3 – S’ÉVADER EN CHANSONS qui devient attaché parlementaire d’un eurodé- aussi de la naissance du courage et de l’idéal de
Bien sûr, il y a Jacques Brel et son « au temps où puté quelques semaines après le référendum justice du jeune héros.
Bruxelles bruxellait ». Bien sûr, il y a aussi sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE. L’ESPOIR MALGRÉ TOUT, D’ÉMILE BRAVO (ÉDITIONS
« Bruxelles ma belle », que Dick Annegarn promet Créée par Noé Debré, la série franco-germano- DUPUIS). LES DEUX PREMIERS VOLUMES SONT DÉJÀ PARUS
EN 2018 ET 2019. LES DEUX SUIVANTS SONT À PARAÎTRE.
de rejoindre « aussitôt bientôt que Paris [le] belge décrit avec humour les méandres d’une
­trahit  ». Ou encore la « jungle » que décrit Roméo Union complexe, cette Europe des Vingt-Sept
Elvis. Mais l’une des chansons qui a le plus qui a pour devise « unie dans la diversité ». Une
­montré la belle tristesse de la capitale belge est devise qui n’est pas sans évoquer celle de la

75
LE GOÛT

L’ADRESSE 
18, rue du Faubourg-Poissonnière,
Paris 10e.
digi.menu/menu/penny-lane-paris/

LE SERVICE
Du lundi au vendredi
de 12 heures à 14 h 30.
À emporter ou par Deliveroo.

L’INCONTOURNABLE
Le sandwich cauliflower.

L’ADDITION 
Autour de 20 € par personne.

EN SERVICE COMMANDÉ

PENNY LANE, climax méditerranéen.


SITUATION SANITAIRE OBLIGE, LA PLUPART DES RESTAURANTS ONT DÛ SE CONVERTIR
À LA VENTE À EM PORTER. DANS SA CANTINE PARISIENNE, LE TALENTUEUX
JOHANN BARICHASSE COLORE LE SUD D’UNE TONALITÉ POP QUASI PSYCHÉDÉLIQUE.

Texte Marie ALINE

A P R È S AV O I R FA I T B O M B A N C E À boîtes en carton et coupelles en plastique contrastent fortement avec leur contenu.


OUTRANCE , le corps est ambivalent. Il en veut À l’ouverture de la boîte, le sandwich dit « cauliflower » explose comme un feu
encore tout en étant fatigué. Il rêve de bouillon d’artifice. Jaune, violet, vert, fuchsia, blanc, orangé, rouge… Les légumes débordent
de légumes, mais l’heure du repas venue, il du pain turc tout frais, comme le ferait la viande d’agneau d’un döner.
réclame la décadence. Dans cet instant de para- Les mains saisissent le sandwich avec fermeté pour que rien n’échappe à la dégus-
doxe aigu, une troisième voie apparaît salvatrice. tation. Imbibé de tahini et de crème d’ail, il menace de s’effondrer. Il faut faire vite.
Elle se dessine entre les mains de Johann Ça tombe bien, le ventre est réceptif. Les crocs se plantent dans la composition
Barichasse, ancien second de la talentueuse multicolore, sans pitié. Déflagration de fraîcheur. Un fenouil en pickles acidifie là
Manon Fleury au Mermoz. Entre les deux confi- où le chou-fleur frit attendrit ; des cubes de fromage frais aigrissent ; la menthe
nements, il a ouvert près de la gare du Nord, à éclaircit ; la carotte croque, l’aneth gratouille, le piment séché picote. C’est multiple,
Paris, Penny Lane, une cantine méditerranéenne infini, délicieux, dévoré en quelques minutes, quasi en apnée.
aux saveurs et aux couleurs aussi pop que la De l’autre côté de la table, les couverts cliquettent avec entrain au-dessus de
musique des Beatles. l’assiette. Derrière son petit air traditionnel, le couscous kefta de poisson joue la
Au cœur d’un hiver gris, le rose de ses oignons discrétion compassée. Pourtant, c’est agité dès la première cuillerée. Les boulettes
pickles chatouille les pupilles. La commande est de merlu sont bien relevées, les pois chiches presque sucrés, enfin pas autant que
vite passée. Elle est essentiellement végétarienne. la courge rôtie. Quelques olives apportent une amertume agréable qui rappelle les
Le désir de détox est plus fort qu’un tajine côtes de blettes encore croquantes. La harissa, mélangée à la semoule, nettoie le
d’agneau aux coings qui fait gravement de l’œil. palais entre deux bouchées gourmandes.
Patience. La livraison est un peu plus lente qu’es- Car, sous ses airs de cantine saine, Penny Lane arbore plutôt toutes les caractéris-
pérée. Le restaurant doit être débordé de tiques d’un restaurant pour amateur d’orgie végétale. Si certains ne l’avaient pas
Marie Aline

demandes… C’est bon signe. L’emballage est sans encore compris, le riz au lait à la chantilly et au praliné fait office de manifeste pour
personnalité. Sac de papier blanc taché de gras, une opulence raisonnée. Avec un petit sourire en coin et le ventre bien plein.

76
La MÂCHE,
PRODUIT INTÉRIEUR BRUT

deux possibilités. 2021


Au cœur de l’hiver où ne poussent
que racines et verdures amères, la
herbe » poussant à l’état sauvage
dans les fermes, elle était cueillie ON
mâche est une salade à la douceur
et à la tendreté apaisantes. Plante
potagère rustique, appartenant
à la famille des caprifoliacées, la
pour agrémenter les salades,
associée à la betterave cuite ou
en garniture des plats de viande
du dimanche. Rapidement cuite
IMPROVISE
Comment
!
Valerianella locusta porte mille avec une pomme de terre et de agir dans
noms, selon les régions : doucette,
boursette, blanchette, éclairette,
l’oignon, du bouillon, un peu de
beurre ou un morceau de lard, elle
l’incertitude
orillette, gallinette, rampon, rai- fait aussi une belle soupe verte.
ponce, pomâche… On l’appelle
également salade de blé, car elle GASTRONOMIQUE
pousse spontanément aux abords Douce et fondante, finement par-
des champs cultivés et des mai- fumée et légèrement sucrée, la
sons, et laitue d’agneau ou poule mâche est l’une des verdures pré-
grasse, car elle est appréciée des férées des Français, qui trouve sa
moutons comme des gallinacées. place dans les plus belles
Abondante en Europe, cultivée assiettes. En salade composée
dès le xviiie siècle, la mâche avec des poires et des fruits secs,
compte de nombreuses variétés, elle se mêle aussi à merveille aux
aux feuilles plus ou moins serrées, crosnes et viande des grisons, à la « Deleuze est
IREZ-VOUS VOUS DESCARTES, CAHIER CENTRAL
charnues, vert clair ou foncé : courge rôtie et fromage feta ou un moteur pour
FAIRE VACCINER ? LA LAÏCITÉ ET MOI la création » CASTORIADIS
verte d’Étampes, coquille de bleu, aux agrumes et magret de LES RÉPONSES PAR CATHERINE PAR PIERRE
EXTRAITS SUR LE

Louviers, Éden, à grosse graine, canard fumé. Elle constitue un DES PHILOSOPHES KINTZLER DUCROZET CHAOS
verte à cœur plein… La France, et magnifique support à une poêlée
notamment la région nantaise, de coquilles Saint-Jacques au
est la première productrice de curry, à des ravioles soufflées, ou
cette salade riche en ­vitamines, peut encore se glisser dans un
oligoéléments et bêtacarotènes. délicat flan à la ricotta.

RUSTIQUE
Avant d’être adoptée par la bour-
geoisie et les chefs, la mâche était Texte Camille LABRO
un mets de paysans. « Mauvaise Illustration Patrick PLEUTIN

EN VENTE
CHEZ VOTRE MARCHAND
DE JOURNAUX
et sur Philomag.com
LE GOÛT

TRAITEMENT DE SAVEUR

APRÈS AVOIR ÉTÉ AVOCATE, JADE GENIN A REJOINT SON PÈRE JACQUES
Tête D’ŒUFS.
À LA CHOCOLATERIE FAM ILIALE. ELLE RAFFOLE DES PLATS SÉFARADES
QUE LUI CUISINAIT SA MÈRE, COM M E CETTE OM ELETTE À LA CERVELLE.

Puis je me suis rendu compte que mon père n’était LA M ININA


plus tout jeune, que je n’allais pas forcément avoir DE JADE GENIN
des enfants tout de suite et que, le temps qu’ils
arrivent, la chocolaterie pourrait ne plus être là ou INGRÉDIENTS
POUR 4 À 6 PERSONNES
ne plus être la même. Cela m’a fendue en deux, j’ai 2 cervelles d’agneau,
réalisé à quel point je ne pourrais supporter de la 200 g de petits pois cuits
perdre et qu’il fallait que je prenne le relais de mon (frais ou congelés), 8 œufs,
4 c. à s. de farine, ½ sachet
père. Aujourd’hui, nous travaillons ensemble. Il est de levure chimique, 1 c. à c.
le « grand patron », je suis le « petit patron », c’est de piment doux, 1 citron,
ainsi qu’il nous décrit à la stagiaire indienne. J’ai le huile végétale neutre,
coriandre fraîche (optionnel),
chocolat dans le sang, je suis arrivée avec un gros sel, poivre du moulin.
bagage théorique et j’ai mis les mains dedans.
LA PRÉPARATION
Quant à la pâtisserie, plus complexe, j’apprends Laisser dégorger la cervelle
doucement aux côtés de mon père et de l’équipe. 1 heure dans de l’eau froide,
Quand je ne mange pas du chocolat (car j’adore puis la déposer dans une
casserole d’eau avec le jus
toujours autant ça), j’aime les mets simples et d’un citron et porter à
réconfortants, comme le couscous que ma mère, ébullition. Égoutter aussitôt,
juive séfarade d’Algérie, cuisinait tous les vendre- éponger délicatement avec
un papier absorbant, puis
dis. Mais le plat qui me réchauffe toujours le couper en petits cubes.
Texte Camille LABRO cœur quand j’ai un coup de blues, c’est la minina, Faire revenir la cervelle
Photos Julie BALAGUÉ sorte de « cake omelette », qui est aussi la spécia- 4 minutes dans une poêle
chaude avec un filet d’huile,
lité de ma meilleure amie, d’origine tunisienne. assaisonner de sel, poivre
C’est une recette facile, que l’on réalise tradition- et piment doux. On peut
REJOINDRE MON PÈRE DANS SA CHOCOLATERIE, C’ÉTAIT nellement dans ma famille avec des petits pois et éventuellement ajouter
quelques feuilles de
LOIN D’ÊTRE UN CHEMIN TOUT TRACÉ, même si, aujourd’hui, cela de la cervelle, mais où l’on peut aussi mettre les coriandre pour la fraîcheur.
semble une évidence. Certes, je passais mes mercredis et mes restes, du poulet, de la méchouia – ou préparer Battre les œufs jusqu’à
samedis dans ce lieu, qui était à l’époque un laboratoire sans bou- nature, aux œufs. C’est pour moi un plat syno- l’obtention d’un mélange
crémeux, puis ajouter la
tique dans le 15e arrondissement de Paris. J’y ai notamment fêté nyme de fêtes et de bonheurs partagés. levure et la farine.
tous mes anniversaires avec les copains… Et, comme mon père JACQUESGENIN.FR Assaisonner légèrement.
était par ailleurs passionné de gastronomie et anciennement chef, Ajouter les légumes et
les dés de cervelle.
il a toujours partagé cela avec moi et m’a emmenée dans des
tonnes de restaurants – jusqu’à cinq tables par semaine. La pre- LA CUISSON
mière fois que nous sommes allés dans l’hôtel-restaurant de Huiler un moule à cake,
verser l’appareil dans le
Georges Blanc, à Vonnas (Ain), j’avais 4 ans, et déjà un gros appétit. moule et enfourner pendant
Il paraît que j’ai fini toutes mes assiettes du (long) menu dégusta- 45 minutes à 180 °C.
tion, avant de monter à la chambre sous prétexte d’une sieste et de Laisser tiédir puis démouler.
Servir tiède ou froid, en
me commander un plateau de petits fours en room service… La tranches épaisses, pour
cuisine a toujours été l’un de mes principaux centres d’intérêt, mais l’apéritif avec un trait
de jus de citron
ce n’est longtemps resté qu’un loisir. Ce n’est pas parce qu’on aime ou en plat accompagné
le champagne que l’on achète des vignes ! d’une salade verte.
J’ai grandi en entendant sans cesse qu’il fallait faire des études, que
les métiers manuels étaient destinés à ceux qui ne pouvaient rien
faire d’autre. J’ai donc fait un bac scientifique, puis je me suis inscrite
à la Sorbonne pour des études de droit en double cursus avec HEC.
J’ai passé le barreau et travaillé deux ans comme avocate dans un
cabinet d’affaires américain, puis dans une banque spécialisée en
fusions-acquisitions. Cela a été très formateur, mais le métier ne me
plaisait pas plus que ça. Le déclic est venu lorsque mon père a reçu
les insignes de chevalier de l’ordre du Mérite agricole, en février 2017.
Je le regardais faire son discours, émue. Et je me disais : mes enfants
auront de la chance, ils auront, comme moi, de super anniversaires.

78
MATÉRIAU 
Bois issu de branches
tombées des arbres.

BÉNÉFICE VERT 
Matière première naturelle.

PRIX 
Environ 4 €
le sachet de 4 bâtonnets.
aromandise.com

L E PA LO SA N TO (« bois
sacré », en espagnol) est un
arbuste typique des forêts tropi-
cales qui pousse en abondance en
Équateur ou dans les régions
arides du Pérou. Sa récolte
n’exerce aucune pression écolo-
gique : ses branches tombées au
sol sèchent pendant environ
quatre ans, au milieu des champi-
gnons et des micro-organismes
présents dans l’humus. Considérés
par les Amérindiens comme des
offrandes de la terre, ces éléments
pénètrent le bois en lui conférant
son parfum intense et ses proprié-
tés désodorisantes et purifiantes.
Une fois taillé dans une branche,
le bâtonnet de palo santo s’em-
brase à son extrémité avec une
allumette. Après quelques
secondes, la flamme s’éteint pour
laisser la braise diffuser son sillage
intense et apaisant qui repousse
naturellement les insectes. Planté
dans un pot rempli de sable pour
une séance de relaxation ou de
méditation, le bâtonnet se pro-
mène d’une pièce à l’autre de la
maison pour atténuer les odeurs
désagréables. Trente secondes de
combustion, et le relent de friture
de sardines aura totalement dis-
paru… Un bâton de palo santo
peut être rallumé et réutilisé une
trentaine de fois avant de dispa-
raître en fumée.

Texte Stefania DI PETRILLO


Photo Jonathan FRANTINI

ÉCOLOGIQUEMENT VOTRE Le bâton de PALO SANTO.


JEUX

Mots croisés
Philippe DUPUIS
GRILLE N O 487 Sudoku
Yan GEORGET
N O 487 - DIFFICILE

SOLUTION DE LA GRILLE
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 PRÉCÉDENTE

II

III
Compléter toute
IV la grille avec des
chiffres allant de 1
V à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
VI par colonne et par
carré de neuf cases.
VII

VIII

IX

X
Bridge N O 487
FÉDÉRATION FRANÇAISE DE BRIDGE
XI

XII

XIII

XIV

XV

HORIZONTALEMENT I Kamala et quelques autres à travers le monde. II Mettra en application.


Satisfit la demande. III Des maux qui s’accrochent aux nerfs. Sans fondement. IV Facilite la
traction. Expressionniste belge. Chez Mauriac. V Dieu. Nous rendrons. Disposât bien à plat.
VI Petit à une extrémité. Bien en mains. Prit en location. VII Se retourne pour faire face.
Brutalement frappé. Facilite la mise en page. VIII Antenais et autres porteurs de laine. Boudin
décoratif. Plat de terre et son flan de légumes. IX Lourdes décoration murales. Tous sur le rose.
X Point matinal. Accumulation de gouttelettes. Ouvre des choix. Morceau de pain. XI Ray et
Charles, designers américains. Montant. À la sortie de Paris. XII De Pattaya et de Lampang. Jeux
quand ils ne se mettent pas à gratter. XIII Son bec a fait la lumière. Outre pleine d’air, hérissée
de tuyaux. XIV Double tout. Bien fournies. Enfant d’Apollon. XV Priveraient de la suite.
VERTICALEMENT 1 Une mise en avant qui ne met pas à son avantage. Font des bulles. 2 Reprises
et répétées. Mur végétal. 3 Se rebiffe au cinéma. Soutien au-dessus de l’ouverture. 4 Font cir-
culer. Lâché sur le coup. 5 Taper dans l’œil, même si ce n’est pas possible avec tout le monde.
Complètement dépassé. 6 Servis froids dans leur graisse. Mettent du jaune dans les près.
L’argon. 7 Ne vaut plus rien au travail. Comptées par l’hôtelier. Le dernier ne dure pas. 8 Du
cochon chez les orfèvres. La bonne mesure. Celui de Vénus est pénil. 9 Préposition. Voie éco-
logique. Déchet après fusion. 10 Complètement relâchée. Mettre en beauté. 11 Ceux d’avant.
Mise à l’écart. Évalua de la main. 12 Consternât vivement. Tout le reste. 13 Élimina brutalement.
En le chauffant il devient amoureux. Fine, elle ne perdra rien. 14 Dégagea au sommet. Cours
du Nord. Chanteur toujours gai. 15 Approuvassent légalement.

Solution de la grille no 486


HORIZONTALEMENT I Odonates. Mouton. II Piraterie. Usera. III Tain. Tissera. An. IV Ignorant. Ta. Ani. V Mos.
Yearlings. VI An. Adverse. Stem. VII Lardé. Sois. Sire. VIII Iléons. Na. Cors. IX Séistan. Laise. X NS. Patine. Far. XI Ta.
Enivré. Plie. XII Inféodai. Tarent. XIII Ose. Vêler. Bit. XIV Nerva. Érébus. En. XV Seulets. Gisants.
VERTICALEMENT 1 Optimalisations. 2 Diagonale. Ansée. 3 Orins. Rein. Féru. 4 Nano Adossée. Vl. 5 At. Redent.
Novae. 6 Téta. Sapide. 7 Érinyes. Navales. 8 Sistéron. Trier. 9 Es. Asialie. Reg. Êtres. 10 Anet. Bi. 11 Oural. Cie. Abus.
12 USA. Issos. Prisa. 13 Té. Antireflet. 14 Orangers. Ain. Et. 15 Nanisme. Prêtons.

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Dans l’album photo de…


Lison DANIEL.
DE FRANCK LE CAVISTE À MARINA LA PROF DE YOGA,
SES PORTRAITS SATIRIQUES, “LES CARACTÈRES”,
RENCONTRENT UN VIF SUCCÈS SUR INSTAGRAM.
UN HUMOUR DANS LEQUEL L’ACTRICE A TOUJOURS
BAIGNÉ ET QU’ELLE DÉVELOPPE DANS LA SÉRIE
“JEUNE ET GOLRI”, DIFFUSÉE AU PRINTEMPS SUR OCS.

MON TRAVAIL N’EST PAS NÉ D’UN ÉCLAIR D’INSPIRATION. Je crois


qu’il provient grandement de ce que m’a transmis ma famille. J’ai reçu une
éducation à base d’amour et de confiance, jamais de jugement… Même
quand je traversais des périodes délicates, quand je participais à des films
d’étudiants pourris, que je galérais, j’ai toujours ressenti une sécurité
­affective transmise par mes parents. Si, d’un point de vue technique, cette
photo est complètement ratée, elle représente le mieux cette chaleur
­familiale qui m’a donné confiance en moi. Mon père nous serre très fort,
mon frère aîné et moi. Nous sommes réunis dans la petite véranda de la
maison qu’il a dessinée, à Marseille, là où j’ai grandi et où l’on a vécu hyper
heureux tous ensemble.
Grâce à mes parents, j’ai eu une enfance très drôle et douce. Dans une
famille, on a tous un rôle : moi, j’étais celle qui faisait marrer, la petite
rigolote, la digne fille de mon père… À l’époque, j’imitais déjà mon entou-
rage et j’adorais les jeux de mots. Notre secret, je crois que c’est le temps
que l’on passait à table. On pouvait rester une heure et demie à rigoler
ensemble tous les soirs, en enchaînant les punchlines.
Ce qui était interdit chez nous, c’était de faire la gueule. On n’avait pas le
droit de tirer la tronche sans apporter d’explications. Parmi les autres
tabous de la famille, il y a les études. Mes deux frères sont autodidactes.
Quant à moi, après avoir fait une fac de droit où je me suis ennuyée puis
avoir passé – et raté – le concours de Sciences Po, j’ai annoncé à mon père
que j’allais tenter celui de la Fémis [la prestigieuse école de cinéma à Paris].
Il m’a découragée, arguant que cette école allait me formater. Il me répétait
souvent que ce n’était pas les études qui allaient nous sauver et que, pour
réussir, nous devions miser sur notre richesse intérieure.
Finalement, c’est grâce à Instagram et à un gros travail personnel – sans
école ! –, que j’ai pu acquérir mon indépendance. Et aujourd’hui, mes
parents ne sont ni les premiers lecteurs de mes sketchs ni le sujet de mes
blagues…  Propos recueillis par Marie GODFRAIN
INSTAGRAM.COM/LES.CARACTERES

Retrouvez le podcast “Le Goût de M” sur lemonde.fr/le-gout-de-m


Nouvelle invitée : l’actrice Camille Cottin.
Lison Daniel

Le podcast “Le Goût de M” est désormais réservé aux abonnés du Monde (à partir de l’offre
Intégrale). Rendez-vous sur abo.lemonde.fr/goutdem pour bénéficier de 50 % de réduction
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