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Jésus et les Esséniens

De tout temps la vie inconnue de Jésus-Christ a intrigué aussi bien les chercheurs que le peuple des croyants.
Déjà sa brève apparition "connue" sur la terre, prédication (moins de trois ans) et mort soulève un nombre
considérable d’interrogations.

Il est vrai que Tacite, Pline le Jeune et Flavius Josèph écrivirent quelques lignes sur un dénommé "Chrestos",
mais certes sans commune mesure avec la place qu’il a occupée dans l’Histoire. Tout ce que nous savons du
Jésus historique vient donc, essentiellement, des quatre Evangiles et de versets épars dans les Epîtres, les Actes
des Apôtres et dans quelques textes non canoniques cachés par le Vatican.

Que dire alors des périodes inconnues de sa vie ? Sur celles-ci, nous sommes encore plus démunis car nous ne
possédons que des données générales sur le milieu juif de l’époque, notamment essénien, et sur la géographie
de la région. Nous nous trouvons donc réduits à utiliser, à solliciter plutôt, les vagues indications que l’on peut
glaner çà et là. Pour y voir plus clair, il faudrait considérer cet aspect inconnu de la vie de Jésus sur deux
périodes :

1. Celle qui va de sa naissance jusqu’à sa Bar-Mitzva, moment solennel dans la vie de tout jeune Israélite qui,
vers sa douzième/treizième année, fait sa profession de foi en récitant le célèbre verset de la Thora : Schema
Israël. C’est, dans les Canoniques, l’épisode relaté par Luc et connu sous le titre de "Jésus parmi les docteurs"
[Lc 0241-52]. Cette période est couverte par une multitude d’évangiles apocryphes, appelés "évangiles de
l’Enfance", eux-mêmes bourrés d’une foule de détails concoctés par la ferveur populaire et son goût du
merveilleux. En revanche, les évangiles canoniques sont plutôt circonspects et seuls Luc et Matthieu (par ordre
d’importance) en parlent. Pas un mot dans Marc et Jean.

Deux remarques s’imposent à propos de ces apocryphes de l’Enfance : d’abord, curieusement, ils s’arrêtent
comme les Canoniques à la Bar-Mitzva et ne disent rien de la jeunesse de Jésus ; ensuite, et non moins
curieusement, tandis que l’Eglise les rejetait en bloc, elle leur "empruntait" néanmoins quantité de faits, de
descriptions et d’élaborations théologiques, tels que le boeuf et l’âne de la crêche, les noms des Rois mages et
des parents de Marie, et même sa virginité "in partu", qui ont été solidement intégrés dans la tradition et la
dogmatique chrétiennes.
2. Celle qui va de la Bar-Mitzva jusqu’au début de sa prédication. Laquelle inaugure ce qu’il est convenu
d’appeler la vie publique de Jésus, par opposition à sa "vie cachée". Or, c’est précisément cette vie cachée qui
est la plus intriguante, car la question qui se pose est la suivante : Qu’a fait Jésus pendant la vingtaine d’années
–décisives dans la vie d’un homme– qui se sont écoulées entre ses 12/13 ans, l’âge de sa Bar-Mitzva, et ses
30/37 ans, l’âge de sa vie publique ? C’est à cette question qu’on va tenter de répondre en suggérant quelques
éléments de réflexion. Comme Canoniques et apocryphes signalent laconiquement qu’après la Bar-Mitzva,
Jésus rentra à Nazareth avec ses parents, qu’il leur était soumis et qu’il croissait en sagesse, en taille et en
grâce devant Dieu et devant les hommes [Lc 0251-52], libre cours était laissé à l’imagination pour meubler
cette vingtaine d’années.

I. LE MANUSCRIT HIMIS

Un voyageur russe du nom de Nicolas Notovitch raconte, en préface de son livre « La Vie Inconnue de Jésus-
Christ » : Depuis la guerre de Turquie (1877 - 1878), j’ai entrepris une série de voyages en Orient. Après
avoir visité toutes les localités tant soit peu remarquables de la péninsule des Balkans, je me rendis à travers
le Caucase dans l’Asie Centrale et en Perse, et enfin, en 1887, je partis pour l’Inde, pays admirable qui
m’attirait depuis mon enfance. Ce que Notovitch écrit, son style, sa relation des événements, ont une saveur
particulière. Sans vouloir en tirer argument pour authentifier sa version des "années perdues" de Jésus, disons
que –très remarquée dès sa parution– cette version fut à l’origine d’un certain nombre d’hypothèses sur la
période en question (l’adolescence et la jeunesse de Jésus), et qu’une quantité de livres ont été écrits, dans la
foulée, sur les "Lost Years of Jesus".

Nous reproduisons ci-après des extraits du manuscrit que Notovitch dit avoir trouvé, au cours de ce fameux
voyage de 1887 en Inde, dans le monastère Himis. Lequel est situé non loin de Leh, chef-lieu de la province du
Ladakh, dans le Cachemire septentrional. Le manuscrit retrace, en langue Pali, la vie d’un certain Saint Issa,
qui ne serait autre que Jésus-Christ :

0405 Bientôt après, un enfant merveilleux naquit dans la terre d’Israël; Dieu lui-même parlait par la bouche de
cet enfant. 0408 Le divin enfant, à qui l’on donna le nom de Issa, commença dès ses plus tendres ans à parler
du Dieu unique et indivisible. 0409 On venait l’écouter de partout et l’on s’émerveillait des propos qui
sortaient de sa bouche enfantine. Losqu’il eut atteint l’âge de treize ans, Issa quitta clandestinement la maison
paternelle, sortit de Jérusalem et, avec des marchands, se dirigea vers le Sindh. 0501 Au cours de sa
quatorzième année, le jeune Issa, béni de Dieu, vint en deçà du Sindh et s’établit parmi les Aryas. 0505 Il
passa six ans à Djagguernat, à Radjagriha, à Bénarès et dans les autres villes saintes; tout le monde l’aimait,
car Issa vivait en paix avec les Véises et les Soudras à qui il enseignait l’Ecriture Sainte. 0525 Les Véises et les
Soudras furent frappés d’une vive admiration et demandèrent à Issa comment il leur fallait prier. 0526
"N’adorez pas les idoles (disait-il), car elles ne vous entendent pas; n’écoutez pas les Védas, où la vérité est
altérée, ne vous croyez pas les premiers partout et n’humiliez pas votre prochain. 0527 Aidez les pauvres,
soutenez les faibles; ne faites de mal à qui que ce soit ; ne convoitez pas ce que vous n’avez pas et ce que vous
voyez chez les autres".

0601 Les prêtres et les guerriers, ayant connu le discours que Issa adressait aux Soudras, résolurent sa mort et
envoyèrent leurs domestiques pour rechercher le jeune prophète. 0602 Mais Issa, averti du danger par les
Soudras, quitta nuitamment les environs de Djagguernat, gagna la montagne et se fixa dans le pays des
Gouatamides où avait vu le jour le grand Bouddha Cakya-Mouni. 0603 Après avoir appris la langue Pali, le
juste Issa s’adonna à l’étude des rouleaux sacrés des Sutras. 0604 Six ans après, Issa, que le Bouddha avait élu
pour répandre sa parole sainte, savait expliquer parfaitement les rouleaux sacrés. 0605 Alors il quitta le Népal
et les monts Himalaya, descendit dans la vallée de Radjipoustan et se dirigea vers l’Ouest en prêchant à des
peuples divers 0606 le bien qu’il faut faire à son prochain, ce qui est le moyen le plus sûr pour s’anéantir
rapidement dans l’éternel Esprit. "Celui qui aurait recouvré sa pureté primitive, disait Issa, mourrait ayant
obtenu le pardon de ses fautes."

0701 Les paroles de Issa s’étaient répandues parmi les païens au milieu des pays qu’il traversait, et les
habitants délaissaient leurs idoles. 0702 Ce que voyant, les prêtres exigèrent de celui qui glorifiait le nom du
Dieu vrai les preuves, en présence du peuple, des blâmes qu’il leur infligeait et la démonstration du néant des
idoles. 0704 "Fais donc un miracle, et que ton Dieu confonde les nôtres". 0705 Mais alors Issa (dit) : "Les
miracles de Dieu ont commencé à se produire depuis le premier jour où l’Univers fut créé; ils ont lieu chaque
jour, à chaque instant. Quiconque ne les voit pas est privé d’un des plus beaux dons de la vie". 0713 Et Issa
apprenait encore aux païens à ne pas s’efforcer à voir de leurs propres yeux l’Esprit éternel, mais à tâcher de le
sentir par le coeur et par une âme véritablement pure. 0714 N’immolez aucun animal à qui la vie a été donnée.
0716 Ne trompez personne, afin de ne pas être trompés vous-mêmes.

0801 Les pays voisins se remplirent du bruit des prédications de Issa et, lorsqu’il entra en Perse, les prêtres
prirent peur et interdirent aux habitants de l’écouter. 0806 Et Issa leur dit : "Ce n’est point d’un nouveau dieu
que je parle, mais de notre Père céleste qui a existé avant tout commencement et qui sera encore après (toute)
fin. 0808 De même qu’un nouveau-né reconnaît dans l’obscurité la mamelle maternelle, de même votre peuple
a reconnu d’instinct son Père dans le Père dont je suis le prophète." 0823 Après l’avoir écouté, (ils) résolurent
de ne point lui faire de mal. La nuit, quand toute la ville reposait, ils le conduisirent en dehors des murs et
l’abandonnèrent sur la grand-route. 0824 Mais, protégé par le Seigneur, Saint Issa continua sa route sans
accident.

0901 Issa avait vingt-neuf ans quand il arriva dans le pays d’Israël. 0902 Depuis (son) départ, les (Romains)
avaient fait endurer des souffrances aux Israélites, et ceux-ci étaient en proie au plus grand découragement.
0904 Issa exhorta ses compatriotes à ne pas désespérer et confirma la croyance qu’ils avaient dans le Dieu de
leurs pères. 0910 Les Israélites accouraient en foule à la parole de Issa et lui demandaient où ils devaient
remercier le Père céleste puisque les ennemis avaient rasé leurs temples et fait main basse sur les vases sacrés.
0911 Issa leur répondit que Dieu n’avait pas en vue les temples édifiés de main d’homme, mais qu’il entendait
par là les coeurs humains qui sont le vrai temple de Dieu. 0913 Et vos vases sacrés, ce sont vos mains et vos
yeux. Regardez et faites ce qui est agréable à Dieu, car en faisant du bien à votre prochain, vous accomplissez
une cérémonie qui embellit le temple où séjourne Celui qui vous a donné le jour. 0914 Car Dieu vous a créés à
sa ressemblance, innocents, l’âme pure, le coeur rempli de bonté et destinés non pas à la conception de projets
méchants, mais faits pour être le sanctuaire de l’amour et de la justice. 0915 Ne souillez donc pas votre coeur,
car l’Eternel y réside toujours."

1006 Et Issa leur dit : "La race humaine périt à cause de son manque de foi, car les ténèbres et la tempête ont
égaré le troupeau des humains et ils ont perdu leurs pasteurs. 1007 Mais les tempêtes ne durent pas toujours et
les ténèbres ne cacheront pas la lumière éternellement. 1008 Ne vous efforcez pas de chercher des chemins
dans l’obscurité, de peur de choir dans quelque fossé, mais soutenez-vous l’un l’autre, placez votre confiance
en Dieu et attendez qu’une première lueur apparaisse. 1009 Celui qui soutient son voisin se soutient lui-même,
et quiconque protège sa famille, protège tout son peuple et son pays. 1013 Le pouvoir terrestre n’est pas de
longue durée et il est soumis à une foule de changements. Il ne serait d’aucune utilité pour un homme de se
révolter contre lui, car un pouvoir succède toujours à un autre, et c’est ainsi que cela se passera jusqu’à
l’extinction de la vie humaine."

1107 Et Issa disait : "Ne croyez pas aux miracles faits par la main de l’homme, car celui qui domine la nature
est seul capable de faire des choses surnaturelles, tandis que l’homme est impuissant à arrêter le courroux des
vents et à répandre la pluie. 1108 Cependant, il y a un miracle qu’il est possible à l’homme d’accomplir : c’est,
quand plein d’une croyance sincère, il se décide à déraciner de son coeur toutes les mauvaises pensées. 1109
Toutes les choses qu’on fait sans Dieu ne sont qu’erreurs grossières, séductions et enchantements, 1112 tandis
que Dieu est un, Tout-Puissant, Omniscient et Omniprésent; c’est lui qui possède la Sagesse et la Lumière.
1113 C’est à lui qu’il faut vous adresser pour être consolés dans vos chagrins, aidés dans vos travaux, guéris
dans vos maladies. Quiconque aura recours à lui n’essuiera pas de refus. 1114 Le secret de la nature est entre
les mains de Dieu, car le monde, avant d’apparaître, existait au fond de la pensée divine ; il est devenu matériel
et visible par la volonté du Très-Haut. 1115 Quand vous vous adressez à lui, redevenez des enfants, car vous
ne connaissez ni le passé, ni le présent, ni l’avenir, et Dieu est le Maître du Temps."

1209 Alors Issa de dire : "Quiconque ne respecte pas sa mère, l’être le plus sacré après Dieu, est indigne du
nom de fils." 1212 Elle vous enfante au milieu des souffrances ; elle surveille votre croissance et jusqu’à sa
mort vous lui causez les plus vives angoisses. Bénissez-la et adorez-la, car elle est votre unique soutien sur
terre. 1214 De même, aimez vos femmes et respectez-les, car elles seront mères demain et plus tard
grand’mères de toute une nation.

1215 Soyez soumis envers la femme; son amour ennoblit l’homme. 1218 C’est pourquoi, je vous le dis, après
Dieu, vos meilleures pensées doivent appartenir aux femmes et aux épouses, la femme étant pour vous le
temple divin où vous obtiendrez le plus facilement le bonheur. 1219 Puisez dans ce temple votre force morale;
là vous oublierez vos tristesses et vos insuccès. 1221 Tout ce que vous ferez pour votre mère, votre femme,
pour une veuve ou une autre femme dans la détresse, vous l’aurez fait pour Dieu."

Voilà donc l’essentiel du manuscrit Himis. Ceci, bien sûr, en admettant pour les besoins de la cause, c’est-à-
dire pour donner toutes ses chances à cette version "Himis", que Jésus est effectivement le Saint Issa dont nous
venons de parcourir la vie et d’entendre la prédication.

Un périple allant de la Judée au Cachemire et retour peut bien, en effet, avoir rempli ces années-là. Surtout
que de longues périodes de six ans chacune y sont assignées à l’étude des livres sacrés de l’Hindouisme et du
Bouddhisme. Il y a donc une certaine cohérence dans l’"emploi du temps". Cette cohérence est renforcée par le
fait que, partout où il passe, Saint Issa est en butte à l’hostilité, voire à la persécution, de la classe sacerdotale.
Qu’il s’agisse des brahmines horrifiés par ses sermons sur l’égalité des hommes devant Dieu et sur l’abolition
des castes, ou des divers prêtres "païens" atterrés par ses vues libérales et son opposition au culte des idoles, il
y a une constance dans son témoignage et, par conséquent, une constante dans les réactions qu’il provoque. Se
référant aux Ecritures des peuples visités, Issa établit qu’elles ont été déviées par ceux-là mêmes qui en avaient
la garde. N’est-ce pas ce que nous lisons aussi dans les évangiles, à propos des scribes et des Pharisiens ?

La manière dont l’avènement de Saint Issa est relaté (en 0401-3) qui correspond réellement à la descente d’un
Avatar, sa façon sublime de décrire les miracles de Dieu (en 0705), sa compassion "bouddhique" envers les
humbles, les exclus et les animaux (0714), son assertion, plusieurs fois répétée, que Dieu est avant tout Père
(0806-8), sa conception du coeur de l’homme, temple de la Divinité (0911 & 15), son merveilleux hommage à
la femme, épouse et mère (1209-21), sont autant de passages qui auraient pu figurer en bonne place dans
l’« Evangile du IIIe millénaire », si nous n’avions pas décidé d’en limiter la compilation aux seuls
Canoniques.

."Issa" est celui que le Coran donne à Jésus ("Issa B’nou Mariam", c’est-à-dire Jésus fils de Marie).
II. LA FILIERE ESSENIENNE

Pour entrer dans l’esprit de cette hypothèse essénienne, il nous faut d’emblée admettre deux choses :

1. La première, c’est que les Esséniens ne sont pas un groupe de marginaux, dont des manuscrits découverts
par hasard dans les années quarante nous ont révélé les croyances et l’organisation sociale. Ils ne sont pas non
plus une "secte", au sens péjoratif qu’a pris ce mot aujourd’hui pour caractériser de tels groupes. Les Esséniens
répondraient plutôt à la définition exacte que donne le Larousse du mot secte, à la fois sous [1] "Ensemble de
personnes professant une même doctrine (philosophique, religieuse, etc.)" et [2] "Groupement religieux, clos
sur lui-même, et créé en opposition à des idées et à des pratiques religieuses dominantes." Nous devons donc,
sans préjugés, considérer avec sympathie ces personnes, leur enseignement tel qu’il est dispensé dans ces
manuscrits, leur façon de le vivre, et ce par quoi ils s’opposaient au Judaïsme traditionnel.

2. La seconde, c’est que Jésus ne peut plus être dépeint, dans son personnage historique et à la lumière de
l’exégèse actuelle comme le fils d’un pauvre charpentier, thaumaturge dans une minuscule province de
l’empire romain, pratiquement analphabète, écrivant sur le sol avec son doigt [Jn 0806-8]. Le visage qui
émerge d’une vision plus approfondie de sa personne et de son contexte est, au contraire, celui d’un homme
instruit, lisant et commentant les Ecritures en hébreu, au Temple parmi les docteurs [Lc 0246-47], aussi bien
qu’à la synagogue de Nazareth [Lc 0416-20], parlant en grec/Koinè au Centurion romain [Mt 0805-13], à la
femme grecque de Tyr [Mc 0724-30]), aussi bien qu’à Pilate [Jn 1833-38 & 1909-11]. De toute évidence,
Jésus n’a pas eu besoin d’interprète ni dans la lecture de la Bible, ni dans son dialogue avec les non-Juifs.

D’autre part, durant les mêmes années quarante, la découverte des manuscrits de Nag-Hamadi, en Egypte,
dévoila un nouvel aspect de la personnalité de Jésus, notamment dans l’« Evangile de Thomas » : celui d’un
sage éclairé, capable d’asseoir son enseignement non seulement sur des paraboles, mais aussi sur une
philosophie (au sens étymologique du terme) d’une remarquable profondeur. D’où cette célèbre école
gnostique chrétienne d’Alexandrie.

Ces prémisses étant posées, il y a lieu d’aller plus avant dans la connaissance du milieu essénien pour voir
quelles furent ses affinités avec la personnalité de Jésus ou, plus précisément, pour déterminer dans quelle
mesure l’homme Jésus a été marqué par l’influence essénienne.

Le compendium qui va suivre a été élaboré à partir de passages consacrés aux Esséniens par Philon
d’Alexandrie (c.13 av.J.-C. - c.50) dans son « Apologie des Juifs » et « Tout Homme Vertueux est Libre », par
Pline l’Ancien (23 - 79) dans son « Histoire Naturelle », par Flavius Josèphe (c.37 - c.100) dans « La Guerre
des Juifs » et « Antiquités Judaïques », et par les écrivains chrétiens, Eusèbe de Césarée, prélat grec et
historien de l’Eglise primitive (c.265 - c.340) et Saint Epiphane (c.315 - 403), citant ou commentant les écrits
des précédents :

Sur la rive ouest de la mer Morte, et suffisamment loin pour en fuir les vapeurs délétères, vivent les Esséniens,
une race à part, notablement différente de toutes les autres dans ce vaste monde. Ils vivent sans femmes, ayant
renoncé à l’amour et au sexe. Ils vivent sans argent, n’ayant pour compagnons que les palmiers. (Pline
l’Ancien)

Il y encore aujourd’hui de tels hommes, guidés par Dieu, qui vivent d’une façon naturelle et raisonnable, qui
sont eux-mêmes tellement libres qu’ils inspirent à leurs voisins l’esprit de liberté. Il est vrai qu’ils ne sont pas
nombreux, mais il ne faut pas s’en étonner, car une noblesse d’âme portée à ce degré est vraiment rare. Ces
hommes y ont accédé en se séparant de la masse, afin de pouvoir se dédier à l’étude des vérités de la Nature.
(Philon)
Une philosophie à base de morale et d’éthique est leur seul but et leur conduite est réglée sur les lois qui les
gouvernent. Ils les étudient le septième jour, qu’ils tiennent pour sacré, abandonnant tout travail pour se
consacrer au culte dans leur synagogue. Là, l’un d’entre eux lit les Ecritures, tandis qu’un autre –instruit– les
commente... On leur enseigne la piété, la sainteté, la justice, la discrimination du bien et du mal... en bref,
l’amour de Dieu, de la vertu et des hommes. On ne pouvait trouver des armes chez eux, et encore moins des
esclaves, car ils voyaient dans l’esclavage une violation des lois de la Nature, qui avait fait les hommes libres.
(Ibid)

Ils méprisent la richesse et leur socialisme est remarquable. Aucun d’entre eux n’est plus fortuné que l’autre.
C’est leur règle, en effet, que chaque adepte de leur secte y adhère en divisant ses biens entre tous les
membres, de sorte qu’on ne trouve chez eux ni la grande richesse, ni l’extrême pauvreté, puisqu’en mettant
leurs biens en commun ils possèdent, comme des frères, un seul et même héritage. (Josèphe)

Leur organisation n’est pas basée sur les liens de famille, que l’homme ne choisit pas, mais sur le zèle et
l’amour... Personne ne tente d’acquérir une propriété, ni ne lutte pour s’enrichir, car tout concourt au bien de
tous, dont tous –également– tirent leur subsistance. Habitant dans un même lieu, ils étudient ensemble,
mangent ensemble, s’associent ensemble pour concentrer leur énergie vers le bien commun. La division du
travail affecte à chacun sa tâche, mais quelle qu’elle soit, ils s’en acquittent avec vigueur, patience et gaieté, ne
cherchant aucune excuse dans la chaleur, le froid ou le changement des saisons. Ils sont au travail avant l’aube
et jusqu’après le coucher du soleil. (Philon cité par Eusèbe)

Ils mangent à la même table, se contentent d’un repas frugal, à intervalles réguliers, et considèrent le luxe
comme une maladie de l’âme et du corps. Ils ont aussi un vêtement commun : en hiver un manteau épais, en
été une simple tunique sans manches, préparés d’avance dans une sorte de vestiaire général où chacun va
prendre ce qui lui convient. Car ce qui appartient à l’un est la propriété de tous, et la commune propriété est
perçue comme le bien de chacun. Si quelqu’un tombe malade, tout remède ou toute ressource disponibles sont
consacrés à sa guérison. Laquelle est le souci de toute la communauté. Les personnes âgées sont assurées
d’une tendre assistance dans leurs vieux jours, comme si elles avaient une nombreuse et affectueuse famille.
Mieux, elles sont honorées par tous, librement, au lieu de devoir leur traitement de faveur aux liens
consanguins de quelques-uns. Ainsi, le mode de vie des Esséniens est tellement enviable que non seulement
les simples citoyens, mais encore les puissants rois en ont conçu une vive admiration et ont manifesté leur
respect et leur vénération pour de tels hommes. (Ibid)

Aussi, en préalable à l’avènement du "Fils de l’Homme", les Chrétiens étaient-ils appelés Esséniens avant que
ceux qui ont cru à Jésus n’aient été appelés Chrétiens. (Epiphane) Les écrits de ces hommes de jadis, qui
furent les fondateurs de la secte décrite par Philon, peuvent très bien avoir été les Evangiles qui n’avaient pas
encore vu le jour. (Eusèbe)

Ces deux dernières citations montrent à quel point les Chrétiens des premiers siècles tenaient en haute estime
les Esséniens. D’ailleurs, une partie des écrits de Philon les concernant nous a été préservée par Eusèbe lui-
même.

Voyons maintenant comment s’est formé l’enseignement des Esséniens, indépendamment de ce qui a été
rapporté à leur sujet : Le Roi Ashoka (c.269 - 232 av. J.-C.), l’un des souverains les plus prestigieux de l’Inde,
après avoir conquis tout le nord de cet immense pays jusqu’à l’Afghanistan et porté l’Empire Maurya à son
apogée, se convertit brusquement et sincèrement au Bouddhisme. Il renonça à la violence et envoya dans
toutes les directions des missionaires pacifiques –moines bouddhistes– répandre l’enseignement de Gautama
Çakyamuni (le Bouddha). Ceux qui atteignirent le Proche-Orient y laissèrent une marque indélébile. En effet,
deux notions jusqu’alors totalement inconnues dans cette région, le célibat monastique et le respect de la vie
animale, trouvèrent un écho dans le coeur de certains Juifs.
Sans vouloir porter un jugement de valeur, on peut dire que ceux parmi les Juifs qui furent séduits par cet
enseignement au point de le répercuter plus tard dans le leur– se sentirent différents de ceux qui appliquaient la
loi mosaïque d’une manière traditionnelle. Plusieurs noms ont été donnés à ces "Juifs différents" : les Purs, les
Justes, les Elus, les Pieux, les Baptistes, les Saints, les Frères, les Guérisseurs, les Forts, etc. Quoique l’origine
du mot "Esséniens" soit incertaine, c’est dans ce dernier nom, les Forts ou "Ossene", d’après Epiphane, qu’il
faut trouver l’étymologie de l’appellation qui nous est restée, et sous laquelle nous connaissons cette secte du
Judaïsme.

En récusant les sacrifices d’animaux et en acceptant l’idée du célibat, les Esséniens se distinguaient
radicalement des Sadducéens et des Pharisiens, car ils transgressaient deux tabous primordiaux : les rites
sacrificiels si ancrés dans le Judaïsme de l’époque et la fameuse injonction de la Genèse : "Croissez et
multipliez-vous", fondement de l’obligation faite à tout bon Juif de se marier. En ce faisant, ils furent bannis
du Temple ou ils s’en bannirent eux-mêmes, on ne sait pas. Car ce sang versé et ces chairs brulées, ainsi que la
corruption de la classe sacerdotale, leur répugnaient énormément.

S’exilant dans le désert, les Esséniens formèrent donc la "Communauté de Qumran" décrite par les
contemporains et les Pères de l’Eglise du IIIème siècle. Elle est aujourd’hui connue et confirmée comme telle
par la découverte des "Manuscrits de la mer Morte" en 1947, et par les fouilles qui se sont poursuivies
jusqu’en 1958. Des exégètes modernes vont même jusqu’à affirmer, à la lumière de ce qui précède (et d’autres
documents apocryphes ou gnostiques), que cette communauté de Qumran, la secte baptiste des "Nazôréens", la
secte des "Ebionites", végétariens et adeptes de la pauvreté volontaire, les "Judéo-Chrétiens" d’avant la
Diaspora, ne sont en fait qu’un seul et même "peuple", tant est grande la ressemblance entre leurs croyances,
leurs pratiques religieuses, leur ascèse et leur mode de vie communautaire. Et ce, durant toute la période qui va
du IIème siècle avant au Ier siècle après Jésus-Christ.

Nous n’entrerons pas dans ce débat, dont l’enjeu est de suggérer que Jésus aurait eu un lien avec le "Maître de
Justice" des Livres esséniens, et serait donc le Prophète annoncé par leurs Ecritures ou les Ecritures, avec tout
ce que cela nécessiterait comme réexamen de certaines "hérésies" côté chrétien et, côté juif, de leur "canon"
biblique (le « Livre d’Hénoch » et le « Testament des Douze Patriarches » pour ne citer que ceux-là). Qu’il
nous suffise ici de montrer la continuité, qui existe dans plusieurs domaines, entre l’enseignement essénien tel
qu’il nous est parvenu et celui de Jésus tel qu’il est contenu dans le Nouveau Testament. Nous pourrons ainsi,
loin de toute polémique, considérer attentivement l’hypothèse de la filière essénienne. A cet effet, la petite –et
très abrégée– synopse qui suit, allant du baptême de Jésus jusqu’à sa mort, va nous permettre de comparer les
écrits esséniens et néo-testamentaires :

Manuscrits de la Mer Morte La Bible

Et Il (Dieu) leur suscita un "Maître de Justice" Jésus vint de Galilée au Jourdain trouver Jean
pour les conduire dans la voie droite selon Son pour se faire baptiser par lui. Mais Jean voulait
coeur. (Document Zadokite). Les cieux l’en empêcher disant : "C’est moi qui ai besoin
s’ouvriront et la gloire descendra sur lui, d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à
sanctifiée par la voix du Père qui le couvrira. Et moi !" Jésus lui répondit : "Laisse faire... car
l’Esprit de la Connaissance reposera sur lui dans ainsi convient-il que nous accomplissions toute
l’eau. (Testament des Douze Patriarches) Et la justice."... Aussitôt baptisé, Jésus remonta de
colombe battait des ailes au-dessus du Messie. l’eau. Et voici que le ciel s’ouvrit, et il vit
(Odes de Salomon) l’Esprit de Dieu descendre sous forme d’une
colombe [Mt 0313-17]
Et d’elle (une vierge de Judée portant un
(Nombreux sont les versets bibliques qui en
vêtement blanc) naîtra un agneau…. (Testament
parlent)
des Douze Patriarches)

Les Elus jouiront de la lumière, de la grâce et de


Bienheureux les doux car ils auront la terre en
la paix, et ils hériteront de la terre. (Livre
héritage [Mt 0504]
d’Hénoch)
Il (le Maître) ne convoitera pas l’or. Il ne
N’ayez ni or, ni argent.[Mt 1009] Ne vous
désirera pas les mets délicats. Il ne se vêtira pas
inquiétez pas... de ce que vous aurez à manger...
luxueusement. (Testament des Douze
ni de quoi vous vêtir. [Mt 0625]
Patriarches)
Ne prenez rien pour la route... Dans quelque
Et si l’un des leurs (les Esséniens) vient d’un
ville ou village que vous entriez, enquérez-vous
autre lieu... il trouvera dans chaque ville une
d’une personne honorable, et restez là jusqu’à
personne désignée spécialement pour prendre
votre départ... Demeurez dans la même maison ;
soin des étrangers et leur fournir tout ce dont ils
mangez et buvez de ce qu’ils ont. [Lc 0903, Mt
ont besoin. (Josèphe, Guerre des Juifs, Livre II,
1011, Lc 1007]
VII 4)
Avant tout, mes Frères, abstenez-vous de jurer,
ni par le ciel, ni par la terre... Que votre oui soit
un oui ; et votre non, un non ; ainsi vous ne
Ce qu’ils disent est plus ferme qu’un serment.
tomberez pas sous le coup du jugement. (Epître
Ils l’évitent estimant qu’il est pire qu’un
de Jacques V 12) Remarque importante à propos
parjure, car ils pensent que celui qui ne peut être
de Jacques : Eusèbe, citant Hégésippe, relate que
cru sans jurer par Dieu est déjà condamné. (Ibid
"Jacques, le ’frère du Seigneur’, portait une
VII, 3,5,6)
tunique de lin blanc et ne mangeait pas la chair
des animaux". Ce qui correspond très
précisément au mode de vie essénien.
Et quand la table a été préparée pour manger, et Il (Jésus), prit du pain, il prononça la
le vin pour boire, le Prêtre étendra la main, le bénédiction, le rompit et le leur donna (aux
premier, pour bénir le pain, fruit de la terre, et le apôtres)... Puis il prit une coupe, rendit grâce et
vin nouveau. (Manuel de Discipline) la leur donna ; ils en burent tous. [Mc 1422-23]
Plongée dans la lourdeur de ceux qui sombrent "Mon âme est triste jusqu’à la mort". Il (Jésus)
dans le sommeil, loin de Dieu, mon âme s’est vint et les trouva endormis (Pierre, Jacques et
presque déversée dans la mort. (Odes de Jean) ; ils avaient les paupières lourdes. [Mt
Salomon) 2638, Mc 1440]
Ces similitudes scripturaires, les vertus du détachement des biens de ce monde et de soumission à la volonté
divine, prônées tant par Jésus que par les Esséniens, et surtout un certain climat de simplicité de vie et de
proximité de Dieu, regardé comme un Père aimant, sont des facteurs déterminants dans l’hypothèse selon
laquelle Jésus aurait passé ses vingt années perdues auprès des communautés esséniennes, et principalement au
monastère de Qumrân.

Son célibat monastique, en rupture complète de ban avec les moeurs de l’époque, et sans doute initié à
Qumran, ne l’a d’ailleurs pas empêché d’être un "Rabbi" écouté et admiré par les scribes, les Pharisiens et les
docteurs de la loi.

Chemin faisant, cette hypothèse nous fait mieux comprendre le cas de Jean-Baptiste : après avoir, comme
Jésus, échappé au massacre d’Hérode [Protoévangile de Jacques XXII 3], il a eu, comme lui, une jeunesse
mystérieuse ; car tout ce que nous en savons, c’est qu’Il grandissait et se fortifiait en esprit et (qu’)il demeura
dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël [Lc 0180]. Comme lui, il était célibataire ; et de
surcroît végétarien à l’instar de la fraternité de Qumrân. Comme lui, il jouissait malgré sa marginalité d’un
prestige immense auprès de tout le peuple juif et même des membres de la classe sacerdotale.

Il est bon de souligner, à propos de ses habitudes alimentaires, qu’il ne se nourrissait point de sauterelles et de
miel contrairement à ce qui est dit dans Marc [0106] et dans Matthieu [0304], mais de miel et de galettes
cuites. Le nom de celles-ci en grec est "enkris", tandis que la sauterelle se nomme "akris". D’où l’erreur du
copiste. En effet, les manuscrits des évangiles ne nous sont parvenus qu’en grec, et c’est dans cette langue
seulement que la confusion a pu se produire. Sans établir d’une façon irréfutable cette confusion, nous
pouvons valablement l’inférer en replaçant Jean-Baptiste dans son contexte : vivant dans les déserts depuis son
enfance jusqu’au début de sa prédication, comme l’atteste l’Evangile, il pouvait se procurer ces galettes de blé
ou d’orge, nourriture érémitique traditionnelle, auprès du seul lieu habité de la région, en l’occurrence
Qumrân. Incidemment, le caractère ascétique de Jean-Baptiste et sa rigueur dans l’observance de la loi sont
typiquement esséniens. Du reste, peu d’exégètes mettent aujourd’hui en doute son appartenance à la
communauté essénienne.

La relation entre Jean-Baptiste et Jésus est assez éloquente pour se passer de nouveaux commentaires. Disons
simplement que cette appartenance du premier aux Gens de Qumrân renforce beaucoup l’hypothèse d’une
filière essénienne.

Un dernier point en faveur de cette hypothèse : c’est l’extraordinaire pouvoir de guérisseur de Jésus. Or non
seulement, nous l’avons vu plus haut, "Les "Guérisseurs" était l’un des noms qu’on donnait aux Esséniens –
c’est-à-dire qu’on les créditait d’un pouvoir de guérir, que certains d’entre eux développaient magistralement
tout au long d’une vie de prière et d’abstinence– mais encore la secte des "Thérapeutes" d’Alexandrie était-elle
en communication constante, voire en symbiose, avec celle des Esséniens. Il n’est donc pas improbable que
Jésus ait pris le bateau de Joppé [l’actuelle Jaffa] vers Alexandrie, ce qui était alors très naturel et très
fréquent ; ou, à tout le moins, qu’il ait profité des échanges réguliers entre les deux communautés sur le plan
médical pour parfaire ses propres connaissances dans ce domaine.

Un séjour supposé de Jésus à Alexandrie, outre qu’il jetterait quelque éclairage sur une partie de son "emploi
du temps" durant la vingtaine d’années en question, apporterait surtout un début d’explication sur le rôle phare
qu’a joué l’école d’Alexandrie dans le développement du Christianisme primitif.
III. UN ESSAI DE SYNTHESE

En l’an 533, sous le pontificat du Pape Jean II Mercure, le moine Denysius Exiguus fut chargé de retracer la
date exacte de la naissance de Jésus-Christ et, à partir de celle-ci, procéder à la datation générale de l’Histoire.
Evénement capital qui a unifié le destin des hommes car, qu’on le veuille ou non, les autres calendriers n’ont
plus à ce jour qu’un usage limité, pendant que celui de "Denys-le-Petit", divisant l’Histoire en avant et après
Jésus-Christ, devenait universel.

Le calendrier mosaïque qui n’attribue que quelque 5.000 ans à la vie de l’homme sur cette terre, alors que
l’Homo Sapiens est déjà vieux de 200.000 ans environ, l’année de l’Hégire, lunaire, de 13 jours plus courte
que la nôtre, démarrée en l’an 622 et qui ne sert plus qu’aux cérémonies religieuses de l’Islam, la tentative
avortée de l’année révolutionnaire française qui n’a duré que 12 ans seulement, sont autant de confirmations
indirectes que l’avènement de Jésus-Christ reste le fait fondamental autour duquel s’est construite l’Histoire.
Quant à ceux qui n’ont pas eu un lien historique ou géographique direct avec ce fait fondamental (et
fondateur), comme les peuples d’Extrême-Orient par exemple, il a bien fallu qu’ils s’y réfèrent par la suite,
dans la mesure où leur évolution propre les mettait en contact avec le reste du monde.

Mais Denys s’était trompé de 4 à 7 ans : Il fit coïncider la naissance de Jésus-Christ avec l’année 754 de la
fondation de Rome, alors que Hérode, l’auteur présumé du "Massacre des Innocents", est mort vers 749-750.
Et comme il avait ordonné que l’on exterminât les enfants de deux ans et moins [Mt 0216], Jésus serait né en
l’an 6 ou 7 avant sa propre ère ! Sa mort, en revanche, peut être assez précisément datée du 14 Nissan (6 Avril)
de l’an 30. Encore que certains auteurs penchent pour l’an 33. D’autres sont fermement convaincus que la
naissance aurait eu lieu en l’an 4 av. J.-C. à cause de la conjonction astrale de cette année-là : alignement
inhabituel des planètes et/ou récurrence de la comète Halley, identifiée avec l’étoile des Rois mages. D’autres
encore soutiennent que, dans ces conditions, la mort se serait produite en 29 puisque, d’après la tradition, Jésus
aurait vécu 33 ans.

La fourchette de l’âge de Jésus se situe donc entre 33 ans au minimum et la quarantaine au maximum. Les
tenants du comput haut citent, à l’appui de leur thèse, cette interrogation des Juifs à Jésus : Tu n’as pas encore
cinquante ans et tu as vu Abraham ? [Jn 0857]. Ainsi, au moment où il commence sa vie publique, nous
sommes en présence d’un homme en pleine maturité, dans la force de l’âge. La différence de quelques années
dans les estimations ne change rien à l’importance de ce fait, c’est-à-dire l’avènement de Jésus-Christ et son
enseignement qui a fasciné des millions d’hommes. Il ne faut donc négliger aucun détail qui permettrait
d’approfondir notre connaissance de cet être d’exception. Et comme cette étude traite de l’homme Jésus, on
pourrait se hasarder à esquisser un portrait qui tienne compte de ce que l’on sait sur lui.

D’abord, il semble faux de dire que l’on ne connaît rien de son apparence physique. Sinon pourquoi y aurait-il
cette quasi-unanimité dans la représentation iconographique ? Le port altier, la chevelure abondante tombant
sur les épaules avec une raie au milieu, la barbe bien taillée encadrant le visage, des yeux empreints de
douceur et de gravité mais d’un éclat soutenu, tout cela correspond sans doute à quelques témoignages visuels,
ou peut-être aussi à quelques peintures que les générations se sont transmises. Dans la « Doctrine d’Addaï »,
un apocryphe syriaque du Vème siècle, on lit au chapitre VI : L’archiviste Hannan, qui était peintre du roi
(d’Edesse), mit en peinture l’image de Jésus avec des pigments de choix et la rapporta au Roi Abgar son
maître... Quand celui-ci la vit, il la reçut avec grande joie et la plaça avec grand honneur dans l’une des
pièces de son palais.
Ensuite, on peut affirmer que Jésus était d’une taille plus grande que la moyenne. C’est ce qu’on peut déduire
de l’insistance de l’évangéliste : Il croissait en taille, en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes
[Lc 0252], alors que, parlant de Jean-Baptiste, le même évangéliste décrivait sa croissance ainsi : L’enfant
grandissait et se fortifiait en esprit [Lc 0180]. Dans les deux cas Luc montre que ces garçons –par ailleurs
apparentés du côté de leurs mères– se développaient dans la vie spirituelle, mais il n’insiste sur la taille que
pour Jésus. Côté apocryphes aussi, l’évangile arabe de l’Enfance mentionne spécifiquement que Jésus
progressait en taille, en sagesse et en grâce auprès de Dieu et des hommes [LIII 2]. Cette affirmation serait
éventuellement corroborée par les mensurations de l’homme du Suaire de Turin, quand son mystère sera
éclairci, c’est-à-dire le jour où il sera enfin possible de procéder à un examen complet et objectif de cette
inestimable relique, nonobstant l’attitude incompréhensible de l’Eglise à ce sujet.

On peut affirmer de même que Jésus avait une excellente santé. Il est frappant d’observer, en effet, qu’à part
les fugitifs instants où il est dit qu’il a utilisé une monture (l’âne de la fuite en Egypte, juste après sa naissance
et l’âne du Dimanche des Rameaux, juste avant sa mort), l’homme a marché. Marché sans répit pendant des
heures et des jours et des semaines. Si l’on s’en tient aux seuls mois de la prédication, les divers périples qui la
jalonnent chiffreraient par centaines de kilomètres, puisqu’il a franchi les frontières de la Palestine de ce
temps-là (Judée-Samarie-Galilée), jusqu’à Tyr et Sidon au nord [aujourd’hui le Liban], et jusqu’à la Décapole
et à la Pérée à l’est [aujourd’hui la Jordanie]. Dans la Palestine elle-même, il s’est déplacé constamment dans
toute la région du lac de Tibériade et entre celle-ci et la ville de Jérusalem et ses environs. Tout cela à pied, par
tous les climats, et le plus souvent sans abri, car Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel ont leurs
nids, mais le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête [Mt 0820].

Il devait avoir également une voix forte et bien timbrée, qui a secoué les foules et dont l’écho résonne toujours.
On le voit s’adressant à ces foules sur la montagne des Béatitudes, à l’intérieur d’une synagogue, sur le parvis
du Temple, ou alors lui dans une barque et elles entassées sur le rivage : La foule était dans l’admiration
devant son enseignement, car il les instruisait avec autorité, et non point à la manière de leurs scribes [Mt
0728-29]. On le voit aussi, dans l’épisode de la tempête apaisée : Il commanda avec force au vent et dit à la
mer : Tais-toi ! Silence ! Le vent tomba et il se fit un grand calme... Ils (les disciples) étaient saisis d’une
grande crainte, et ils se disaient entre eux : Qui est-il donc celui-là, à qui même le vent et la mer obéissent ?
[Mc 0439-41].

Et puis, surtout, ce regard. Ce regard qui a bouleversé tous les hommes qui l’ont croisé. Selon Jean
l’évangéliste, Simon-Pierre (lors de l’appel des disciples) fut le premier : Le fixant du regard, Jésus lui dit : Tu
es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Céphas, ce qui veut dire Pierre [Jn 01-42]. Et d’après Luc, il fut le
dernier aussi : Le Seigneur se retourna pour regarder Pierre. Et Pierre se souvint de la parole du Seigneur :
Avant que le coq ne chante tu m’auras renié trois fois. Sortant dehors, il pleura amèrement [Lc 2261-62].
Mais des quatre évangélistes, c’est peut-être Marc qui a été le plus sensible au regard. A propos des Pharisiens,
il rapporte : Alors, promenant sur eux un regard attristé par l’endurcissement de leur coeur... [Mc 0305] ; et à
propos de sa parenté : Promenant son regard sur ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : Voici ma
mère et mes frères ; car celui-là est mon frère, et ma soeur, et ma mère, qui fait la volonté de mon Père [Mc
0334-35] ; et à propos du jeune homme riche : Jésus le regarda et se prit à l’aimer, ajoutant alors : Si tu veux
être parfait, va, vends tes biens... et suis-moi. A ces mots, le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait de
grands biens [Mc 1021 & Mt 1921-22].
Ecce Homo. Voici l’Homme : grand, robuste, séduisant, exerçant un magnétisme certain sur les foules par sa
voix et son regard ; et surtout par la force de sa parole Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! [Jn 0746]
disent les gardes envoyés par le Sanhédrin pour l’arrêter, et rentrés bredouilles. Sur ses disciples, son
ascendant a été tel, que ces gens d’origine modeste se sont transformés, après qu’il les eut quittés, en
prosélytes irrésistibles de son message ; et, pour la plupart d’entre eux, au prix de leur vie. Si l’on ajoute à ce
charisme hors du commun les dons de guérisseur qu’on lui connaît, il devient légitime de penser que l’homme
Jésus a reçu une formation, doublée d’une initiation, en tout point remarquable. Il est difficile d’imaginer
qu’une telle personnalité –encore une fois sur le plan purement humain– se soit forgée sur l’établi d’un
charpentier. Durant la vingtaine d’années que constitue la période de sa "vie inconnue", il a dû s’imbiber d’un
solide enseignement, à la fois théorique et pratique.

Selon toute vraisemblance, cet enseignement lui a été dispensé par les Esséniens. De préférence à Qumran, où
ils avaient leur établissement principal; mais éventuellement, aussi, auprès de leurs communautés d’Egypte et
de Syrie. De ce pays, rien ne l’aurait empêché de prendre le chemin des caravanes assurant le contact et le
négoce avec l’Asie, et donc de séjourner quelque temps en Inde. Ce qui expliquerait l’aspect gnostique, voire
védantique, de son enseignement; comme cela expliquerait certaines affinités avec le Bouddhisme.

En résumé, nous pouvons dire que le profil de Jésus durant ces années décisives de sa vie, ainsi que
l’environnement socio-culturel dans lequel il a baigné, nous semblent désormais plus accessibles. En tout cas,
moins mystérieux que ne l’implique le silence des évangiles.

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