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Mélanges Jean Maitron (1976)

Groupes dirigeants internationaux


du mouvement ouvrier

par Georges HAUPT

Le terme de « groupe dirigeant » fait son apparition dans le


vocabulaire politique du mouvement ouvrier dans les années 20,
sous la plume de Gramsci et de Togliatti (1). Il s'agit de toute évi-
dence d'un emprunt au lexique sociologique et politique italien
(Mosca, Pareto). Son adoption correspond à un effort pour forger
un nouveau cadre conceptuel pour dominer sur le plan politique
les problèmes nouveaux surgis dans le mouvement ouvrier italien,
à un effort de conceptualisation des réalités du PC italien et à la
nécessité de définir le type de sélection historique accompli au som-
met. Néanmoins, l'emploi du terme, le contenu du concept restent
fluides, polyvalents. Notion polémique, il est opposé à l'image tra-
ditionnelle du chef social-démocrate. Concept positif, il est employé
pour supplanter ou compléter le terme ancien de « dirigeant » ou
celui de « cadre dirigeant » nouvellement mis en circulation, mais
imprécis.
Il faut noter qu'il n'a pas acquis droit de cité dans le mouvement
communiste international. Les communistes italiens restent les pre-
miers et les seuls à l'employer. Ce n'est qu'après la mort de Staline
qu'il devient courant, mais dans des acceptions diverses, mal définies,
imprécises.
Sans doute le terme est-il trop fluide, trop extensible, et on
confond sous le même vocable théoriciens, organisateurs, tacticiens de
réputation internationale, dirigeants des partis nationaux, et fonction-
naires de l'appareil international. Dans l'usage courant, les termes de
« dirigeant » ou de « militant » international sont devenus un lieu
commun diffus et même trompeur, comme est trop vague celui de
mouvement ouvrier international. Ils sont habituellement utilisés
avec des connotations très diverses, même dans les travaux histori-
ques. Plus les mouvements sont caractérisés à travers leurs dirigeants,
réduits ou confisqués ainsi en leur faveur, plus les idéologues se
voient assimilés ou identifiés aux groupes dirigeants.

(1) Le terme fait son apparition dans les écrits de Gramsci en 1923.Quant
à Togliatti, il l'utilisera à partir de 1926, notamment dans sa correspondance
avec Gramsci concernant la situation dans le PCUS. Cf. A. GRAMSCI, La consti-
tutions del Partito communista, 1923-1926,Torino, Einaudi, 1971,p. 131 et suiv.
Ultérieurement, Togliatti parlera de la formation du groupe dirigeant du PCI
en 1923-1924, conséquence des nouvelles réalités qui émergent dans ces années
et auxquelles, « par sa nature, l'ancien groupe dirigeant » n'était pas capable
de faire face. Cf. P. TOGLIATTI, « La formazione del gruppo dirigente del Partito
communista italiano nel 1923-1924 », Annali Istituto G. Feltrinelli, 1960,p. 389 et
suiv.
128 G. HAUPT

Par conséquent, l'interrogation sur les groupes dirigeants peut re-


vêtir une connotation polémique dans la mesure où elle est posée
dans des termes idéologiques qui soit leur dénient toute signifi-
cation historique, soit l'exagèrent, les érigeant tantôt en incarnation
et représentation du mouvement réel, tantôt en élite qu'on oppose
à ce même mouvement.
A l'heure actuelle, la tâche ardue qui consiste à détecter, à réper-
torier les hommes — dirigeants et cadres -, à suivre là trajectoire
de leur accession à la notoriété internationale est en quelque sorte plus
aisée que celle qui vise à définir et sérier la réalité des groupes diri-
geants dans le mouvement ouvrier international. Additionner les chefs
des partis nationaux, les membres des instances dirigeantes des orga-
nisations internationales et les personnalités marquantesdu mouve-
ment ouvrier ne donne pas obligatoirement la somme des groupes
dirigeants internationaux. Comment opérer la distinction, selon quels
critères (2) ?
Parmi les diverses approches possibles, les démarches complé-
mentaires, institutiomielle et biographique, permettent, nous semble-
t-il, de délimiter la trame historique et de définir la problématique.
Certes la représentation institutionnelle de l'internationalisme ouvrier
est un point de repère sûr, mais largement insuffisant ; de même, la
prosopographie ouvrière reste un terrain relativement vierge où les
incertitudes méthodologiques vont de pair avec l'insuffisance des don-
nées comparatives. Il faut en effet tenir compte d'un fait essentiel : le
mouvement ouvrier international se concrétise dans une pluralité d'or-
ganisations politiques et syndicales et leur histoire met en évidence
qu'à aucune étape du développement du mouvement ouvrier interna-
tional il n'y a un ou plusieurs groupes de dirigeants qui soient repré-
sentatifs de l'ensemble. Or la pluralité des activités spécifiques du
mouvement ouvrier organisé, la prolifération des tendances idéologi-
ques rendent complexe une démarche exigeante qui doit forcément
tenir compte de toutes ces formes d'activité et de tous ces courants,
selon leur importance relative, sans oublier les « organisations de mas-
se » aux ramifications multiples. En fonction des mécanismes caracté-
ristiques et dominants dans les dimensions internationales du mouve-
ment ouvrier organisé, l'appartenance à sa direction ou à ses cadres,
la participation directe à son activité peuvent revêtir des formes et des
contenus très divers. Toutefois, au-delà des spécificités des institu-
tions, on peut distinguer en gros deux catégories de militants qui
participent au mouvement ouvrier international :

A) les groupes des dirigeants consacrés et institutionnalisés :

(2) La démonstration de ces difficultés est fournie par l'important diction-


naire biographique des cadres du Komintern établi par B. Lazitch. Ce travail
de bénédictin, qui comporte 718 notices biographiques, témoigné, au-delà de la
tâche ardue qui consiste a réunir des données biographiques sûres, de celle
d'élaborer des critères de sélection. Cf. Branko LAZITCHin collaboration with
Milorad M. DRACHICOVITCH, Dictionnary of Comintern, Stanford, Hoover Insti-
tution Press, 1973, 458 p. Il est plus aisé de définir les critères sur le plan
national, ce que met en évidence l'excellente recherche de Hermann Weber qui
comporte 504 biographies de militants des groupes dirigeants du PCA. Cf.
Hermann WEBER, Die Wandlung des deutschen Kommunismus. Die Stalinisierung
der KPD in der Weimarer Republik, vol. II, EVA, 1969.
OUVRIER
GROUPESDIRIGEANTSDU MOUVEMENT 129

a) les délégués aux conférences et aux congrès internationaux ;


b) les membres des instances dirigeantes des organisations inter-
nationales ;
c) les responsables et les fonctionnaires des appareils internatio-
naux ;

B) les groupes informels, tels les théoriciens et les idéologues de


réputation et d'audience internationales, les instances ad hoc... les
personnalités jouissant d'une autorité internationale au-delà des
fonctions et des titres qu'elles détiennent.

Préciser le vocabulaire exige donc de délimiter les réalités qu'en-


globent les termes, mais cette démarche préliminaire n'aboutit pas
forcément à une définition. Ainsi, à la lumière de l'étude des bio-
graphies des militants, la représentativité, le poids réel des divers
personnages qu'on retrouve dans les catégories citées apparaissent
comme très discutables. Il suffit de mentionner l'exemple du congrès
constitutif du Komintern ou de son appareil international dans
les années de formation : on y décèle un grand nombre de figures
insignifiantes, de personnages occasionnels, choisis par le hasard du
séjour à Moscou ou des mandats improvisés (3). Paroxystique, l'exem-
ple du Komintern, source de stéréotypes et de mythes familiers, témoi-
gne de l'ampleur des fausses identifications et précise les contours des
problèmes de la recherche, mettant en évidence :

1) l'existence des divers types de groupes de direction et à divers


niveaux;

2) la démarcation et l'enchevêtrement entre les cadres d'un appa-


reil international et le groupe restreint des dirigeants de fait ;

3) la distinction à opérer entre groupes de prestige — dirigeants


nominaux — et groupes qui disposent d'un pouvoir et d'une responsa-
bilité internationale réels — les decision makers —, entre poste de
direction et poste d'influences (mais aussi la difficulté de tracer les
lignes de démarcation entre direction représentative et direction poli-
tique).
Le problème de la définition et de la délimitation des groupes de
dirigeants du mouvement ouvrier international est un problème his-
torique qui revient à aborder l'étude du phénomène comme un produit
du processus historico-social de lastructuration et de la métamor-
phose du mouvement ouvrier qui le sécrète et le façonne aux diverses
phases de son développement.
La question essentielle n'est pas de cerner statistiquement la réalité
des groupes dirigeants ou de les enfermer dans des catégories immua-
bles, mais d'étudier la dynamiquede leur fonctionnement soumis à
des mutations et à des changements permanents selon les époques

protocoles du congrès de fondation de la


(3) Voir l'excellente édition des direction
IIIe Internationale, réalisée sous la de Pierre BROUÉ,
Paris, EDI, 1974.
130 G. HAUPT

et les institutions qu'ils représentent. L'interrogation s'articule par


conséquent autour d'une question centrale ; à une époque donnée,
dans des situations précises, quelles sont les conditions qui détermi-
nent la nécessité et marquent la physionomie d'un certain type de
dirigeant et, de groupe de dirigeants internationaux ? Quels sont les
facteurs qui leur donnent corps et les constantes sur lesquelles se
greffent les traits accumulés et transmis qu'on retrouve dans les di-
verses périodes du mouvement ?
La réponse présume la clarification d'une série de données pour
lesquelles nous tentons de formuler des hypothèses, à savoir : à quel
moment apparaissent les groupes de dirigeants aux divers niveaux,
internationaux et nationaux ? Quels sont les mécanismes qui les sécrè-
tent et les modèlent ? Quels sont les liens entre les personnalités et
les institutions qui les sous-tendent ? les relations entre les diverses
instances, nationales et internationales ? la fonction et le poids des
groupes dirigeants internationaux ? Et, enfin, quel est le degré de
conscience des problèmes posés par la réalité des groupes dirigeants
du mouvement ouvrier international dans ce même mouvement ou-
vrier, c'est-à-dire comment, aux diverses phases du mouvement, les
militants se situent-ils par rapport à cette réalité?
Pour cerner l'apparition, le changement des notions et des réalités
que recouvrent les termes de dirigeants et de groupes dirigeants, la
structure, c'est-à-dire l'anatomie des divers types de groupes de direc-
tion, la trame institutionnelle — l'histoire des Internationales — peu-
vent fournir la base de départ.
Dans la Première Internationale, dépourvue de poids politique, qui
représente à la fois le cadre et le monde du mouvement à une époque
d'implantation nationale faible et de diffusion géographique limitée,
le militant international est un personnage central, typique. Frankel,
Eccarius, pour ne citer que les noms les plus connus, militent et dé-
tiennent des fonctions simultanément dans divers pays et dans divers
types d'organisations. Ouvriers qualifiés et bons organisateurs, ils sont
acceptés dans leur position dirigeante sans restriction de frontière ou
de métier. D'où la grande flexibilité à la fois géographique et institu-
tionnelle des cadres et une direction perpétuellement en mouvement.
La structure du Conseil général en est l'expression. Ses membres,
lés mandataires des divers pays, les secrétaires correspondants des
diverses sections ne sont pas forcément choisis pour leur nationalité
ou leur fonction à la tête d'une organisation, mais en tant que mili-
tants matériellement ou géographiquement en mesure d'accomplir leur
tâche. Ce ne sont pas des permanents, des professionnels de la politi-
que, le Conseil général ne dispose même pas de moyens pour appointer
un secrétaire général (4). Ceux qui siègent dans cette instance centrale
conçue comme « organe exécutif de la volonté collective », pour em-
ployer la formule de Robert Michels, ne se perçoivent pas comme des
dirigeants, mais comme des responsables — stratèges ou organisateurs.
Selon les termes d'un anti-autoritaire, siéger au Conseil général c'est
avoir l'honneur d'être « le mandataire d'hommes intelligents, égaux
et libres, de socialistes virils ayant conscience de leurs droits, sachant

(4) Cf. les minutes du Conseil général, The General Council of the First
International Minutes, Moscou, 1964-1972,5 vol.
GROUPESDIRIGEANTSDU MOUVEMENT
OUVRIER 131

faire leur devoir "(5). Ceux qui jouissent de prestige etdnotoriété


e
dans l'Association, ce sont des organisateurs internationaux tels
Johann Philipp Becker, Eccarius; Jung, des autorités internationales,
c'est-à-dire des théoriciens qui font autorité (Marx, Cesar De Paepe,
Bakounine) ou des figures internationalement connues (Odger, etc).
L'imagmation et la contre-propagande qui se déchaînent après la
chute de la Commune de Paris accréditeront l'idée des dirigeants
et des groupes dirigeants entretenue tout autant par la presse, la
police que par les fractions antagonistes qui s'entredéchirent à l'inté-
rieur de L'AIT et se rassemblent autour des théoriciens prestigieux
dont le nom sert désormais à les désigner. A travers cette lutté,
l'image tend à devenir réalité. Les militants se situent encore négative-
ment par rapport à elle. Bien que conscients de la réalité de ces
groupes dirigeants, ils n'en parlent pas. Silence qui correspond à la
mentalité des militants ouvriers d'une époque dont la devise reste
« ni Dieu, ni César, ni tribun ».
C'est dans la période de formation de la IIe Internationale qu'on
peut localiser la fixation de la notion de dirigeant international dans
le mouvement ouvrier au fur et à mesure que se cristallise sur le plan
et dans les cadres nationaux la réalité des groupes dirigeants. En
démarcation par rapport à une élite ad hoc telle qu'elle existait dans
l'AIT émergent dans un premiér temps des dirigeants de prestige inter-
national dont la notoriété et l'audience ne sont pas forcément liées à
leur force politique réelle et à la fonction qu'ils occupent.
Quelle est la source du prestige et de l'autorité internationaux ?
L'exemple exceptionnel et sut generis d'Engels est révélateur. Engels
est l'un de ces rares dirigeants qui englobent en une seule personne
toutes les qualités requises : l'auréole historique, l'audience du théori-
cien, du stratège et du dirigeant politique. Au-delà de l'autorité théo-
rique, ce sont l'expérience accumulée et la capacité politique qui lui
confèrent son énorme prestige. Il faut la causticité d'Ignaz Auer pour
le déceler et l'exprimer à sa mort : « Il est certain qu'Engels va beau-
coup manquer en tant que grand patriarche de la « Sainte Famille ».
Mais c'est le moindre mal... Là où le vieux est irremplaçable, c'est dans
l'interprétation de la Bible. Sauf le respect des jeunes pères de l'Eglise,
la riche expérience et l'autorité d'Engels font défaut à Kautsky, Ede
doute de lui-même et Plekhanov est trop étranger aux masses pour
exercer son influence sur elles » (6).
Au-delà du poids de la personnalité d'Engels, ce qui se dégage, c'est
la fixation sur l'autorité des grandes figures internationales, la recon-
naissance delà nécessité de l'image de marque pour l'Internationale
d'un chef prestigieux. Ce rôle sera assumé par Bebel (le « dictateur
moral del'Internàtionale tout entière », selon l'expression de Vander-
velde) (7), dont l'autorité et la popularité, immenses, sans exemple en
Allemagne, vont se répercuter sur le plan international.
Kautsky donne une définition percutante des qualités; requises

(5) Cf. la lettre de démission d'Eduard David, membre de la section n° 2


à New York, 1er octobre 1872. J. Freymond, éd., La Première Internationale,
t. III, Genève, 1971,p. 26.
(6) Ignaz Auer à Victor Adler, Berlin, 18 septembre 1895,Victor ADLER;
Brief-
wechsel mit August Bebel und Karl Kaustky,Vienne, 1954,p. 190.
(7) Emile VANDERVELDE, Souvenirs d'un militant
socialiste,
Paris
Denoël,
1999
132 G. HAUPT

d'un dirigeant international dans ces lignes qu'il adresse à Adler :


« Depuis la mort d'August, l'Internationale n'a plus qu'un chef, toi.
Haase est un homme très intelligent et sûr... mais il lui manque le
prestige du chef. Jaurès est à part toi le seul à jouir d'un prestige
international, mais il connaît fort peu l'étranger, même s'il le connaît
davantage que les Français moyens » (8). Kautsky n'emploie pas le
terme de « Führer » dans le sens de dirigeant charismatique ni dans
celui d'autorité politique incontestable et incontestée, sens qui ne
s'imposera qu'après la mort de Lénine dans la IIIe Internationale et
débouchera avec Staline sur le « culte de la personnalité », pour em-
ployer l'euphémisme consacré. Il sert plutôt à désigner l'autorité
morale et spirituelle de l'arbitre, de l'élément unificateur.
Corollaire de l'émergence du dirigeant international et son pré-
supposé : l'émergence des groupes de dirigeants nationaux et inter-
nationaux qui portent la marque des caractéristiques et des exigences
du mouvement ouvrier à l'époque de la IIe Internationale ainsi que de
la structure de l'institution qu'elles commandent et que l'on pourrait
désigner comme une fédération de partis autonomes. A cette époque
d'éclosion et de croissance numérique rapide du mouvement, la for-
mation et la structuration des partis modernes exigent une direction
stable, composée d'hommes publics, de parlementaires, etc. (même si
les « intellectuels sans attachés» se multiplient dans le socialisme).
Le militant international cesse d'être une figure centrale, s'efface de-
vant les chefs et les principales personnalités des partis implantés.
dans les cadres nationaux, devenus des facteurs politiques consi-
dérables. Les groupes dirigeants apparaissent sur le plan international
et leur poids progresse avec l'éclosion de l'organisation politique. La
dénomination de la direction politique change. En Allemagne, de Par-
teileitung, elle devient Parteivorstand.
La nécessité d'une direction au niveau international dont la fonc-
tion essentielle serait de dominer la contradiction entre les exigences
de l'unité internationale et les diversités nationales se fait ressentir
dès la fondation improvisée de la IIe Internationale, Mais c'est avec
l'apparition des groupes dirigeants sur le plan national qu'elle se trans-
pose et se transfigure sur le plan international. On assiste alors à la
transformation du concept et de l'attitude des militants envers la réa-
lité du groupe. Le modèle bourgeois exerce une forte influence qui
aboutit à un mimétisme. Le mouvement ouvrier qui n'est pas parvenu
à opposer un contre-modèle succombe ainsi à un processus social dont
le profil acquis par les groupes dirigeants n'est que l'expression.
Création tardive, au milieu des réticences et des résistances, com-
posé d'un nombre égal de délégués de chaque section nationale (c'est-
à-dire de chaque parti), le BSI est en fait une institution représentative
de coordination, dépourvue de pouvoir de décision et de moyens de
financement pour l'action (9)., Etre délégué au BSI est moins la consé-
cration internationale du représentant que la reconnaissance par l'In-
ternationale de l'existence de son parti ou de sa tendance. Siéger au BSI
(8) Karl Kautsky à Victor Adler, 13 février 1914,Victor ADLER,
Briefwechsel...,
op. cit., p. 592.
(9) Cf. G. HAUPT,La II' Internationale. Etude critique des sources, essai
bibliographique, Paris, Mouton, 1964.(Une édition revue et remaniée a paru
en allemand : Programm und Wirklichkeit. Die internationale Sozialdemokratie
vor 1914,Neuwied, Luchterhand, 1970.)
GROUPESDIRIGEANTSDU MOUVEMENTOUVRIER 133

ne confère pas l'autorité internationale et ne signifie pas la cooptation


automatique aux cercles dirigeants restreints (10). Le BSI est une
autorité morale. Il confirmé l'institutionnalisation des chefs et des
groupes dirigeants internationaux en partant de l'institutionnalisation
dans leurs fiefs nationaux, sans qu'on puisse pour autant parler à
son propos de groupe dirigeant international. Le lustre de l'organisme
tient plutôt à la présence en son sein de noms prestigieux : Bebel,
Jaurès, Vaillant, Keir Hardie, Victor Adler. Leur poids se répercute
sur les délibérations des assises sans que pour autant leur autorité
pèse sur le fonctionnement et les décisions d'une instance dont les
compétences sont strictement délimitées et jamais outrepassées... Cela
n'exclut pas l'émergence de groupes informels de: dirigeants dont les
liens se tissent à travers un combat commun ou la constellation des
zones d'influence politique ou idéologique sur le plan international.
On pourrait citer le groupe qui se cristallise autour d'Engels, noyau
dirigeant qui devient une prestigieuse « vieille garde ». Composé des
chefs historiques des partis importants tels Liebknecht, Bebel ou
Victor Adler, des théoriciens ou dès héritiers théoriques, tels Kautsky
ou Plekhanov (11), il exerce son influence à la fois dans l'institution
représentative de l'Internationale et à travers les rapports privilégiés
entre les partis qu'ils dirigent. Ou bien le groupe autour de la Neue
Zeit qui se veut « un centre marxiste à sphère d'influence internatio-
nale» (12), qui assure la consécration et la notoriété internationales
dans le microcosme du marxisme où la compétence théorique est Tune
des qualités requises (13). On pourrait multiplier ces exemples en
citant les organisations périphériques : Secrétariat international des,
syndicats, Internationale de la jeunesse socialiste, etc. Notons que les
réalités de ces groupes sont encore très inégalement connues. Le ré-
seau complexe dû syndicalisme international, organisé à la fois de
façon verticale et horizontale— FSI, grandes centrales interprofes-
sionnelles, secrétariats professionnels internationaux, fédérations inter-
nationales des ouvriers des diverses branches ou unions profession-
nelles—, qui sécrète un type de direction d'une stabilité remar-
quable au-delà des options et des divisions idéologiques, reste encore
en marge des intérêts historiques. Or, sans ces études, toute tentative
d'analyse dû processus de structuration et d'institutionnalisation des
groupes dirigeants demeure partielle et insatisfaisante. Car l'interac-
tion exercée, par les divers groupes de direction dans les fonctions de
groupes de pression et les rapports complexes entre les diverses for-
mes d'activité du mouvement ouvrier sont encore inexplorés. Cette
carence se fait particulièrement sentir pour l'étude de la cristallisation

(10) Sont significatives à cet égard l'activité déployée par Lénine pour deve-
nir délégué au BSI, sa participation et sa position au sein de cette institution.
Cf. G. HAUFT," Lénine, les bolcheviks et la IIe Internationale », Cahiers du monde
russe et soviétique, 1966,n° 3, p. 378-407.
(11) Le type des rapports noués entre les dirigeants de la vieille garde et
ceux de la nouvelle génération est bien illustré par les relations entre les diri-
geants social-démocrates allemands et russes dans la thèse de Claudie: WEILL,
Le rôle de la social-démocratie allemande dans la formation de la social-démo-
cratie russe, 1898-1904,Paris, 1973, sous presse.
(12) Karl Kautsky à Victor Adler, Stuttgart, 1er novembre 1893,Victor ADLER,
BriefWechsel...,op. cit., p. 327.
(13) Sur là Neue Zeit et son activité théorique, voir l'étude d'Ernesto RAGIO-
NIERI. Il marxismo e l'Internazionale. Studi di storia del marxismo, Rome,
Editori Riuniti, 1968.
134 G. HAUPT

et de la diversification de la notion de dirigeant international, de la


structure et du fonctionnement des groupes dirigeants à l'issue des
bouleversements et des mutations produits par la guerre et la Révo-
lution d'octobre dans la nature et le fonctionnement du mouvement
ouvrier international. Le processus d'institutionnalisation des grou-
pes et des chefs s'achève. Ce sera le double mécanisme du pouvoir et
de l'appareil qui sécrétera le type de chef et façonnera la physionomie
des groupes dirigeants. Ainsi le groupe dirigeant dans l'Internationale
ouvrière et socialiste s'articule autour des leaders qui ajoutent à la
notoriété accumulée avant 1914, au prestige des succès remportés à
la tête de leur parti, celui de l'homme d'Etat qui dispose d'un palmarès
gouvernemental (14).
L'image antinomique du dirigeant communiste qui émergé dans les
années 1920, dirigeant d'un type nouveau qui se veut à l'opposé du chef
réformiste, « social-démocrate », est façonnée par une autre finalité,
par un autre mécanisme à double articulation : le pouvoir en Union
soviétique, la conception léniniste de l'avant-garde sur laquelle la IIIe
Internationale est érigée. C'est en fait avec le Komintern; tentative uni-
que pour créer un parti mondial de la révolution prolétarienne et le
doter d'un état-major international, centralisé, monolithique, que la
problématique se précise, prend tout son relief. D'ailleurs, dès sa créa-
tion, la IIIe Internationale pose ouvertement la question des groupes
dirigeants sans pour autant renoncer aux euphémismes pour les dé-
signer.
Le mystère qui entourait les hautes instances de la IIIe Interna-
tionale se dissipe lentement aujourd'hui, même si les pages obscures
de son histoire restent nombreuses. Le vocabulaire et la problémati-
que se précisent, même s'ils ne s'épurent pas. Grâce à des travaux
minutieux tels que celui que Frantisek Svatek a consacré à l'étude
de la composition des organismes dirigeants de la IIIe Internatio-
nale (15), notre connaissance s'enrichit en ce qui concerne la mise
en place, les transformations successivement subies par ces corps de
gouvernement, leur extension organisationnelle. Ce développement se
caractérise par une centralisation accrue, par le transfert de l'autorité
des sections à l'EKKI et des sessions plénières de ce dernier à des
instances plus restreintes telles le présidium et le secrétariat politique.
Le corollaire de ce processus est la croissance d'un appareil adminis-
tratif et de contrôle de plus en plus ramifié et diversifié.
Le matériel, certes non négligeable, mais largement insuffisant qui
se rapporte à l'historique du Comité exécutif de l'IC traduit les mu-
tations intervenues dans la physionomie des groupes dirigeants sans
permettre pour autant de déceler le poids réel, ou les frontières de
la distribution inégale du pouvoir de décision des cinq groupes qui
le composent : 1) les délégués du PCUS ; 2) les dirigeants des partis
nationaux selon leur importance; 3) les représentants des grandes

(14) Cette problématique est encore étrangement négligée et l'ouvrage de


Julius BRAUNTHAL, Geschichte der Internationale, Vol. II, Hanovre, Dietz, 1968,
reste le seul appui solide.
(15) Frantisek SVATEK, « The governing Organs of the Communist Interna-
tional : their Growth an Composition, 1919-1943 », History of Socialism. Year-
book, 1968, Prague, 1969 (Ustav Dejin Socialismu), ronéotypé, p. 179-266.Nous
sommes largement débiteur de cette importante étude dans l'élaboration du
présent texte.
GROUPESDIRIGEANTSDU MOUVEMENTOUVRIER 135

aires géographiques ; 4) les responsables des grands secteurs de l'ap-


pareil ; 5) les représentants des organisations de masse (jeunesse,
syndicats,été) (16). En revanche, il apparaît que là réorganisation per-
manente dés organismes dirigeants n'est le produit ni d'un effort
de renouvellement ni d'une dynamique révolutionnaire. Ils dérivent
d'un autoritarisme croissant et d'une bureaucratisation sclérosante
qui débouchent sur la multiplication et l'enchévêtrement des instan-
ces, sur l'immobilisme généralisé d'une institution intermédiaire de-
venue encombrante, dont la dissolution ne fait qu'entériner une situa-
tion de fait; Au fur et à mesure que la facette publique des groupes
dirigeants et même la communication souterraine des émissaires et
des instructeurs du Komintern sont précisées ou décelées, leur histoire
se dégage des mythes qui l'entourent : l'image de l'état-major de la
révolution internationale recouvre en fait la réalité d'une intendance.
La faussé identification entre le mythe dû militant international et
la réalite d'un appareil international de direction et de contrôle perd
tout fondement.
Dès lors la formule de « dirigeant » et de « groupe de dirigeants »
internationaux utilisée comme élément d'hagiographie se révèle aléa-
toire, devient inopérante pour la réflexion historique. Car elle est plus
susceptible d'obscurcir que d'éclairer l'essentiel : le mécanisme réel
d'un appareil international et les maillons de dépendance en son sein.
Or l'essentiel, le processus de fixation, de l'appareil international
qui aboutit dansles années 1930 à la constitution d'un milieu « où les
rapports étaient dominés par le sens de la hiérarchie et l'indifférence
devenait la règle générale, chacun ayant été formé dans un climat
de conspiration permanente », où il s'agissait avant tout de « gravir les
échelons » (17), est encore difficilement explorable.
Nous savons où se trouve le centre du pouvoir, nous connaissons
les filières par lesquelles passe la décision normative, les moyens de
contrôle, mais nous sommes condamnés aux généralités en ce qui

(16) On peut se demander s'il y avait après 1923un groupe dirigeant inter-
national; effectif à la tête de la IIIe Internationale. La nécessité de créer une
véritable direction internationale stable et institutionnalisée est l'un des thèmes
du rapport présenté à la XVe conférence du PCUS, le 26 octobre 1926, par
Boukharine, alors à la tête de la IIIe Internationale, Il affirmait notamment :
« Le dernier congrès de notre parti a donné pour directives à sa délégation au
Komintern de contribuer par tous les moyens à animer le travail du Komintern,
à faire participer davantage les camarades étrangers à la direction effective,
à renforcer la direction collective,etc. Ce plan commence à être mis en oeuvre...
Maintenant, dans les faits et en réalité les camarades étrangers prennent une
plus grande part à la direction effective du Komintern et de son Comité exécutif...
Mais dans ce domaine on est encore loin d'un résultat achevé dans le sens, d'un
affermissement organisationnel et, ainsi, il n'y a pas encore de véritable direction
ferme. » Cf. XV Konferencija Vsesoiuznoi KommnunisticeskojPartiej (b), 26.X —
3XI. 1926.Stenograficeski otcet, Gosizdat, 1927.p. 43. S'agit-il d'une orientation
donnée par le PCUS ou d'une initiative de Boukharine pour contrecarrer la
carence d'une véritable direction internationale? Selon le témoignage d'Humbert-
Droz, Boukharine, « craignant que l'Internationale ne devînt un simple instru-
ment de la politique de l'Etat soviétique, avait tenté de reconstituer une direc-
tion internationale ». Ces efforts ont néanmoins échoué, se heurtant à la
résistance de Staline. Cf. Archives Jules Humbert-Droz, I, Origines et débuts
des partis cominunistes des pays latins, 1919-1923,Dordrecht, D. Reidel, 1970,
p. XII.
(17) Giulio CERETTI,À l'ombre des deux T. Quarante ans avec Palmiro To-
gliatti et Maurice Thorez, Paris, Juilliard, 1973, p. 15, 47. Humbert-Droz parle,
après l'élimination de Boukharine, de la prédominance des « flagorneurs » dans
l'appareil de l'Internationale : « Ils attendaient de leurs rapports mensongers
136 G. HAUPT

concerne le mécanisme du pouvoir, des décisions, le partage des


sphères particulières de compétence entre les organes. Bref les
rouages essentiels d'une structure bureaucratique qui règle la hié-
rarchie et le fonctionnement du groupe restent encore scellés.
La trame institutionnelle pose par ses limites mêmes les jalons du
sujet, suggère la nécessité d'élaborer une problématique adéquate à
l'aide d'autres sources et d'autres types de démarches, en premier lieu
celle des biographies qui serait susceptible de combler les lacunes et
de surmonter les difficultés dont j'ai fait état. L'importance de l'appro-
che biographique pour l'histoire sociale et plus particulièrement pour
l'histoire du mouvement ouvrier n'a plus besoin aujourd'hui d'être
méthodologiquement justifiée. La question est de savoir si l'heure des
biographies collectives a sonné. Théoriquement, oui. C'est leur réali-
sation pratique qui rencontre actuellement d'énormes obstacles. Car
l'enthousiasme, la dévotion, la rigueur de Jean Maitron restent uni-
ques (18). On ne dira jamais assez ce que l'histoire sociale doit à son
apport qui fournit tous les éléments nécessaires à la quantification,
mais aussi à l'individualisation des militants, où les dirigeants sont
situés dans le milieu ambiant des militants. Son oeuvre a posé les
fondements d'une prosopographie du mouvement ouvrier.
L'expérience de cette entreprise, jumelée avec un essai de diction-
naire biographique du mouvement ouvrier international, fait ressortir
que toute tentative pour dégager les dirigeants du mouvement ouvrier
et élaborer une typologie adéquate doit tenir compte à la fois des
étapes du mouvement international et des creusets nationaux dans
lesquels sont coulés les mouvements ouvriers des divers pays (19).
Or les critères de représentativité nationale et internationale ne sont
pas forcément concordants. La notoriété internationale ou le rôle joué
dans le mouvement ouvrier international ne découlent pas forcément
du poids et de la représentativité nationaux et vice versa. On pourrait
citer deux exemples opposés, celui d'Ignaz Auer, figuré clé dans la
social-démocratie allemande, mais inconnue sur le plan international,
celui de Richard Schüler, un des dirigeants de premier plan de l'In-
ternationale des jeunesses communistes puis du mouvement commu-
niste international, dont la notoriété est restée limitée dans le mou-

et de leur complète soumission un avancement dans la hiérarchie de l'Inter-


nationale », op. cit., p. XIII.
Notons que ce phénomène, particulièrement marqué dans la IIIe Internatio-
nale, ne tient pas uniquement à la nature du pouvoir stalinien. La bureaucrati-
sation est un corollaire de l'institutionnalisation des groupes dirigeants. Ainsi,
en 1909, Kautsky constate dans le SPD « une prolifération du bureaucratisme ».
Les masses attendent « le commandement d'en haut» pour agir. Or «les gens
d'en haut sont absorbés par les affaires administratives de l'appareil monstrueux,
si bien qu'ils perdent de vue les horizons plus larges et sont dépourvus de tout
intérêt pour tout ce qui se situe en dehors de leur institutionnalisation». Victor
ADLER, Briefwechsel.;., op,cit., p. 501.
(18) Jean MAITRON, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français,
Paris, Les Editions ouvrières, 13 volumes parus. Sous l'impulsion de Maitron,
des dictionnaires biographiques sont parus ou en train de paraître dans de nom-
breux pays. Voir J.M. BELLAMY et J. SAVILLE,
Dictionary of Labour History.2 volu-
mes parus, Londres, Macmillan, 1972, 1974 et surtout celui de deux jeunes
historiens italiens, Franco ANDREUCCI et Tomaso DETTI,Il movomento operaio
italiano. Dizionario biografico 1853-1943,vol. I, Roma, Editori Riuniti, 1975.
(19) Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international, I, Autri-
che, Paris, Les Editions ouvrières, 1971,vol. Il, Japon, sous presse. Les volumes
Angleterre, Hongrie, Pologne, Allemagne, Chine, Portugal, Indochine sont en
cours d'élaboration.
GROUPESDIRIGEANTSDU MOUVEMENTOUVRIER 137

vement de son propre pays, l'Autriche. Nous sommes donc contraints


de nous borner à l'heure actuelle à l'examen d'un échantillon repré-
sentatif mais restreint et insuffisant : les biographies des dirigeants
qui faisaient partie des instances des trois Internationales.
Trois moments semblent se dégager au-delà des institutions et des
périodes historiques :

I. LE MOMENT NATIONAL

A. Le poids des partis hégémoniques comme facteur central dans


la formation et le fonctionnement des groupés de dirigeants interna-
tionaux organisés ou; informels. L'idée et la réalité d'une « nation qui
nous dirige » (20) est acceptée et pénètre dans la conscience socialiste
dès la formation de la IIe Internationale. Dans là formation et le fonc-
tionnement du groupe,le leadership d'un parti est le pivot autour du-
quel s'articulent les liens hiérarchisés, de même que les conflits à
l'intérieur du groupe. Ainsi, dans la IIe Internationale, c'est la supré-
matie du SPD, son leadership qui constituent ce pivot, qui assurent à
ses dirigeants une autorité collective, le rôle dirigeant au BSI indé-
péndamment de leur manque d'envergure du de leurs maladresses.
Car ils jouissent du prestige du parti qu'ils représentent. Dans l'In-
ternationale ouvrière et socialiste, c'est le poids croissant du Labour
Party qui assure à ses représentants une autorité politique croissante.
Dans laIIIe Internationale, l'hégémonie qu'exerce le PCUS sur le
mouvement communiste international devient une domination totale,
absolue, sans partage (21).
Le changement qui intervient dans la configuration des groupes
dirigeants à un moment donné, dans les rapports entre les directions
des divers partis est profondément affecté par le niveau de l'autorité
et la stabilité dû leadership du parti hégémonique. Ainsi le déclin de
l'autorité internationale du SPD, sensible à la veille de la première
guerre mondiale, devient l'une des préoccupations, l'un des soucis
de ses dirigeants. Kautsky constaté en 1909 : « La social-démocratie
autrichienne a dépassé l'allemande, qui a perdu la direction dans l'In-
ternationale », et il ajouté cette précision doublement significative :
«Certes, il m'est indifférent de savoir quelle nation nous dirige,
pourvu que nous progressions, mais il ne m'est pas indifférent de
savoir qu'une nation perd la direction parce qu'elle rétrograde » (22).

(20) L'expression est de Kautsky.


(21) Le rôle hégémonique du PCUS a été admis dès la création de la IIIe In-
ternationale. Ainsi, Gramsci admet que « le Parti communiste de l'URSS est
lé parti dirigeant de l'Internationale », et que « le groupe central léniniste a
toujours été le noyau dirigeant du parti de l'Internationale», op. cit., p. 125-127.
En fait, l'aveu de la prédominance russe dans la direction de l'Internationale
est manifeste dans le, rapport cité de Boukharine.
(22) Kautsky à Adler, 26 septembre. 1909,Victor ADLER; Briefwechsel..., op. cit.,
p. 500-501. Victor Adler attribuait ce déclin à la médiocrité des dirigeants du
SPD dans l'Internationale. Il écrivait à Bebel à propos du congrès de l'Inter-
nationale à Copenhague : «L'éclat a manqué à Copenhague — tu as manqué —
et les Allemands ont encore l'habitude d'attendre l'initiative de ta part et de
celle de Paul (Singer) en d'autres domaines. Molkenbuhr et Ebert — tous deux
fort intelligents — n'ont certes rien gâché, au contraire, mais ils n'ont pas eu
le courage de prendre sur eux le rôle dirigeant au Bureau, qui appartient aux
Allemands », id., p. 514.
138 G. HAUPT

En fait, ce n'est nullement « indifférent » pour la direction du SPD


qui essaie de maintenir son rôle et dont la lutté pour le leadership
avec la SFIO marque les conflits et les partages à l'intérieur de l'In-
ternationale, parallèlement aux conflits et aux partages idéologiques
qu'ils recouvrent.
Comme corollaire à l'hégémonie d'un parti s'établit, selon les termes
d'Eric Hobsbawm, un véritable « international ranking order » (23) des
divers autres partis en fonction de leur poids politique et des varia-
tions qu'il subit. Ainsi, le PC allemand, deuxième grande puissance de
l'Internationale communiste, se voit relégué à l'arrière-plan après
l'avènement de Hitler, au pouvoir. En 1935, au Comité exécutif, To-
gliatti constate ce déclin sous forme d'avertissement : «Le parti
allemand est, après le parti bolchevique, le premier parti de l'Inter-
nationale... mais nous croyons que même le parti allemand doit, pour
maintenir sa position dans l'Internationale communiste, utiliser et
étudier plus profondément toutes les expériences de la politique inter-
nationale » (24). A l'inverse, on peut déceler quelques rares cas de
promotion des partis dans le « ranking order » de l'Internationale, en
fonction de l'influence croissante dans la politique nationale. Ces
variations dans les positions influent sur la configuration des groupes
dirigeants et pèsent notamment sur l'influence qu'exercent les délé-
gués des diverses sections dans les sphères dirigeantes.

B. Paradoxalement, la composition nationale des instances diri-


geantes ou de l'appareil internationaux ne permet pas de mesurer le
poids des divers partis. Ainsi, dans la IIIe Internationale, quelques
postes clés mis à part, le recrutement de ces organismes tient compte
d'autres critères que de la liste des préséances. D'une manière géné-
rale, ce sont soit des partis contraints à la clandestinité et dont les
cadres sont en exil, soit des partis d'une importance mineure, margi-
nalisés, qui fournissent le grand contingent des fonctionnaires à tous
les échelons : Hongrois, Bulgares, Autrichiens, alors que les postes
importants sont confiés à des représentants de partis faibles (le
Suisse Humber-Droz par exemple). Gardons-nous des extrapolations
sur la vocation internationale de l'Europe centrale, même si l'on
constate que la responsabilité de l'organisme central de l'IOS est
confiée aux « austro-marxistes ». L'une des explications majeures
réside dans la grande disponibilité des cadres due à la faiblesse de
l'ancrage national de ces partis et par là même au faible poids de
ces officiers sans armée qui les rend totalement dépendants de l'appa-
reil du Komintern. On peut noter qu'en revanche les grands partis
ou les partis à implantation nationale importante ne mettent leurs
cadres à la disposition de l'appareil central que pour de brèves pé-
riodes qui leur servent en quelque sorte de stage, d'apprentissage.
D'ailleurs, l'étude des biographies des cadres du Komintern suggère
que le passage dans l'appareil n'est pas forcément une promotion, au
contraire (25). Il serait en outre intéressant de repérer les personnes

(23) E.J. HOBSBAWM, Revolutionaries. Contemporary Essays, Londres, Weiden-


feld and Nicholson, 1975,p. 31.
(24) Palmiro TOGLIATTI.Opere 1929-1935,a cura di Ernesto Ragionieri, III, 2,
Rome, Editori Riuniti, 1973, p. 673-674.
(25) Comme le remarque Lazitch, «A person's Work for or within the
OUVRIER
GROUPESDIRIGEANTSDU MOUVEMENT 139

que le PCUS délègue au sommet et aux divers échelons de l'institution


aux étapes successives de sa métamorphose. Le contrasté entre les
années 1920 et 1930 est frappant. Dans la première génération, à côté de
leaders du Parti de premier plan (Zinoviev, Boukharine, Radek, etc.),
les responsables et les émissaires du Komintern se recrutent parmi
les nationalités à vocation ou à expérience internationales (juifs,
Baltes, etc.). Dans les années 1930, nous pouvons; constater l'entrée
massive ou la promotion de fonctionnaires dépourvus d'envergure
dontl'influence considérable n'est due qu'au mandat qu'ils détiennent.

II. LA DYNAMIQUE DE L'ALTERNANCE


DES TYPES DE DIRIGEANTS
ET GROUPES DE DIRIGEANTS INTERNATIONAUX

Les biographies de ceux qui siégeaient au Conseil général de l'AIT,


au BSI, au Comité exécutif de l'IC constituent un échantillon repré-
sentatif pour mesurer la dynamique des générations. L'analyse de la
composition de ces organismes met en lumière la succession des
générations politiques qui peuvent se recouper, mais pas forcément,
avec les générations d'âge (26). En effet, la coïncidence entre la relève
biologique et la relève politique est frappante. Ainsi les dates de décès
de la première génération de dirigeants — la génération quarante-
huitar de — ou de la seconde — celle des fondateurs et des chefs his-
toriques des partis — se recoupent avec celles de la fondation de la
IIe Internationale ou de son effondrement.
C'est la stabilité remarquable des groupes dirigeants sur le plan
national et international qui explique leur vieillissement et la domi-
nation d'une gérontocratie au moment du déclin des institutions. La
répartition des groupes d'âge dans ces organismes dirigeants au mo-
ment de leur constitution et de leur déclin fait ressortir ce phéno-
mène. La structuration selon les âges et les générations est frappante
dans le BSI, où l'âge du représentant est souvent fonction de celui
de son parti et où deux générations successives coexistent : celle des
chefs historiques (née dans les années 1850) et celle qui surgit lors
de l'expansion du mouvement au tournant du siècle (née dans les an-
nées 1870). Le conflit de générations en tant que conflit d'expérience col-
lective peut être décelé dans tous les débats, mais le clivage est moins
de génération que d'ordre politique ou idéologique. La continuité,
la durée caractérisent aussi l'IOS et le mouvement de relève qui s'accé-
lère au début des années 1930 et ne s'effectue pas selon les générations,
mais selon le « ranking order » des nations. La vieille garde ne s'efface
pas, elle s'adapte aux mutations, le plus souvent au moyen de la sélec-
tion et de la cooptation de la « relève » dans ses rangs qui crée l'os-
mose entre les deux générations. Cette stabilité et ce vieillissement
sont encore plus frappants à la lumière des alternances et des élimi-

Comintern was not automatically equal in signifiance to the role played in his
own communist Party », op. cit., p. XII.
(26) Voir à ce propos les réflexions méthodologiques d'Alan B. SPITZER,« The
Historical Problem of Generations », The American Historical Review, décem-
bre 1973,n° 5, p. 1353-1385.
140 G. HAUPT

nations successives des équipes dirigeantes dans l'Internationale com-


muniste, faux-semblant de mobilité ou de dynamisme de la rotation.
Elles ne sont pas dues à un mécanisme démocratique mais découlent
de l'histoire dramatique de l'EKKI, de la logique de la lutte pour le
pouvoir dans le PCUS, qui se traduisent dans l'instabilité des équipes
dirigeantes.
La rotation du leadership sur le plan international met en évidence
un autre phénomène : sa capacité de se régénérer dépend moins de la
volonté des groupes institutionnalisés de rajeunir leurs rangs qu'elle
n'est due à la dynamique des situations historiques. La relève corres-
pond aux grands tournants du mouvement ouvrier internationl. Sur
ce point, les deux plans, national et international, concordent. Kautsky,
constatant au début du siècle l'absence de relève, le fait que le Comité
directeur du SPD est « un collège de vieux messieurs », prophétise
fort justement : « Il n'y a de relève que dans les périodes troublées.
Seules les grandes luttes peuvent éduquer de grands politiciens » (27).
L'accélération de la relève est produite par des tournants ou des
séismes. L'émergence de nouveaux dirigeants peut alors prendre la
forme d'une rupture. Dans une constellation exceptionnelle, des diri-
geants ou des groupes de militants de second ordre ou peu connus
sont propulsés au premier plan et se voient conférer une stature inter-
nationale. Un exemple saisissant : l'apparition de nouvelles équipes à
la suite de l'effondrement de la IIe Internationale et du discrédit de
ses dirigeants. Elles émergent d'une part à travers le rôle croissant
des dirigeants socialistes des pays neutres, d'autre part à travers le
mouvement de Zimmerwald. Le phénomène prend des proportions
singulières à la suite des bouleversements fondamentaux produits
par la Révolution russe, qui confère d'emblée la notoriété internatio-
nale à ses dirigeants de premier plan jusqu'alors peu connus malgré
leur présence dans l'arène internationale et même dans l'organisme
dirigeant de la IIe Internationale. Les nouveaux groupes dirigeants
qui surgissent dans le courant de la révolution sont à la fois le produit
d'une rupture et du hasard : ils se sont trouvés à son épicentre au
moment de l'éruption. La fondation de la IIIe Internationale, qui en-
traîne le recrutement de sa première équipe dirigeante, est l'un des
grands moments de l'improvisation historique. Choisie en grande
partie parmi des prisonniers de guerre ou des socialistes étrangers qui
sont sur place, sa direction comprendra autant de figurants éphé-
mères que d'acteurs qui continueront à occuper le devant de la
scène.
La volonté de Lénine de créer un nouveau mouvement de relève,
de promouvoir des hommes nouveaux, n'éliminera pas le recours à la
caution des autorités établies, des personnalités marquantes de ceux
qu'il appelle de « grandes figures politiques » (28), telles Racovski,
Angelika Balabanova, Serrati, Sen Katayama, Clara Zetkin, pour ne
citer que quelques-uns de ceux qui jouissent déjà d'un prestige inter-

(27) Victor ADLER, Briefwechsel..., op. cit., p. 411, 417, 467.


(28) Lénine emploie l'expression à propos de Racovski dans un télégramme
à Trotsky du 26 juillet 1919 où il s'oppose à ce que Racovski soit révoqué de
son poste à la tête du gouvernement ukrainien. Cf. The Trotsky Papers, 1917-
1922,éd. par Jan M. Meijer, vol. I, La Haye, Mouton, 1964,p. 604.
OUVRIER
GROUPESDIRIGEANTSDU MOUVEMENT 141

national. Le nouveau groupe dirigeant international doit réunir des


critères issus d'exigences multiples : rupture et continuité, repré-
sentativité et efficacité. Il doit correspondre à l'image de marque que
l'institution veut se donner où se reconnaissent les forces nouvelle-
ment émergées, qui symbolisent le cadre spatial mondial de la révo-
Iution et en même temps assurer la légitimité qui a pour source les
traditions révolutionnaires du mouvement ouvrier international que
le Komintern revendique. La jonction de ces éléments dispersés ne
débouche pas sur une fusion. Au contraire, le caractère transitoire de
l'amalgame accentue l'instabilité des groupes dirigeants internatio-
naux, l'aspect fallacieux des fonctions nominales qu'ils détiennent
facilite le processus de bolchevisation, c'est-à-dire une homogénisation
imposée à travers les éliminations, les épurations et les liquidations.
Dès lors, la promotion des dirigeants internationaux, la consécration
internationale échappent à la dynamique des circonstances histori-
ques, deviennent le produit des structures du pouvoir bureaucratique
dans un système clos, à l'aide des méthodes éprouvées de sélection
des cadres avec une minutie sans défaillance apparente qui ne laisse
plus de place au hasard (29).

III. LE FACTEUR PERSONNEL

A ces deux constantes s'ajoute une variable, le facteur personnel.


Le rôle de la personnalité du dirigeant en tant qu'initiateur ou consoli-
dateur, dans la formation et la dynamique du groupe, est considérable.
Les caractéristiques de ce groupe (informel ou constitué) : solidité,
cohésion, tensions ou rivalités internes, lui sont conférées par ses
membres les plus éminents, ceux dont l'autorité et le prestige exercent
un ascendant indubitable sur le mouvement ouvrier international.
Même dans un univers aussi structuré, cloisonné et réglementé que
la IIIe Internationale, le mécanisme de l'appareil et du pouvoir ne suffit
pas à expliquer la notoriété et le poids de certaines figures de proue.
Ainsi Manuilski a su imposer son autorité de fait et de droit sur
l'exécutif en tant que représentant du PCUS; servi par une habileté
remarquable de manoeuvrier, il est dénué de sentiments mais non
dépourvu de souplesse ni d'adresse (30). Et ce n'est pas le poids du
PC italien qui confère alors à Togliatti l'autorité politique et la place
qu'il détient dans l'équipe dirigeante de l'Internationale. Il les doit
à son talent, à ses compétences redoutables d'analyse et de synthèse,
pour autant qu'elles soient en harmonie parfaite avec la tendance
dominante.
Comment dégager le réseau des interférences, débrouiller l'enche-
vêtrement des divers facteurs ? Comment mesurer le poids des diver-

(29) La pépinière des cadres du Komintern et des nouveaux groupes dirigeants


de ses sections bolechevisées a été une de ces écoles ou plus particulièrement
l'école léniniste internationale qui relevait davantage du secrétariat général du
PCUS que du Komintern. Cf. Branko LAZITCH, «Les écoles de cadres du Comin-
tern » in Contributions à l'histoire du Cominiern, Genève, Droz, 1965,p, .252et
suiv. Voir aussi D, TARTAKOWSKY, « 1924-1926: les premières écoles centrales du
P.C.F. », Le Mouvement social, n° 91, avril-juin 1975.
(30) Voir à ce propos les souvenirs d'Ernst FISCHER, Le grand rêve socialiste:
Souvenirs et réflexions, Paris,Denoël,1974, 448 p.,(Dossiers des Lettres Nou-
velles).
142 G. HAUPT

ses personnalités sur le groupe ? L'histoire traditionnelle qui scrute


avec prédilection le sommet au point d'oublier le mouvement réel n'a
pas posé cette question. A la rigueur, elle se contente du vocabulaire
emprunté aux divers domaines des sciences sociales ; le concept
d'élite ou de « dirigeant charismatique» qui pourtant ne devrait être
manié qu'avec circonspection dans l'étude des groupes dirigeants du
mouvement ouvrier est devenu un ustensile commode pour les élucu-
brations pompeuses qui remplacent la recherche patiente et l'analyse
par la spéculation (31).
C'est l'hypothèse génétique qui semble devoir fournir le point, de
départ des recherches à entreprendre, d'une analyse différenciée selon
les étapes et les institutions caractéristiques du mouvement ouvrier
international. On en trouvera la source dans la place et la fonction
qu'occupent les théoriciens et les organisateurs, souvent militants
internationaux, dans la formation et la structuration du mouvement
ouvrier moderne qui prend corps après la chute de la Commune de
Paris. Le culte naissant des grandes figures, l'ascendant de leur auto-
rité, leur consécration internationale dérivent du rôle moteur qui est
le leur. Le dirigeant de prestige tend à incarner le mouvement qui
s'identifie à lui pour trouver son identité à travers lui. Longtemps flou
et instable, ce phénomène sera fixé à travers l'institutionnalisation
du groupe dirigeant. La source même de l'autorité, qui dans la période
classique trouve son expression la plus achevée chez Engels, va se
modifier et dériver du pouvoir dont disposent les dirigeants : pouvoir
du parti puis pouvoir que confère l'Etat socialiste ou les rênes gou-
vernementales d'un État capitaliste.
Quelles sont dès lors les qualités exigées d'un dirigeant interna-
tional ou d'une personnalité qui fait partie des cercles dirigeants ?
Un ensemble composite, complexé de caractéristiques divergentes et
complémentaires peut être décrit. Il se modifie ou est modelé selon
les générations politiques sans que soient effacés les traits accumulés.
En fonction des objectifs affrontés, de la nature des questions que les
dirigeants ont à résoudre aux diverses étapes du mouvement, les
exigences se modifient, de nouveaux traits s'ajoutent. Les articula-
tions se déplacent sans que disparaissent pour autant les qualités
exigées à l'étape précédente dont les dirigeants et les groupes diri-
geants se réclament au nom de la continuité, elle-même source de légi-
timité. La configuration des groupes dirigeants de la IIe Internationale
de sa création jusqu'en 1940, son second effondrement, nous en donne
la mesure. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, période d'élaboration, de cla-
rification des principes généraux et de mise sur pied des partis dans
les matrices nationales, ce sont les qualités de théoricien et d'organi-
sateur qui confèrent l'autorité ; au tournant du siècle, lorsque, selon

(31) Pour une revue critique des théories de l'élite, cf. Peter BACHRACH,The
Theory of Democratic Elitism. A critique, Boston, Little, Brown andCo; 1967,
109 p.; l'utilisation de seconde main du concept weberien de charisme débouche
sur des interprétations surprenantes. Ainsi, Annie Kriegel, à propos de la « fé-
condation charismatique du culte de la personnalité», parle d'«une légitimité
bureaucratique initiale» recouverte par « une légitimité seconde d'une autre
sorte, une légitimité de l'ordre de celle que fonde la charisma en tant que la
charisma se situe dans la Geistesgesçhichte, dans la Kulturgeschichte ». Annie
KRIEGEL,«Bureaucratie, culte de la personnalité et charisme : le cas français,
Maurice Thorez », Communismes au miroir français, Paris, Gallimard, 1974,p. 152.
GROUPES DIRIGEANTSDU MOUVEMENT
OUVRIER 143

l'expression de Jaurès, le socialisme « entre dans la phase des réali-


sations pratiques », l'habileté de tacticien et de stratège devient une
qualité essentielle sans pour autant dispenser des compétences théo-
riques ; après la première guerre mondiale, lorsque l'intégration de la
social-démocratie dans la société globale fait descendre l'activité inter-
nationale des sphères idéologiques sur le terrain politique en termes
de pouvoir, le palmarès gouvernemental confère la stature
internatio-
nale. L'autorité internationale du dirigeant socialiste tient donc à un
ensemble de traits. Au prestige du parti qu'il représente s'ajoutent
son auréole, son prestige personnel :ses mérites exceptionnels au
service du socialisme (par ex. les chefs historiques) ; son talent,sa
clairvoyance, son habileté tactique et son sens politique affiné, son
expérience accumulée; sa culture et ses compétences en matière
; les résultats
théorique dont il peut se prévaloir à la tête de son parti,
dans l'activité gouvernementale et la promotion d'une politique de
réformes ; son horizon international et sa compétence en matière de
politique mondiale. Et d'une manière générale, le dirigeant de pres-
tige est un orateur, un tribun, capable d'enflammer les masses.
Notre propos n'est nullement de dégager un modèle, un type idéal,
mais de fixer les traits quifournissent l'échelle à laquelle mesurer
le poids de l'individu dans le fonctionnement du groupe oule degré
de sa participation aux décisions. Cettetypologie remplace la dis-
tinction habituelle entre théoricien , organisateur et tacticien qui pri-
vilégie des fonctions exercées aux dépens des traits et par là même
maintient l'arbitraire dans le choix des instruments de mesure. Il ne
s'agit pas de les répertorier comme traits isolés, mais de les concevoir
comme un ensemble cohérent. On peut ainsi comprendre le degré de
participation aux décisions d'un théoricien de prestige tel Karl Kautsky,
arbitre idéologique de la IIe. Internationale, mais qui ne dispose d'aucun
des attributs du dirigeant politique. Les contemporains sont unanimes :
avant 1914, « non seulement un congrès du Parti allemand mais encore
une réunion internationale ne pouvaient se concevoir sans Kaut-
sky » (32). Ses interventions sont décisives dans les débats d'ordre
doctrinal, mais son poids dans les décisions politiques est limité.
Aux réunions du BSI, il lui arrive de faire prévaloir ses positions en
matière de principes alors qu'il échoue sur le plan politique. Conscient
dé ses: limites; il écrira à son ami V. Adler : " Je Suis toujours mal
à l'aise dans les affairés pratiques et tactiques » (33). D'ailleurs seule
son auréole lui assurera sa placé dans le panthéon du socialisme après
1917. En revanche, Victor Adler avant 1914, Hj. Brariting et: O. Baùer
entre les deux guerres disposent d'un poids décisif, car ils réunissent
la majeure partie, sinon la totalité des qualités exigées dû chef de file
dans un groupe dirigeant.
L'étude des groupes dirigeants doit tenir compté de l'origine des
dirigeants venus des horizons les plus divers. Leur origine sociale,
leur qualification, leur éducation sont autant d'éléments à prendre en
considération ; niais ils s'articulent autour d'un axe : l'itinéraire mi-

(32) Cf. Mano Buchinnger,Talakozasom Europa, szocialisto vezetövet


(Mes
rencontres avec les dirigeants socialistes européens), Budapest, 1938;p. 53.
(33) Victor ADLER,Briefwechsel..., op. cit., p. 592.
144 G. HAUPT. — DIRIGEANTSDU MOUVEMENT
OUVRIER

litant et le mécanisme grâce auxquels ils ont acquis la consécration


internationale.
Enfin, la connaissance du facteur personnel est indispensable pour
pouvoir entreprendre en se servant de l'indicateur institutionnel la
spéléologie des rapports à l'intérieur des groupes dirigeants du pour
s'orienter dans le labyrinthe des types variés de relations qui se
nouent à l'intérieur du groupe, allant de la filiation personnelle jus-
qu'aux rapports institutionnels réglementés. Les affinités personnel-
les, les intérêts privilégiés, les méfiances et les susceptibilités, les
animosités tenaces, les rivalités sont autant de phénomènes qui
marquerit la vie de tout groupe dirigeant indépendamment de sa fina-
lité, de sa physionomie idéologique ou des rouages institutionnels. Ils
se voient même accentués dans des groupes dirigeants refaçonnés,
remodelés par la structure bureaucratique qui sécrète un nouveau
mécanisme de consécration internationale, produit et reproduit une
nouvelle autorité, l'autorité bureaucratique. Or, la structure bureau-
cratique ne supprimé pas le facteur personnel, au contraire (34). Par
la fixation de l'image d'un leader suprême, « charismatique ", elle
l'accentue et rend par là même plus complexes et plus difficiles les
rapports noués à l'intérieur du groupe au point de les neutraliser et
de les paralyser, ce qui revient au déclin dû prestige collectif du
groupe.
En fait, les avatars du Komintern produisent une ambiguïté :
la similitude apparente entre les groupes dirigeants communistes et
ceux de leurs frères, ennemis. Avec l'équipe dirigeante mise en selle
dans les années 1930 à la tête des partis nationaux implantés qui
exigent des directions stables, l'accent se déplace de la rupture vers
la continuité. Dès lors, le groupe dirigeant s'approprie les traits tra-
ditionnels, cherche à se faire reconnaître comme Tunique héritier
d'une longue lignée. Il mise sur la respectabilité dans un système
composite de valeurs hiérachisées. Il ne s'agit pas d'un simple gri-
mage, mais d'un transfert à l'aide d'une substitution : l'image qu'il
assume est projetée dans le passé ; les ancêtres dont il se réclame
sont remodelés, rendus conformes aux vertus et aux traits assumés
par l'autorité bureaucratique. Evaluer la distorsion dans les deux sens
permet de mesurer les mutations intervenues à la fois dans le mou-
vement ouvrier et dans ses groupes dirigeants. La durée, la continuité
érigée en source de légitimité se révèlent fallacieuses. Limage accré-
ditée ne récouvre plus une réalité correspondant aux aspirations du
mouvement ouvrier international et n'assure plus au groupe dirigeant
le prestige d'antan.

(34) Il serait intéressant d'étudier le discours du dirigeant sur sa propre


fonction, son statut, de voir quelles sont l'image du dirigeant, la conscience de
s'a fonction en tant que direction morale et intellectuelle qui s'imposent dans
les divers secteurs du mouvement ouvrier, d'analyser où et comment s'instaure
le culte des chefs.

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