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PIERRE BOURDIEU

Le corps et le sacré

Certains usages extraordinaires du corps, vente d'organes, industrie


du plasma ou prostitution, ont pour effet de mettre en évidence, en les
transgressant, les frontières qui font du corps, ou de telle ou telle de
ses parties, un objet sacré. Ainsi, par exemple, faisant resurgir, dans
un monde qui semble ne plus assigner de limites à la vénalité, le
tabou qui, en nombre de sociétés archaïques, frappait le commerce,
ils rappellent que le corps, identifié à la personne, est exclu de la
circulation marchande et voué aux échanges de l'économie des biens
symboliques, qui supposent ou produisent des relations durables et
totales entre des personnes (donc totalement opposées aux relations
temporaires et strictement techniques entre des agents indifférents et
interchangeables qui sont de mise sur le marché). La norme tacite, et
parfois explicite, veut que l'on fasse don de son sang, par un acte de
générosité humanitaire, ou de son corps dans l'acte sexuel
officiellement conçu comme un acte d'amour (la loi américaine interdit
de «vivre de gains immoraux», - ce qui signifie que seul le don libre
du sexe est autorisé). Comme l'atteste le stigmate qui frappe encore
la prostituée(1), l'amour vénal est le sacrilège par excellence, en tant
que vente du corps et commerce de ce qu'il recèle de plus sacré: le
sexe de la femme est en effet socialement constitué en objet sacré,
soumis, conformément à l'analyse durkheimienne, à des règles
strictes d'évitement ou d'accès, qui déterminent très rigoureusement
les conditions du contact consacré (agents et moments légitimes,
etc.) ou profanateur, comme le montre par exemple l'observation
rigoureuse du comportement des médecins (mâles) qui, pour
neutraliser symboliquement et pratiquement toutes les connotations
potentiellement sexuelles de l'examen gynécologique, doivent se
soumettre à tout un rituel (traitant successivement la patiente comme
personne, puis comme objet, c'est-à-dire comme simple pubis, puis à
nouveau comme personne)(2). C'est à ce titre que les amours
mercenaires (ou ancillaires) fascinent les esthètes de la transgression
qui associent la perversion à la vénalité, c'est-à-dire à l'exercice brutal
du pouvoir sur des corps réduits à l'état d'objets par la violence sans
phrases de l'argent(3); et, il arrive même que, dans une inversion
sadienne de l'échange lévi-straussien des femmes comme biens
symboliques, ils se plaisent à organiser la circulation entre les
hommes des corps féminins traités comme des choses échangeables
et interchangeables à la manière d'une simple monnaie.

Notes

(1) .Gail Pheterson, The Whore Stigma, Female Dishonor and Male Unworthiness,
in Social Text, nÞ 37, 1993, p.39-64.

(2) .James M. Henslin and Mae A. Biggs, The Sociology of the Vaginal
Examination, in James M. Henslin, éd., Down to Earth, New York, The Free Press,
1993, p.235-247.

(3) .«L'argent fait partie intégrante du mode représentatif de la perversion. Parce


que le phantasme pervers est en soi inintelligible et inéchangeable, le numéraire par
son caractère abstrait constitue son équivalent universellement intelligible» (P.
Klossowski, Sade et Fourier, Paris, Fata Morgana, 1974, p.59-60). Ou encore: «Par
cette sorte de défi, Sade prouve justement que la notion de valeur et de prix est
inscrite dans le fond même de l'émotion voluptueuse et que rien n'est plus contraire
à la jouissance que la gratuité» (P. Klossowski, La Révocation de l'Edit de Nantes,
Paris, Éditions de Minuit, 1959, p.102).

ARSS n°104,septembre 1994,page 2.

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